‹ Fragments de philosophie cartésienneChapitre 34 sur 35 · LETTRE DE MALEBRANCHE · texte numérisé non relu

LETTRE DE MALEBRANCHE

« Monsieur,

« Je viens de recevoir votre lettre datée du 26 d'aousl. Vous m'y faites des remerciemenis que la réponse que j'ai

' Paragraphe biffé dans le manuscrit.

' Depuis Je ne sais si... biffe dans le manuscrit. L'auteur est évidemment Spinoza , mort en 1677. Le premier volume de la Btcherche de la vérité est de 1674.

eu l'honneur de vous faire ne*devoit pas me faire espérer, et celle-ci encore moins; car je juge, comme j'ai fait dès le commencement, que c'est peine perdue que de philosopher par lettres sur des matières abstraites. J'ai lu. Monsieur, avec attention votre dernière, et permettez-moi de vous dire que je ne l'entends pas, et qu'il me semble que vous n'avez pas entendu celle à laquelle vous répondez. C'est apparemment ma faute, ou plutôt ce n'est ni ma faute ni la vôtre. C'est qu'il n'est pas possible de se faire entendre clairement, quand on ne convient pas exactement de la définition des termes dont on se sert, et qu'on ne peut définir que par d'autres qui seront aussi équivoques que les premiers, tant que les esprits qui ont des sentiments différents ne peuvent se faire actuellement plusieurs interrogations et en recevoir aussitôt réponse Par eiemple, de sept axiomes de l'auteur, il n'y a que le troisième qui me paroisse sans équivoque.

« Je crois. Monsieur, vous avoir écrit que sa cinquième démonstration étoit fausse, mais vous voulez que je vous marque précisément l'endroit. C'est à la troisième ligne : Conceditur ergo, etc. Je ne l'accorde pas* car Paris n'est pas Rome, la boule A n'est pas la boule B, ce sont deux boules et, par conséquent, deux substances. — Non, diroit l'auteur; ce sont deux boules, mais c'est la même substance, car l'une et l'autre sont étendues. — J'en conviens ; ridée de l'une convient à l'idée de l'autre; mais elle peut être sans l'autre, elle peut être conçue sans l'autre. — Oui, diroit-il, mais elle ne peut être conçue sans étendue. — Il est vrai, mais c'est qu'une substance ne peut être conçue sans ce qui la constitue substance. Elle est partie de Té-

tendue ou de la substance qui compose l'univers, mais elle n'est pas la modification de l'étendue ; ou par le mot de modification, ou de manière d'être, ou d'affection, terme que je n'entends pas, vous n'entendez pas ce que tout le monde entend. Si nous n'attachons pas les mêmes idées aux mêmes termes, nous parlons inutilement. La rondeur est, selon tout le monde, la modification de la substance , ou de l'étendue de la boule , parce qu'on ne peut concevoir de rondeur sans étendue. Je peux concevoir la boule A , et elle peut exister toute seule. — Non , djroit-il , cette boule seroit infinie. Car qui est-ce qui la termineroit? — Rien, lui dirois-je. Car pour la terminer il ne faut rien ; il suffit qu'elle soit telle qu'elle est. La rondeur de la boule n'appartient qu'à la boule et ne dépend nullement de ce qui l'environne , que ce soit de l'àir ou rien , c'est la même chose, — Mais ne concevez-vous pas que l'étendue est infinie? — Oui , l'idée de l'étendue est infinie, mais cela n'empêche pas que la boule ne soit une substance, une partie de la substance, fût-elle infinie, dont le monde est composé. L'Idée de l'étendue ent infinie, mais son ideatum ne l'est peut-être pas. Peut'-être n'y a-t-il actuellement aucun ideatum. Je ne voi immédiatement que l'idée et non Vtdeatttm : et je suis persuadé que l'idée a été une éternité sans ideatum. L'idée est éternelle , infinie , nécessaire et efficace même , car il n'y a que l'idée qui agisse sur les esprits, qui les éclaire et qui puisse les rendre heureux ou malheureux. Mais je ne voi point immédiatement Videatum. Je ne sais que par une espèce de .révélation s'il y en a. En un mot je ne puis concevoir qu'il n'y en a point. Car, pren«*y garde , mon esprit ne sent

^Uk CORRESPONDANCE

point immédiatement son propre [corps] : il ne lui pst point immédiatement uni, mais à Tidée de son corps. Car l'expérience apprend qu'un manchot sent une main qui ]ni fait mal , et il n*a plus la sienne. C'est donc l'idée de sa main qui l'afflige et non Videatum, Quand je n'aurois point de corps, et qu'il n'y auroit rien de créé que mon âme. Dieu, par ses idées efficaces, pourroit donc me faire voir et sentir comme je vois et je sens. Il faut prouver et démontrer le contraire.

a Si l'auteur étoit présent, il me diroit apparemment : // faut affirmer (fitne chose ce que l'on conçoit être renfermé dans son idée. Or l'idée de C étendue est infinie ; donc aussi l'ideatum. Je lui répondrois : le principe est vrai ; mais c'est supposé que Videatum existe , et il n'en prouve point l'existence. Si l'on voyoit les objets en euxmêmes, on ne pourroit les voir s'ils n'étoient pas : mais de ce qu'on voit les idées des choses, il ne s'ensuit pas que les choses soient. C'est l'idée de la main qui modifie de douleur l'âme du manchot. Videatum, c'est-à-dire sa main n'est plus, elle a été mangée des vers. C'est l'idée d'un spectre qui effraye un fou , son ideatum n'est point. Le principe est vrai, mais c'est parce que celui qui a créé les êtres sur ses propres idées nous éclaire par ces mêmes idées ; et il n'est principe que dans cette supposition , car Dieu n'a pas créé les êtres sur nos idées mais sur les siennes. Le premier et incontestable principe est celui-ci : Tout ce que l'esprit aperçoit immédiatement est nécessairement, car, s'il n'étoit pas, s'il étoit rien, l'esprit en l'apercevant n'apercevroit pas, ce qui se contredit; mais le principe cartésien n'est incontestable que par rapport aux

idées qu*on voit immédiatement et directement , et non par rapport aux choses qu*on ne voit point eu ellesmêmes. Il est bon dans les mathématiques pures, qui ne considèrent que les idées, mais il n*est pas le premier principe dans la physique. Il n'est vrai qu'en supposant que Dieu nous éclaire par les mêmes idées sur lesquelles il a formé son ouvrage.

« Je ne suis pas, Monsieur, votre lettre; cela iroit trop loin. Comme je pars demain pour la campagne, je n*en ai pas le loisir. Ainsi je croi que vous ne trouverez pas mauvais que je finisse , et que je vous prie même que nous cessions de travailler inutilement. Je ne croi pas pouvoir vous dissuader de vos sentiments par de si courtes réponses à vos lettres, qui, quoique longues et bien écrites, ne réveillent pas toujours dans mon esprit des idées claires. Ce que l'auteur ose appeler démonstration n'en a , selon ma pensée, que la forme extérieure et l'arrangement des propositions. Démontrer proprement c'est développer une idée claire et en déduire avec évidence ce que celte idée renferme nécessairement : et nous n'avons, ce me semble, d'idées assez claires pour faire des démonstrations que celle de l'étendue et des nombres. L'âme n)ême ne se connoît nullement; elle n'a que le sentiment intérieur d'ellemême et de ses modifications. Étant finie elle peut encore moins connoître les attributs de l'infini. Comment donc faire sur cela des démonstrations? Pour moi je ne bâtis que sur les dogmes de la foi dans les choses qui la regardent, parce que je suis certain par mille raisons qu'ils sont solidement posés : et si j'ai découvert quelques vérités théologiques, je le dois principalement à ces dogmes

sans lesquels je me serois égaré comme plusieurs autres qui ne se sont assez défiez d'eux-mêmes. Je prie Jésus* Christ, qui est notre sagesse et notre lumière, et sans l^ quel nous ne pouvons rien, qu'il vous décoQvre lesTMtés qui vous sont nécessaires pour vous conduire dans la voie qui conduit à la possession des vrais biens.

« Je suis, Monsieur, avec bien du respect, votre trè»humble et très-obéiâsant serviteur.

« Malebranche.

« Je n'entends point, Monsieur, l'auteur de la Prémotion physique sur ses degrés d'être ajoutés à l'âme, et je suis persuadé qu'il ne s'entend pas lui-même. Il parle mieux qu'il ne pense , ou il a d'autres idées que le commun des hommes. J'ai fait diverses additions dans la dernière édition de la Recherche de La vérité, mais les principales sont dans le quatrième volume, vers la fin.

a A Paris ce fi septembre. »

Un an après cette lettre, Malebranche n'était plus. On peut donc la considérer comme l'expression du dernier état de son âme et de sa foi. Les notes marginales que Mairan a déposées sur ses minutes, et que l'éditeur n'a pas publiées, nous apprennent qu'en 1730 il avait revu ces papiers , et il ne parait pas qu'il ait alors rejeté les opinions ici exprimées. D'ailleurs on n'en retrouve aucune trace dans ses ouvrages. Partout il traite Malebranche , comme il le fait dans ces lettres, avec un respect profondément senti, mais qui n'ôte rien à l'indépendance de son esprit. Par exemple , dans l'éloge historique

DE BIALëBRANGHC ET D£ MAIRAN. 347

de M. l*abbé de Molière \ voici comment le secrétaire de l'Académie des sciences s'explique sur Taoteur déjii uo peu oublié de la Recherche de la vérité : « Ce philosophe, dit-il, jooissoit alors de la réputation la plus brillante. Disciple zélé de Descartes, commentateur original, chef de secte lui-même par les idées neuves et sublimes qu'U prêtoit à la philosophie cartésienne , il pouvoit être mal entendu, critiqué, contredit ; mais on ne pouvoit s'empêcher d'admirer l'étendue et la beauté de son génie dans l'enchaînement des dogmes mêmes auxquels on refusoit de souscrire. » Ainsi, dans la maturité de son esprit et de sa réputation, Mairan ne faisait que répéter sur IVIalebranche le jugement qui perce déjà dans cette correspondance, et la postérité a ratifié ce jugement.

Mais, à côté de l'intérêt historique et littéraire qui s'attache naturellement à ces lettres de deux hommes célèbres, est un intérêt tout autrement élevé, celui de la leçon philosophique que ces lettres contiennent. On peut s'y donner le spectacle d'un principe luttant en vain contre ses conséquences. Malebranche se sépare d'autant plus volontiers de Spinoza, qu'on pouvait plus justement l'accuser, qu'on l'avait même accusé de spinozisme ^. Il en parle très-dédaigneusement ; il l'a lu autrefois, pas même en totalité ; il s'en souvient à peine ; il n'a pas lu les réfutations qu'on en a faites, il n'a pas l'air de se douter qu'il parle d'un des plus grands esprits de son siècle, et d'un

' Mémoires de V Académie de* tcienceg, année I74'i, p. 106.

* Il en fut accusé par le P. de Touruemine (piéfacedu Traité de l'existence de Dieu . de Fénelon) , et indirectement par Arnauld et par Fénelon lui-même dans sa Réfutation du système de Malebranche sur la Xature et la Grâce.

3^8 GOHRËSP. DE MALEBRAINCHE £T DE MAIRAN.

esprit sorti, comme lui, du cartésianisme. Ailleurs même, dans les Méditations S il le traite plus mah encore : le misérable Spinosa. £t pourtant ce misérable n'est pas moins qu'un frère de Malebranche dans la famille cartésienne. Quand, par le système des causes occasionnelles , ou a ôté à la volonté toute efficace, et par là détrait la racine de la personnalité humaine ; quand on a fait du monde extérieur quelque chose qui n'existe peut-être pas, qui certainement n'agit pas sur nous, et qui ne peut être compris que dans l'idée que nous en avons, idée qui repose en Dieu ; quand on a ainsi comme absorbé en Dieu et l'âme et le monde, on est assez mal reçu à combattre le système de l'unité de la substance. Pour bien juger ce système, il faut avoir discerné dans Descartes même, avant Afalebranche et avant Spinoza, l'erreur qui a pu les égarer tous les deux, par la fausse direction qu'elle a imprimée à toutes leurs idées, à savoir, la confusion du désir et de la volonté, et l'ignorance du caractère propre de la volonté ; il faut avoir retrouvé dans la volonté, dans la force libre qui la constitue, le titre même de la personnalité humaine, et la part de causalité et de substantialité qui lui appartient. Là seulement est le principe d'une réfutation solide de Spinoza : mais pour parvenir à ce principe , il faut, dans le développement du cartésianisme, être arrivé au delà de Malebranche et jusqu'à Leibnitz \

' 9« Méditation, s 13.

' Ce jugement a besoin des explications et des tompéraments qui se trouvent dans le mémoire sur les Rapports et lu différences du cartésiaiiisnie et du spinozisnte.

œRRESPONDANCE INÉDITE

DE

«ALEBM^GHË ET DE LEIBMTZ.

Le caractère marqué de notre temps est un retour complaisant vers les choses du passé. De toutes parts on exhume des bibliothèques et des archfves publiques ou particulières des documents qui jusqu'ici avaient échappé à rhistoire, contredisent ou confirment les opinions rerues, et agrandissent la connaissance des choses et des hommes qui ne sont plus. Les correspondances inédites sont Tobjet d*un intérêt tout particulier, et bien justement, selon nous, car il n*y a pas de monuments historiques plus certains et où les hommes se peignent à leur insu avec plus de vérité. L'histoire de la philosophie s*est .récemment enrichie de découvertes inattendues. Quel trésor de précieux renseignements de tout genre, quelle vive source de lumières nouvelles, que les lettres de Huyghens et de Leibnitz, tirées en 1833 de la bibliothèque de Leyde* ;

' Deux volumes in-4*', avec des planches et un fac-similé de l'écritura de Huyghens: Christiani Hugenii aliortunque seculi XVIF rirortnn celebrium exercitatioties mathematicœ et philosophicœ, ex nianuscriptis in bibliothoca Academise I.ugduno-Batavœ s^rvatis; edidit P. .1. l'ylenbroek, Hagu' Coniitum, 1833. Vuyez le savant article de M. Biot, Journal des Sarants, mai 1834, elles Fragment* philosophiques, 3" (klit. , t. H, p. 14!2.

celles de Malebranche et de Mairan, que nous venons de reproduire ; celles enfin que nous avons retrou- Tées et publiées du P. André avec Malebranche et avec d'autres personnages de TOratoire et de la compagnie de Jésus ^ Aujourd'hui nous nous proposons de faire con^ naître une autre correspondance qui se lie étroitement aux précédentes, à savoir la correspondance de Malebranche et de Leibnitz.

Il est maintenant bien établi que l'auteur de la Recherche de la Venté, malgré son goût pour la retraite et sa répugnance pour les conversations et pour les commerces épistolaires, avait entretenu du fond de sa cellule une vaste correspondance avec les plus grands personnages de son temps, et de France et d'Europe. Nous avons tiré des papiers du P. André une note précieuse, contenant la liste des lettres manuscrites de Malebranche et de ses correspondants, que le P. Lelong avait remise à l'ingénieux jésuite, pour lui servir dans la composition de la vie de l'illustre oratorienl Cette note fait mention de lettres de Leibnitz. D'ailleurs, Feder, dans ses Lettres choisies de Leibnitz, publiées pour la première fois\ nous apprend, p. 133, que la bibliothèque de Hanovre conserve en manuscrit toute une correspondance de

' Journal des Savants, |84l; juiivici'i février, et 1843, mars, avril, mai, juin. Voyez aussi OEfwres philosophiques du P. André ^ de la compagnie de Jésus, avec une Introduction sur sa vie et ses ouvrages, tirée de sa correspondance inédite, daDS la Bibliothèque philosophique publiée par le libraire Charpculier.

' Ibid. , introduction, repartie, p. wxn et xui.

' Cet ouvrage de Feder a un second titre latin : Commercii epistolici t^ibnttiani nondum vulgati «e<ec^a «pectmina^ edidit notulisque passini illustrdvit J. G. H. Feder, Hannoverœ, 1805.

Leibnitz et de Ellalebranche, et il en donne un échantillon S bien fait pour exciter notre curiosité. Pour la satisfaire, nous nous sommes adressés, il y a quelques an<^ nées, à M. Pertz, si connu par sa savante collection des Monumenta GermanicB kistorica, et qui était alors à la tête de la bibliothèque de Hanovre. Grâce à son obligeante intervention, nous possédons une copie authentique ' de cette précieuse correspondance.

Elle se compose de dix lettres de Leibnitz et de six de Malebranche. Elle remonte jusqu'au temps du séjour de Leibnitz à Paris , et se prolonge jusqu'à la mort de Malebranche. Plusieurs de ces lettres sont étendues, d'autres sont assez courtes. Toute sorte de sujets y sont traités ou passés en revue, et on y trouve perpétuellement citées les noms de beaucoup d'hommes célèbres de cette grande époque.

Leibnitz vint à Paris dans l'année 1672 , et , à l'exception d'une course assez peu longue qu'il fit en Angleterre, il y demeura jusqu'à la fin de l'année 1675. Il y était arrivé avec des notions générales sur toutes choses, une curiosité immense et une passion de la gloire servie par le plus admirable génie , dont le trait distinctif était une promptitude et une pénétration inftnies. Nous avons le droit de dire que c'est à Paris qu'il se forma. Il n'y fut d'abord qu'un jeune homme d'une grande espérance : il en sortit presque achevé. Il avait été envoyé avec une mission diplo-

' Une lettre de Leibnitz à Malebranche^ et la réponse de celui-ci* ' Ndus la devons à la main exacte de M. Sextro^ employé à la bibliothèque de Hanovre.

362 CORRESPONDANCE IlfÉDlTE

matique secrète pour an dessein de ]a pins haute portée \ sur lequel il conféra avec JVl. de Pompone. Il eut la bonne fortune de rencontrer à Paris Huyghens, qui le tourna du côté des mathématiques l Avec Arnauld, il s'enfonça dans le plus épais des questions théologiques qui occupaient alors tous les grands esprits '. Son érudition et sa critique philolc^ique furent si fort goûtées de H net, que celui-ci le chargea de Tédition de Martian - Capclla , pour la collection de classiques latins ad usum Deipkini \ Il n'était pas possible que , dans la patrie de Descartes , Leibnitz ne s'occupât pas sérieusement de philosophie. Or, à cette époque, le philosophe qui était en scène était le père Malebranche. La Recherche de la Vérité parut en 167^, c'est-à-dire pendant le séjour même de leibnitz à Paris. Malebranche était , déplus, un habile géomètre; il était de l'Académie des sciences , auprès de laquelle Leibnitz passait sa vie ^ Ils se connurent donc nécessaire-

' Voyez l'excellent Mémoire de M. Guhrauer, sur Uprojtt d'expédition 0» Egypte, par Leibnitz, dans les Mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques, Satante étrangers, 1. 1, p. 679.

■ Ladovici, Historié der Leihnitsischen philosophie, p. 66, et Art. erudit. jun. i69l : « Eram ego faospes plane in inleriorc geometria, quuni M Latetiae Parisiorum, anno 1672, Christiani Hugenii notitiam nactos suni, u oui viro, post Galilseum et Cartesium, et has litteras publiée et me in ipsts « privatim plurimum debere agnosco. Hujus quum legerem librum de ho- « rologiooscillatorio, adjuDgeremqueDettunvillsei (id est, Pascalii) epistolas , « et Gregurii a S. Vinccntio opus, subito lucem bausi, etc. »<

' Lndovici ne parle point des relations de Leibnitz avec Arnauld. M. Guhrauer, dans sa Biographie de Leibnitz en allemand, 2 vol. in>i2, Breslau. en dit quelques mots, 1. 1, p. 1 17 et il 8, et surtout dans les notes. Notre correspondance nous fournira, à cet égard, des renseignements certains, que nous devrons à Leibnitz lui-même.

* Ludovic!, p. 67 ; M. Guhrauer, p. 155 et suiv. Leibnitz adressa à Huet, h Saint-Germain, une partie de ce travail ; mais la chose n'alla pas plus loin.

^ Lndovici dit que Leibnitz fut nommé, en 1675, premier associé étranger do rAcadémie des s» iomrs. C'est uni* orrenr. Knntenelle, (jui était à niônio

DE MALEBRANCHE ET DE LEIBNITZ. :ir)3

ment, et pourtant aucun des historiens de Leibnitz, ni LudoTici,ni le mieux informé, M. Guhrauer, ne disent an seul mot des relationsdes deux philosophes. Elles paraissent aujourd'hui dans la correspondance qui est le sujet de cet article, et c*est là le premier renseignement que nous lui devons. Us se visitaient et conféraient ensemble sur les matières de leurs communes études. Nous possédons ici trois lettres qui nous mettent dans le secret de leurs doctes entretiens.

Ils avaient eu une conversation assez vive sur un point délicat , et qui touchait à la racine même de leurs systèmes. Leibnilz avait fait des objections que Malebranche n*avait pu résoudre. De retour chez lui , à Thôtel de Saint- Quentin S comme nous l'apprenons par le billet de Malebranche > Leibnitz prend la plume, et, dans une lettre très-polie, mais très-solide, il essaie d'amener son antagoniste à une discussion réglée ; il le presse , il le serre dans des raisonnements syllogistiques présentés avec l'appareil de la géométrie. Malebranche , à la fois obstiné et timide comme les solitaires, et toujours évasif , répond à Leibnitz qu'il y a encore plus de difficulté à s'entendre par écrit qu'en conversation, précisément comme trente ans plus tard il se conduisit à l'égard de Mairan. Ajoutons que ce même Malebranche, en 1679, dans la célèbre conférence tenue entre Arnauld et lui chez le marquis de

de bien savoir la diose, aflirme, dans son Éloge de Leibnitz, qu'en 1699 il fut mis à la tète des associés étrangers. Enfin, j'ai publié la lettre de remercinient de Leibnitz à l'Académie pour sa nomination. Or cette lettre est datée de Hanovre, 8 février 1700. Fragments philosophiques , S*" édit, t. II, p. 337.

