LETTRE DE MAIRAN
Le 2C août 1714.
« Mon révérend père, je ne saurois vous exprimer le plaisir que j'ai ressenti à la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; je craignois de n'en plus recevoir de voire part, du moins je n'osois me flatter d'en recevoir de si détaillées : le dérangement de votre santé, la peine que vous avez à écrire, en été surtout, et les occupations qui vous surviennent continuellement ne me permettoient pas de l'espérer. Jugez de l'extrême reconnoissance dont je dois être pénétré, lorsque je vois que vous passez par-dessus tous ces obstacles en ma faveur. Ce n'est
pas eu me montrant tant de bonté avec tant de lumières que vous me ferez rabattre de la haute estime que j*ai pour vous; je ne saurois satisfaire là-dessus votre modestie, ni la flatter sans blesser ma sincérité.
« Il y a tant à penser, mon révérend père , sur tout ce que vous me dites dans votre lettre, que je n'y aurois pas encore répondu de quelque temps, si Timpatience que j'ai de vous témoigner combien je vous suis redevable, et d'apprendre des nouvelles de l'état de votre santé, ne m'y avoit engagé. Vous me parlez de bien des choses sur lesquelles je dois m'instruire plus à fond, et méditer plus particulièrement que je n'ai fait jusqu'ici : ce n'est pas pour moi un petit projet. Dans les embarras et les distractions où je suis obligé de vivre, il ne m'est pas permis de penser toutes les fois que j'en aurois envie.
« Vous m'auriez épargné, mon révérend père, bien des discussions où il me faudra entrer, si , comme je vous en avois prié, vous aviez voulu m'indiquer précisément, et à la manière des géomètres, le paralogisme du traité de Deo; en sorte qu'après avoir su la proposition où vous le placez, j'en eusse pu examiner en détail la démonstration et ses dépendances sans me distraire ailleurs. Mais vous ne l'avez pas jugé à propos ; vous vous en tenez aux objections vagues et générales. Je ne tâcherai pas moins de profiter de la faveur que vous me faites en suivant le chemin qu'il vous plaira de me tracer.
(' Il me paroîtroit cependant d'autant plus nécessaire de citer l'endroit du paralogisme . que je n'en suis pas plus éclairci, quand vous persistez à me dire qu'il consiste en ce que l'auteur confond les idées des choses avec les choses
iDêines; car quelque recherche que j'en aie faite, je ne sauroia trouver aucun eudroit dans son livre où il soit tombé dans cette erreur; au contraire, j'en citerois cent où la distinction des idées des choses avec les choses mêmes n'est pas moins marquée que celle de la pensée avec rétendue. Il es>t vrai qu'il semble par la suite des eudroits de vos lettres où vous l'en accusez, que vous ne le faites qu'à cause qu'il croit la substance étendue dont les corps sont les modifications , infinie et éternelle : mais, outre que ce seroit donner pour preuve ce qui est en question , et que c'est là plutôt une suite de son système qu'un moyen dont il se soit servi pour le démontrer, si l'on prouve par des principes communs à tous les philosophes, et indépendamment de la substance étendue, qui n'est qu'un cas particulier de la démonstration générale, que toute substance est unique en son genre, nécessaire et infinie, que deviendra le paralogisme de l'auteur et cette confusion qu'on lui impute? Or c'est là ce qu'il a prétendu faire, et ce qu'il me semble qu'il a fait.
« Votre objection, mon révérend père, est encore fondée sur plusieurs propositions dont vous vous servez conformément à votre système, qui sont ou contraires au sien, ou entendues et expliquées d'une manière différente dans le sien, comme, que l'âme de l'homme est une substance, que les idées sont quelque chose de distinct d'elle-même et de ses perceptions , que l'étendue ne sauroit agir sur elle, etc. Mais il me semble que , selon les lois exactes du raisonnement, on ne peut s'en servir contre lui qu'en les prenant au môme sens que lui , ou qu'après les avoir démontrées autrement par des principes communs aux deux systèmes.
«• Vous concluez, sur le même fondement, qu*il a mal eutendp ce principe que j*avois rapporté, qu'on petit assurer d'une chose ce que l'on conçoit être renfermé dans son idée; car, ditetHVOus, ce principe est vrai par rap" port aux propriétés des êtres, mais il n'est pas vrai par rapport à leur existence. Je puis conclure que la matière est divisible, parce que l'idée que j'en aime la représente
• telle; mais je ne puis pas assurer qu'elle existe (je m'atlendois que ce seroit parce que Fidée que \ous en avez ne vous la représente pas existante, mai» vous continuez)
. quoique je ne puisse pas douter de l'existence de son idée ; car son idée est éternellement l'objet immédiat de mon
' esprit, et non la matière même, et je ne puis savoir qu'elle existe que par révélation naturelle ou surnaturelle. « Mais souffrez, s'il vous plaît, mon révérend père, que je vous réponde que si par matière nous entendons les corps, ou les diverses modifications de l'étendue, nous devons dire que la matière est divisible, qu'elle n'est pas infinie, et que son existence nous est inconnue, parce qu'en effet son idée renferme la divisibilité et ne renferme pas l'inGnité, ni l'existence nécessaire. L*auteur n'a jamais dit que le principe fût vrai par rapport à l'existence des êtres particuliers, et il a dit trèsK^lairement et très-positivement le contraire. Mais si par matière nous entendons la substance étendue proprement dite, qui n'est ni tel ni tel corps, qu'on conçoit également dans tous les corps, ou qui leur est commune à tous, nous pouvons assurer qu'elle est infinie, qu'elle existe nécessairement et qu'elle est indivisible, parce que son idée, dégagée de tonte imagination, la représente telle à l'entendement. Je n'assure point d'un
triangle qu'il existe, je dis que ses trois angles sont égaux à deux droits, parce que cette propriété est clairement contenue dans l'idée qui me le représente, et que l'existence ne Test pas. Mais quand l'existence et l'infinité sont des propriétés renfermées objectivement dans l'idée d'une chose, j'assure de cette chose qu'elle existe et qu'elle est infinie, comme j'en assure les autres propriétés contenues dans son idée ; ainsi j'assure que Dieu est infini et qu'il existe , parce que l'idée qui me, le représente renferme l'infinité et l'existence , comme des propriétés essentielles à cet être (V. Rem. div. p. 597).
