‹ Fragments de philosophie cartésienneChapitre 5 sur 35 · I. —LE PROCÈS · texte numérisé non relu

I. —LE PROCÈS

Sur quoi porta précisément le procès 7 Les livres de Vanini furent-ils incriminés , ou ses leçons , ou ses mœurs , ou tout cela ensemble? C'est ici surtout qu'il faut écarter les conjectures arbitraires , les anecdotes qui ne reposent sur aucun fondement, et tous ces bruits mensongers que

mêle à la vérité Timagination populaire ou une malveillance intéressée, et qui, accueillis et répandus parla crédulité, finissent, au bout de quelque temps, par composer la tradition et l'histoire. Nul document authentique n*ayant été publié, réduits à des témoignages qui souvent diffèrent , c'est un devoir étroit de les peser avec le dernier soin. Peut-on ajouter foi aux récits du jésuite Garasse ^ et du minime Mersenne', qui écrivaient, il est vrai, à peu de distance de l'événement, mais qui n'y avaient point assisté, et ne répètent que des ouï -dire, très-probablement les ouïdire de leurs confrères de Toulouse , ennemis nécessaires de Yanini? Eux-mêmes, s'ils ne manquent pas de lumières, ils sont remplis de passion, et ils servent d'échos aux préjugés et aux desseins de leur ordre. Leur but avoué était d'effrayer le monde des progrès de l'athéisme. Pour eux, l'impie est un monstre sur lequel ils ne se font point scrupule d'accueillir et de rassembler les plus mauvais bruits. Le Patiniana est un amas d'anecdotes très -peu sûres ^ Le journal de voyage de Borrichius ^ ne contient que ce qui lui fut raconté à son passage à Toulouse, vers 1660. Je ne prétends pas qu'il n'y ait rien de vrai dans ce que disent ces auteurs; mais comment y faire le discernement du vrai et

' Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps ou prétendue tels , combattue et renversée par le P. FrançQts Garasse, de la compagnie de Jésus. In-4'. Paris, 1624. Voyez liv, ii, 6* section, p. 144 seqq.

' Marini Mersenni, ordinis Minimorum, etc. , Quœstiones celeberrimœ inGenesim... in hoc vulumine athei et deistae impugnanturetexpugnantur. ïn-foi. , Lutetlae, 1623. Voyez p. 671-672. — Plus tard, Mersenne supprima lui-même les feuillets oii était racontée l'affaire de Vanini. Je n'ai jamais rencontré d'exemplaire des Questions sur la Getiise qui contint ces feuillets. Chaufepié les a rétablis à l'article Mersenne, et je les cite d'après Chaufepié.

* Patiniana et Naudœana. Amsterdam, 170:), p. 5i.

* Encore inédit, et cité par Arpe, Apol., p. 39.

du faux ? Le Mei^cure de France^ gazette plus ou moins officielle, dans V Histoire de L'armée 1619, consacre une ou deux pages au procès et à la mort de Yanini. Cette brève narration représente ce qu'on en disait alors, et ce que le gouvernement jugeait à propos d'en faire savoir. Ce sont les faits les plus certains, mais sans aucun détail. Si ce récit ne peut égarer, il n'instruit guère, et après tout l'auteur ne sait rien par lui-même , et il écrit sur la foi d'antmi.

Heureusement pour l'histoire, il y avait alors au parlement de Toulouse un jeune conseiller qui avait connu Vauini dans le monde, qui assista à tout le procès , même à l'exécution, et qui, devenu plus tard premier président du parlement, écrivant une histoire de France contemporaine, y mit le procès de Yanini : je veux parler de Graroond. Cet historien réunit en sa personne toutes les conditions que la critique la plus sévère peut imposer à un parfait témoignage : il a tout vu , et il ne raconte que ce qu'a a vu; quel quesoitson zèle religieux, ni les lumières ni l'intégrité ne lui ont manqué pour bien voir et pour rapporter ce qu'il a vu avec exactitude; enfin toutes les pièces de la procédure étaient à sa disposition. Nous admettons donc sans réserve les faits qu'il raconte , et sous le bénéfice de ce contrôle assuré nous admettons également les autres récits, tant qu'ils s'accordent avec celuilà. Mais nous sommes forcé de ne tenir aucun compte (le ce qui excède le témoignage de Gramond, faute de tout moyen de vérification. Traduisons littéralement le récit du président historien * :

' Hittoriantm Gnlliœ ab e^cnsu Henvin fV. libri XV fil, antore r.ah.