' I/hôtcl de Saint-Quentin était rue Garancière, près le Luxembourg.

Koacy S sur la question de la grâce , en appela à une polémique écrite , et qu'il se refusa constamment à tonte discussion de vive voix avec Bossuet *. Ici, avec Leibnitz , il se tire d^affaire au meilleur marché possible. Leibnitz , comme Mairan, témoigne à son illustre adversaire la plus profonde déférence , mais il insiste et reproduit ses objections avec force. Malebranche ne répondit pas, et ia dispute en resta là.

La question agitée était la nature même de la matière. Pour Descartes, retendue est l'attribut fondamental de la matière. Leibnitz rejette cette théorie ; et il combat ces deux prctpositions que Malebranche avait avancées dans la conversation, à savoir que deux choses distinctes sont séparables , et que deux choses étendues séparables sont mobiles. C'est le sujet d'une première lettre qui n'est pas datée , non plus que les deux suivantes : car nos deux philosophes , demeurant dans la même ville et se voyant très-fréquemment, ne prennent pas la peine de dater leurs billets. Il faut aussi remarquer que nous n'avons ici que les minutes de Leibnitz, les lettres mêmes que reçat Malebranche étant restées entre ses mains , ainsi que l'at* teste la note du P. André. Il y a, dans cette lettre et dans la suivante , quelques mots qui sentent un peu leur étranger, par exemple VéUmgabilité, pour puissance de s'éloigner, les réqtàsits, pour les requisita, comme on dit postulats pour postutata, Malebranche , par une politesse aimable, répète ce terme de réquisits.

' Œuvres philoiophiques d'André, introduction, p. xxiv et xxx, et l'article Malebranche par le P. Tabaraud, dans la Biographie wiivertellê. * Voyez ce môme article du P. Tabaraud.

DE IfALEBRÂNGHE ET DE LEIBNITZ. 355

« Mon révérend père ,

« En retournant chez moi , j*ai médité sur ce que nous avions dit de part et d'autre. Il est très-vrai, comme vous Tavez bien reconnu, qu'on ne sauroit assez faire de réflexion sur toutes choses pendant la chaleur de la conversation , à moins que de s'assujettir à des lois rigoureuses , ce qui seroit trop ennuyeux. Mais il est bien plus commode d'observer ces lois sur le papier. Je l'ai voulu essayer.

« Nous étions sur cette question si agitée, savoir si l'es^ pace est réellement distinct de la matière, s'il y peut avoir un vuide, ou si plutôt tout ce qui est étendu est matière. Vous souteniez le dernier, savoir que l'essence de la matière consiste dans l'étendue seulement. Et, pour prouver que ce vuide prétendu ne seroit qu'une portion de la matière , vous me Htes remarquer que ce vuide a des parties réellement distinctes; par exemple un vase tout vuide, séparé en deux par un corps qui le coupe. Or, tout ce qui est réellement distincf d'un autre en est séparable, à ce que vous disiez. Donc les parties de ce vuide sont separables; donc elles sont mobiles; donc ce vuide prétendu est une portion de la matière. Ou » pour parier un peu plus formellement , et par proposition :

1. Le vuide (celui du vase susdit, par exemple) a des parties réellement distinctes ;

• 2. Deux choses réellement distinctes sont séparables;

« 3. Deux choses étendues séparables sont mobiles ;

« U. Tout ce qui a des parties mobiles est matière ;

« 5. Donc le vuide prétendu proposé est matière.

«. Dans ce raisonnement je suis obligé de demander ]a preuve de deux propositions, savoir de la seconde et de la troisième. Je vous avois déjà contesté la seconde , mais à présent je vois que la troisième n*est pas sans diSBculté , et je commencerai par elle.

« Je demande donc qu'on prouve que deux choses étendues séparables sont mobiles, ou peuvent changer de distance. Je n'aurois pas besoin de donner la raison qui me fait douter, car en matière de démonstration on a toujours raison de douter d'une proposition qui n*est pas prouvée. Je le fais pourtant pour vous mieux faire entendre ma pensée.

DE Â « Soif Tespace vuide

ABGDséparé en deux parties par le corps £F, je dis que Tespace ABF£ est inséparable de l'espace C . F B EFCD , sans mouvement ,

ou sans s'éloigner de lui, savoir par la destruction de l'an sans la destruction de Taulrc. Car, supposant que le vase du côté droit soit courbé , ou que le parallélogramme ABF£ soit changé en figure courbe EGFE , je dis qu'une partie de l'espace entier ABCD , savoir DEFC reste, et que l'autre, savoir ABFC, est détruite, et changée en EGFG. El il ne faut pas dire que le premier espace ABFE reste encore , quoiqu'il ne soit plus désigné par aucun corps ; parce que je crois devoir soutenir que les parties dans le continu n'existent qu'autant qu'elles sont déterminées par la matière ou par le mouvement. Donc je conclus que les parties de l'espace peuvent être séparées quoique sans

éloignenient , puisque Fun de ces deux lieux vuides rectilîgnes a fait place à un lieu vuide rectiligne. Mais je ne prétends pas vous préjuger par là , en cas que vous puissiez prouver par une raison à part que Télongabililé ou mobilité d'une étendue est une suite de la séparabililé , quoique réloignement, comme je viens de prouver, ne soit pas une suite de la séparation.

« Voilà pourquoi je demande la preuve de la troisième proposition. Je viens maintenant à la seconde, savoir que deux choses réellement distinctes sont séparables. Votre preuve , ce me semble , se réduisoit à ceci :

« 1. Deux choses réellement distinctes peuvent être entendues parfaitement Tune sans l'autre; j'ajoute ce mot parfaitement, parce que je le crois conforme à votre sentiment.

M 2. Deux choses intelligibles parfaitement Tune sans l'autre, peuvent être l'une sans l'autre, ou sont séparables.

« 3. Donc deux choses réellement distinctes sont séparables.

« J'ai bien médité là-dessus, et voici de quelle manière je demeure d'aceord de la seconde proposition du prosyllogisme. Si entendre parfaitement une chose est entendre tous les réquisits suflRsants à la constituer, alors j'avoue cette proposition , savoir : quand tous les réquisits suffisants à constituer une chose peuvent* être entendus sans qu'on entende tous les réquisitifs suffisants à constituer l'autre, l'une peut être sans l'autre. Mais ainsi je n'accorde pas la première proposition de ce prosyllogisme , savoir, que , deux choses étant réellement distinctes, tous les ré-

quisitifs de l'une peuvent être toujours entendus sans entendre tous les réquisits de Tantre.

n Néanmoins, si trous pouvez prouver vos propositions universeliement , sans avoir égard à ma distinction , à la bonne heure.

< J'éspèf e que vous jugerez , par ce que je viens de (lire, que j'ai tâclié de débarrasser la chose, que j'ai écrit ceci pour Famour de la vérité, et que je ne suis peut-être pas tout à fait indigne d'instruction. Et je vous assure que vous ne me sauriez convaincre sans tirer de moi un aveu sincère de votre avantage.

« Après cela , peut-être que vous me connaîtrez * pour philosophe* c'est-'à-dire amateur de la vérité, avec autant de passion que je suis ,

a Mon révérend père ,

« Votre , etc.

« Leibnitz. »

Quelque opinion que l'on adopte sur les questions ici agitées^ il était aisé de faire à Leibnitz des réponses solides et lumineuses ; et si Arnauld, ou même Régis ou Rohault eussent été à la place de Malebranche , ils n'eussent pas été fort embarrassés. Lui semble tout déconcerté; il répond à peine, et le plus brièvement que la politesse le lui permet. Dans sa correspondance avec Maiian, on pouvait imputer la faiblesse de ses réponses à celte de l'âge ; mais ici on est obligé de l'attribuer à la nature môme de son esprit. Il faut en convenir : Malebranche n'excelle pas dans la dialectique ; il est surtout admirable dans l'analyse,

' La copie de M. Sexiru porte : rêconnoitêieM.

D£ MALEBBANCHë t'I JD£ L£1BN1TZ. 359

j'eotends dans Tanalyse de se3 propres pensées , dans la méditatioo à la fois subtile et profonde. Il inédite, il prie , ou il écrit pour le public. Hors de là, il sa délassait par des jeux d'enfiant et des conversations agréables ^ La polémique par correspondance lui semblait une dépense inutile de forces; et, après avoir rempli le plus tôt et le plus brièvement possible le devoir d'une stricte politesse , il se hâtait de revenir à ses chères et solitaires méditations. Il y a d'ailleurs dans la lettre que nous allons donner une phrase qui ne semble pas complète , et la négligence s'y fait partout sentir.

A Monsieur Monsieur de Leibnitz, a l'hôtel

DE Saint-Quentin.

« Monsieur,

«< Je crois qu'il y a encore bien, plus de temps à perdre et de difficultés à vaincre dans les disputes par écrit que dans celles qui se terminent dans la conversation. Vous en voyez bien les raisons. Cependant , puisque vous m'avez fait l'honneur de m'écrire , vous souffrirez bien que j^ vous réponde.

(t Vous niez deux propositions, dont voici la première : deux choses réellement distinctes sont séparables ; et voios dites , sur la preuve de cette proposition , qm , quaiquf deux choses soient réellement distinctes, toos les rfquUiu de Tune ne peuvent pas toujours être entendas sans les requisùs de Tautre. A quoi je vous réponds que eeia il'eipt point vrai dans les êtres absolus, mais seulement dans les

' Voyez l'Éloge de Mal<^»'an*îï*^" par FoiiteDelk'.

ii()0 COKRlîSPONOANCE INÉDITE

manières des êtres et dans toutes les choses qui con^âSteul dans des rapports; car les êtres absolus n*ont point de reqinsits, leur idée est simple. Vous pouvez penser à une partie d'étendue sans penser à une autre ; mais si deux parties d'étendue se joignent et que vous les vouliez séparer, alors il faut penser à une autre étendue qui les sépare. Ce requisit est conçu nécessairement ; mais on voit clairement qu'il est aussi possible que les autres parties d'étendue qu'on coucevoit jointes soient séparées \ On n'y conçoit point de contradiction , si ce n'est que l'on suppose ce qui est en question , que l'étendue est immobile.

« La seconde proposition que vous niez est celle-ci : deux choses étendues séparables sont mobiles. Cela me paroît évident. Car, si l'on conçoit que l'étendue qui sépare deux parties d'étepdue croisse ou augmente incessamment , les deux parties d'étendue s'éloigneront sans cesse , et par conséquent elles seront en mouvement. £t je ne vois pas que , si l'on peut mettre l'étendue d'un pouce entre deux parties d'étendue , on ne puisse mettre un pied, une toise , etc. Au reste , je tombe d'accord que les parties de l'étendue sont séparables , en ce que l'une peut être détruite sans l'autre, mais cela n'empêche pas que l'une ne puisse s'éloigner de l'autre ; si ce n'est que l'on veuille toujours se représenter l'étendue comme immobile, c'est-à-dire supposer ce qui est question.

« Voilà, Monsieur, ce qu'il est nécessaire que je réponde

' Nous avonb ajouté ces deux mots : soient séparées, qui niuiiquent dans k copie, et saos lesquels la phrase est incomplète et n'a pas de sens.

DE MALEBRANGHE £1 ùh LËlBNITZ. 361

|)our Mtisfaire à voire lettre. Je ne vous en dis pas davantage, parce que j'espère, eu vous rendant les civilités que je vous dois depuis si longtemps, vous répondre plus clairement et plus agréablement sur les difficultés que vous me ferez Thonneur de qie proposer.

« Je suis,

« Monsieur,

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

u Malëbrainche. »

Leibuitz est peu satisfait de celte courte lettre ; et , comme je Fai déjà dit, il renouvelle sa polémique avec une politesse extrême, mais avec une force toujours croissante, sans pourtant qu'il arrive lui-même à aucune démonstration certaine. Il est curieux de Tentendre, pour justifier sa nouvelle lettre et ses nouvelles objections, s*excuser sur la pesanteur de son esprit qui ne lui permettrait pas de suivre Malebranche dans la rapidité de la conversation, en appeler à son indulgence et presque à sa charité.

« Mon révérend père ,

« Je conçois fort bien que ceux qui ont la facilité de

comprendre et de s*énoncer trouvent plus de plaisir dans

les conversations que dans les disputes par écrit ; mais

ceux qui sont aussi pesants que moi ne peuvent pas les

«ivre, car ils se trouvent arrêtés partout, au lieu que

les écrits leur laissent le loisir de méditer. Cela étant, il

est conforme à Téquité , et même à la charité , que ceux

qui sont plus parfaits aient quelque condescendance pour

les faibles. Je vois que vous en avez assez pour moi , et

362 COR&ËSPOINDAINCË INÊDITB

que c'est peut-être la seule raison qui vous peut avoir engagé à me répondre ; je vous en suis obligé, et vous supplie seulement de ne pas regretter quelques heures que vous pourrez encore employer à achever de m'instruire de la manière que vous avez commencé..

(< Il y a deux questions , Tune , si h séparabilité est nne suite de la distinction réelle; Tautre, si hmobilité est une suite de la séparabilité. Vous affirmez Tun et l'autre, et vous entreprenez de le prouver. J'avois trouvé que votre preuve suppose que deux choses réellement distinctes peuvent toujours être parfaitement entendues l'une sans Tniutre; je vous avois prié dans ma lettre de le prouver de la manière que je le niois , savoir que tous les réquisits de Tune peuvent toujours être entendus sans qu'on entende tous les réquisits de l'autre. Vous distinguez dans votre réponse entre les êtres absolus et respectifs ; vous dites que les êtres absolus n'ont point de réquisits : or les choses dont il s'agit , savoir deux parties de l'espace, sont des êtres absolus ; donc, puisqu'ils n'ont point de réquisits, il sera vrai que l'une pourra être parfaitement entendue sans qu'on entende parfaitement l'autre ; ou que tous les réquisits que l'une peut avoir, puisqu'elle n'en a point, seront entendus sans qu'on entende tous les réquisits de l'autre, puisque l'autre n'en a point non plus. C'est très-bien distingué. Mais il vous reste à prouver que deux êtres , tels que sont les parties de l'espace , n'ont point de réquisits. Chez moi, tout ce qui peut être produit a des réquisits hors de lui , savoir ceux qui ont concouru à sa production. Or les parties de l'espace sont produites par le mouvement du corps qui coupe , donc elles

ont des réquieits. Vous entreprenez pourtant de prouver le contraire, et cela ainsi :

« Les parties de retendue ne sont pas des manières d'être, ou êtres respectifs, mais des êtres absolus;

« Les êtres absolus ont une idée simple ;

« Les choses dont Tidée est simple n*ont point de réquisits ;

« Donc les parties de Tespace n*ont point de réquisits.

« De la manière que vous expliquez par ce raisonnenient même ce que vous appelez êtres absolus^ je suis obligé de ne pas accorder que les parties susdites sont des êtres absolus; il n'y aura même que Dieu et ses perfections ou attributs qui seront absolus en ce sens-là.

« Vous insérez quelques raisonnements à part; vous dites qu'on peut penser à une partie d'une étendue sans penser à toutes les autres. Je réponds qu'autre chose est y penser, et autre chose est l'entendre parfaitement , ou entendre tous les réquisits, quand il y en a.

« Au reste , je suis toujours en droit de supposer qu'il n'est pas nécessaire que toute étendue soit mobile , jusqu'à ce qu'on le prouve : et celui qui répond à une preuve peut toujours supposer ce qui est en question , tandis qu'on ne prouve point l'impossibilité de sa supposition.

« Cela me doit servir aussi pour répondre à ce que vous dites au second article , savoir : que la mobilité est une suite de la séparabilité. Votre preuve est :

« Ce qui sépare deux choses étendues est entre deux ;

« Ce qui est entre deux choses peut être conçu augmenter de grandeur ;

MU CORRESPONDANCK INÉDITE

« Ce qui est entre deux choses, augmentant de grandeur, augnienle leur distance;

« Ce qui augmente la distance de deux choses les met en mouvement;

(« Donc , ce qui sépare deux choses étendues les met en mouvement.

•< Je réponds en niant la première proposition de ce raisonnement, savoir : que ce qui sépare deux choses étendues se met toujours entre elles, puisque j*ai déjà déclaré, dans la première lettre , que j'appelle ^epar^aoi/ non-seulement l'éloignement , mais encore la destruction d'une chose sans l'autre : et j'ai fait voir par un exemple comment il y a une séparation sans éloignement.

« Vous avez prévu que je ferois cette réponse ; et vous dites incontinent après : « Je tombe d'accord que les parties < de l'étendue sont séparables , en ce que l'une peut être « détruite sans l'autre ; mais cela n'empêche pas que l'une « ne puisse s'éloigner de l'autre; si ce n'est qu'on veuille « toujours se représenter l'étendue comme immobile, « c'est-à-dire supposer ce qui est en question. »

a Mais vous vous pouvez souvenir que j'ai dit en termes exprès , dans ma première lettre , que ce que je disois n empêche pas ce que vous dites, pourvu que vous le prouviez; et j'ai protesté, qu'en faisant voir qu'il y a une séparation sans éloignement, je ne veux pas vous préjuger, en cas que vous puissiez prouver qu'il n'y a point de séparabilité sans élongabilité. Mais je m'attendois à celte preuve, et je croyois pouvoir cependant supposer ce qui est en question.

« Je suis assuré que vous jugerez vous-même qu'il faut

encore quelque chose pour faire concevoir clairement la nécessité de la mobilité de tout ce qui est étendu : et je souhaite que vous m*en fassiez part , si vous avez en main quelque chose qui puisse satisfaire. Je reconnois qu*il est souvent diflBcile d'énoncer nos pensées, et de faire sentir aux autres ce qui nous paroît convaincant : mais je tiens aussi que c'est alors que nous avons une démonstration achevée, quand nous sommes en état de l'énoncer d'une manière incontestable à l'égard de tout homme qui voudra prendre le soin de l'examiner de point en point.

>« Enfin , pour vous rendre justice, vous pourriez avoir raison de désirer qu'un adversaire vous prouvât lui-même qu'il y a quelque étendue immobile , si vous aviez affaire à un adversaire : mais vous n'en trouverez point en moi , qui suis en humeur d'apprendre et non pas en état d'enseigner. Vous pouvez ajouter qu'au moins la présomption est que tout ce qui est étendu est mobile , jusqu'à ce qu'on prouve qu'il y a quelque étendue immobile. Je réponds que je trouve en moi cette réponse contrebalancée par un certain penchant que tous les hommes ont de concevoir un espace distinct de la matière.

« Je suis , « Mon révérend père ,

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur ,

« Leibnitz. »

Ainsi . de son propre aveu , la conclusion de Leibnitz n'est pas très-arrêtée , et toute cette polémique n'aboutit point. Les arguments se croisent , sans que la pensée de l'un et de l'autre adversaire en soit éclairée et fortifiée. Leibnitz ne fait pas même connaître la théorie de laquelle

il part et à laquelle il tend. Il n*en est pas ainsi de la dernière polémique qa*ii soutint , ters la fin de sa vie , sur le même sujet , contre Newton et Glarke. Là il s'explique clairement. Pour lui l'espace n'est qu'une relation et le corps un assemblage de forces. Ce système , vrai ou faux , ainsi que le système contraire , à savoir que l'étendue ou la divisibilité est l'attribut essentiel de la matière et que l'espace est réellement distinct de la matière , exposés et défendus avec netteté et fermeté , soutiennent et élèvent la discussion et donnent constamment un objet grand et déterminé à la dialectique et à l'érudition des deux célèbres adversaires. Les trois lettres que nous venons de publier , et qui ont été écrites de 4672 à 1675, sont comme le prélude et en quelque sorte' la première escarmouche du sérieux combat qui eut lieu en 1715 et 1716 K

Leibnitz quitta Paris à la fin de l'année 1675 et passa au service de l'électeur de Hanovre en qualité de conseiller et de bibliothécaire. Quelques années après, dans les premiers jours de l'année 1679, il saisit une occasion de reprendre avec Malebranche une correspondance qui , sans être jamais très-fréquente , n'a plus été interrompue jusqu'à la mort de ce dernier. Elle diffère beaucoup de la première. Nous avons vu Leibnitz, moins sûr de ses forces ou de sa renommée , prendre et garder envers Malebranche

' Glarke a recueilli lui-même toutes les pièces de cette polémique sous le titre suivant: i4 collection of papers which passed between the late learned M' Leibnitz and /><^ Clarkeinthe yearstTiS and t7i6. relating to ■the principles of natural philosophy a/nd religion, with an aj)pendix, London, 1717, 1 vol. in-8*. Des Maizeaux en adonné la traduction dans \o: Recueil de diverses pièces sur la philosophie, la religion naturelle, Tbistoire, les mathématiques, etc. , par MM. Leibnitz, Glarke, Newton et Rntro^ aiitwirs ci^lèbres, 2» édit. Amsterdam, 1740, 9 vol. in-U.

le ton d'un admirateur et presque d*un écolier respectueux. Maintenant, en possession d'une situation meilleure et d'une réputation toujours croissante , sans jamais manquer aux égards qu'il doit à un homme tel que l'auteur de la Recherche de la Vérité^ il traite avec lui d'égal à égal, et même peu à peu il laisse paraître son incontestable supériorité.