«t Toute la question se réduit donc, ce me semble, à savoir si l'étendue proprement dite , l'étendue commune à tous les corps, sans laquelle ils ne peuvent ni exister ni être conçus, nous est représentée par son idée comme infinie et comme existante.
«Je vous avoue, mon révérend père, qu'après être rentré en moi-même, et avoir médité plusieurs fois trèssérieusement sur ce sujet, je n'ai pu encore m'empêcher de voir dans cette idée l'infinité et l'existence objective, et partant, selon le principe, je n'ai pu me dispenser d'en conclure l'infinité et l'existence formelle de son objet. Je crois que tous les hommes l'y voient comme moi , et que ce n'est que faute de s'entendre qu'ils n'en conviennent point. Il n'y a pas jusqu'aux plus grossiers et aux moins capables de réflexion qui ne reconnoissent implicitement, dans le temps même peut-être qu'ils seroient prêts à la nier, une étendue réellement infinie, ou sous le concept chimérique du vide ou sous l'idée vague des espaces imaginaires.
« Comme la preuve de Tinfinîté de l'étendae par son idée me paroît décisive sur cette matière, je vais tâcher de la mettre dans un plus grand jour et ri couvert des objections qu'on peut prendre de votre système. Selon votre doctrine, mon révérend père, il y a trois choses à remarquer lorsque nous avons une idée :
« La modification de l'âme que vous appelez perception;
« L'objet immédiat de l'esprit ou de la perception, qui est ce que vous appelez idée ;
« Et la chose représentée par l'idée, qui est, ce me semble, ce que tout le monde appelle objet ou idéat.
« L'idée ou l'idéat sont deux choses très-distinctes : ridée d'un quadrilatère, par exemple, n'a ni quatre côtés ni quatre angles, comme son idéat, et tout le rapport qu'eUe a avec lui, c'est qu'elle représente à l'esprit quatre côtés et quatre angles.
« De même l'idée de l'étendue est très-diflérente de l'étendue qui est son idéat; elle n'a rien d'étendu comme lui, mais elle représente quelque chose d'étendu. Quand j'ai idée de l'étendue, ou que mon esprit se tourne vers cette idée, la modification que mon âme reçoit, la perception est finie ; mais l'idée, l'objet immédiat de cette perception est, comme on en convient, infinie. La question est de savoir si l'idéat peut être infini, ou, ce qui revient au même à cause du principe, si cette idée me représente son idéat, la substance étendue, comme infinie. Mais l'idée infinie d'une substance pourroit-elle ne pas représenter quelque chose d'infini? Pour moi je cherche en vain comment la représentation que contient cette
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idée ne seroit pas infinie, et qu*est«ce qui constitueroit son infinité sans cela ? Une idée est un être représentatif, et il est contradictoire, ce me semble, qu'une idée infinie n'offre pas à l'esprit une représentation infinie, autrement je pourrois nier que Dieu soit infini, par ce mauvais subterfuge qu'à la vérité l'idée de Dieu est infinie, mais qu'elle n'offre pas h mon esprit une représentation infinie. Je suis donc contraint d'admettre une représentation infinie dans l'idée d'étendue, ou, pour parler un langage plus clair, de dire que l'idée- de l'étendue me représente l'étendue, son idéat, comme infini. Rappelons maintenant le principe, on peut affirmer d'une chose ce que l'on conçoit clairement être renfermé dans l'idée qui la représente, et supposons un moment l'existence actuelle de la substance étendue, idéat de cette idée qui la représente infinie , sera-ce mal rafsonner, mal appliquer et mal entendre le principe d'assurer de cette substance qu'elle est infinie? N'est-ce pas une des propriétés contenues dans sa représentation? Kt, si je prends garde qu'une substance, qu'on conçoit pouvoir exister un moment infinie, ne peut qu'exister nécessairement, parce qu'il seroit impossible de concevoir qu'elle commençât jamais d'exister par eile*même, n'existant point, ni par une cause étrangère, devant exister infinie, et réciproquement qu'une substance qui existe nécessairement ne peut qu'être infinie, parce que, si elle ne l'étoit pas, on pourroit la concevoir comme non existante au delà des bornes qui la terminent ; si, dis-je, faisant attention à tout ce que l'idée de l'étendue me représente de l'étendue, je puis aussi peu la ccmcevoir non existante que non infinie, et que j'assure d'elle l'infinité et l'existence nécessaire, sera-ce encore mal user du prin-
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cipe ? L*application n'en est-elle pas aussi juste que celle par laquelle j'assure d'une figure que son idée me représente avec quatre côtés, qu'elle a aussi quatre angles?