« A peu près dans ce temps , fut condamné par arrêt du parlement de Toulouse , Lucilio Vanini, que la plupart ont regardé comme un hérésiarque, et que moi je regarde comme athée ; car ce n'est pas être hérésiarque que de nier Dieu. Il faisait métier d'enseigner la médecine ; en réalité il séduisait l'imprudente jeunesse ; il se moquait des choses sacrées, il exécrait l'incarnation du Christ, il ne connaissait point de Dieu ; il attribuait tout au hasard, il adorait la nature , comme la mère excellente et la source de Ions les êtres : c'était ià le principe de toutes ses erreurs, (U il l'enseignait avec opiniâtreté à Toulouse, cette ville sainte. Et comme les nouveautés ont de l'attrait, surtout dans la première jeunesse, il eut bientôt un grand nombre de sectateurs parmi ceux qui venaient de quitter les bancs do l'école. Italien de nation, il avait fait ses premières études à Rome, et s'était appliqué avec un grand succès à la philosophie et à la théologie ; mais étant tombé dans l'ioipiété et dans le sacrilège, il souilla son caractère de prêtre en publiant un livre infâme intitulé : Des Secrets de la Nature^ où il ne rougit pas de proclamer la nature la déesse de l'univers. Réfugié en France pour un crime dont il avait été accusé en Italie \ il vint à Toulouse *. Il n'y a point de

BaFtholoraaeo Gramondo^in sacro régis Consistorio senatore, et in Tolosano Parlamento prœside. Tolosœ, 1643, in-fol. - Liber ni, p. 208.

' Quel est ce crime pour lequel Vanini aurait été forcé de quitter l'Italie ? Il n'est question de cela nulle autre part.

' Ainsi Gramond ne fait pas môme allusion à l'anecdote que Durand cite d'après le Patiniana, p. 1 19, «< (ju'avant d'aller h Toulouse, Vanini se fit re- <c ligieux dans un monastère en Guyenne. » Rien de pareil no se trouve dans notre édition de Patin. Durand cito aussi cetto plirasc de Mersenno : «» Ne mœchatnr existimaretur, y.xT«Tt\j'/ùrd'7Tspoç ease maluit, îicet ali- « quando nomen suum alicui tanctissimœ religiosorum cougregationi X dediuet, qwB itatim illum, ut verum moristrum . evomuit. » Ce passage

ville en France où la loi soit plus sévère envers les hérétiques; et quoique Tédit de Nantes ait accordé aux calvinistes une protection publique, et les ait autorisés à commercer avec nous et à participer à l'administration, jamais ces sectaires n'ont osé se fier à Toulouse ; ce qui fait que, seule parmi toutes les villes de France,. Toulouse est exempte de toute hérésie, n'ayant donné le droit de cité à personne dont la foi soit suspecte au saint -siège. Vanini se cacha pendant quelque temps, mais la vanité le poussa à mettre d'abord en question les mystères de la foi catholique, puis à s'en moquer ; et nos jeunes gens d'admirer le novateur : car ce qui leur plaît ce sont les nouveautés, celles surtout qui ont un petit nombre d'approbateurs. Ils admiraient tout ce qu'il disait, l'imitaient, s'attachaient à lui. H fut accusé de corrompre la jeunesse par des dogmes nouveaux. Il fit d'abord le catholique orthodoxe, et gagna du temps ; il allait même être relâché, faute de preuves suffisantes , lorsqu'un gentilhomme nommé Francon, d'une haute probité , comme cela seul le marque assez, déposa que Vanini lui avait souvent nié l'existence de Dieu, et s'était mo(|ué des mystères de la foi chrétienne. Ou confronta le témoin et l'accusé; Francon soutint ce ((u'il avait avancé K Vanini est amené à l'audience , suivant la

n'est pas non plus dans les featllets substitués par Mersenne, ni dans ceux que Chaufepiti a rétablis. Le Patiaiana rapporte encore une autre anecv dote de la dernière invraisemblance. Vanini, tombé dans Tcxtrème détresse, aurait écrit au pape que « si on ne lui donnait un bon bénéfice, il K'en allait dans trois mois renverser toute la religion chrétienne. » Patin ajoute « qu'il connaissait un homme d'honneur qui avait vu cette lettre. » ' Garasse, Doctritve cwieuae, p. 144-146, raconte ainsi cet épisode de l'affaire de Vanini : « Le premier qui fit la descouverte de ses horribles impiétez, fut le sieur de Francon, gentilhomme de bon esprit, et de très-

72 VANIM.

coutume, et, étant sur la sellette, on lui demande ce (]u'il pense de Dieu. H répond qu'il adore un seul Dieu en trois personnes, tel que Tadore FÉglise, et que la nature ellemême prouve évidemment qu'il y a un Dieu. £n disant cela, ayant par hasard aperçu à terre une paille, il la ramasse, et la montrant aux juges : » Cette paille, dit-il, uic force à croire qu'il y a un Dieu. » Puis, arrivant à la Providence, il ajoute : « Le grain jeté en terre semble d'abord languir et mourir ; il tombe en pourriture ; puis il blanchit, il verdit, sort de terre, s'accroît insensiblement, se nourrit