Leibnitz est à la fois un disciple et un adversaire de Descartes. Sans Descartes, Leibnitz n'eût jamais été. Sans l'application de l'algèbre à la géométrie, il n'y aurait jamais eu de calcul de l'infmi , et la Théodicée n'est que le couronnement des Méditations, Entre les deux écoles philo-r sophiques qui se partagent le wiv siècle, d'un côté l'école de Gassendi et de Locke , de l'autre celle de Descartes , c'est à cette dernière que Leibnitz appartient. Mais il y occupe une place à part, et sans contredit la plus éminente. Il possédait une originalité naturelle qu'il se complaisait un peu trop à mettre en lumière. Il aimait passion* nément la gloire; et puis il voulait être bien avec les puissances , et toutes celles du jour , religieuse^ et politiqnes , étaient déclarées contre Descartes. Sans se mettre ouvertement dans le parti anticartésien , il n'était pas fâché de ses succès ; il lui fournissait des armes ^ , et , au lieu de défendre contre d'obscurs détracteurs cet illustre libérateur de la raison humaine, il avait la faiblesse de se joindre

* Voyez Fragmenta philosophiques, 3« édit. , t. II, Correspondance de Leibnitz et de Vahbé Nicaise, p. 213, 220, 229, 2fi7 : « Si M. d'Avranchea fait réimprimer un jour sa Censure de la philosophie cartésienne, je pourrois lui communiquer quelques choses curieuses pour Taugraenter »

Voyez la réponse de Huet, p. 378 et 284. Leibnitz avait répliqué à la réponse de Régis à la Censura philosophiœ Cartesiance de Huet. Il envoya cet écrit à Huet, qui naturellement en Ait très-content. Ibid. , p. 3i9.

368 CORRESPOND/kNCE INÉDITE

à eux pour relever les erreurs qui lui étaient échappées et les imperfections qui restaient dans sa doctrine. Il consentit à faire cause commune avec un sceptique tel que Huet , contre une philosophie à laquelle il devait les trois quarts de la sienne. Moins généreux que Bossuet S quand i*orage éclata sur le cartésianisme , il le seconda presque , ou , du moins , il ne s*y opposa point , et assista de sangfroid à la persécution publique d'hommes respectables et éclairés qui valaient mille fois mieux que leurs adversaires. Ainsi, en 1679 , tranquille et heureux à Hanovre, lorsque rOratoire était près de succomber sous les attaques violentes des Jésuites let sous la double accusation de cartésianisme et de jansénisme, Leibnitza le courage d'adresser à Malebranche, oratorien, janséniste et cartésien bien connu, des objections générales contre Descartes. Il n'épargne ni sa mécanique , ni sa physique, ni sa géométrie ,

et encore moins sa métaphysique. C'était assurément bien mal prendre son temps , d'autant plus que quelques-unes de ces objections n'ont aucun fondement. Par exemple, Leibnitz reproche ici , comme en beaucoup d'autres endroits , à Descartes , d'avoir rejeté l'usage des causes finales. Mais, nous en demandons pardon à Leibnitz, il a mal compris Descartes. Celui-ci ne veut pas , et il a raison

' On sait que Bossuet accueillit assez mal l'ouvrage de Huet, au témoignage de Huet lui-même, dans ses mémoires. Comment, de rebuts ad ewn pertùientibw, p. 388 : «< Jamdiu vero ei-at quum se Gartesianis partibus atl- X dixeratBenignus Bossuetus.... sludium certe ille suum palam dissimulalutt M satis caute ; at privatim aliquando super nonnuUis dogmatis hujus capiti- •< bus amicœquidem, acres tamcn hnbitic fueranl inter nos concertationes.> Au plus fort de la pcrHccution, il n'a jamais échappé un seul mot à Bossuet (Mintre le« princii>eii mêmes de Descartes. Il s'est borné à repousser lec conséquences que des disciples imprudente en avaient tirées. Voy€*z notnouvrage des Pensée» de Pascal, avant-propos, p. xxxix.

DE MAtEBRANGHE ET DE LEIBNITZ. 369

de ne pas vouloir, qu'on embrouille la physique au moyen des causes finales; mais, s'il les rejette en physique , c'est provisoirement , en quelque sorte, et en attendant la métaphysique \ La méthode de Descartes a commencé la vraie philosophie naturelle, précisément parce qu'elle renvoie la recherche des causes finales à la métaphysique ; de sorte que l'accusation de Leibnitz tombe précisément

' Pascal a fait à Descartes un reproche du même genre, et tout aussi pou fondé, u Je ne puis pardonner à Descartes. Il voudroit bien , dans toute sa philosophie, se passer de Dieu.... » Voyez notre réponse, Dea Petisée» de Pascal, p. 39. Les passages suivants démontrent que Descartes n'a i^éelleroent banni la recherche des causes finales qu'en physique. 4« Méditation, t. l****, p. 297 de notre édition. « Sachant que ma nature est extrêmement foible et limitée, et que celle de Dieu, au contraire, est immense, incompréhensible et infinie, je n'ai plus de peine à reconnoitrc qu'il y a une infinité de choses en sa puissance desquelles les causes surpassent la portée de mon esprit ; et cette seule raison est suffisante pour me persuader que tout ce genre de causes, qu'on a continué de tirer delà fin, n'est d'aucun usage dans les choses physiqttes ou naturelles ; car il ne me semble pas que je puisse sans témérité rechercher et entreprendre de découvrir les fins impénétrables de Dieu. » Réponses aux cinquièmes objections, t. II, p. t280 ■ M Quoiqu'cn matière de morale.... ce soit quelquefois une chose pieuse do considérer quelle fin nous pouvons conjecturer que Dieu s'est proposée au gouvernement de Tunivers, certainement en physique, où toutes choses

doivent être appuyées de solides raisons, cela seroit inepte Il n'y a pas

une cause qui ne soit beaucoup plus aisée à connoitre que celle delà fin que Dieu s'est proposée. » Sur ce dernier point, voyez la Correspondance de Descartes, Lettre en réponse à V Hyper aspistes, ou Derfiiêres objections aux Méditations ou au v Réponses (n" 1 0"). Principes de philosophie , 3« pai'tie, 52 : M Nous ne devons pas trop présumer de nos forces, comme il semble que nous ferions, si nous nous persuadions que c'est pour notre usage que Dieu a créé toutes choses , ou bien seulement si nous prétendions de pouvoir connoitre par la force de notre esprit quelles sont les fins pour les(|uelles il les a créées. » D'ailleurs il ne faut pas croire qu'en rejetant les hypothèses sur les fins générales de la création. Descartes ait prétendu exclure toute étude des fins directes et particulières des phénomènes, quand la connaissance de ceux-ci dépend de la connaissance de celles-là. Dans Ron Traité sur Vhomme, il recherche constamment l'usage des diverses parties du corps humain, et c'est sous ce même titre qu'il range la ])lu|)art de ses observations. Ainsi il traite de l'usage du pouls et de. la respiration, de Vusage des artères, de Vusage des ralrules, en quoi la structure de l'œil tert à la vision, elo.

370 GOBRESPONDANCE INÉDITE

sur un des titres de gloire du philosophe français. Ce n*est pas en iniroquant à tout propos les causes finales que la physique moderne a fait tant de progrès, que Descartes a découvert les deux lois de la réfraction de la lumière, et que son véritable rival dans la philosophie naturelle, Newton , a tiré de la mécanique cartésienne le système du monde K Mais Leibnitz n'était nullement un physicien. Il loue beaucoup Malebranche de se séparer de Descartes en rejetant l'action réciproque de l'âme et du corps , tandis que cette action réciproque est un fait d'expérience incontestable et qui n'existe pas moins pour être de l'explication la plus diflScile. Malebranche, selon sa coutume, n'entre point dans une polémique réglée ; mais il repousse avec force les attaques injustes adressées au cartésianisme , et il déclare sans hésiter à Leibnitz que, selon lui. Descartes a raison sur plusieurs choses oii Leibnitz le reprend : // voit cela clairement , dit-il , ou il est le plus stupide des hommes. Nous donnons ici en entier ces deux lettres, si précieuses pour l'histoire littéraire et philosophique du XMV siècle.

« Hanovre, 13 janvier 1679.

« Monsieur, « Celle-ci est à deux fins, savoir, pour me conserver l'avantage de votre counoissance , et pour vous adresser ce gentilhomme allemand qui a beaucoup d'esprit, de jugement et de curiosité, comme vous reconnoîtrez aisément.

' C'est Descartes qui, le premier, a énoncé le problème du système du monde, et c'est Newton qui l'a résolu. « Descartes essaya le premier de ramener la cause du mouvement r^^leste à la mécanique. » Laplaco, Syêthnê du monde, liv. V, fh. v.

<( J*ai eu vos Conversations chrétiennes par la faveur de M"'*' là princesse Elisabeth S aussi illustre par son savoir que par sa naissance; elle en juge très-avantageusement , comme en effet il y a bien des choses très-ingénieuses et fort solides. J*y ai mieux compris votre sentiment que je n'avoisfait du temps passé en lisant la Recherche de La Vérité, parce que je n'avois pas eu alors assez de loisir. Je voudrois que vous n'eussiez pas écrit pour les cartésiens seulement , comme vous avouez vous-même. Car il me semble que tout nom de secte doit être odieux à un amateur de la vérité. Descartes a dit de belles choses; c'étoit un esprit pénétrant et judicieux au possible. Mais, comme il n'est pas possible de tout faire à la fois, il n'a fait que donner de belles ouvertures, sans être arrivé au fond des choses; et il me semble qu'il est encore bien éloigné de la véritable analyse et de l'art d'inventer en général. Car je suis persuadé que sa mécanique est pleine d'erreurs, que sa physique va trop vite , que sa géométrie est trop bornée , et enfin que sa métaphysique est tout cela ensemble.

« Pour ce qui est de sa métaphysique, vous avez fait voir vous-même son imperfection ; et je suis tout à fait dans votre sentiment touchant l'impossibilité qu'il y a de concevoir qu'une substance, qui n'a rien que l'éteudue sans pensée, puisse agir sur une substance qui n'a rien

• La célèbre princesse palatine, disciple el amie de Descaites. Elle était sœur de Sophie, électrice de Hanovre, ainsi (jue de Louise, abbesse de Maubuisson. Elle mourut abbesse d*Herford, en 1680, à Tàgede soixante et un aiifS. André nous apprend {OEuvren, etc., introd., p. xxxiii), qu'il avait eu entre les mains deux lettres de Malebranche à la princesse Elisabetli, et i|uelques-une8 de cettQ princesse el de sa sœur, Pabbesse de Maubuisson.

que la pensée sans étendue. Mais je crois que vous n'avez fuit que la moitié du chemin, et qu'on en peut tirer d'autres conséquences que celles que vous faites. A mon avis, il s'ensuit que la matière est quelque autre chose que l'étendue toute seule : dont je crois d'ailleurs qu'il y a démonstration.

« Je suis tout à fait de votre sentiment, lorsque vous dites que Dieu agit de la plus parfaite manière qui soit possible. £t quand vous dites, dans un certain endroit, (ju'il y a PEUT-ÊTRE conîradiciwn que l*/tamme soit plus parfait qu^il rCest par rapport aux corps qui ^environ" nent, vous n'aviez qu'à effacer ce peut-être. Je trouve aussi que vous faites un très-bel usage des causes ûnales, et j'ai eu mauvaise opinion de M. Descartes qui les rejette, aussi bien que de quelques autres de ses endroits' où le fond de son âme paroît entr'ouvert.

« Je vous supplie de me recommander à M. Arnaud, quand vous en trouverez l'occasion, et de lui témoigner que j'honorerai toute ma vie sa vertu et son savoir, qui sont également incomparables.

« Je voudrois savoir si votre M. Prestet ' continue à travailler dans l'analyse. Je le souhaite parce qu'il y paroît propre. Je reconnois de plus en plus l'imperfection de celle que nous avons. Par exemple, elle ne donne pas un moyen sûr pour résoudre les problèmes de l'arithmétique

• .Sic. .»

'Jean Prestet, d'abord simple domestique de Mulebranche, qui cultiva set lieurcuses dispositions pour les mathématiques, et le fit entrer dans TOratoire en 167&. Ses Élémeutt^ de mathématiques, qui sont un dévelop{)emenl de la Géométrie de Descartes, ont eu plusieurs éditions : la plus complèU* est de 1««9, 2 vol. m-i". Il fut régent de mathématiques à Nantes et k Angers. Mort en 1690.

DE MALEBRàNCHë ËT de LEIBNITZ. 373

de Diuphante ; elle ne peat pas donner metliodimi tangentium inversant^ c'est-à-dire trouver la ligne courbe ex data tanrjentium ejtis proprietate ; elle ne donne point de Toie pour tirer les racines irrationnelles des équations des plus hauts degrés ; elle est bien éloignée des problèmes des quadratures. Enfin, je pourrois faire un livre des recherches où elle n'arrive point, et où quelque cartésien que ce soit ne sauroit arriver sans inventer quelque méthode au delà de la méthode de Descartes.

« Si j'ai le loisir, j'espère de faire un jour en sorte qu'où reconnoisse, par quelque chose d'effectif, combien il s'en faut que M. Descartes nous ait donné le fond de la vraie méthode ; et, sans parler d'autres choses, on verra alors qu'il y a déjà moyen d'aller au delà de sa géométrie bien plus que la sienne passe celle des anciens.

« Quoique je ne sois pas dans tous vos sentiments, je trouve néanmoins tant de belles pensées dans vos écrits, ([ue je souhaite que vous continuiez de nous en donner. Je suis avec estime et passion, « Monsieur,

« Votre très-humble et irès-obéissant serviteur,

« Leibnitz.

a P. S, Je souhaite d'apprendre des nouvelles de messieurs des Billettes * et Galinée S et je vous supplie de charger l'un d'eux de me recommander à M. le duc de

• Gilles Filleau des Billettes, né à Poitiers, en 1634, frère de Filleau de Saint-Martin, traducteur de Dm Quichotte, attaché à madame de Longueville à M. le duc de Roannez et à leurs amis. Habile généalogiste, et trèsversé dans le détail des arts et métiers. Nommé membre ordinaire de l'Académie des sciences en 1699. Voyez son Éloge dans Fontenelle.

' Nous n'avons pu trouver nulle part de renseignements sur cet ami de Malebranche.

61k CORRESPONDANCE INÉDITE

Hoanoez S si vous ne le voyez pas voas-méme ; car, eu ce cas, je vous supplie de lui témoigoer que je n'ai pas oublié de méditer quelquefois sur quelques-unes des belles pensées que je lui dois \ »

« Monsieur, » Je suis très-obligé de Thonneur de votre souvenir et

de la connoissance du gentilhomme allemand que vous m'avez adressé. Il a bien du mérite et je voudrois bien qu'il sût que je l'honore extrêmement On donne ici à M, l'abbé Catelan' le livre des Corajersations chrétiennes^ que vous m'attribuez. Quoique je l'aie lu plus d'une fois, je n'y ai point remarqué qu'il avouât qu'il ne fût fait que pour les cartésiens, comme vous le dites. Du reste, Monsieur, je ne crois pas bien des choses que vous dites de M. Descartes. Quoique je puisse démontrer qu'il s'est trompé en plusieurs endroits, je vois clairement, ou je suis le plus stupide des hommes, qu'il a eu raison dans

' L'ami de Pascal et le frère de la duchesse de Roannez. Voyez noire ouvrage des Pensées de Pcucal, passim.

' Évidemment les Pensée* de Pascal, dont le duc de Hoaoïiez aura fait présent à Leibnitz. Il est d'autant plus naturel que celui-ci charge Malobranche de ses compliments pour le duc de Roannez ki'occasion des Pensées de Pascal, que Malebrauche est un de ceux qui avaient donné leur avis sur l'édition des Pensées préparée par le duc de Roannez et le jeune IVrier. Ihid.

' Il parait (^ue Malebr^che ne reconnut pas d'abord les Conversations vhrétiennes, et les laissa attiibncr à son ami l'abbé de Catelan. Cet abbé fut l'an des quatre géomètres qui déclarèrent, contre Régis, d&ns le Journal des Savants, que les motifs de l'opinion de Malebranche sur la grandeur apparente des objets étaient démonstratifs et conformes aux principes de Toptique. Montucla (t. II, p. 309) le compte parmi les cartésiens aveugles ({ui combattirent le calcul dififérentiel. Il est auteur d'une Logistique universelle, etc. II vivait encore en 1719, puisqu'à cette époque André prie sef» amis de s'adresser à l'abbé de Catelan pour en obtenir des .lumières sin- Matebranche(CSEuvres philosophiques du P. André, IntrodtêCtion, p. xlvi . Il aurait bien mérité un court article dans quelque dictionnaire historique.

certaines choses que vous reprenez en lui. Votre lettre me donne la liberté de parler comme je fais. Et, si je ne craignois point d'abuser de votre loisir, et que je crusse devoir m'appiiquer à des choses que j'ai quittées pour m'appliquer à d'autres qui sont plus essentielles, je vous prierois de me dire les raisons que vous avez pour défendre vos sentiments.

» Le pauvre M. de Galinée est mort en Italie, il y a environ un an. Son dessein étoit de voyager quelques années dans l'Orient, mais il a fini tristement pour nous son voyage environ un mois après être sorti de Paris. Il y a six mois que M. des Billettes a la fièvre ; il en est presque revenu. M. Arnaud a aussi été malade, mais il se porte parfaitement bien. L'auteur des Éléments est maintenant prêtre de l'Oratoire ; il y a deux ou trois ans que je l'ai mis dans l'Oratoire, et depuis ce temps il n'a point pensé à l'algèbre. Il va néanmoins revoir son livre pour l'édition nouvelle, quand elle se fera. Le public vous scroit, IVlon-* sieur, très-obligé, si vous vouliez donner au jour la méthode que vous avez pour pousser ces sciences comme vous me le faites espérer. On imprime ou l'on a même achevé d'imprimer les Lieux géométriques et la Construction des équations de M, de la Hire^ Je tous prie. Monsieur, d'avoir toujours quelque amitié pour

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« MALEBRANCHE (P. DE l'O.) »

La lettre de Malebranche était pour Leibnitz une sorte d'invitation à s'expliquer avec plus de détails sur te carté-

' Voyez VÉloge de la Hire. « Ces deux ouvrages, dit Fontenelle, ét«>ieni faits pour dëvelopï)cr les myst^^e8 de la Géométrie de Descartes. »

376 CORRESPOINDANCE INÉDITE

sianisme. Leibnîtz le fait dans une lettre du 22 juin de la même année, à roccasion des Méditations sur la métaphysique, de Tabbé de Lannion, qui lui avaient été adressées. Il découvre toute sa pensée sur les points les plus essentiels de la métaphysique cartésienne. Il marque avec soin sa propre situation en philosophie. Il déclare qu'il a voulu rester indépendant et prendre une route nouvelle, même au risque de s'égarer, afin de découvrir de nouveaux pays. Il dit qu'ayant commencé à méditer avant d'être imbu des opinions cartésiennes, cela Ca fait entrer dans l'intérieur des choses par une autre porte. Et, assurément, nous ne voulons pas contester ce qu'il y a de vrai dans cette prétention, et l'évidente originalité de l'esprit de Leibnitz ; mais nous croyons qu'il en fait les honneurs avec un peu d'ingratitude envers le chef et le premier auteur de toute la philosophie du xvir siècle. Comment Leibnitz a-t-il pu sérieusement méditer, comme il le dit, avant de bien connaître la philosophie de Descartes et ses mathématiques et sa physique et sa métaphysique? S'il veut parler de ses éludes de collège, à la bonne heure ; mais hors

de là et même là il a partout rencontré Descartes. Le Discours de la Métliode, avec la Dioptrique, les Météores et la Géométrie, qui sont des essais de cette Méthode, est de 1637; les Méditations sont de 1641, les Principes de phihsophie de 16(i(i, les Passions de 1650 ; et l'on sait quel bruit firent tous ces ouvrages dès leur première apparition : ceux d'entre eux qui étaient écrits en français furent traduits en latin et répandus d'abord d'un bout de l'Europe à l'autre. Or Leibnitz, né en 1646, étudiait encore à Leipzig sous Thomasius, en 1660, et il

DE MALEBR ANCHE ET DE LËIRNITZ. 377

soutint ihèsc sous sa présidence en 1663*. Lui-même, dans un âge avancé, et parvenu au faite de la gloire, aime à raconter qu'à Tâge de quinze ans il passait des journées entières dans un bois près de Leipzig, appelé le Rosenthal, incertain entre Aristoteet Démocrite, et délibérant s*il garderait les formes substantielles \ Il est impossible que le bruit des attaques des cartésiens contre la doctrine d'Aristote, et particulièrement contre les formes substantielles, ne fût pas parvenu jusqu'au curieux et intelligent écolier. Enfin, en 1670, dans la lettre à Thomasius, en tête de l'édition de Nizolius^, il s'exprime durement sur Descartes et ses disciples. Il les avait donc étudiés, pour s'arroger le droit d'en parler de cette sorte. Ainsi il connaissait déjà la philosophie cartésienne avant d'arriver à Paris, et il l'y trouva occupant tous les esprits, odieuse à un parti puissant, chère à un autre parti presque aussi considérable, partageant le siècle, l'Église, les universités et jusqu'aux cercles à la mode. Leibniiz ne pouvait pas n'y pas donner la plus sérieuse attention. D'ailleurs, sa doctrine propre n'était rien moins qu'arrêtée à cette époque, et même elle ne le fut qu'assez tard ^ Il dut donc

• M. Gubrauer a retrouvé celte thèse, et l'a publiée : Leibnitz^s dissertatio De PRiNciPio individui... . Berlin, 1837. Elle a été reproduite on 1840, avec quelques variantes, dans les Opéra philosophica Leibnitii de M. Erdniann. Cette thèse avait été très-prohablenient inspirée à Leibnitz, selon la coutume allemande de ce temps, par son professeur Thomasius, dont elle reproduit en général les opinions

' Lettre à Thomcu Bumet, du 18 mai 1698, Dutens, t. VI, p. 253; et lettre à Raymond de Montmor, du lO janvier 17 1 4, Dutens, t. V, p. 8.