« Il n'est rien dont on ait des idées plus distinctes que la pensée et l'étendue, car on peut toujours pensera l'une sans penser à l'autre. Donc l'idée de l'étendue me doit représenter quelque chose qui est distinct d'elle-même, puisque toute idée appartient à la pensée, et ne sauroit exister ni être conçue sans elle; et si ce que me représente l'idée de l'étendue n'étoit point quelque chose distinct des idées» je ne pourrois concevoir jamais que la pensée et ses modifications. Mais il est de fait que je conçois quelque chose qui n'est point pensée. Or cette chose, ou elle existe, ou elle n'existe pas ; si elle existe, elle existe telle qu'elle m'est représentée, c'est-à-dire infinie : si elle n'existe pas, c'est donc le néant qui est représenté par l'idée de l'étendue.
"Vous dites, mon révérend père, que l'auteur est plein d'équivoques y et qu'il ne prouve que cette vérité , que Vidée d'une étendue infinie est présente à l'esprit, en sorte que l'esprit ne peut l'épuiser , et cette vérité encore qu'il n'y a pas deux sortes d'idées d'étendue, wais il confond l'idée de l'étendue avec le monde, etc. Il ne faut qu'ouvrir son livre pour voir que l'étendue qu'il appelle substance est cette même étendue infinie dont l'idée est pressente à l'esprit. Ce n'est pas, comme il semble que vous voulez toujours le supposer, le monde, si par ce mot vous entendez le ciel, la terre et les corps qu'ils coniiennent, ou qui les composent, Rome, le soleil, etc. ; car ces choses lie sont, en tant que telles, que de pures modifications va-
riables à Tinûiii ; mais c'est, comme il en avertit eu cent endroits, la substance dont toutes ces choses sont des modifications, qui leur est commune à toutes et sans laquelle elles ne peuvent ni exister, ni être conçues, quelque changement qui leur arrive. Je ne vois point là d*équivoqac ni de confusion.
« Mais permettez-moi de vous demander, mou révérend père, quelle est, selon vous, cette étendue infinie dont vous dites que l'idée est présente à Fesprit ? Ce n'est pas la substance du monde, puisque vous la croyez finie ; ce n'est pas aussi l'étendue intelligible, car, selon que vous la définissez en plusieurs endroits de votre lettre, l'étendue intelligible n'est qtie l'idée de l'étendue. Ainsi, si on confondoit l'étendue intelligible avec l'étendue infinie dont vous dites que l'idée est présente à l'esprit, ce seroit véritablement confondre une idée avec la chose représentée par cette idée. Quoi que ce puisse être cependant que cette étendue infinie dont l'idée est présente à l'esprit, il faut bien assurer d'elle, conformément au principe, qu'elle est infinie, c'est-à-dire qu'elle ne peut être formellement dans la nature que telle qu'elle est objectivement dans l'idée. Mais, s'il n'y pas deux sortes d'idées d'étendue^ ou deux sortes d'étendues qui soient les idéats de cette même idée, je ne vois point en quoi cette étendue infinie de laqueUe vous avouez que l'idée est présente à l'esprit, différera de la substance dont j'ai conclu qu'elle étoit infinie, parce que sou idée me la représentoit infinie. Je ne dois pas examiner ici d'où me vient cette idée de l'étendue infinie; chaque système l'explique à sa manière ; mais quelle
DE MALEBRANGHE £T DE MAIRÂN. 325
qu'en soit la cause, ma conclusion est certaine, ou le principe est faux et défectueux.
« Il est vrai qu'il y a cette différence entre les systèmes des autres philosophes et celui de Fauteur, que dans les premiers il est impossible de concevoir que Tesprit ait idée de quelque chose qui n'est point pensée, au lieu que dans celui de l'auteur, où la pensée et l'étendue ne sont que des attributs d'une même substance qui se pénètrent, rien n'est plus analogue. Sur quoi je remarque encore la nécessité qu'il y auroit de saper les fondements du système avant que de l'attaquer par de semblables difficultés.
« Voici, mon révérend père, une preuve d'une autre espèce, par laquelle je prétends faire voir que l'étendue ne sauroit exister actuellement finie, c'est-à-dire, ou qu'elle n'existe point, ou qu'elle existe infinie.
« Être infini en son genre, n'avoir point de bornes ou de limites, n'être point terminé en son genre, c'est une seule et même chose.
« Être fini en son genre, borné, terminé, ce sont encore tous termes synonymes.
« Lemme. Pour être fini en son genre, il faut être terminé par quelque chose de même genre ou de même nature.
« Soit A un corps fini : il est évident qu'il est borné et terminé par tous les corps ambiants, B, G, D, etc., qui sont étendus comme lui, ou qui ont l'étendue commune avec lui, et au delà desquels il ne s'étend pas. £t, s'il n'y avoit autour d'A aucun corps, ni rien d'étendu, je ne poùrrois éviter d'afiirmer du corps A qu'il est infini en son
genre ; car être terminé par rien, ii*être point terminé, c'est être infini ; et, en ce cas, A épuiseroit Tétre en son genre, on seroit infiniment étendu. Si Ton voaloit supposer que le corps A fût terminé par des êtres de différente nature, c'est-à-dire non étendus, par exemple, par des pen* sées, ce seroit encore n'être point terminé en son genre, ou être terminé par rien, en tant qu'étendu ; car n'y ayant nulle étendue dans la pensée, et le néant ne pouvant agir sur l'être, elle ne sauroit donner des bornes et des limites au corps Â, qu'en tant que pensant, et partant elle le laisseroit infini en tant qu'étendu. J'ai dit, s'il n'y avoit autour d' A rien d'étendu, parce que je sais que l'imagination ne manque pas, au défaut des corps, de se le représenter au milieu de l'espace ou dans le vide ; mais l'espace et le vide n'étant que des êtres de raison, ou des manières de concevoir l'étendue, ou enfin de l'étendue quelconque, le corps A seroit toujours borné et terminé, dans ce cas, par l'étendue qui lui est commune, où il nage et dans laquelle je le concevrois inscript : il seroit distingué, borné et terminé par une étendue, ou non modifiée ou autrement modifiée que lui, telle qu'il plaira à l'imagination de se la peindre, car c'est son ouvrage. Cela posé, je dis que la substance étendue dont les corps sont les modes, sans laquelle ils ne peuvent ni exister ni être conçus , ne sauroit être actuellement finie, mais seulement infinie.
« Démonstration. Car ou la substance étendue est tet*minée, ou elle ne l'est pas. Si elle n'est pas terminée, elle est infinie. Si elle est terminée, ou elle l'est par des substances de même nature qu'elle, ou par des substances de différente nature. Mais elle ne sa uroit être terminée par des
substances de même nature, par des êtres étendus, en tant que substance et indépendammt^nt de tout mode ; car je n'entends par retendue que le genre d'être qui est commun à tous les corps, à toutes les modifications qui ne peuvent ni exister ni être conçues sans lui ; ainsi ce genre d'être, l'être étendu, ne peut être fini et terminé, en tant que tel, par une autre étendue ; car ce seroit toujours de l'étendue sans fin et sans bornes, et, par conséquent, ce genre d'être, l'étendue ne seroit point terminée, seroit sans limites et infinie. Elle ne sauroit non plus être terminée par des substances de différente nature ; car, comme je l'ai montré dans le lemme, ce seroit être terminé par le rien, ou plutôt ce seroit n'être point terminé. Donc ou il n'y a point d'étendue dans la nature, ou elle est infinie. C, Q. F. a
« Corollaire. L'étendue est une substance simple et unique,
« Cela est évident de là qu'elle est infinie; car ou les parties qui la composeroient seroient infinies comme elle, ou elles seroient finies ; si elles étoient infinies, il y pourroit donc avoir un infini métaphysique double, triple, etc. , d'un autre infini de même genre, ce qui est absurde. Si elles étoient finies, l'infini seroit composé de parties finies, ce qui est encore absurde. Donc, etc.
« L'imagination se révolte contre cette simplicité , et par le secours des lignes, des plans mathématiques , des figures et de toutes sortes d'universaux et d'abstraits, nous représente l'étendue comme un composé de plusieurs êtres de même genre. Mais faisons taire l'Imagination et voyons, par l'entendement seul, qu'est-ce qui pour-
roit distinguer entre elles ces étendues proprement dites, comme autant de substances et non comme modes de l'étendue. Rien assurément, du moins je ne le vois pas ; dira-t-on que chacune d'elles est distinguée et terminée par son' être propre , par* son existence et qu'elle sera toujours ce qu'elle est, qu'il y ait des êtres de même nature ou de différente nature, si cela se peut, ou qt^il n*y ait rien qui l'environne, comme vous le dites d'un cube d'étendue? Mais je vous avoue, mon révérend père, que je ne saurois comprendre comment plusieurs substances pourroient être distinguées par leur être propre ou par leur existence indépendamment de leurs essences. L'existence san^ l'essence n'est pas, ce me semble, un signe de distinction réelle , parce que entre elles je ne vois qu'une précision et une distinction de raison qui n'a aucune réalité hors de l'entendement. Car les substances n'existent qu'en cela même qui constitue leur être ou leur existence ; cet être, cette existence et l'essence qui la constitue sunt in re ipsa unum et idem, et quoique, en supposant que les substances proprement dites n'existent pas nécessairement, on puisse distinguer leur essence idéale et en puissance d'avec leur existence actuelle , du moins sera-t-il toujours vrai de dire que l'existence actuelle d'une substance n'est pas distincte réellement de son essence actuelle. C'est pourquoi, si plusieurs substances existent actuellement ou sont distinctes entre elles , cette distinction ne peut consister que dans la différence de leurs essences actuelles. Or l'essence est partout ici la même ; il n'y a donc nulle distinction.