' Dutens, t. IV, p 7. Leibnitz y tranche en jeune homme de toutes choses et sur tout personnage. 11 a contre le cartésianisme les préjugés de son maitre Thomasius. Beaucoup d'esprit, de sagacité et de force ; rien de mfir et d'arrêté.

* Dans la Lettre à Montmor, déjà citée, du lo janvier 1714, Leibnitz nous

étudier de nouveau, avec son ardeur ordinaire, la philosophie cartésienne ; et la preuve en est que cette lettre même à Malebranche, où il attaque le cartésianisme, en est toute pénétrée. Il admet presque toutes les opinions essentielles de l'école qu*il attaque, et sa vraie originalité est surtout dans les nouvelles explications qu'il en apporte. Par exemple, il approuve merveilleusement ces deux propositions, que nous voyons toutes choses en Dieu, et que les corps n'agissent pas proprement sur nous ; il dit même qu'il en a toujours été persuadé. Il est vrai qu'il ajoute que sa persuasion repose sur des raisons qui dépendent <t axiomes qtfil ne voit encore employés nulle part. Plus tard, en effet, il écrira à M. de Montmor : « Je ne trouve pas que les sentiments du révérend P. Malebranche soient trop éloignés des miens : le passage des causes occasionnelles à l'harmonie préétablie ne paroît pas très-difficile^; •> et Leibnitz a bien raison. Gomment donc le philosophe qui a écrit ces lignes, qui, même après avoir ramené la notion de substance et d'être réel à celle de force, n'a jamais admis l'action réciproque des substances, c'est-à-dire des forces, les unes sur les autres, et qui a transformé la chimère des causes occasionnelles dans celle de l'harmonie préétablie, comment un tel philosophe a-t-il pu jamais nier qu'en bien et en mal il ne dût infiniment à l'école de Descartes ?

l'appelle lui-même les vicissitudes de ses opinions philosophiques ; ei, dans la lettre également citée à Thomas Burnet, il dit, en 1697 : « La plupiirt de

mes sentiments ont été enfin arrêtés, après une délibération de vingt ans

J'ai changé et rechangé sur des nouvelles lumières, et ce n'est que depuis environ douze ans que je me trouve satisfait. » • Lettre du 26 août I7l4, Dutens, t. V, p. 13.

DE MALERRA^CHE ET DE LEIBISITZ. 379

Leibnitz admet encore le principe de la plus grande simplicité des décrets de Dieu. Il rejette, il est vrai, l'opinion de Descartes sur Fâme des bêtes. Les preuves cartésiennes de Texistence de Dieu lui semblent imparfaites dans la forme , et il croit que Tenthymème cartésien doit être développé en un syllogisme dont Descartes n*a pas donné la vraie majeure. Loin de là ; nous croyons avoir prouvé ailleurs que le syllogisme de Leibnitz, précisément à cause de sa célèbre majeure, renferme un cercle vicieux, tandis que Tenthymème cartésien est Targument naturel , excellent et suffisant \ Mais en tout cas, ce n'est encore ici qu'une question de forme ; le fond et l'invention première appartiennent à Descartes. Leibnitz pense aussi que la distinction de l'âme et du corps n'est pas encore prouvée entièrement Mais sur ce point , comme sur tous les précédents, ses objections ne tombent que sur la forme des preuves, et toute sa prétention est de donner des démonstrations plus rigoureuses, en suivant davantage la méthode des géomètres. Il resterait à savoir si cet emploi plus rigoureux de la méthode des géomètres est un progrès on un abus, si la méthode psychologique n'est pas ici la vraie, si ce n'est pas en la suivant que Descartes a trouvé ses principes les plus certains, je pense, donc je suis; ma pensée est simple et inétendue, donc je suis un esprit; j'ai, tout fini que je sois, l'idée irréfragable d'un être in fini, donc cet être infini existe ; tandis qu'en abandonnant cette méthode, ou plutôt ce procédé de la raison naturelle, et en y substituant le raisonnement appuyé sur des prin-

' Leçoni tvr la philosophie de Ka/nt, 6« leçon, p. 238 et suiv.

cipes abstraits, c'est-à-dire la méthode géométrique, Descartes lui-même et surtout ses successeurs, Maiebranche, Spinoza et Leibnitz, se sont tant de fois égarés ^

Pour prouver que Descartes est loin d'avoir épuisé les mathématiques , ce que personne ne prétendait , et qu'on peut trouver encore des calculs nouveaux , Leibnitz propose à Malebranche un problème que les moyens ordinaires résolvent imparfaitement; et, à cette occasion, il accuse Descartes d'avoir ignoré les lignes que lui Leibnitz a appelées transcendantes.

C'est enfin dans cette lettre et dans une de celles qui suivront que Leibnitz nous apprend qu'il avait composé, étant à Paris, un dialogue latin pour accorder la grâce (*t la liberté, dialogue qu'il soumit à Arnauld, et que celui-ci ne désapprouva point.

21 juini679.

« Mon révérend Père , « J'ai reçu votre lettre pour laquelle je vous ai de Tobligation; un peu après j'ai aussi reçu les Méditations sur la Métaphysique ^, que je ne puis aussi attribuer qu'à vous, ou au moins à ce M. l'abbé Catelan, à qui vous donnez les Conversations chrétiennes, qui doit être habile homme, et qui est tout à fait entré dans vos sentimens. J'ai lu ces Méditations^ non pas comme on lit un livre or-

' Leçons sur la philosophi^de Kant. 6' leçon, p. 238 et suiv.

' Les Méditatiùns sur la Métaphysique sont de l'abhé de Lannion ; eU(>s <tnt été imprimées plusieurs fois sous le pseudonyme de Guillaume W'ander, (l'abord à Cologne en 1678, puis par Bayle en 1684, dans le Recueil de quelques pièces curieuses concernant la philosophie de M. Descartes. Il faut bien les distinguer des Méditations métaphysiques attribuées à René Féde, et qui sont de raniu'e 1683. 1/abbé de Lanuion était un ami el un dît»('iplo de Malebranche.

DE MAtEBR/lNGHE ET DE LEIBNITZ. 381

dinaire, mais avec soin ; et si vous agréez mon ingénuité, je vous dirai ce que j*ai pensé là-dessus. J'approuve merveilleusement ces deux propositions que vous avancez, savoir : que nous voyons toutes choses en Dieu, et que les corps n'agissent pas proprement sur nous J'en ai toujours été persuadé par des grandes raisons qui me paroissent incontestables, et qui dépendent de quelques axiomes que je ne vois encore employés nulle part, quoiqu'on en puisse faire grand usage encore pour prouver quelques autres thèses qui ne cèdent guère à celles dont j'ai fait mention.

« Pour ce qui est de l'existence et de la nature de ce que nous appelons corps, nous nous trompons encore plus que vous ne dites, et je vous accorde qu'il vous seroit mal aisé de prouver qu'il y a de l'étendue hors de nous de la manière qu'on l'entend. Mais, pour ce qui est des esprits antres que nous , il y a démonstration de leur existence, et il y eu doit avoir plus qu'on ne pense. Il n'y a guère do difficulté touchant la perpétuité de tous les esprits, quand ils existent une fois; mais il y en a beaucoup touchant leur commencement, tel qu'on se le figure.

ft Je trouve aussi fort véritable ce que vous dites de la simplicité des décrets de Dieu, qui est cause de ce qu'il y a quelques maux particuliers : autrement Dieu seroit obligé de changer les lois de la nature à tout moment. Il faut pourtant dire là-dessus quelque chose de plus ; et je me souviens d'avoir montré un jour un petit dialogue ^ à >1. Arnaud et à l\l. des Billettes, qui alloit fort avant, et qui, à mon avis, ne laissoit plus de doute sur la liberté, si

' II estonooio quoslion, dans notre oorrespondance, «!<• ce dialogue hiiin de l.eibnitz, p. WV.

ce n*est qu*on en veuille établir une notion absurde et contradictoire. Qtddqtdd agit, quatenus agit, liberum est. Il f-iut V ire aussi que Dieu fait le plus de choses qu'il peut ; et ce qui Toblige à chercher des lois simples, c'est afin de trouver place pour tout autant de choses qu'il est possible de placer ensemble; et, s'il se servoit d'autres lois, ce seroit comme si on vouloit employer des pierres rondes dans un bâtiment, qui nous ôtent plus d'espace qu'elles n'occupent.

« Pour ce qui est de l'âme des bêtes, je crois que vous en jugeriez, bien autrement que Descartes, si vous regardiez vos propositions du même côté que moi , qui en sais persuadé, mais par des raisons différentes des vôtres, car celles que vous donnez dans vos Méditations ne me pa> roissent pas assez convaincantes et ne mènent pas où elles doivent. Je ne dis cela ni par vanité ni par un esprit de contradiction, et je tiens cette remarque nécessaire; car j'ai reconnu par une longue expérience que nos pensées sont confuses, tandis que nous n'en avons pas des démonstrations rigoureuses. C'est pourquoi je crois qu'on pourroit raisonner un peu plus familièrement en mathématiques, où les choses se règlent d'elles-mêmes, mais qu'on doit raisonner avec plus de rigueur en métaphysique, parce que nous y manquons du secours de l'imagination et des expériences, et que le moindre iiaux pas y fait des méchans effets dont il est difficile de s'apercevoir.

c< Je crois que ce que vous approuvez en M. Descartes, et que je ne saurois goûter, vient de ce que nous ne nous entendons pas bien. Je tiens pour assuré que les preuves qu'il apporte de l'existence de Dieu sont imparfaites, tandis

DE MALEBR ANCHE ET DE LËIBNITZ. 383

qa'il ne prouve pas que nous avons une idée de Dieu ou du plus grand de tous les êtres. Vous me direz qu'autrement on n'en pourroit pas raisonner. Mais on peut raisonjier aussi du plus grand de tous les nombres, qui ne laisse pas d'impliquer contradiction aussi bien que la plus grande de toutes les vélocités; c'est pourquoi il faut encore beaucoup de méditations profondes pour achever cette démonstration. Mais quelqu'un me dira : Je conçois le plus parfait de tous les êtres, parce que je conçois mon imperfection et celle des autres êtres imparfaits, quoique plus parfaits peut-être que moi; ce que je ne sauroissaus savoir ce que c'est que l'être absolument parfait. Mais cela n'est pas encore assez convaincant, car je puis juger que le biliaire n'est pas un nombre infiniment parfait, parce que j'ai ou je puis apercevoir dans mon esprit l'idée d'un autre nombre plus parfait que lui et encore d'un autre plus parfait que celui-ci. Mais, après tout, je n'^i pas pour cela aucune idée du nombre infini \ quoique je voie bien que je puis toujours trouver un nombre plus grand qu'un nombre donné, quel qu'il puisse être.

« La distinction de l'âme et du corps n'est pas encore prouvée entièrement. Car, puisque vous avouez que nous ne concevons pas distinctement ce que c'est que la pensée, il ne suffit pas que nous pouvons douter de l'existence de l'étendue (c'est-à-dire de celle que nous concevons dis-»tinctement ) jsans pouvoir douter de la pensée ; cela , dis-je, ne suffit pas pour conclure jusqu'où va la distinction de ce

' Ici LeibniU a ajouté en marge , avec raison : « Perfectionem sumniam 1 tanien absolute concipio : alioqui non possem applicare ad numeruni, ubi i< frustra applicatur. »

qui est étendu et de ce qui pense , parce qu'on peut dire que c'est peut-être dotre ignorance qui les distingue, et que la pensée renferme l'étendue d'une manière qui nous est inconnue.

« Cependant je suis persuadé de toutes les vérités susdites, nonobstant l'imperfection des preuves ordinaires, à la place desquelles je crois de pouvoir donner des démonstrations rigoureuses. Comme j'ai commencé à méditer lorsque je n'étois pas encore imbu des opinions cartésiennes, cela m'a fait entrer dans l'intérieur des choses par une autre porte ev découvrir des nouveaux pays ; comme les .... S qui font le tour de France suivant la trace de ceux qui les ont précédés , n'apprennent presque rien d'extraordinaire , à moins qu'ils soient fort exacts ou fort heureux ; mais celui qui prend un chemin de traverse, même au hasard de s'égarer, pourra plus aisément rencontrer des choses inconnues aux autres voyageurs.

« Vous m'avez réjoui en m'apprenant le parfait rétablissement de la santé de M. Arnaud. Dieu veuille qu'il en jouisse encore longtemps! car où trouverions-nous une personne qui lui ressemble? Je vous supplie de l'assurer de mes respects. Si M. des Billettes est à Paris, et si vous le voyez. Monsieur, ayez la bonté, je vous en prie, de lui témoigner que sa maladie m'a affligé; j'espère qu'elle sera passée, et je souhaite qu'elle ne revienne pas; car le public doit s'intéresser dans la conservation des personnes qui lui peuvent être aussi utiles que lui. Pour ce qui est de la mort du pauvre M. Galinée, j'avoue que cette

' iMot effacé. Probablement voyageun.

DE MALëBRAMCHë ËT DE LEIBMITZ. 385

perte in*a louché : il savoit tant de belles choses ! et il aurolt bien fait de se déchaîner sur un imprimeur avant que d'aller en Orient.

« Je voudrols que votre auteur des Éléments qui est dans rOratoire, n'abandonnât pas tout à fait .l'algèbre, pour laquelle il a un talent particulier. Mais je crois que ce qui fait qu'il ne s'applique plus , est qu'il s'imagine que tout ce qu'il y a de beau est déjà fait; et que le reste ne seroit qu'un travail ; mais je ne suis pas de ce sentiment, et j'ai trop d'expérience de ce qu'on y peut encore a ire d'important et de beau. Car j'ai souvent cherché des problèmes , qui m'ont mené à des calculs tout autres que les ordinaires. Mais, direz- vous, comment est-il possible de trouver des calculs d'une autre espèce 7 Je ne puis répondre à cette question que par un exemple : soit une équation : ar — b^ égal à c, et une autre équation rf* + ^' égal à f. Je supppse que a^ 6, c, d^e^f, sont grandeurs connues ou données; il s'agit de trouver les deux inconnues ^ et y y et il peut (se faire) qu'un tel problème puisse être quelquefois résolu en nombres (irrationnels) par la règle et le compas, et même par les coniques ou lignes plus composées, quelquefois aussi par tes lignes que j'appelle transcendantes, et qui sonl inconnues à î>i. Descartes *. Mais il est bien difficile de manier ces

' 11 C8l certain que, parmi les lignus qu'un appelle aujourd'hui Iranbceii- (luittes, figurent la spirale t là quadratrice, la cycloïde, et autres courbes <fue DeHcartes a citées et qu'il nuinniait ligttes méchaniqu^s. (Voyez Géométrie , liv. Ily t. V, p. 335 de iiutre éditiuii; et Correspondance, t. Vli, p. 134, 140, etc.; Il DC aenible donc pas exact de dire iiue les lignes transcendantes étaient inconnues à Descartes ; mais il est frai qu'il ne voulait point les recevoir en géométri.^ (Géom. , ibid), et qu'il ignorait certains calcul» auxquels depuis on a soumis les courbes tianscendantes. Au reste,

.186 CORRËSPONOAINCE INÉDITE

sortes de calcuk. Cependant , l'algèbre est imparjfiaile , si elle n'en est pas la maîtresse. Je vous supplie , Monsieur, d'y penser et d'y faire penser Tauteur des Éléments. Je finis en vous disant que je suis avec zèle. Monsieur, etc. > Selon sa coutume, Malebrancbe répond très-brlève ment à Leibnitz, et se borne à lui donner les renseignements que celui-ci lui a demandés sur diverses personnes. Il lui parle du passage de Tschirnhaus à Paris , et d'une méthode qu'il aurait découverte pour résoudre toute sorte d'équations. Leibnitz s'aperçoit bien que Male> branche évite toute discussion métaphysique. « Vous passez finement, lui dit-il, tout ce que j'avois mis en avant pour

le passage suivant d'uoe lettre de Leibnits à Arnauld (lettre du 14 juillet 1686, OEuvr es d' Arnauld, t. IV, p. 194 et 195) expliquera complètement sa pensée sur ce sujet: « L'autre défaut de la méthode des tangentes est qu'elle ne va pas aux lignes que M. Descartes appelle méchaniquet, et que j'aime mieux d'appeler transcendantes, au lieu que ma méthode y procède tout de même, et je puis donner par le calcul la tan^^ente de la cyclolde ou telle autre ligne. Je prétends aussi généralement de donner le moyeu de réduire ces lignes au calcul, et je tiens qu'il faut les recevoir dans la gé*»métrie, quoi qu'eu dise M. Descartes. Ma raison est qu*il y a des questioD> analytiques qui ne sont d'aucun degré, et dont le degré même est demandé, par exemple : de couper Tangie en raison incommensurable de droite à droile. Ce problème n'est ni plan, ni solide, ni sursolide. C'est pourtant un problème, et je l'appelle ti-anscendant pour cela. Tel est aussi oc problème, pour résoudre une telle équation : X* -»- X = 30, oii Tineonnue même X entre dans l'exposant, et le degré même de l'équation est demandé. Il est aisé de trouver ici que cet X peut signifier 3, car 3* -4- 3, ou 27 -4- 3, fait 3«. Mais il n'est pas toujours si aisé de le résoudre , surtout quand l'exposaut n'est pas un nombre rationnel; et il faut recourir à des lieux ou lignes propres à cela, qu'il faut par conséquent recevoir nécessairement dans ia géométrie. Or je fais voir que les lignes que Descartes vent exclure de la géométrie dépendent de telles équations, qui passent en effet tous les degrés algébriques, mais non pas l'analyse ni la géométrie, rappelle donc les lignes reçues par M. Descartes, algebraicas, parce qu'elles sont d'un certain degré d'équation algébrique; et les autres, trtmicendimtes, que je réduis au calcul, et dont je fais voir aussi la construction, soit par point ou par le mouvement; et, si j'ose le dire, je prétends avancer par là l'analyse ultra Hêrculiê côlwnfuu. »

entrer en cette matière. >» Mais, puisqu'on lui laisse les mathématique, il s*y engage et s'explique tout à son aise sur la découverte attribuée à Tschirnhaus. Il déclare impossible de résoudre géométriquement toute espèce d'équations ; mais il croit possible de trouver une méthode générale pour résoudre algébriquement les équations de tous les degrés, en suivant les traces de Cardan. Il donne un exemple pour démontrer que les racines des équations du troisième degré peuvent être exprimées d*une manière générale par les formules de Cardan. Il prétend même avoir trouvé une méthode générale pour les degrés supérieurs, jusqu'à l'infini. « J'ai reconnu, dit-il, une voie infaillible pour arriver aux racines générales de quelque degré que ce soit. » Il ne lui manque qu'une seule chose pour faire ce calcul aisément, des tables d'algèbre qu'il n'a pas encore eu le loisir de dresser. Il va jusqu'à affirmer qu'il était déjà en possession de cette méthode générale lorsqu'il était à Paris, et qu'alors il la communiqua à Tschirnhaus. (^est aux mathématiciens à voir si la prétention de Leibnitz est fondée , et si la méthode générale qu'il assure avoir découverte avant 1676 est réellement possible K En tout cas, cette partie de notre correspondance est du plus grand intérêt pour l'histoire de l'analyse.

« A Paris, ce dernier juillet (1679).

« Monsieur, •

(' L'auteur des Méditations métaphysiques est M. l'abbé

' Voyez , dans le Journal de mathématiques pures et appliquées de M. Crelle, 1826 (t. I«', p. 65), un Mémoire intitulé: Beweisder Unmôglich-

de Lanion. Quoiqu'il n'ait point rois wn nom, il ne s'en cache point. Je le sais , parce qu'il me l'a dit et à plusieurs autres personnes que je connois. Ainsi , Monsieur, ne m'attribuez point, s'il vous plaît, cet ouvrage.

Un gentilhomme allemand ^ est passé ici, et qui, je crois, doit vous aller voir, lequel, à ce que l'on dit, et que je ne crois pas possible, a trouvé le moyen de faire évanouir tous les termes d^une équation , hormis le premier et le dernier. Quoique je ne m'applique nullement , depuis bien du temps, à ces sortes d'études, je serois pourtant bien aise de savoir si cela est possible; et je ne doute pas que vous ne vous donniez la peine de l'examiner, lorsque ce gentilhomme vous le communiquera.

« T/auteur des Éléments est persuadé qu'il y a bien des découvertes à faire sur l'analyse, mais il a peine à s'appliquer à ces sortes d'études; je l'ai pourtant porté à revoir son ouvrage pour le faire plus exact. Il y a longtemps , Monsieur, que vous nous faites espérer quelque chose sur cette matière, et sans doute vous pouvez ^....

» M. des Billettes a toujours la fièvre quarte; il |)ensa mourir il y a environ deux mois. Je |)ense que vous savez que MM. Arnaud et Nicole ne paroissent plus; ils se sont cachés : je n'en sais pas les raisons particulières. Il y a des gens qui disent qu'ils sont allés à Rome, mais je ne crois pas que cela soit vrai.

« Je ne sais point d'ouvrage ni de nouvelle décou -

keit algehraische Gleichvngeit voti hôheren Graden uh dem vierten, aufzulûsen, von Herrn Abel.

• Kvùloniment Tschiriihaus. Voyez la réponse <h» Koibnii/.

' Ouelquofi mots nnporU^H avet- W cachet.

verte dont je puisse allonger ma lettre. Ainsi permettezmoi de me dire,

« Monsieur, » Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« Malerr ANCHE, P. de ro. »

« 4 août 1079.

« Mon révérend père,

« Je ne savois rien de la retraite des messieurs Arnauld et Nicole ; je vous supplie de m'en faire savoir les particularités quand vous les saurez.

« Les Conversations chrétiennes de M. Tabbé Catelan et les Méditations métaphysiques de M. Tabbé de Lanion ont tant de rapport à vos pensées de la Recherche de la Vérité, que je ne crois pas m'être fort trompé en vous joignanl. Je vous supplie de me faire savoir un peu plus de particularités de ces messieurs et de leurs semblables, car je prends grand plaisir à connoître des personnes do celle force. Je suis bien aise que des gens d'esprit et de mérite s'appliquent à la métaphysique , car il y a encore des choses importantes à découvrir. Vous passez finement tout ce que j'avois mis en avant pour entrer en cette matière.

r' A regard dos racines des équations,voici mon opinion : Je tiens pour impossible de résoudre toutes les équations géométriquement, par la seule invention des moyennes proportion uellos ; mais je ne tiens pas pour impossible d'exprimer la valeur de l'inconnue de l'équation générale de chaque degré par une formule irrationnelle , à l'exemple des racines de Cardan ; car je crois que les racines de

(Cardan soot générales pour Téquation cubique , nonobstant rimaginaire qui entre quelquefois dans l'expression ; et je crois de vous en avoir dit quelque chose de vive voix *. .le distingue l'analyse, c'est-à-dire l'expression des valeurs, de la géométrie , c'est-à-dire des moyens de construire. Je tiens la valeur de l'inconnue trouvée analytiquement, lorsque je la puis exprimer absolument et purement par une formule véritable ; car, quoique cette formule ne soit pas toujours propre à la construction , elle ne laisse pas d'être toujours le but de l'algèbre , qui cherche les valeurs pures , et on n'est jamais arrivé à la connoissance parfaite de l'inconnue qu'on cherche (faisant abstraction des lignes et nombres) que lorsqu'on a eu cette valeur, par exemple : x^^ + px aeq. q équation générale,

dont la racine est x aequ + ▼ ^ ^ -(- y/ \f^ -^-^T^ "f"

i^.^— —M»fc — »■»——■— 1——^—

^ a ^ — V^ i ^ + ^ P'» fl"* <îsl la véritable valeur do l'inconnue en tous les cas , nonobstant la variation des signes. Et il faut bien qu'elle soit la racine, puisqu'elle satisfait toujours à l'équation^

« Mais, pour vous le prouver a priori^ n'est-il pas vrai

que 2+v^ — l-|-2 — ^ — 1 est une grandeur véritable ? Oui, sans doutc\ car elle vaut autant que /». Or, le

cube de 2 + V^^^ est + 2 + 11 yj^^ ; donc

^-f2+ll\/— 1 est autant que 2 -f- v/^^. Tout de

même V + 2 — 11 ^ — 1 est autant que 2 — ^ — 1 ;

donc V^ -)- 2 + 11 ^'^^ -f. V^-f-2— 11 v^"^ est auUnt

' Nouvelle trace des relations de Malebranche et de Lcibnitz & Paris, dr lt»73 à 161S.

DE MALEBRANGHE l^T DE LEIBNITZ. 391

que k. Aiosi , si la racine de Cardan tous avoit donné

cette formule X aequ. V -(- 2 -}- 11 y/ — 1 -f

V-|-2 — lly^ — 1, vous tireriez la racine cubique de + 2 + 11 ^ZTl , et vous auriez + 2 + y/Hi;, et de

môme de + 2 — 11 )/ — 1, vous auriez -f- 2 — ^ — 1 , et, joignant ensemble ces deux racines, vous auriez

X égal à s/+2 + ll+v^'^=T + ^+2— lly/"^, c'est-à-d. à +2+ v/T^ + 2 — y/^

c'est-à-d. à U.

« [ iV. B. II faut prendre garde que le quarré de J~m\ est — 1, et le cube en est — 1 JlZ\^

« Mais, pour tirer la racine cubique ou autre d*un tel

binôme, comme 2-^ 11 y/ — 1, la règle de Schoten, qui est à la fin de son commentaire , ne suffit pas , et il faut une autre que j'ai trouvée, et qui est sans comparaison plus générale et plus belle. Mais, lorsque la racine ne se peut tirer d*un tel binôme imaginaire, la somme composée

des racines des deux binômes imaginaires V -f « + y^ — b

+ V+a — \j — b ne laisse pas d'être toujours une granf!eur véritable, et la destruction de l'imaginaire se fait, en effet, virtuellement, quoiqu'on ne le puisse faire voir en nombres ; mais ma règle d'extraction le fait voir au moins par une appropinquation aussi exacte que l'on veut.

(« Gela étant bien entendu, vous ne trouverez plus étrange si je vous dis qu'on pourra trouver des racines générales pour les degrés supérieurs, comme par exemple

pour le ciiKjuième. En elfet, j*ai trouvé des essais eu certains cas , et je puis donner les racines irrationnelles de quelques équations indéprimables^ du cinquième, septième , neuvième degré , etc. , à rinfmi. Par là, j'ai reconnu une voie infaillible pour arriver aux racines générales de quelque degré que ce soit. Mais, pour en rendre le calcul aisé, il faudroit premièrement se faire certaines tables, que je n'ai pas encore eu le loisir de dresser.

« J 'a vois toutes ces choses étant encore à Paris, où étoit aussi alors ce gentilhomme allemand, dont vous avez entendu parler et dont je fais grand cas. U est allé depuis en Italie, et revenu à Paris ; je les lui ai communiquées, et je l'ai encouragé à les pousser. Il avoit espéré auparavant de trouver des racines particulières pour toutes sortes d'équations d'un même degré , trompé par nos auteurs , qui assuroient que les racines de Cardan n'éloient que particulières dans le troisième ; mais je lui fis voir qu'elles sont véritablement générales, et qu'il est impossible d'en trouver d'autres pour les autres cas. Depuis ce temps-là, il y a fort travaillé , et il m'en a fait rapport de temps en temps. Mais, jusqu'ici , il n'est pas encore venu à bout du cinquième, comme j'ai jugé par la lettre très-ample qu'il m'a écrite il y a quelque temps ^ à laquelle j'ai répondu en lui marquant ce qui empêcheroit encore l'exécution de

' Sic. Équations dont le degré ne peut être abaissé.

' On ne trouve ni dans Kortholt ni dans Dutens cette lettre de Tâ^hiinliaus, ni la réponse de Leibnitz. Dans plusieurs passages, Leibnitz assurt» qu'il a communiqué plusieurs de ses découvertes, soit philosophiques, soii mathématiques, à Tschirnhaus. Voyez Dutens, t. VI, p. 44 et 48, lettre do Leibnitz à Placiius. Voyez surtout la correspondance dTïuygens et do I,rlhnitz, publiée par M. Uylenbroeck, lettre de Leibnitz, d'octobre 1690 : « l\ m'est arrivé plus d'une fois qu'il a oublié d'avoir vu aupr^s de moi dos échantillons des choses qu'il a données par apr^s .... »

DE MALEBRANGHE ET DE LETBNITZ. 393

son projet, f^ chose est plus difficile qu'on ne pense ; cependant j*ai démonstration du succès. Mais il sera nécessaire de faire certaines tables d*algèbre , autrement il faudroit trop de calcul. Les tables que j'ai projetées seroient d'un secoars merveilleux pour toute algèbre. Mais en voilà assez. Je voudrois bien savoir si h présent M. le duc de Roannez est à Paris; item si M. des Rillettes se porte mieux , ce que je souhaite fort. »

Après ces deux lettres, la correspondance de nos deux philosophes est interrompue pendant une douzaine d^années. Elle se renoue vers 1693, à l'occasion d'un problème de mécanique, qui tient une grande place dans la vie scientifique de Malebranche et de Leibnitz. Oescartes avait prétendu que le repos implique quelque force, et que la même quantité de mouvement est toujours conservée dans l'univers. Les cartésiens soutenaient avec opiniâtreté ces deux principes. Malebranche, dans le VP livre de la Recheixlœ de la Vérité *, avait ouvertement abandonné le premier et maintenu le second. De là une assez longue controverse, où Leibnitz joua le premier rôle. Il fit imprimer, dans les Acta eruditorwn de l'année 1686, un écrit intitulé : Brevis demanstratto erroris memorabilis Cartesii et aliorum^ circa legetn ncuuralem secundum qttam rolunt a Deo eamdem semper quatuitateni motm conservari, etc. * L'abbé de Conti, cartésien zélé, répondit à Leibnitz, dans les Nouvelles de ta République des lettres, du mois de septembre 16861 Leibnitz répliqua dans le

• Recherche de ta Vérité, iiv. VI : De In. méthode, '2« partîp, cbap. ix„ vors la fin.

* Dutoii», t. ÏU. \i. iM.

' Idem, ibid. . p. i8'2.

même journal de février 4687 ' ; et, dans cette réplique, au Meu de B*en tenir à Tabbé de Conti, il enveloppa dans la querelle l'auteur de la Recherche de la Vérité, et combattit une des conséquences que Malebranche avait tirées du principe en question. En même temps il prenait grand soin de le séparer du reste des cartésiens, et il s'adressait avec confiance à sa bonne foi ainsi qu'à sa pénétration. «< Comme c*est l'auteur de la Recherche de la Vérité, dit-il, à qui nous sommes redevables de la correction de quelques préjugés cartésiens assez considérables, tant ailleurs que sur cette matière, il m*a paru à propos de faire connottre ici ce qui restoit encore à dire. Et m'assurant qu'il n'a pas moins d'honnêteté que de pénétration, bien loin de craindre qu'il le puisse trouver mauvais, je m'attends à son approbation. » Malebranche répondit dignement à l'attente de Leibnitz. Dans son Traité des Lois de La communication des mouvements, publié en 1692, il satisfit aux objections du philosophe allemand, toutefois sans abandonner le principe, que la même quantité de mouvement se conserve toujours dans l'univers. Il paraît qu'il avait adressé ce traité à Leibnitz, et que celui-ci lui avait envoyé de nouvelles remarques ; car, le 8 décembre, probablement de 1693, Malebranche, sortant du long silence qu'il avait gardé depuis 1679, écrivit à Leibnitz une lettre où, parmi divers renseignements qu'il lui donne sur des personnes de leur commune connaissance, il répond avec assez d'étendue aux remarques de Leibnitz, en lui rappelant bien que tout ce qu'il a dit des premières lois du mouvement

' Diilens, t. III, p. 194.

D£ MALEBRANGIlË Ëï D£ LBIBNITZ. 395

n'est fait que pour ceux « qui reçoivent ce principe, que la même quantité de mouvement se conserve toujours dans l'univers. » Cette hypothèse lui paraît plus conforme à la raison que tonte autre; il déclare que tout ce qui a été écrit contre ne l'a point convaincu, et ni l'estime ni l'amitié ne lui peuvent tenir lieu de raisons évidentes. D'ailleurs, il répète le refrain accoutumé de toutes ses lettres, qu'il faudroit être tête à tête pour s'entretenir utilement et agréablement sur ces matières, et qu'il n'y a rien de plus ennuyeux que de philosopher par lettres, surtout quand on a des affaires plus pressées.

« Le 8 décembre* tt Monsieur, un honnête homme me fit hier l'honneur de me venir voir, et me donna, de votre part, quelques remarques que vous avez eu la bonté de faire sur les premières lois du mouvement du petit traité que j'ai fait im-^ primera II me promit, dans quinze jours, de revenir prendre la réponse que j'y ferois, sans vouloir, par honnêteté, me dire le lieu de sa demeure. J'ai donc cru. Monsieur, vous devoir remercier de l'honneur de votre souvenir, et, par mes très-humbles respects que je vous rends présentement, renouveler l'amitié que vous avez eue autrefois pour votre très-humble serviteur. Quoique, depuis quinze ou vingt ans que vous étiez à Paris, je ne l'aie point entretenue par les devoirs ordinaires, je puis cependant vous assurer que j'ai toujours appris de vos nouvelles avec plaisir, que j'ai souvent prié M. Foucher* et M. Thé-

' Lou de la comtnunication de* mouvement», |*ar Fauteur de to Recherche de la Vérité, iSW, in-i2.

* On voit par là que Malcbranche ne s'était pas brouillé hvci- Koucher,.

395 CORRESPOJN DAINC£ LNÉDiTË

\euot, que nous avons perdu depuis peu S de vous présenter mes respects lorsque j*ai su qu'ils vous écrivoient, et que j'avois beaucoup de joie lorsqu'ils me faisoieut espérer que vous passeriez à Paris. En effet, outre le plaisir de voir présent et d'embrasser un ancien ami, je m'attendois encore à apprendre de vous mille belles choses, et surtout les adresses particulières dont il faut se servir dans le calcul intégral et différentiel, et les manières de l'appliquer aux questions de physique ; car dans l'intégral principalement il y a pour moi bien des difficultés. Ne pourriez-vous point, Monsieur, donner au public, plus eu détail que vous n'avez fait, les règles de ce calcul et les usages qu'on en peut tirer ? Il me semble que cela vous regarde plus que personne, non-seulement à cause que l'on vous en croit l'inventeur, et que personne, que je

maigre les ci-iliques asbez vives que celui-ci livait tailes de la Rechervlm. Simon Fuucher, chanoine de Dijon, né en cette ville en 1644, mort en I69(i. Il est l'auteur anonyme de la : « Critique de la Recherclie de la Vérité, oit l'ou examine en même temps une partie des principes de M. Descartes, letln* ]>ar un académicien. » Paris, 1675, in-i2. Dom Desgabets y rtrpondit pai- la Critique de la Critique, etc. Paris, même année. Malebranchc se défendit aussi dans la prélace du second volume de la Hecherclu. Foucher répliqua par la Répome à la Critique, etc. Paris, 1676. Il publia plus tard, à Paiis. en 1693, sans nom d'auteur, un petit volume intitulé : lUnsertation nur la Recherche de la Vérité, contenant l'histoire et les prim'ipes des Aradémicientt. Cet écrit lui fit donner le surnom de restaurateur de laphilosofthir académicienne. On cite encore de lui (jui'lque.s iiulres petits écrits du niènir genre, par exemple, un Dialogue entre Enipiria^ttre et Philalète, sans, lieu ni date, et que nous n'avons jamais vu. i.eibnitz était en uurre>|KMi dance avec Foucher. (Dntens, t. lî, p. lOletsuiv., p. 238.) Voyez aussi, sur Foucher, les détails que nous en avons recueillis dans la CoiTeifptmd-ance de Leibnitz acec yicaise, et de celui-ci avec Hnet, Fragments philoHOphiques, 3* t'îdit. , t. II, p. *280, 286, 288-290.

' Melcliisedech Thévenot, voyageur et savant distingué, gui-de de la Bîhliolhèquc du Hoi, et chez qui se continuèrent les assemblées qui avaienl eu lieu d'abord chez M. de Montmor. Auteur d'une foule d'ouvrages. Mort en 1602.

D£ MALEBRANCHE ET D£ LKIBNITZ. 397

sache, ne vous conteste cette qualité S que parce que vous |M>s8édez parfaitement les mathématiques.

« A regard, Monsieur, des remarques que vous avez faites sur les premières lois du mouvement, permettezmoi de vous dire qu'il me semble que vous n*avez pas fait attention à ce que je dis d'abord, que ces règles ne sont que pour ceux qui reçoivent ce principe, que la même quantité de mouvement se conserve toujours dans l'univers. Car, cela supposé, je crois qu'elles sont suffisamment démontrées dans le petit traité, quoique en quelques endroits j'aie peut-être été trop court. Il me semble que, ce principe posé, toutes autres lois qu'on veuille établir, on tombe nécessairement dans quelque contradiction, comme le calcul vous le montrera bientôt, si vous l'éprouvez. Mais, pour ne pas laisser vos remarques sans quelque réponse, je m'arrêterai à celles sur lesquelles il me semble que vous appuyez le plus.

« Vous ne trouvez pas juste, Monsieur, que la grandeur de la masse ne règle pas en partie la grandeur du choc. Cht n^ oserait presque dire qt^tme telle détermination du choc, dites-vous, où la grandeur de l'un des coi'ps donnés n'entre point du tout dans la valeur du résultat, est impossible. Sur quoi. Monsieur, je vous prie de considérer que les corps ne se poussent dans le choc que parce qu'ils sont impénétrables, et qu'ainsi, quoiqu'une masse grosse comme la terre, heurtant contre un grain de sable, agisse contre ce grain selon toute sa force, s'il est arrêté sur un corps inébranlable, néanmoins cette grosse masse

' Tdle était donc rupiiiion des savante en France, en 1693.

ne le pousseroit qa*à raison de sa vitesse, si ce grain cedoit sans résistance. Car il est évident qu'elle ne le pousseroit que parce qu'il est impénétrable et qu'elle le loucheroit ; or elle ne le toucberoit plus, dès qu'elle Tauroii poussé selon sa vitesse.

H A l'égard de la difficulté que vous tirez de ce qu'une différence infiniment petite dans le donné change tout à fait le résultat, à cause que je dis que si m ^, par exemple, choque l\ m, chacun doit rejaillir comme il est venu , mais que, si m 4 prévaut d'une quantité de force infiniment petite, il doit demeurer en repos, et donner à 4 m tout son mouvement, ce qui est contraire à votre méthode : il est clair néanmoins que cela doit être ainsi, en supposant que le mouvement ne se perde point, et que les corps soient infiniment durs. Car, cela supposé, un corps ne peut recevoir en même temps deux mouvements contraires dans ses parties, ce qui arrive aux corps durs à ressort, dont la partie choquée recule dans le même temps que celle qui lui est opposée avance, ainsi que je l'ai expliqué dans les secondes lois, qui sont, à cause de ce fait, bien différentes des premières. Or, si un corps ne peut en même temps recevoir deux mouvements contraires, il est clair que le plus faible ne peut rien donner de son mouvement au plus fort, et que son action retombe toute sur lui. Je dis toute, car le mouvement est supposé ne se perdre point, et la réaction est toujours égale à l'action; l'expérience même l'apprend. De plus, m U pousse k m dans un instant qui est celui du choc, donc il le pousse selon sa vitesse^ donc de toute sa force. Donc, quoique la quantité différentielle soit infiniment petite, le résultat est fort

différent. Ayez la bonté, Monsieur, par votre attention et votre pénétration, de suppléer à la brièveté et à l'obscurité du petit traité, et je pense que vous demeurerez d*accord que les premières lois sont suffisamment démontrées, et qu'on ne peut même en donner d'autres sans tomber dans la contradiction, supposant, comme je fais, que le mouvement ne se perde point. Au reste. Monsieur, si j*ai supposé ce principe, c'est qu'il me paroît plus conforme à la raison que tout autre, et que tout ce que j'ai vu qu'on a écrit au contraire ne m'a pas paru convaincant. C'est peutêtre ma faute. Mais, quoi qu'il en soit, quelque estime que j'aie pour mes amis, je ne me rends à leurs sentiments que lorsque j'en suis convaincu par l'évidence de leurs raisons, dont je ne sens pas toujours toute la force, et je crois que cette disposition d'esprit me rend moins indigne de l'honneur de leur bienveillance. Il faudroit être tête à tête pour s'entretenir utilement et agréablement sur ces matières; car il n'y a rien de plus ennuyeux et de plus désagréable que de philosopher par lettres, quand on a principalement d'autres affaires plus pressées. Je sais par expérience que pour l'ordinaire on y perd bien du temps, et vous n'en avez point du tout à perdre, vous. Monsieur, qui l'employez si utilement pour le public. Je suis, avec bien du respect, Monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur,

« MALEBRANCHE , prêtre de l'Oratoire.