« Il ne me paroît pas moins impossible qu'une substanc<^
fl
soit terminée et finie par son propre être, par son existence, et, si c'est un corps, sans qv^il y ait rien qui l'environne; csit, comme je viens de le dire, l'être ou l'existence des substances n'est que leur essence. Mais être terminé et fini c'est avoir en partie une négation d'être ou un non-être. Ce non-être ne peut venir à la substance de son essence, car son essence pose l'être et ne le nie pas ; il faut donc qu'il lui vienne de quelque chose d'extérieur et non de son être propre. D'ailleurs une chose n'est. vue finie que parce qu'on voit au delà dans le même genre d'être. Or comme il faudroit que ce fût de quelque substance de même nature, que cette seconde ne pourroit encore être terminée elle-même que par une semblable et ainsi de suite à l'infini , cette nature , ce genre d'être ne pourra exister qu'infini; et parce que des substances de même nature ne sauroient être distinctes entre elles , il sera impossible qu'il y en ait plusieurs , parlant ce genre d'être constituera une substance infijiie, simple et unique. « Tout ceci pouvoil être aisément déduit de trois ou quatre principes que j'avois posés dans ma lettre précédente. Ainsi je ne crus pas qu'il fût nécessaire d'entrer dans un plus grand détail sur l'objection du pied cube d'étendue, il me sembloit qu'il sufiisoit d'indiquer en général de quoi la résoudre ; mais , puisque vous trouvez , mon révérend père, que je ne me suis pas assez expliqué là-dessus, et que vous croyez toujours que cet exemple prouve que l'étendue est composée, en tant que substance, de parties réellement distinctes, j'ajouterai encore ici quelques remarques, après lesquelles j'espère qu'il ne restera plus aucun sujet de doute sur celte matière.
s 30 CORRESPONDANCE
«1'' L'auteur ayant démontré en général de tonte substance qu'elle est nécessaire, infinie et indivisible, un cas particulier tel que celui-ci ne peut dire proposé pour renverser le système , il doit, au contraire , être expliqué par les princip^'s générant et entrer dans leur anal(^e.
« 2° Je viens de démontrer de la substance étendue en particulier qu'elle est infinie, simple ei unique, et que les parties qu'on y conçoit ne sauroient être distinctes enU'e elles que modalement et non en qualité de substances, qu'elles ne sauroient être finies ni distinctes par leur être propre, par leur existence, etc. Donc le pied cube dont il s'agit et les pouces cubiques d'étendue qui le composent ne sont point de véritables substances réellement distinctes.
« 3*" Il faut bien qu'on puisse concevoir dans l'étendue des cubes, des sphères et toute sorte de figures, car cela suit nécessairement de son idée ; mais ces cubes , ces sphères, etc. , ne sont point des êtres réels dans l'étendue, tels qu'ils sont dans l'esprit. Ce ne sont que de pures absr tractions mathématiques qui n'ont jamais existé et qui n'existeront jamais en l'étendue dans la précision sous laquelle on les conçoit. Et, pour que leur être tel soit quelque chose dans la nature , il faut que l'essence qui leur est commune soit affectée de quelque modification qui les distingue et qui constitue cet être tel. Car il n'y a ni rondeur ni cubéité dans la nature , mais tel corps , bois , pierre , etc. , rond ou cubique.
(( U° Mais ^ . si par impossible on supposoit qu'il existât
* Dans les impiers de Mairan, ce paragraphe, sur une feuille rapportf^. est accompagné de la note suivante .-
DE MÂLEfiRANGHE ET DE MAIRAN. 331
une étendue finie, un pied cubique , par exemple , conçu indépendamment de toute autre modification , je ne vois pas encore comment est-ce qu'en tant que fini et divisible, il pourroit être une véritable substance. Car premièrement est-ce une seule substance, en sonl-ce plusieurs? puisqu'il est divisible et divisible à Tinfini , ce sont une infinité de substances , c'est du moins une substance composée d'une infinité d'autres, qui ont chacune en particulier leur exislence propre et distincte, de même que le pied cubique, sous le concept duquel on exprime leur assemblage , est distinct de tous les autres pieds cubiques qui sont contenus dans l'étendue de l'univers. Or, s'il y a là plusieurs substance^, il y en a une; car ce nombre ou cette infinité de substances n'existe que parce que chacune existe en soi distinctement : le nombre ou l'infinité ne sont ici que des dénominations extérieures; et ce qu'il y peut avoir de réel, c'est l'existence particulière de chacun des êtres nombres ; c'est l'existence particulière de chaque unité qui fait l'existence du nombre et de cette sorte d'infinité. Or je demande encore, chacune de ces substances est-elle une ou plusieurs, est-elle divisible, ne Test-elle pas? Si elle est une et indivisible, voilà l'étendue substance, selon vous divisible à Tinfini, composée de substances indivisibles, ce qui est absurde. Si chacune de ces substances n'est pas une, qu'elle puisse être divisée en deux, trois, quatre, ou
» Ceci doit être digéré et médité, et mis en suite du n* 3.
M V. rem. diy. , p. 505, paroles de Bayle.
u Y. ma dernière remarque là-dessus (sur l'indivisibilité, etc.), Cod. met. , p. 979.
« Revu, 17M.