« M. Toisnard S que je sais , Monsieur, être de vos

' Nicola « Toisnard, antiquaire Orléanais, mort à Paris, le 5 janvier 1706. 11 avait été indiqué par l'antiquaire Morel à Leibnitz, comme lui pouvant servir de correspondant à Paris. M. Brunet, le savant auteur du Manuel du libraire, possède toute la correspondance manuscrite de Toisnard.

amis, m'étant venu voir, comme je lui disois que j'avoîs une lettre à tous faire tenir, et que je lui demandois qni pouvoit être rhonnête homme qui m'avoit apporté la vôtre, aûn de lui épai^ner la peine de venir quérir ma réponse, M. le marquis de THôpital, qui étoit présent, médit qa*il seroit bien aise de vous écrire , et il m*a envoyé aujourd'hui rincluse. C'est une personne d*un mérite singulier, qui vous honore extrêmement, et qui est de mes anciens amis. Je suis persuadé, Monsieur, que vous recevrez avec plaisir cette marque de son estime et du proGt qu'il a fait dans vos écrits ^ Et pour moi, j'ai bien de la joie qu*îi soit à votre égard dans les sentiments où je suis depuis longtemps. C'est que je voudrois que tout le monde , et surtout mes amis, vous honorassent autant que vous le méritez. »

La réponse de Leibnitz n'est pas datée , mais elle doit être de la fin de 1693 , ou du commencement de 1694, puisque, tout à l'heure , nous en trouverons une autre de lui qui suppose celle-là, et qui est datée du mois de décembre 169^. On y reconnaît le progrès qu'avait fait Leibnitz vers le système auquel il s'est définitivement arrêté, et qui porte son nom dans l'histoire. Sur le point en question, il substitue au principe cartésien de la conservation d'une même quantité de mouvement dans l'univers, un autre principe emprunté à sa théorie dynamique. Suivant lui, ce n'est pas le mouvement, mais la force, qui

' Cela prouve que THÔpital n'entra en relation avec Leibnitz qa*en 1693. par l'intermédiaire de Malebranche, et qu'il ne le connut point pendant son tM^jour à Paris. Depuis, comme on le verra par une des lettres suivantes, il s'établit entre eux. une correspondance, dont malheiirpusemont il ne now^ a été possible de trouver nulle part aui'uno trace.

se conserve, et la force ne doit pas être estimée et mesurée par la quantité du mouvement. Il fait une histoire curieuse du changement qui s*est opéré dans ses idées sur la notion de la matière. Il crut d^abord avec Descartes qu'il n*y avait rien dans les corps que retendue et Timpénétrabilité, et de là il avait tiré un système de mécanique qu'il croyait véritable; aveu important qui prouve que Leibnitz aussi avait traversé le cartésianisme, et qui dément la prétention par lui exprimée dans une lettre antérieure , d'avoir inédite avant d'être imbu des opinions cartésiennes. Il admit donc le principe cartésien que l'étendue est l'attribut fondamental de la matière; mais peu à peu il en vint à rejeter ce principe, ce qui changea toute sa mécanique. C'est au plus fort de cette disposition d'esprit que nous le trouvons en 1693 ou 169i!i. Il est encore plus qu'auparavant déclaré contre le cartésianisme. Il prétend que Prestet a été arrêté dans ses progrès mathématiques par son attachement exclusif à l'analyse de Descartes. Il est à remarquer qu'il ne parle plus ici d'une méthode générale pour résoudre les équations de tous les degrés. Il a même Fair de revenir un peu sur son ancienne prétention. Mais il soutient toujours que les formules de Cardan peuvent servir à résoudre toutes les équations du troisième degré , malgré l'impossibilité apparente de cette résolution en un certain cas, celui qu'aujourd'hui on appelle le cas irréductible ; et il répète qu'il avait dit tout cela autrefois à Malebranche et à Prestet , pendant son séjour à Paris. Il terminç en exhortant Malebranchc à donner à ses pensées une forme rigoureuse et démonstrative , « sauf, lui dit-il , à prendre l'essor clans des scholies, où il ponr-

roit encore dire mille belles choses. >» II est difiScile de dire à quelqu'un plus poliment qu'il écrit à merveille , mais qu'il raisonne avec peu de solidité.

« C'est trop de bonté à la fois, mon révérend père , que celle que vous avez eue de m'écrire, ei de me faire avoir en même temps une lettre de M. le marquis de THospital, qui est sans doute un des plus profonds en géométrie et en analyse que je connoisse, et dont j*espère des lumières, bien loin d*espérer de lui en pouvoir donner, surtout dans la distraction où je me trouve maintenant. Je suis trop heureux, si ce que j'ai donné autrefois, touchant une nouvelle façon de calculer, lui a pu servir. Si j'ai nn jour quelque loisir, je proposerai, un peu plus clairement que je n'ai fait dans les Actes de Leipzig , les règles et l'usage de ce calcul , outre qu'il y a plusieurs errata capables d'obscurcir la chose; et c'est pour cela que je crois que plusieurs n'y ont rien compris.

« Quant aux règles du mouvement, nous convenons que la force ne se perd point , mais il s'agit de savoir si cette force , qui se conserve, doit être estimée par la quantité du mouvement, comme on le croit vulgairement. M. l'abbé Catelan n'avoit point compris mon sentiment, et, s'il a été mon interprète auprès de vous , comme il me sembloit, il ne vous en aura point donné une bonne idée. Supposons que plusieurs corps communiquent seuls ensemble durant quelque temps; mon opinion est qu'ils gardent toujours la même force en somme, nonobstant leur communication ; c'est-à-dire, selon moi, que, si leur force étoit employée (jusqu'à sa consommation) à élever quelque corps pesant, soit qu'on la voulût employer avant

DE MALEBRA.MGHE ET DE LEIBNITZ. ^03

OU après la communication , l'effet sefoit toujours équivalent, et se réduirait toujours à élever une même pesanteur à une même hauteur, ou à produire quelque autre elTet déterminé; mais je choisis la pesanteur comme la plus commode. Cela étant accordé , je démontre que la même quantité de mouvement ne se conserve point. Je démontre aussi que, si deux cas, qui selon la notion vulgaire de la force sont équivalents, se succédoient , il y aurait le mouvement perpétuel jiiécanique. Par exemple : s'il arrivoit que toute la force d'un corps À , de quatre livres de poids et d'un degré de vitesse, étoit transférée sur le corps fi, d*une livre de poids, et que le corps B devroit alors re> cevoir *■ quatre degrés de vitesse , selon l'opinion vulgaire, je démontre qu'on aurait indubitablement le mouvement perpétuel. Kt, par conséquent, A et B ne sont point égaux en force, et généralement je dis que de deux hypothèses L et M , celle d'M a plus de force, si , supposant M produite par L , on pourroit venir au mouvement perpétuel ; et, pour éviter cette absurdité, c'est dans ce sens que la force qui se conserve doit être entendue.

« Je veux considérer plus attentivement les raisons de vos règles. Il eût été à souhaiter, mon révérend père, que vous eussiez eu le loisir de les proposer aussi distinctement qu'il faut pour leur donner la forme d'une démonstration, car je me trouvois souvent arrêté en les lisant. Cependant il semble que la nature de la continuité porte nécessairement avec elle que le cas de l'inégalité continuellement diminué se doit perdre dans le cas de l'égalité ; et on le pour-

• Derirait recevoir, germanisnie, pour reçût.

kOk CORRESPONDANCE INÉDITE

roit i^eDdre palpable par une déliDéaiioo, comme j'ai fait dans certaines remarques sur une partie des principes de M. Descartes ^ Ainsi je tiens qu'il y a un défaut caché dans les fondements des règles qui n'observent point cette loi de continuité, comme j*ai coutume de rappeler.

« Au commencement de mes éludes mathématiques, je me fis une théorie du mouvement absolu, où, supposant qu'il n*y avoit rien dans le corps que l'étendue et l'impénétrabilité, je fis des règles du mouvement absolu que je croyois véritables, et j'espérois de les pouvoir concilier avec les phénomènes par le moyen du système des choses l Mais j'ai reconnu, depuis, que cela ne se peut, et j'ai employé cela même dans le Journal des Savants, 18 juin 1691^, pour prouver que la notion de l'éteudue ne suffit pas pour expliquer tout ce qui se passe dans les corps. Suivant cette théorie, il se feroit seulement une composition de l'effort, conatus, que le corps a déjà, avec celui qu'un autre tâche de lui imprimer de plus; en sorte que chaque effort se conserve, mais deux efforts égaux contraires dans un même sujet dégénèrent en repos. Les choses devroient aller ainsi, si les corps n'étoient que ce qu'on s'en imagine.

« .rai répondu amplement à M. le marquis de THospitai. Je n'ai pas vu la seconde édition de Totfvrage de feu

' Nouvelle allusion à l'ouvrage qu'il cite souvent : Animadverêiones ad Cartesii principia. Voyez particulièrement Fragments philosophiquex , •j- cdit. , t. IT, p. 215.

' Sic. Peut-être atomex.

* Voyez Dutens, t. III, p. '2!»'i : De legibu» naturœ et vera œstimatiotif ririittn motricivm contra Cartenianos. C'est une réponse h un article île l»apin, (In mois do janvier de hi même année. Il y fait mention des «M'itiquos de détail rpi'il avnit antrcfojs adressées h Malebranciie.

M. Prestet. Comme il s*appliqaoit principalement h i*aiialyse , il auroit pu avancer considérablement cette science s'il n'avoit été trop attaché aux idées seules de l'analyse de M. Descartes, ce qui avoit borné ses vues.

« Je crois d'avoir dit à vous et à lui, à Paris, que je tiens les racines de Cardan pour générales à l'égard de l'équation cubique, nonobstant l'impossibilité apparente dans le cas de trois racines réelles; car les impossibles so

détruisent virtuellement. l+\/ — 1+1 — y/ — 1 est

une grandeur réelle égale à 2 ; et v 1 -|- y^— - 1 -\-

VI — v^— 1 vaut autant que V 2 + 2 y^ 2 , ce que M. Hugcns trouva admirable quand je le lui donnai autrefois

à considérer. Ainsi on peut juger que v 1 + y/ — 1 +

V 1 — )/ — 1 est aussi une grandeur réelle, quoiqu'il n'y ait pas toujours moyen de délivrer ^ la valeur des quantités imaginaires inteivenientes dans son expression. Il est vrai que cette expression de la valeur ne sert point à la construction ; mais , comme on a d'ailleurs assez de constructions, il suffit qu'elle satisfait à l'analyse et au calcul, et j'en souhaiterois autant pour les degrés supérieurs \ Je serois bien aise de savoir si M. Prestet y avoit fait quelques progrès. Ce qu'il trouvoit à redire au projet de M. Tschirnhaus touchant les racines des équations ne m'arrête point , mais seulement que les choses ne vont pas dans les degrés supérieurs, comme M. Tschirnhaus le paroît concevoir, et

' Dégager.

' 11 ne posfiédait donc pas alors les mêmes moyens de résolulinn pour les depn's sii|)érieurs. quoi qu'il en ail dit précédemment.

606 COBRESPONDANGE INÉDITE

il n*est pas aisé de venir à la destruction de leurs termes par des équations inférieures K Je croîs que l'objection de M. Prestet, insérée dans \e Journal des Stwanis , où il reprend M. Tschirnhaus d*avoir pris pour arbitre une quantité qui est la somme des deux racines» n*est pas fondée : ce n'est pas par là que Tinvention de M« Tscbimhaus est imparfaite. Outre ce que je viens de dire, elle engage à des calculs immenses, et apparemment ces empêchements ne lui ont point permis de Texécuter au cinquième degré., qui est le plus simple de ceux qui nous manquent.

« Au reste, mon révérend père, j'ai toujours estimé et admiré ce que vous nous avez donné en métaphysique, même dans les endroits avec lesquels je ne suis pas encore d'accord entièrement. Vous avez trouvé le secret de rendre les choses les plus abstraites non-seulement sensibles, mais agréables et touchantes, et d'en montrer l'influence dans la morale, laquelle est fondée effectivement sur la véritable métaphysique. Vous avez bien remarqué que nous n'avons point une idée parfaitement distincte de l'âme ; et peutêtre aurez-vous reconnu depuis que celle que nous avons du corps ne l'est pas non plus. La marque d'une connoissance imparfaite chez moi est quand le sujet a des propriétés dont on ne peut encore donner la démonstration. Ainsi les géomètres, qui n'ont encore pu démontrer les pro priétés de la ligne droite, qu'ils ont prises pour accordées, n'en ont pas encore eu une idée assez distincte. Le corps renferme non-seulement la notion de l'étendue, c'est-à-dire

' Et pourtant il avait paru appnmvei' la prétendue découverte de Tschirnhaus, en en réclamant la première idée.

DE MALEBRÂNGHë et DE LEIBNITZ. 407

de la pluralité , continuité et coexistence des parties, mais encore celle du sujet qui est répété ou répandu , dont la notion est antérieure à celle de sa répétition , c'est-à-dire à rétendue. Cependant le bâtiment de M. Oescartes est fondé sur la prétendue connoissance claire et distincte deFâme et du corps. Il alloit trop vite, et sa qualité de chef de secte le readoit décisif. Sa hardiesse est utile et donne des lueurs de vérité, mais^il n*est pas sûr de le suivre. Il seroit temps qu*on donnât congé aux nom de secte , et qu'on s'attachât aux démonstrations à la façon des géomètres , où Ton ne trouve point de distinction entre les Archimédistes et Ëuclidistes. Je souhaiterois que vous voulussiez un jour prendre la peine de nous proposer vos belles et importantes |)eQsées en forme de démonstrations, sauf à prendre Tessor dans les scbolies , où vous pourriez encore dire raille belles choses que vous avez dans Fesprit. Je vous souhaite assez de vie et de santé pour nous donner encore bien des lumières. »

Après cette lettre vient un billet d'un caractère différent et qui montre Leibnitz sous un autre jour. L'Hôpital avait composé un livre sur le calcul difTéreniiel ; mais, ayant su de Malebranche que Leibnitz se proposait de reprendre et de publier de nouveau tout ce qu'il avait disséminé dans les journaux sur cette matière, par respect pour l'auteur du nouveau calcul , il lui avait demandé s'il trouvait bon que son ouvrage fût imprimé. Cet ouvrage était déposé entre les mains de Malebranche, en attendant la réponse de Leibnitz. Celui-ci s'empresse de mander à Malebranche qu'il désire vivement la publication de l'ouvrage de l'Hôpital, où, dit-il, il ne peut manquer «d'ap-

/l06 CORRESPONDANCE INÉDITE

prendre bien des belles clioses lui-même. » Il s'agit vraisemblablement ici de l'Analyse des infiniment petits , qui parut en 1696. Leibnitzdit aussi quelques mots de la mort toute récente d'Arnauld. Il déplore la querelle qui s'était renouvelée entre Arnauld et Malebranche ,'et dont il traite le sujet avec un peu de dédain. Il prétend assez plaisamment que les jésuites perdent plus qu'ils ne gagnent à la mort de leur illustre adversaire, et qu'un tel surveillant

leur était utile.

« Hanovre, 27 décembre JG94.

« Mon révérend père,

« .le ne vous importunerois pas sans un sujet que M. le marquis de l'Hospital m'a founii. Il me mande de tous avoir laissé un écrit que vous aviez tiré de lui pour le faire publier, mais qu'ayant appris que j'avois dessein d'écrire sur les mêmes matières en partie, il me prioit de loi faire savoir au plus tôt si je suis content que son écrit paroisse. J'ai répondu comme il faut à cette honnêteté, et je lui ai (lit que, s'il ne vous avoit pas encore accordé cette permission, je me joindrois à vous, mon révérend père, pour l'obtenir, faisant état d'y apprendre bien des belles choses moi-même. Mais, comme monsieur le marquis est loin de Paris, et que ma lettre ne lui sera rendue qu'un peu tard, je vous ai voulu écrire en même temps afm de vous faire connoitre au plus tôt que Tégard qu'on peut avoir pour moi ne doit nullement empêcher ni différer votre dessein. Je vous adresse en même temps la lettre pour monsieur le marquis, dans la croyance que ce sera le moyen de la faire rendre plus promptement et plus sûrement.

DE MAL£BKA1NCHë ëT DE LËlfiNITZ. /tOl)

(' M. Ârnaud'étaiU mort euCn*, on peut dire avec raison ce qu'un de mes amis m*écrivoit agréablement, que les RR. PP. jésuites y ont plus pei^du qu*ils ne croient peut-être avoir gagné : un tel surveillant étoit utile, àyaH ^'ëpiç 13^6 jSpoTotç. Je Crois que le père généraP, ayant les sentiments qu'on connoit, n*étoit pas fâché des soins que M. Arnauld prenoit pour le soulager. Pour vous, mon R. P. , je crois que vous n'y avez ni gagné ni perdu. J'avoue que j'étois fâché de voir la querelle renouvelée dernièrement sur un sujet de peu d'importance, puisqu'il ne s'agissoit que du sentiment de saint Augustin sur une matière de philosophie. Je ne sais si la Bibliothèque de la gr^âce ^ paroîtra encore, nonobstant la mort de ce grand homme, et nonobstant la bulle et le bref du pape qui ont défendu depuis peu de renouveler les contestations sur les cinq propositions. Pour moi, je ne serois point fâché de voir quantité de petits livres faits par d'habiles gens sur des matières considérables, ramassés ensemble ; car j'ai fort médité sur cette même matière de la liberté depuis bien des années, jusqu'à avoir composé là-dessus un dialc^ue latin, à Paris, que je fis voir à M. Arnauld, qui ne le méprisa point '',

et depuis j'ai plus approfondi les choses.

t( Mais je ne sais à quoi je songe d'enfiler des discours dans une lettre qui ne devoit être que pour le sujet que

j'ai marqué au commencement. Finissant Tannée, je prie

' l.e 7 août 1694.

' Ce père général cloil être le V. «Gonzalez, Kspa{,'nol, uc en itji'i, élu g»;ncral eu ItiST, mort en 1703.

' Voyez Fragmenta philosophiques, t. Il, p. 253, Corresjxmdcmce de Leibnitz et de Nicaise.

* Voyez la lettre, p. 38 1.

/^lO CORRESPONDANCE INÉDITE

Dieu de vous en douiier encore beaucoup d*heureu8es, et je suis avec zèle,

« De votre Révérence,

« Le très-bamble et très-K)béi8sant serviteur,

« Leirnitz. »

Les objections de Leibnitz contre la théorie cartésienne, qu'une même quantité de mouvement se conserve toujours dans l'univers, sans persuader d'abord IVlalebranche, avaient fait impression sur son esprit. Déjà, en 1692, le Traite des Lois de la communication du mouvement contenait quelques modifications à plusieurs propositions .du sixième livre de la Recherche de la Vérité. Mais ce n'était pas seulement quelques conséquences du principe, c'était le principe lui-même que Leibnitz combattait, et peu à peu il ébranla la conviction du sincère et loyal oratorien. Celui-ci , retiré à la campagne , comme il nous rapprend lui-même , examina de nouveau ses lois du mouvement , et il en vint à recoimaître que les faits ne s'accordaient point avec sa théorie. Il eut donc la bonne foi et le courage de l'abandonner entièrement et de remanier tout son traité. C'est au milieu de ce travail qu'il reçut, en octobre 1698, une lettre que lui adressait Leibnitz par les mains de l'abbé Torelli, le célèbre mathématicien. Leibnitz se montre satisfait de ce qu'il a déjà gagné sur le cartésianisme de Malebranche ; mais, tout en avouant qu'il y aurait mauvaise grâce à insister, il exprime le •regret de n'avoir pas obtenu davantage. Dans sa réponse du mois de décembre de la même année, Malebranche, sans être arrêté par aucun sentiment d'amour- propre,

DE MALEBRANGHE ET DE LEIBNITZ. ki\

avoue le changement radical qui s'est opéré dans ses idées. « Je suis maintenant convaincu , dit-ii , que le mouvement absolu se perd et s'augmente sans cesse. » Et il ajoute : « Je vous dis ceci , afin que vous continuiez d'être persuadé que je cherche sincèrement la vérité. » Il n'hésite point à proclamer lui-même la supériorité de son illustre ami dans les sciences. « S'il est des gens qui soient indifférens à votre mérite , on qui le paroissent , ils ne font tort qu'à eux-mêmes, du moins dans l'esprit des habiles gens. » Cette lettre est remplie des plus nobles sentiments , et Feder l'a fort bien choisie, ainsi que celle de Leibnitz , pour faire sentir l'intérêt de toute la correspondance. Il les a publiées l'une et l'autre dans ses Specimina K

' Commerça epiitolici Leibnitiani typis nondum vulgati ieUcta specimina, etc. , p. 136 et 140. Comme l'ouvrage de Feder estasHez rare, nou»( pensons ftiire plaisir à nos lecteurs en transcrivant ici ces deux lettres, qui complètent la correspondance de nos deux philosophes.

Huiorre , f/lf oetobr« 1M8.

«< Comme M. l'abbé Torelli m'a témoigné avoir Thonneor do vous connoitre, je n'ai pas voulu quMl partit d'ici sans vous porter des marriucK ()ui vous puissent faire connoitre cx)mbien je continue de vous honorer. J'en ai souvent donné d'autres, lors même que j'ai avoué que nous n'étions pas en tout d'un même sentiment. Nous nous faisons tous deux un si grand intérêt ù avancer la connoissance de la vérité, que nous nous saurons toujours bon gré des éclaircissements que l'un peut fournir h l'autre ou au public. Je vous ai eu de l'obligation de ce ijue vous avez bien voulu m'en avoir, lorsque vous avez retouché à vos lois du mouvement, et, quoiqu'à mon avis la loi de la continuité, que j'avois mise autrefois en avant dans le journal de Hollande, et qui vous avoit plu jusqu'à donner occasion à votre changement, s'y trouve encore un peu intéressée, quoique d'une manière moins perceptible qu'au commencement, néanmoins, j'ai cru que je n'aurois pas bonne grâce d'y insister h votre égard, pouvant m'expliquer sans cela. Car je crois en effet que les lois de la nature ne sont pas si arbitraires qu'on pourroit bien s'imaginer. Tout est déterminé dans les choses, ou par des raisons comme géométriques de la nécessité, ou par des raisons comme morales de la plus grande perfection. Vos beaux écrits, mon révérend père, ont rendu les hommes beaucoup plus capables qu'ils n'étoient auparavant d'entrer dans les vérités profondes ; si je prétends d'en proHter, je ne manquerai pas aussi de le

/il 2 CORRESPONDANCE INÉDITE

Leibiiitz ne pouvait manquer d*être sensible à un pareil procédé. li laisse paraître à la fois et son contentement et son admiration dans une lettre qu'il a écrite à Bayle quel-

l'ecunnuître. M. Baylca fait des objections contre uiou système dans son beau dictionnaire à rartiolc de Rorarius. M. de Beauval publiera mes solutions dans VUistoire des ouvrages des savants, après les avoir communiquées à M. Bayle, qui m'a écrit là-dessus une lettre très-obligeante, oîi il rcconnoit la force de ma réponse. Je ne laisserai pas de le prier de me marquer s'il y a encore quelque chose qui l'arrête. Et rien ne m'est plus agi-éable i|ur i\o pouvoir être instruit par des |)ersonnes aussi profondes et aussi cclaii'ées que vous et lui. Je suis avec zèle, etc. »

a A Paris le 13 décembre 1A98.