« n n'y a rien à en tirer que ce qui suit. » Cette note manque dans l'édition.
une infinité d*autres , je refais le raisonnement que jVii fait sur tout le pied cubique : il ne peut y en avoir plusieurs ou une infinité, s'il n*y en a une; et, si je n'arriTe jamais à une, je ne pourrai jamais concevoir le pied cabique, ni comme une substance, ni comme ua assemblage de véritables substances; ce nombre et celte infinité de substances s'évanouissent en tant que (elles dès que je no saurais en concevoir une seule distinctement, (le sont sans doute de semblables difficultés qui ont conduit les Gassendi , les Bernier, les Gordemoi et plusieurs autres savants hommes à admettre enfin des parties intégrantes de la matière, uniques et indivisibles, ne pouvant concevoir de véritables substances sans cette unité. Mais, en voulant éviter une absurdité , ils sont tombés dans une autre qui n'est pas moindre , faute d'avoir une idée claire et métaphysique delà substance et de ne l'apercevoir qu'en tant que substance et indépendamment de ces modifications. Il n'est pas moins impossible de la concevoir finie que dtvi* sible à l'infini. U n'y a, ce me semble, que le système de l'auteur qui évite ces deux inconvénients, et qui puisse, étant bien conçu , satisfaire parfaitement à toutes les objections qu'on pou voit faire là-dessus de part et d'autre. Il me paroît donc évident que ce pied cubique d'étendue proprement dite, divisible à l'infini, substance qui en contient une infinité d'autres, n'est qu'une pure manière de penser qui n'a nulle réalité hors de l'entendement , non plus que l'unité , le nombre, les fractions et l'infinité sous lesquelles on les conçoit.
« 5° Je demeure d'accord que, si un pied cube n'est pas substance, mais modification, une infinité de ctibes ne fe-
raftt pdnt une substance infinie, mais un assemblage infini de modifications ; et c'est de là que j'ai conclu de la substance étendue , après avoir démontré son infinité , qu'elle ne pouvoit être composée de parties intégrantes. Une infinité de cubes, tels même que vous les supposez, ne seroient pas plus capables de former une substance infinie, qu'une infinité de points mathématiques une ligne, une infinité de plans un solide, ou une infinité d'années une éternité. Je conçois cependant très-distinctement des points dans la ligne, des plans dans le solide, des solides dans l'étendue, et des années dans l'éternité. Je conçois dans l'éternité avant la création du monde , des siècles aussi réels que les cubes que je conçois dans l'espace audelà du monde supposé fini. Cependant l'éternité n'est pas plus composée de siècles que l'étendue de cubes. Je m'arrête sur un point fixe de cette étendue, je regarde à ma droite et je vois une étendue infinie; je regarde à ma gauche, je vois de même une étendue infinie : j'existe en ce moment, je pense au passé et j'aperçois une durée infinie; je pense à l'avenir; j'aperçois de même une durée infinie. Dirois-je que l'étendue et l'éternité peuvent être partagées en deux parties , finies chacune par un bout et infinies par l'autre? L'imagination me les représente telles, elle me fait apercevoir l'éternité comme une simple durée sans commencement et sans fin , et l'étendue comme un corps infini; mais l'entendement rectifie l'erreur de l'imagination : elle ne peut jamais être affectée de l'infini ; on ne peut me le représenter que comme un composé indéfini d'êtres finis; mais l'esprit me représente l'infini tel qu'il est, d'une nature absolument
répugnante à toute composition. Il ne me représente dans rétendue en tant que substance ni droite ni gauche , de même qu'il ne me découvre dans Tétemité ni passé ni futur, nec prius neque posterim. De là il est évident que les places particulières que deux durées différentes occupent dans Téternité , par exemple, les durées de$ règnes de Salomon et d'Henri IV, ne peuvent être aperçues ni distinguées que par les durées qui les séparent, qui les précèdent ou qui les suivent , et non en tant que parties intégrantes de Téternité. De même les étendues abstraites particulières de deux affections, par exemple, les étendues des planètes de Jupiter et de Vénus ne peuvent être aperçues ni distinguées que par les affections ou modifications qui les séparent ou qui les environnent , et non en tant que parties de l'étendue substance infinie. C'est la même chose de vos cubes d'étendue , composants ou composés.
<' 6° Gomme l'éternité n'est divisible que sous le concept de la durée , la substance étendue ne l'est de même que sous l'idée des corps ou de ses modes , et je ne saurois jamais la concevoir ni divisible ni actuellement divisée que de cette manière. Quand je partage une pomme , par exemple , ce n'est pas l'étendue proprement dite que je partage, mais la pomme seulement; le couteau , l'air ou telle autre chose que je mets entre ses parties, n'est qu'une étendue , qui ne diffère de celle de la pomme , et que je ne distingue d'avec elle que modalement
« Je ne dis pas , mon révérend père , comme il semble que vous me l'attribuez , que la moitié de la pomme soit une modification de toute la pomme ; mais je dis qu'elle
DE MALEBRANGHE ET DE MAIRAM. 335
est la moitié de cette modificatiou particulière de l'étendue appelée pomme , et que , sans cette modification , ou quelque autre vraie ou imaginaire, je ne saurois jamais apercevoir dans l'étendue ni moitié ni quart, ni la concevoir, en aucune manière, comme un entier composé départies.
« 7° Les divisions infinies possibles ou actuelles des corps qui comprennent le monde ne procèdent que du mouvement : car , selon le système de Tauteur , le mouvement ne doit être autre chose que l'action de Tétre par soi en tant qu'étendue, et par là il peut être regardé comme la cause prochaine de toutes les modifications deréteudue^ ou de toutes les variétés de la nature corporelle.
« S"" Enfin le monde, l'univers, dans le système de l'auteur , peut être r^ardé , en un sens , comme éternel et infini, et, en un autre, il peut n'être pas regardé comme tel. C'est que le monde n'est pas éternel et infini par sa nature, mais seulement en vertu de sa substance, en vertu de l'étendue sans laquelle il ne peut ni exister ni être conçu , non vi sua essentiœ ^ sed tantum vi comscb eux inharet. On peut, si l'on teut , dire que le monde est sans commencement et sans bornes.
« Voilà, mon révérend père , des éclaircissements qui peuvent, ce me semble , justifier fauteur des fautes que vous lui attribuez , ou excuser du moins ma résistance sur tout ce que vous m'avez fait l'honneur de m'alléguer jusqu'ici contre son système. Je ne vous dirai rien, pour le présent, des questions qui regardent les opérations de l'âme , la manière dont nous voyons , selon lui , les corps et toutes choses en Dieu , la certitude que nous avons de leur existence , et semblables, qui appartiennent à son
traité de Mente humana , et qui supposent des principes ou une application de principes dont il n'a point encore été parlé dans nos lettres. J*ai touché, si je ne me trompe, ce que vous m'avez marqué de plus essentiel en réfutation de son traité de Deo, Il me reste cependant un mot à dire sur votre étendue intelligible , que vous m'accusez d'avoir mal entendue dans le passage que j'ai rapporté d'un de vos Entretiens métaphysiques ( Entr. 2, n** 22 ) , où Théodore répond à une question que lui avoit faite Ariste ^ sur ce sujet. C'est dans ma deuxième lettre , en date du 9 novembre 1713. Vous m'avez écrit depuis, en réponse à cette lettre, le 5 décembre de la même année, sans m'en parler; et ce n'est que dans votre troisième , du 12 juin 1714, que vous relevez ma faute , car je consens à qualifier ainsi l'interprétation que j'ai donnée à vos paroles , puisque vous m'en donnez 4ine vous-même très-difiPérente. J'ose dire cependant que je ne m'étois point éloigné du seul sens recevable que puisse fournir votre étendue intelligible , eu plusieurs autres endroits de vos ouvrages , ei que si nous nous tenons à celui-ci , elle va fourmiller de difficultés dans l'application que nous en ferons à l'univers et à nos idées les plus intimes ; en un mot , qu'elle est dès lors inintelligible. Vous avez sans doute ma lettre, mais vous pourriez bien n'avoir pas retenu une copie de la vôtre. C'est pourquoi je vais vous remettre votre réponse sous les yeux et en transcrire ici les paroles : Je ne comprends pas , Monsieur, comment vous trouvez de la difficulté à concevoir {lettre précédente) entre l'idée d'une chose et la
' L'édil. : Aristide.
ckose même, etc. [Suivez jusqu'à Falinéa llmcparott toujours, etc.].
« Il s'ensuit doue, ihon révéreud père, que votre étendue intelligible n'est qu'une idée eu Dieu , idée saus idéat , ou qui n'a nul objet ui en Dieu , ni en moi , hors de ma pensée, et, par conséquent, il ne faut plus dire, comme vous avez fait ailleurs , que nous n'avons point de démonstration de l'existence des corps^ et qu'il nousseroit impossible de nous assurer s'ils existent, sans la révélation qui nous l'apprend ; il faut trancher le mot , et dire qu'il est démontré qu'il n'y a point de corps et que la révélation nous trompe à cet égard. Car que sont les corps si ce n'est des modiûcations de l'étendue que notre esprit aperçoit en eux? Leur essence , ce qui est également commun à tous , c'est-à-dire ce sans quoi ils ne sauroient exister, n'est-ce pas l'étendue ? Or , si cette étendue n'existe ni eu Dieu, ni hors de Dieu, donc les corps n'existent pas. Elle n'existe point en Dieu, selon vous, et elle ne peut exister hors de lui , si son idée est sans idéat et n'a nulle réalité objective. Et, à notre égard, si l'idée qui nous représente l'étendue comme existante , éternelle et infinie, soit que nous la voyions en Dieu ou hors de Dieu, n'a nulle réalité objective,, que devient le grand principe, sans lequel il ne faut plus raisonner, que nous devons assurer d'une chose ce qui est clairement^renfermé dans l'idée qui nous la représente?
« Vous uoyez par là, mon révérend père, que je conçois très-bien la différence qu'il y a entre l'idée d'une chose et la chose même. Mon idée du triangle n'a ni trois côtés ni trois angles, mais j'avoue que je ne conçois pas la
338 CORRESPOMOAIVCE
différence qu'il y a entre dire que l'étendue oMiimune à tous les corps existe, qu'elle est infinie et éternelle, et dire que l'esprit l'aperçoit nécessairement comme existante , infinie et éternelle. Être en même temps étendu et pensant , c'est certainement plus être que de n'être que l'un des deux. Or, je ne sais pas encore comment refuser à l'être par soi , d'où dérivent tous les êtres , à l'être infiniment infini, celle de toutes les réalités que l'esprit aperçoit le plus clairement et le plus invinciblement, qui est l'étendue. Qu'est-ce que l'immensité divine^ si ce n'est pas un attribut distinct de la pensée , et par conséquent de votre étendue intelligible , dès que celle-ci n'est que pensée et n'a nulle réalité objective hors de là, quoiqu'elle y soit clairement aperçue? C'est un beau mot vide de sens, et qui ne réveille aucune idée. 11 me semble donc, mon révérend père, qu'en faisant de l'étendue intelligible un objet distinct de l'idée qui est en Dieu et qui me la représente, je marquois non-seulement la. différence qu'il y a entre l'idée d'une chose et la chose même , mais que je sauvois encore bien des difficultés qu'on peut vous faire. Je ne pousserai pas plus loin ces réflexions, je ne m'aperçois que trop et à regret qu'il seroit difficile , comme vous le pensez, que nous convinssions par lettres sur des matières si abstraites. Je me contenterai à l'avenir de méditer encore plus sérieusement vos ouvrages et les lettres dont vous avez bien voulu m'honorer. Mais quel qu'en soit le succès, ma reconnaissance pour vos bontés seja éternelle, et je demeurerai toiiyours, avec la plus protonde vénération , * Mon révérend pèie.