« J'ai reçu avec bien de la joie la lettre que M. l'abbé Torelli m'a rendue* de votre part, cl je vous suis extrêmement obligé de l'honneur de votre souvenir. Je suis bien persuadé, Monsieur, que l'amitié dont vous m'bonorcz n'est pas inconstante comme celles qui ne sont fondées que sur des passions volages. 11 n'y a que Tamour de la vérité qui lie étroitement les cœurs. Et comme vous me rendez cette justice de croire que j'ai quelque amour pour elle, je suis persuadé que celui que vous lui portez se répandra toujours jusqucs à votre très-humble serviteur. Les obligations particulières que vous ont tous les disciples (sic) , à cause des nouvelles vues que voii.<; leur avez données pour avancer dans les sciences, ne leur permettent pa.< d'être indifférens à votre mérite ; et, s'il y en a qui le soient ou qui le pjiroissent, ils ne font tort qu'à eux-mêmes, du moins dans l'esprit des habiles gens. La seule méthode des infiniment petits, dont vous êtes l'inventeur, est une si belle et si féconde découverte, qu'elle vous rendra immortel dans l'esprit des savans. Mais que ne feroit le calcul intégral, si vous vouliez bien communiquer aux géomètres une partie de ce que vous savez sur cela! Souvenez-vous, Monsieur, que vous êtes comme engagé, et que l'on attend avec impatience l'ouvrage De scientia infiniti, que vous nous avez promis. L'ingratitude des ignorans ou des esprits jaloux ne doit pas frustrer vos admirateurs du bien que vous pouvez leur faire, sans en devenir moins riche ; et la vérité, que vous aimez, ne souffre pas qu'on la ti^itf comme les avares leurs richesses. Vous savez, Monsieur, mieux que moi ce que j'ai l'honneur de vous dire, et je suis persuadé que vous aimerez eu moi cette ardeur qui me fait vous presser et vous importuner de me dèlivrer de mon ignorance.

«( En relisant à la campagne, oii j'avois quelque loisir, le méchant petit Traité de la cotnmunication des mouvements, et voulant me satisfaire sur les troisièmes lois, j'ai reconnu qu'il n'étoit pas possible d'accorder l'expérience avec ce principe de Descartes, que le mouvement absolu demeure toujours le même. J'ai donc tout changé ce traité; car je suis maintenant convaincu que le mouvement absolu se perd et s'augmente sans cesse, vi (|u'il n'y a que \o mouvement <l«' même part qui se conserve toujours l-

ques jours après. « J*ai reçu une lettre d*un auteur célèbre et qui passe avec raison pour un des premiers philosophes de ce temps , où il me donne avis, avec cette louable sincérité qu'il a toujours fait paroître, d'avoir quitté enfin Topinion , reçue chez les cartésiens et employée souvent par lui-même, qu'il se conserve toujours la même quantité de mouvement absolu... . Je lui répondrai , etc. K » Leibnitz répondit, en effet, à Malebranche au mois de mars i 699. Il avait à le féliciter de sa nomination récente à T Académie des sciences. Mais il relève particulièrement la preuve nouvelle que Malebranche vient de donner au public de sa sincérité et de sa pénétration , et il rend un juste hommage à la beauté et à l'élévation de son caractère , dans la lettre que nous mettons sous les yeux de nos

lecteurs.

« Hanovre, 13/23 mars 1699.

<' Mon révérend père, '< J'ai un double sujet de vous écrire : c'est pour vous

même dans le choc. J'ai donc tout corrigé ce traitt^, mais je ne sais pas encore quand on le réimprimera*. Je vous dis ceci, Monsieur, afin que vous continuiez d'être persuadé que je cherche sincèrement la vérité, et que je mérite en partie, par cette disposition de mon esprit, que vous continuiez de m'aimer autant que je vous honore. 11 n'y a rien, ce me semble , sur les mathématiques et la physique, à l'exception de VHistoire de V Académie deit sfiiences, que M. du Hamel nous a donnée en latin. Les esprits sont occupés îà réfuter le quiétisme et le prétendu i)ur amour; j'ai été môme engagt* malgré moi à écrire sur cette matière. Je fis, il y a un an, un petit Traité de Vamour de Dieu, auquel j'ai ajouté trois lettres au P. Larai, bénédictin, qu'on m'a dit être imprimé sans privilège ; je ne sais s'il en viendra librement à Paris. Je ue vous dis rien du marquis de THospital, parce qu'il m'a dît qu'il vous écriroit, et peut-être que je mettrai cette lettre dans la sienne. Je suis, Monsieur, avec bien du i^espect et tous les sentiments que je dois à votre mérite, etc. »

' Feder, Commercii epistolici Leibnitiani, etc. , p. 133.

* Ce traité n été réîmpiriiné depuis, Avee un nTertimement où Malebranebe rend compte de neR divers ohangements.

k\U CORRESPONDANCE INÉDITE

remercier de Thonneur de votre souvenir, et pour tous féliciter, ou nous plutôt , de ce que l*Acadéo)ie royale des sciences profitera désormais de vos lumières, et que vous aurez ainsi plus d'occasion de contribuer an bien public. Les mathématiciens ont autant besoin d*étre philosophes que les philosophes d*étre mathématiciens ; et vous , mon révérend père, qui êtes Tun ei l'autre, et qui passez avec raison pour un des premiers philosophes du temps , êtes le plus propre du monde à faire cette alliance.

« Je voudrois avoir porté la science de l'infini où je la souhaite , et où je crois qu'elle peut aller, pour satisfaire à ce que vous demandez. Mais il y a des choses qui ont besoin de calcul, et il n'y a personne dans ce pays-ci qui s'en mêle, cela me rebute. Ces sortes d'études, sèches d'elles-mêmes, deviennent plus agréables quand on les peut partager avec quelqu'un, et je ne suis pas en état de travailler longtemps aux calculs sans être aidé.

« Pour ce qui est de votre Traité de la communication des mouvements , que vous me mandez , mon révérend père , de vouloir réformer, je reconnois en même temps en cela votre pénétration et votre sincérité. Il faut être bien plus pénétrant pour voir ce qu'il y a à changer dans le sien , que pour le découvrir chez les autres : mais il faut être fort sincère pour l'avouer, comme vous fîtes déjà à l'égard des lois du mouvement, mises dans la Recherche de la Vérité , lorsque vous me fîtes l'honneur de dire dans votre petit traité , en 1692 , que mes réflexions avoient donné occasion à vos nouvelles considérations. Je trouvai pourtant encore quelque chose dans ce dernier traité qui me parut sujet h dos difficultés insurmontables, ce qui me

DE MALEBRANGHE ET DE LEIBMTZ. U\5

fit faire des remarques là-dessus ; mais je n*en voulus rien dire, de peur de passer pour un homme qui affectoit de vous contredire. Maintenant que vous y vouiez repasser, je vous envoie ces remarques, pour y faire la réflexion que vous jugerez à propos. Vous convenez maintenant avec moi qu'il ne se conserve pas la même quantité de mouvement absolu , mais du même côté , ou , comme je rappelle, la même quantité de direction. Mais il faut pourtant que je vous dise que je crois qu'il se conserve encore la même quantité, non-seulement de la force absolue, mais encore de Faction motrice absolue , que j*ai trouvée entièrement différente de ce qu'on appelle la quantité de mouvement, en me servant d'un raisonnement qui m'a d'autant plus surpris qu'il est aisé et clair, et tiré des plus simples notions, sans supposer ni poids ni ressort. Et j'ai tant de voies qui mènent toutes à un même but , que M. Bernouilli de Groningue, après y être entré, n'a pu résister à la force de la vérité.

a Je serai encore ravi de voir un jo..r votre Traité sur le pur amour. Vous dites toujours quelque chose de profond, et j'ai examiné autrefois cette matière, en considérant les principes du droit Ayant même les définitions que voici dans ma préface du Gode diplomatique du droit des gens* , j'y dis qu'être juste est être charitable d'une manière conforme h la sagesse ; que la sagesse est la science de la félicité ; que la charité est une bienveillance uni-

' Codex juris gentium diplomaticus, in-fol. Haiiiioverm, 1693 ; r(^iniprimé, Guelferbyti, 1747. Voyez, sur ce point, let fragmenu de LeibnltK, jusqu'alors inédits, que nous avons publiés, Fragmentn philosophiquêg. 3* édition, t. n, passim, notammont p. 304, 309, et p. 3i5, 317

verselle , et ta bienveillance une habitude d'aimer ; qu*atmer est l'inclination qui fait trouver du plaisir dans le bien, perfection, bonheur d'autrui, ou (ce qui est la même chose) qui fait que la félicité d'autrui entre dans la nôtre. £t j'ajoute au même lieu (avant qu'on ait parlé de ces disputes) que cette définition sert à résoudre un problème difficile, savoir : comment l'amour peut être désintéressé, quoiqu'on ne fasse jamais rien que porté par son propre bien : c'est que notre bien est de l'essence di* l'amonr, mais non pas notre intérêt. Ce qui plaît est un bien en soi, et non pas un bien d'intérêt ; il appartient à la fin et non pas aux moyens. J'y dis même que Varnowdivin, ou le plaisir qu'on prend à ce qui fait sentir le bonheur et la suprême perfection de Dieu , entre tellement dans notre véritable félicité, qu'il la fait tout entière. Ce qui fait aussi que tous les autres amours et tous les autres plaisirs sont soumis à l'amour de Dieu , ne pouvant donner autrement un solide plaisir, c'est-à-dire tel qu'il faut pour concourir à la félicùé , qui n'est autre chose que l'état d'une joie durable. Il me sembloit alors que cela suffisoit à peu près pour résoudre la difficulté. Mais , quand des habiles gens , comme vous, envisagent les choses, ils trouvent matière à mille belles réflexions. Je souhaite que vous continuiez longtemps de faire part au public des vôtres. Et je suis véritablement , etc. »

Ainsi , grâce à notre correspondance, nous connaissons aujourd'hui tous les degrés et en quelque sorte toutes les vicissitudes, les commencements, les progrès et la Gn d'une im|)ortante discussion scientifique , où , en vérité , on ne sait lequel admirer le plus des deux adversaires , ou

DE MALEBRANGHE ET DE TEIBNITZ. 417

Leibnitz qui découvre d*abord et poursuit jusqu'au bout le vice de Tua des principes de la mécanique cartésienne, ou Malebranche qui , après avoir longtemps professé ce principe , Tabandonnc peu à peu et finit par y renoncer entièrement , sacrifiant toute considération d'amour-propre h rintérêt de la vérité. Les deux lettres qu'il nous reste à faire connaître nous ramènent à d'autres matières, et nous conduisent à la dernière époque de la vie des deux illustres correspondants.

Depuis 1699, leur commerce est de nouveau interrompu. Leibnitz le reprend en 1710, en envoyant à Malebranche les Essais de Théodicée^ qui venaient de paraître. Les controverses du jansénisme avaient mis en quelque sorte à Tordre du jour les plus hautes questions de la philosophie , la liberté de l'homme , la raison du bien et du mal , la nature de Dieu , le mode et la fin de la création. Voilà les querelles qui agitaient ce grand siècle et occupaient tous les esprits , les théologiens et les philosophes , les solitaires et les gens du monde , l'humble religieuse et la grande dame , depuis madame de Sévigné jusqu'à la princesse Elisabeth , l'électrice de Hanovre , la princesse de Galles et la reine de Prusse. C'est en grande partie pour cette dernière, pour assurer sa foi contre les séductions du scepticisme de Bayle^ que la ïhéodicée avait été composée. Comme elle était destinée à répondre aux attaques du sceptique et du dialecticien le plus habile du xvii*' siècle, Leibnitz, quoi qu'on en ait dit', y avait mis tout le sérieux

• Voyez la lettre de Leibnitz à l'abbé Bignoii, dn l"" niai*s 1708, cello ù Burnet de 1710, cl la préface de la Théodicée.

' La prétention de Pfaflf etde le Clerc, que la Théodirép n'est i|i»'»m jeu d'esprit, est aujourd'hui au-dessous de l'examen.

et le profond de son esprit ; et , comme aussi elle était adressée à une femme , il avait été obligé de donner à sa pensée la forme la plus claire et la plus dégagée ; il avait écarté les questions subtiles ou oiseuses et tout appareil d'érudition théologique et philosophique ; de sorte qu'il en est résulté un ouvrage fort solide sans être trop scholastique , où Tesprit de système se mêle le moins possible à une science immense , où une philosophie sublime donne la main au sens commun , comme la raison à la religion , ouvrage admirable, aussi accessible que peut Fétre un livre de haute métaphysique , et qu'on pourrait appeler, sur ces matières épineuses, le bréviaire des penseurs. La Théodicée devait plaire et plut singulièrement à Maiebranche. Il y trouvait plusieurs idées semblables aux siennes. Aussi le voyons-nous ici, négligeant les différences, s'attachant aux ressemblances, louer sans réserve le livré qui lui est adressé ; il n'hésite pas à en admettre le principe le plus considérable, celui du meilleur des mondes possibles, i^lalebranche, en effet, a dit plusieurs fois, dans les Entretiens et dans les Méditations, que Dieu , ne pouvant agir que conformément à sa nature , c'est-à-dire à ses perfections , les a dû transporter dans la création et produire l'ouvrage le plus parfait qui pût être, non pas en lui-même, car tout ce qui est créé est nécessairement imparfait , mais par la perfection de la Gn que Dieu s'est proposée et des moyens qu'il a employés. Or la perfection de ces moyens est pour Malebranche dans leur plus grande simplicité. Jusque-là les deux philosophes sont d'accord. Mais Malebranche introduit bientôt une idée qui lui est propre^ et qui n'a qu'un faux air de res-

DE MALE6K ANCHE El DE LEIBNIÏZ. U\\)

seroblance avec les principes de la Tbéodicée. Dieu, seluu Alalebrauche, étant sa propre fin à lui-même, ne peut se complaire qu'en soi et demeure immobile (c'est le mol de notre lettre) à la chute de l'homme, c'est-à-dire à la naissance du mal, comme pour témoigner que le bien luimême, venant de l'homme et d'un être créé , n'est rien par rapport à lui. « Son immobilité porte le caractère de sa divinité et de son infinité , qu'il démentirait s'il iiieltoit sa complaisance dans quelque créature , quelque excellente qu'elle soit. » Leibnitz répond à Malebranche que l'immobilité de Dieu ressemble beaucoup ici à l'indifférence, et qu'un Dieu indifférent n'est qu'un despote qui, n'aimant pas, ne peut être aimé. « Dans le fond, rien n'est indifférent à Dieu , et aucune créature ni action de la créature n'est comptée pour rien chez lui, quoiqu'elle soit comme rien en comparaison de lui. » Subjugué par l'idée de la perfection et de l'infinitude divine, Malebranche, comme tout son siècle dont le jansénisme est la représentation outrée * , aperçoit à peine l'homme dans la création. Il n'a jamais bien vu en quoi consiste la liberté humaine. Aussi , par une conséquence nécessaire, il n'accorde absolument aucun mérite aux œuvres, et rapporte à Dieu, c'est-à-dire à la grâce, tout ce que l'homme fait de bon. Leibnitz, plus raisonnable à la fois et plus orthodoxe, fuit, ici comme ailleurs, toute extrémité systématique , et relève le mérite de la vertu comme il eu reconnaît l'insuffisance « Prières, bonnes in-

' Voyez, sur ce point, la conclusion de l'écrit intitulé iac^u^Ziwe Pascal, et Ift cuiicluBion aussi du mémoire qui suit : Des rapports du Vartésianisnie et du Spinozisme.

fi20 CORRESPONDANCE INÉDITE

tentions, bonnes actions, tout est utile et même quelquefois nécessaire, mais rien de tout cela n*cst suffisant » Malcbranche, en haine de l'orgueil et de Famour^propre humain , et pour accabler l'homme du néant de son être ot de ses actes, va jusqu'à mettre en Dieu une sorte d'impassibilité , plus païenne que chrétienne, à la vue du mal. Leibnitz rejette cette impassibilité et y substitue le consentement à un mal partiel, dans Tintérét de la perfection de l'ensemble. Quand il passe de la philosophie à la théologie , qu'en général il confond trop , le disciple de Port-Royar prétend que Dieu a en vue Jésus-Christ seul et nullement l'homme, qu'ainsi la chute de celui-ci a été faite pour la seule gloire de son rédempteur, tandis que le philosophe protestant, plus catholique en cela que le prêtre de l'Oratoire , lui rappelle que le salut de l'homme est déjà compris dans le plan total. Enfin , Malebranche, qui fut prêtre avant d'être philosophe, et qui demeure toujours profondément catholique en dépit de ses systèmes, ne croit pas pouvoir donner à Leibnitz une plus grande preuve de sa sincère affection, qu'en priant Dieu de le rendre catholique. Leibnitz lui répond sur ce point avec une franchise portée jusqu'à la rudesse, et que lui-même aura condamnée: car, dans la minute autographe, on rencontre à ce passage le signe d'une suppression, sans qu'on sache si elle a été réellement pratiquée dans la lettre envoyée, que nous n'avons pas.

Leibnitz termine cette lettre, où il s'applique à tempérer les exagérations mystiques de Malebranche , en lui faisant remarquer que, dans la Théodicée, il a combattu aussi

* (lEiivreh (la P. Vndiv. Introduction, p. xliii

I)Ë MALEBRAMCHK ET OË LEIBMTZ. 421

« certain» philosophes relâchés, comme M. Locke, etc., qui ont des idées fausses et basses de l'homme, de Fâme, de reiitendement et même de la Divinité, et qui traitent de chimérique tout ce qui passe leurs notions populaires et superficielles. » Il attribue ce défaut de profondeur à l'absence de connaissances mathématiques, qui, dit-il, les a empêchés « de conuoître la nature des vérités éternelles. ')

« Paris, 14 décembre 1711.

c< Monsieur, « Je vous suis fort obligé de l'honneur de votre souvenir , et du présent précieux que le père Leiong * m'a fait de votre part J'ai parcouru d'abord votre ouvrage * selon la coutume que j'ai à l'égard de ceux des auteurs que j'estime le plus , et j'en ai déjà relu une bonne partie. Vous prouvez fort bien , Monsieur , a jn^iari, que de tous les plans possibles d'ouvrages que Dieu découvre dans sa sagesse , il doit choisir le meilleur , et qu'ainsi toutes les raisons apparentes de M. B. . . . ^, tirées des devoirs des hommes entre eux, ne sont que des comparaisons séduisantes, et qu'il est dangereux de faire , à cause que nous ne sommes que trop portés à juger de Dieu par nousmêmes, et à juger du plan de son ouvrage, quoique nous n'en connoissions presque rien. Je suis persuadé comme vous. Monsieur, que Dieu fait à ses créatures tout le bien

' Le P. Leiong, dt; l'Oi-atoire, un des amis les plus intimes do Malebranrhe, et qui fournit plusieurs niémuires sur sa vie ot ses écrits au P. André OEuvreê philonophiques cP.ltMire, Intrud. , p. xiii ci suiv... Il est auteur de plusieurs collections histori(iues tix^s-estimées.

- Évidemment il s'agit ici des Eisaiê de Ihéodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de Vhomme et l^origine du mal. Amsterduni, 1710, 2 vol. in-i3.

» Bayle.