Cette fin de ia lettre depuis Vous voyez par là, mon révérend père, etc. , est indiquée dans une note de la main de Mairan, comme deYant être substituée au morceau suivant qu'il avait d'abord composé, et que nous croyons devoir sauver de l'oubli, parce qu'il contient une réponse assez piquante à la parabole du Goutteux.
« Voilà S mon révérend père , les éclaircissements qui pourront, ce me semble, justifier l'auteur des fautes que vous lui attribuez, ou m'excuser auprès de vous de ce que je n'ai pu encore me rendre sur son compte. Je ne vous dirai rien , pour le présent , des questions qui regardent tés opérations de l'âme, la manière dont nous voyons, selon lui, les corps et toutes choses en Dieu , la certitude que nous avons de leur existence, et semblables, qui appartiennent à son imié de Mente , et qui supposent des principes que nous n'avons pas encore touchés. J'ai touché , si je ne me trompe, ce qu'il y a de plus essentiel dans vos objections sur le traité dont il s'agit. Je les ai lues, relues et méditées, et je les méditerai encore. C'est le moins que je puisse faire pour reconnoitre l'extrême bonté que vous avez eue de lire toutes mes lettres. Au reste, je conviens que je me suis trompé dans celle où je conclus du discours de Théodore tiré de vos Entretiens , que ce qu'il appelle étendue intelligible est l'étendue substance dont les corps sont les modes. Vous m'avez trèsclairement fait voir ' le contraire , et convaincu que votre étendue intelligible n'est que l'idée de l'étendue. J'étois
* L'édit. omet ce morceau qui se trouve dans les papiers de Mairaii. ' u Ceci (relatif à ma lettre 2, p. lO, et à la 3" du P. M. , p. 3) est accordé trop légèrement et mérite un éclaircissement. » (Note de Mairan.)
3fl0 GOBRESPONDAKGE
apparemment tombé dans cette erreur , parce qae j'attribue formellement à cette substance les mêmes propriétés que vous reconnoissez dans son idée , et que je ne croyois pas qu'on pût admettre d'idée infinie d'une substance finie *. Mais je n'en ai pas moins tort, je devois vous expliquer selon vos principes, et non selon ce que j'avois dans l'esprit. Je vous prie, mon révérend père, de me pardonner cette faute , et je vous demande la même indulgence pour celles qui ne me sont pas connues.
u Le sophisme du géomètre dans la parabole du Goutteux , que je trouve à la fin de votre lettre, me paroi t fort difficile à résoudre par le système ordinaire. Mais' le foible en saute aux yeux dans le système de l'auteur ; cependant , en qualité de fidèle , je voudrois bien pouvoir faire comme ce goutteux, on comme un bon mahométan, qui ne songe à défendre sa religion que le sabre à la main , sans autre discussion. Gela m'épargneroit bien de la peine ; mais on n'est pas toujours maître de ne raisonner plus , quand on a raisonné jusqu'à un certain point.
« Si*, pendant les chaleurs, il vous est incommode d'écrire, je me trouverai très-heureux d'apprendre des nouvelles de l'état de votre santé par un mot d'une main étrangère ; car rien au monde ne me tient plus au cœur que ce qui regarde votre personne , pour laquelle on ne peut avoir plus de vénération et d'attachement que j'en ai. | Sa conservation , et me rendre digne de toutes les bontés
' «< A ajoater ici un article de la lecture de la 36" lettre de Descaries touchaot l'expression de Bayle. Rem. div. (mes Rem.) , p. 597 , et Cod. met. . p. 979. » (Note de Mairan.)
* Paragraphe biffe dans ir manuscrit.
DE MALEBRANCHE ET DE MA1RAN. 3!i1
que VOUS avez pour moi, ^nt l'objet de mes plus ardents désirs. Je suis, avec un très-profond respect, « Mon révérend père,
t' Votre, etc.
« P. S, * Je me félicite d'avoir pensé comme vous, mon révérend père, en lisant le livre De l'action de Dieu sui* les créatures. Je souhaiterois bien de savoir ce que vous pensez du principe que toutes les nouvelles modalités et toutes les nouvelles connoissances de Tâme sont autant de nouveaux degrés d'être qui lui sont ajoutés.
« Vous me donnez une extrême curiosité de voir le traité d'optique et tontes les additions de votre nouvelle édition de la Recherche de la vérité. Je n'en avois pas encore ouï parler, comme aussi je n'avois jamais soupçonné que la cause de la pesanteur fût la même que celle de la réfraction. J'expiiquois celle-ci d*tine manière analogue à la réflexion. Mon édition de la Recherche de la vérité est en 3 vol. de 1700. Je ne sais si la nouvelle consiste dans la seule addition du quatrième. Quoi qu'il en soit , je n'attends que la commodité de la faire venir de Paris. L'auteur a-t-il pu voir cet excellent livre? Fut-il imprimé bien longtemps avant sa mort, arrivée en 1677 *? »