1x22 CORRËSPOMIANCE INÉDITE

qu'il peut leur faire, agissaul uéaauioiuii couiuie il doit agir , c'est-à-dire agissant selon sa loi , qui ne peut être que Tordre immuable de ses divines perfections , qu'il aime invinciblement et qu'il ne peut démentir ni négliger; et qu'ainsi son ouvrage est le plus parfait qu'il puisse être , non absolument néanmoins, mais comparé aux voies qui en sont exécutrices ; car Dieu ne s'honore pas seulement par l'excellence de son ouvrage , mais encore par la simplicité et la fécondité, par la sagesse des voies. De tous les composés possibles de l'excellence des ouvrages et de la sagesse des voies , celui qui porte le plus le caractère des attributs divins, c'est celui-là qu'il a choisi. Car la volonté de Dieu n'étant que l'amour invincible qu'il se porte à lui-métne et à ses divines perfections , il est clair que Tordre immuable qui est entre elles est sa loi , et qu'il \ trouve tous ces motifs ^ Ainsi il ne peut les négliger ni

' cr. Entretiens sur la métaphysiquef sixième entretien, S v : « Lu iiuliuii de PÉire nécessaire ne renrerme puint de rapi>ort néces^^lire à aiicuiucréature. Dieu se suffit pleinement à lui-même. » [bid., neuvième entretien. S 111 : « Dieu a ses raisons, sa fin, sun motif, tout cela en lai-mème; car. avant ses décrets, que pouvait-il y avoir qui le déterminât à les furmer ' Conmie Dieu se suffit à lui-même, c'est avec une libellé entière qu'il sVst déterminé à créer le monde; car si Dieu avoit besoin de ses créaturf>. comme il s'aime invinciblement, il les produiront nécessairement. » Ibid. . dixième entretien, $ i : «« Dieu n'a pas dit entreprendre Touvrage le plus parfait qui ftl possible, mais seulement le plus parfait qui pût être produit par les voies les plus sages ou les plus divines... » Ihid , quatorzième entretien, S XII : « Il peut se faire qu'un bomme ne sache point que Dieu renferme en lui-même cet ordre immuable, dont la beauté le frappe actuellement, ni que c'est la conformité qu'a son action avec cet ordre qui la rend essentiellement bonne et agréable à celui dont la loi inviolable n'est que ce même ordre. » Méditations chrétiennes , septième méditation, ^ v : «« Pour juger de la beauté d'un ouvrage et par là de la sagesse de l'ouvrier, il no faut pas seulement considérer l'ouvrage en lui-même, mais le 0(»ni-

parer avec les voies par lesquelles on Ta forra<i Pour juger de Touvrier

par Touvrage, il ne faut ims tant r«m«idérer l'ouvrage que la manière d'api i de Pouvrier. »»

DE MALEBR/INCHE ET DE LEiBNITZ. UT^

les démentir. Mais quoi! dit M. B...., Dieu a prévu le péché du premier homme et toutes ses suites, il pouvoit l'empêcher, etc. Oui, mais il ne le devoit pas. Car, en demeurant immobile à la chute de l'homme, il exprime par là que le culte de la plus excellente de ses créatures n'est rien par rapport à lui ; son immobilité porte le caractère de sa divinité et de son infinité , qu'il démentiroit s'il melioit sa complaisance dans quelque créature , quelque excellente qu'elle soit. Il a en vue Jésus-Christ qui divinise le culte de ses créatures, ce culte dans lequel il pourra mettre sa complaisance sans démentir son attribut essenliel , son infinité. C'est le son vrai et premier dessein. La chute du premier homme le favorise. Il veut que JésusfJhrist ait la gloire de bâtir l'Église future, non du néant de l'être , mais du néant de la sainteté et de là justice , car la grâce n'est point donnée aux mérites, afin que les hommes , qui sont par le péché dans un état pire que le néant même , n'aient aucun sujet de se glorifier en euxmêmes, et qu'ils doivent à Jésus-Christ, leur chef, par qui ils peuvent rendre à Dieu des honneurs divins, leur bonheur éternel , et qu'ils soient liés avec lui par une étroite reconnoissance. Je vous avoue , Monsieur , que les derniers ouvrages de M. B...., m'ont souvent irrité, et je loue votre zèle et en même temps votre modération dans la manière dont vous réfutez ses pensées dangereuses et séduisantes. Je prie Dieu qu'il vous en récompense et qu'il vous fasse la grâce d'imiter votre très- illustre prince ^

' Le prince Ernest, landgrave de Hesse-Rhinfels, par qui Leibnitz correspondait avec plusieurs savants français, ut qui avait abjuré le protestantisme.

tl2U CORRESPONDANCE INÉDITE

C'est l'amitié dont tous m'honorez depuis longtemps , et que je crains de perdre, qui* me presse de vous prier et de prier Dieu qu'elle dure éternellement en Jésus-Christ, en qui je suis , Monsieur, avec bien du respect ,

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur , « xMalerranche, p. de ro. »

« Mon très-révérend père ,

» 11 paroît par la lettre que j'ai eu Thonneur de rec^'voir de votre part que le principal de mon ouvrage ne vous a point déplu. C'est de quoi je suis ravi , n'en connoissant guère de meilleur juge que vous.

« En effet , quand je considère l'ouvrage de Dieu , je considère ses voies comme une partie de l'ouvri^e, et la simplicité jointe à la fécondité des voies fait une partie de l'excellence de l'ouvrage : car dans le total les moyens sont une partie de la fin. Je ne sais pas pourtant s'il faudra recourir à cet expédient que Dieu , demeurant immobiio à la chute de l'homme et la permettant , marque que les plus excellentes créatures ne sont rien par rappt)rt k lui ; car on en pourroit abuser, et inférer que le bien et le salut des créatures lui est indifférent , ce qui |)ourroit revenir au despotisme des supralapsâires et diminuer l'amour qu'on doit à Dieu. Dans le fond rien ne lui est indifférent , et aucune créature ni action de la créature n'est comptée pour rien chez lui, quoiqu'elles soient comme rien eu comparaison de lui. Elles gardent leurs proportions entre elles encore devant lui , comme les lignes que nous cou rêvons comme infiniment petites ont leurs rapports utiles enire elles , quoiqu'on les compte jwur rien quand il s'agit

DE MALBBRANCHE ET DE LKIBNITZ. 625

de les comparer aux lignes ordinaires ; el je crois d^avoir déjà employé cette similitude. Mais il est vrai que Dieu ne devoit point déranger son ouvrage pour empêcher la chute de rhomme ; cette complaisance pour une seule espèce de créatures, quelque excellente qu'elle soil , anroit été trop grande. Je demeure aussi d'accord que la grâce n'est point donnée aux mérites, quoique tant les bonnes que les mauvaises actions entrent dans le compte , comme tout le reste, pour la formation du plan total, où le salul est r4>mpris. Prières , bonnes intentions, bonnes actions , tout est utHe, el même quelquefois nécessaire, maïs rien de tout cela n'est suffisant. [ \u reste, l'exemple de l'illustre prince, dont vous parlez à la fin de votre lettre , n'est point imitable à ceux qui considèrent qu'il faudroit déclarer par serment qu'on croit que ce qu'on sait être des nouveautés mal fondées , sont des vérités indispensables. Le reste des nations ne doit pas avoir assez de complaisance fionr se laisser mener par les Italiens qui s'en moquent ; et il y a de l'apparence qu'ils se repentiront un jour d'avoir forgé leur dernier prétendu concile œcuménique , qui les rend irréconciliables. ]

« J'ai tâché aussi de combattre en passant certains philosophes relâchés, comme M. Locke , M. le Clerc et leurs semblables, qui ont des idées fausses et basses de l'homme, de l'âme, de l'entendement et même de la Divinité, et qui traitent de chimérique tout ce qui passe leurs notions populaires et superficielles. Ce qui leur a fait du tort, c'est que, étant peu informés desconnoissances mathématique», ils n'ont pas assez connu la nature des vérités éternelles.

« Les mathématiques vous sont obligées d'avoir dressé

autrefoÎH le père Prestet, dont je crois que le révérend père Reineau' est un disciple; mais il est allé bien plus avant que lui, et j'attends encore beaucoup de son génie et de son application. Car, bien loin que la matière soit épuisée, je trouve qu*ii y a encore une infinité de choses à faire, etc. »

Telle est cette correspondance que nous avons tirée de la bibliolhè(]ue de Hanovre, où elle était ensevelie depuis un siècle. Elle est riche en documents de toute espèce ; elle parcourt toute la dernière moitié de la carrière de Malebranche et de Leibnitz, de 1675 jusqu'en 1712. Les amis de la grande littérature du xvii* siècle nous sauront gré de ravoir mise au jour. Mais combien de correspondances d'un égal intérêt ne dornient^elles pas encore dans le se> cret des bibliothèques publiques ou privées! Qu'est devenue, par exemple, cette correspondance que Leibnitz et Arnauid entretinrent pendant huit ou neuf ans, de 1683 jusqu'en 1691, par l'entremise du prince Ernest de Hesse- Rhinfels, et qui roulait sur les plus importantes que8tions*de science et de philosophie ? L'éditeur des œuvres d' Arnauid, qui nous révèle l'existence de cette correspondance, n'avait pu retrouver les lettres d'Arnauld, mais il déclare avoir tenu entre les mains les lettres originales de Leibnitz ; et il s'est borné à en extraire quelques passages relatifs à son auteur : • Mous avons retranché, dit-iP, les discussions métaphysiques qui nous ont paru trop subtiles et trop alambiquées pour être agréables à nos lecteurs,

• Le p. Reyneau, de l'Oratoire, disciple et ami de Malebranche, associé libre de rAcadémie des scîênceB, auteur d'ouvrages de maUiématiquefi entimés de non temps. Voyez sou Éloge par Fontenelle.

• T. IV, p. ISS.

DE MALEBRÂNCHE ET DE LBIBNITZ. k21

et peat-être un peu trop daagereuses dès là que nous ne pourrions pas y joindre les répliques de M. Arnaud. Nous n*y avons laissé que ce qui nous a paru nécessaire pour en indiquer Tobjet et pour faciliter la découverte des réponses de U. Arnauld. » On voit que l'éditeur a précisément retranché ce qu*il y avait de plus important dans cette correspondance. Où sont allées les lettres originales de Leibnitz, que l'écrivain janséniste avait sous les yeux en 1776? Où les avait-il trouvées? dans un dépôt public ou dans une bibliothèque particulière? Pas un mot sur tout cela. Voilà comme on faisait alors et comme souvent encore on fait aujourd'hui des éditions. Du moins il semble impossible que les lettres originales de Leibnitz aient été détruites. Elles sont encore quelque part aujourd'hui. Comment leur possesseur ne se fait-il pas un devoir de les communiquer à ceux qui s'intéressent et se connaissent à ces sortes de matières? Il paraîtrait qu'au moins les minutes de ces lettres sont à la bibliothèque de Hanovre, car en 1809 \ on en tira une copie sur laquelle M. l'abbé Eymery a publié cinq lettres, ou du moinscinq fragments de lettres inédites de Leibnitz à Arnauld. On devrait donc retrouver ces minutes dans la bibliothèque de Hanovre *, et la copie parmi les papiers laissés par l'abbé Eymery à la bibliothèque de Saint-Sulpice. Et pourtant M. Ërdmannn'a rien trouvé à la bibliothèque de Hanovre ', et, quant à celle du séminaire de

• Voyez la préface de VExposition de la doctrine de Leibnitz sur la religion, suivie de Pensées extraites des ouvrages du mênnî auteur. Paris, 1819. Les lettres données par Tabbé Eymery sont écrilea en latin, tandis que les lettres publiées par l'éditeur d'Arnauld sont en français.

• Voy. ibid., p. 415, la note.

• Leibnitii opéra philosophica, etc. Berolini, i840, Prafatio, p. xvii.

/|28 CORRESP. DK MALERRAISCHE ET DE LEIRNITZ.

Saînt*Su]p]ce, où sont déposés les papiers de Tabbé £ymery, tous nos efforts pour y avoir quelque accès sont restés inutiles. Il est une autre correspondance, moins philosophique V mais d*un grand intérêt encore , qui se trouve certainement tout entière à la bibliothèque de Hanovre, au témoignage de M. Pertz S celle de Leibnitz avec le P. Lelong, de FOratoire, de 170^ à 1716. Nous nous occupons en ce moment de la recueillir, et peut-être un jour la donnerons-nous au public.

' Lettre h noua adressée le i8 mai I84i .

Di:

CÂRTËSIANISIKE ET DU SPINOZISMË.

Nous l*avoi]s déjà clii* : le cartésianisme, avec le jansénisme, a été la grande affaire intellectuelle du xvir siècle ; il a occupé les savants et les gens du monde, FÉglise, les académies et les cercles à la modo. Nous l'avons fait voir agitant un monastère de bénédictins et animant le salon d'une femme aimable, dans une petite ville de la Lorraine et au fond de la Bretagne. Le cardinal de Retz à Saint-Mihiel et madame de Sévigné aux Rochers, discutant les principes et les conséquences du cartésianisme , nous représentent à peu près ce qui se passait d'un bout de la France à l'autre. Ces deux brillants modèles ont eu bien des copies plus ou moins heureuses. En voici deux fort afl'aiblies, mais qui, par cela même, ont l'avantage de prouver que les spéculations cartésiennes n'étaient pas le privilège de quelques esprits d'élite , mais qu'elles attiraient presque toutes les intelligences cultivées. C'est à ce trait qu'on reconnaît si une philosophie, comme une pièce de théâtre , ou un roman , ou un ouvrage d'esprit quelconque, a réellement touché le cœur d'un siècle. Sans

' Plut» haut. p. 99.

doute c'est à quelques lioniines supérieurs qu'il appartient de donner le signai ; mais tant que la foule n'a pas suivi , le génie n*a point remporté son plus beau triomphe: il n'a pas élevé jusqu'à lui la médiocrité, c'est-à-dire la plus grande partie des hommes.

(]e préambule était nécessaire pour nous justifier d'avoir lire d'obscurs manuscrits deux morceaux qui y dormaient depuis cent cinquante ou deux cenis ans , et que nous produisons à la lumière, bien moins à cause de leur mérite propre , que pour servir en quelque sorte d'objets accessoires, car il en faut aussi, dans le grand et vaste tableau du cartésianisme. Il s'agit de deux fragments philosophiques, qui ont pour auteurs un homme du monde, dont le nom n'était pas venu jusqu'à nous, et un savant théologien, qui a été fort mêlé aux querelles du jansénisme.

!VIadame la marquise de Sablé était une de ces femmes du xv!!*" siècle, grave et aimable, d'une conduite irréprochable et du plus agréable commerce, sans fortune, et pourtant, jusqu'à la fm de sa vie , entourée d'une sorte de cour, recherchée à la fois par les solitaires et les gens du monde, par les scrupuleux et les raffinés en dévotion comme par les beaux esprits à la- mode, et qui dans le nombre de ses amitiés en comptait des plus illustres, madame de Sévigné et madame de Lafayette , la Rochefoucaud , Arnauld, même Pascal. Quel trésor nous serait sa correspondance entière retrouvée! On en a du moins une partie dans les papiers du docteur Yallant, son médecin et son ami. Ces papiers sont conservés à la Ribliothèque royale dans des portefeuilles bien connus de tous les amateurs du xvir siècle, et dont nous-même avons tiré

DU CAHTÉSIANISME KT DU SPINOZlSxME. ^:51

plus (l'une pièce intéressante ^ La Bibliothèque royale possède aussi, dans une collection appelée Résidu de Saint-Germain, paquet U, n° G, un volume in-folio, qui peut être considéré comme une suite des portefeuilles du docteur. Il contient des lettres qui lui sont adressées, une petite notice de M. Tabbé d*Haly sur madame la marquise de Sablé , de petites pièces de vers et de prose qui se lisaient probablement dans le salon de cette dame, entre autres le fameux discours de Cléante sur les vrais et les faux dévots, que iVlolière ajouta, en 1669, pour bien expliquer sa pensée, et qui d*abord courut en manuscrit tout Paris ^. Au milieu de cet in - folio sont quelques pages sous ce titre : Pensées de M. de la Clausure sur les opinions de M. Descartes, 1673. Marquons l'occasion probable et le caractère de cet écrit. Parmi les accusations graves dont le cartésianisme était

' Voyez dans notre ouvrage intitulé : Des Penséex de Pascal, nno lettre inédite de Pascal k madame de Sablé, p. 375 de la nouvelle édition.

' Cette copie manuscrite nous fournit plusieurs variantes quMl n'est pus îtan& intérêt de relever.

Edit. Et comme on oe voit pat qa'où l'honneur les conduit , Les vrais braves soient eeoz qui font beaucoup de bruit.

Ms. Les vrais braves soient ceux qui niencnt plu.i de bruit.

Edit . Les bons et vrais dévots qu'on doit suivre k la Craef Ne sont pis ceux aussi qui font tant de grimace.

Ma. Ne sont pas «eux aussi qui font ptits de gyimaet. ,

Edit. Dans la Juste nature on ne Ws voit jamais.

Ms Dans la Juste nature Us ne ratent Jamais.

Edit. A prix d<> faux clins d'yeux et d^élttni affectés.

M s. A prix de fkux elins d'yeux et à'hétas afieetés,

f «e manuscrit ne contient pas les quati*e vers suivants r

r/apparence du mal a chei eux peu d'appui , Et leur âme est portée à Juger bien d'uutrui Point de cabale en eux ; point d'intrigues à suivre ;. On les voit pour tous soins sr niél«r de bion vivif

K*lit. I «« intérêts du ciel plu* t/u'il ne reitt lui->méti<*i- \\*. L«*s intérêts du oiol au delà tlf lui tiiéinc».

Tobjet, il y en avail deux que ses ennemis répandaient avec soin, pour le décrier et le noircir auprès des esprits pusillanimes. Voici la première, celle qui faisait le pins de bruit. La physique cartésienne rejetait les formes substantielles, et considérait retendue comme un attribut essentiel de la matière. Or, s'il n'y a pas de formes substantielles , de qualités existantes par elles-mêmes ; et si, en même temps toute qualité, sans être substantielle, suppose un sujet, une substance ; si par conséquent cette qualité,cette forme, cette apparence, cet accident, qu'on nomme l'étendue, suppose un sujet étendu et qui soit matériel, il s'ensuit, ce semble, que, dans l'Eucharistie , après les paroles sacramentelles , les apparences du pain et du vin ne sont ni des accidents absolus et substantiels , ni des accidents sans aucune substance, sans aucun sujet, mais des qualités sous lesquelles réside un sujet étendu et matériel, c'est-à-dire du pain réel , ce qui est opposé à la foi et renverse le mystère sur lequel repose le culte chrétien; tandis que l'ancienne physique scholastique, qui admet des accidents, des qualités, des formes substantielles, existantes par elles-mêmes et qui sont à elles-mêmes leur propre sujet, s'accommode bien mieux avec le sacré mystère. Les disciples de Descartes, entre autres Clerselier et Robault, avaient la simplicité de se laisser engager dans un pareil débat , et d'inventer des explications pbysico-théologiques, qui gâtaient à la fois et la physique et la théologie, au lieu de se retrancher dans la distinction inexpugnable des véritt^s naturelles et des vérités surnaturelles. Descartes lui-même, dans un moment fatal, crut se tirer d'affaire à l'aide d'uue hypothèse qu'il ne publia jamais, mais dont il ftt confî-

DU CARTÉSIANISME ET DU SPIiNOZlSMli. ^53

deuce à un père jésuite de ses amis. La ieltre au P. Mes- ]aiid\ iudiscrèteaient répandue* et perfidement interprétée, ouvrit la porte aux accusations les plus envenimées, lin jour peut-être nous essaierons d'éciaircir en détail ce point très-mal connu, et qui pourtant est un des principaux nœuds de l'histoire du cartésianisme.

Le second reproche qu*on lui adresi»ait, pour être pu« rement philosophique, n'était pas moins grave. Descartes avait enseigné qu'il n'y a point de vide ; il avait parlé de l'étendue indéfinie du monde, qui res.semblait à retendue infinie; et de l'infinité du monde on tirait aisément des conséquences aussi contraires à la religion naturelle qu'à la religion révélée. En 1673, c'est-à-dire plusieurs années avant la mort de Spinoza , et avant la publication de ses œuvres posthumes^ qui divulguèrent le plus profond et le plus pernicieux de sa doctrine, les jésuites ne pou - \ aient pas dire encore que le cartésianisme conduit au spinozisme, mais ils disaient la même chose en d'autres termes.

Il paraît que ces deux accusations, l'une théologique, l'autre philosophique, avaient traversé et ému le salon de .M'"*" de Sablé, et qu'une personne de cette société avait conféré sur tout cela avec un M. de la Clausure, qui nous est entièrement inconnu , et dont, à ce qu'il semble, l'opinion était alors considérable. Ce sont les pensées de ce |)ersonnage qui sont ici consignées par extrait; le jour même de l'entretien est mentionné : c'est le l/i du mois de mars 1673. M. de la Clausure, dans ce peu de pages où encore on ne l'aperçoit qu'à travers la relation d'un

' Voyez Baillcl, Vie île Deëcarle», 'i^ parti»', cliup. ix, p. 5i8. ' Elles sont de 1677.

U'àU DES RAPPORTS

liers d*uue orthodoxie sévère et pluâ ou moins iiitelligeute, nous fait l'effet d'un esprit ferme , mais circonspect, d'un libre cartésien qui ne tremble pas devant des fantômes, qui pense avec indépendance, mais qui sait aussi s'arrêter et douter à propos. D'abord , il repousse les objections faites à la physique cartésienne au sujet de l'eucharistie, et il répond à son interlocuteur comme Clerselier et Rohault à leurs adversaires. Cet interlocuteur, soit M. l'abbé d'Haly, soit M. l'abbé Esprit, ou Vailant lui-même, intervient ici pour déclarer la réponse de M. de la Clausure anticatholique. Sur l'autre point, le plus important aujourd'hui, M. de la Clausure, après avoir distingué entre l'étendue indéfinie du monde et son étendue infinie , sans examiner quelle est celle de ces deux opinions qui appartient réellement à Descarles , lui attribue, par hypothèse ^ la seconde, l'infinité du monde, et la discute de sang-froid. Il pèse le pour et le contre, d'une part l'absurdité du vide et ses conséquences, de l'autre les conséquences aussi du plein absolu et de l'infinité de l'univers; et sa conclusion est qu'il se trouve des précipices partout. Mais, avant d'arriver à cette conclusion, i\l. de la Clausure tire, par le raisonnement seul et presque avec une certaine complaisance , de la prétendue opinion cartésienne de l'infinité du monde ce qui sera plus tard le spinozisme. Voilà donc les rapports des deux doctrines de Descartes et de Spinoza , qui depuis ont été si souvent exposés et même quelquefois exagérés à dessein, découverts ou du moins soupçonnés, en 1673, par un homme du monde, un habitué du salon de madame la marquise de Sablé.

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