grand courage, comnio il a t'ait voir jusqucs à sa mort, au service de la religion et du roy son niaistre. Il cscheut que sur la fin de Tan mdcxviii Francon estant aile à Tholose, comme il cstoit en estime de brave gentilhomme, de bdnne et agréable compagnie, il se vid aussitost visité i>ar un Italien, duquel on parloit comme d'an excellent philosophe et d'un esprit qui proposoit force curiositez toutes nouvelles : il ne se descouvrit )kis n(>anmoins d'abbord, d'autant que c'est la maxime des meschants esprits, dit sainct Augustin contre l'épistre fondamentale des Manichéans, de se glisser doucement dans la créance, et faire comme les aiguilles qui entrent par la pointe dans le drap, et aggrandissent l'ouverture pour en sortir, y laissant le filet attaché. Cet homme disoit de si belles curiositez, des propositions si nouvelles, des ix)intes si agréables, qu'il s'attacha aisément à Francon par une syni)>athic de ses humeurs hypocrites, souples et scrviables. Ayant fait l'ouverture par ses pointes, il commenta à nionstrcr l'estouppe ; peu à peu il laschoit des maximes ambiguës, dangereuses, à deux revers, jusques à ce que ne pouvant plus couvrir le venin de sa malice, il esdatta tout à fait et pronon(;a de si étranges blasphèmes contin; la sacrée humanité de Jésus-Christ, (pie Francon confessa depuis que les cheveux lui hérissoient en teste, et qu'il mit deux fois la main snr son poignard pour luy plonger dans le sein ; mais qu'il fut retenu par une foite considération, voyant que l'affaire s'estant passée sans tesmoings, il pourroit estre en peine après le meurtre. Il prit un meilleur expédient, car il déféra cet impie au premier président, lequel ayant consulté l'affaire, le fil saisir sur d'autres dépositions secrettes : il fut ouy et examine publiquement, etquoyque son esprit remuant le foumist des deffaictes assez plausibles en apparence, et que quelques-uns des juges ne pensassent pas avoir des preuves suffisantes (comme il est bien malaisé en cestc matière) , néanmoins il passa par la pluralité des voix, et fut condamné par arrest

c^imme estant duement convaincu d'impiété et d'athéisme. »

de la rosée du matin, se fortifie de la pluie qu'il reçoit, s'arme d'épis pointus qui chassent les oiseaux, s'arrondit et s'élève en forme de tuyau, se couvre de feuilles, jaunit tout à fait, baisse la tête, languit et meurt; on le bat, et le fruit éunt séparé de la paille , celui-ci sert à la nourriture de riioDune, celle-là à la nourriture des animaux créés pour l'usage du genre humain. » D'où il concluait que Dieu est l'auteur de la nature. Si l'on objecte que la nature est la cause de tout cela, il remontait du grain de blé au principe qui le produit , en argumentant de cette manière : « Si la nature a produit ce grain, qui a produit celui qui l'a précédé immédiatement ? Et si on rapporte encore celui-lk à la nature , qui a produit le précédent ?» El toujours ainsi, jusqu'à ce qu'enfin il arrivât à un premier grain qui nécessairement devait avoir été créé, puisqu'on ne pouvait plus trouver d'autre principe de sa production. Il prouvait par beaucoup d'ai-guments que la nature est incapable de créer, et il concluait que Dieu est le créateur de tous les êtres. Lucilio parlait ainsi pour montrer son savoir, ou par crainte, plutôt que par conviction. Cependant, les preuves contre lui étant manifestes , il fut condamné à mort par un arrêt solennel , après un procès qui avait duré six mois. »

Nous donnerons plus tard la suite du récit de Gramond, où l'exécution de Vanini est racontée. Le récit entier se termine ainsi :

« J'ai vu Vanini en prison, je le vis au supplice, je l'avais vu avant qu'il fût arrêté. Quand il était libre , il menait une vie déréglée, et cherchait avidement les voluptés. En prison catholique, au dernier moment abandonné par la

Itl VANlNi.

phiiosophie, il mourut en furieux. Vivant, il recherchaii les secrets de la nature , et faisait plutôt profession de médecine que de théologie, quoiqu'il aimât à passer pour théoiogien. Lorsqu'on saisit ses meubles en même temps que sa personne, on trouva un énorme crapaud renfermé dans un vase d^ cristal plein d*eau. Sur cela , accusé de sortili^e , il répondit que cet animal, consumé vivant au feu, fournissait un remède à un mal qui autrement serait mortel. Pendant sa prison , il s'approchait fréquemment des sacrements, dissimulant astucieusement ses principes. Dès qu'il vit qu'il n'y avait plus d'espoir, il leva le masque, et mourut comme il avait vécu. »

Ce récit en lui-même, et dégagé des réflexions de l'aut(»ur, semble bien de la plus parfaite exactitude. Il n'y a rien qui soit contraire , ou plutôt qui ne soit conforme à ce que nous-même nous avons déjà vu dans les ouvrages de Yanini. Gramond , qui l'avait connu dans le monde avant qu'il fût arrêté, lui reproche le goût effréné des plaisirs et des mœurs déréglées : qu'on se rappelle tant de passages des Dialogues, et ceux que nous avons cités et ceux auxquels à peine nous avons osé faire allusion. Gramond affirme que d'abord il contrefit le dévot, puis, (|u'après avoir perdu tout espoir de sauver sa vie, il passa de l'hypocrisie à l'impiété. Cette double conduite est-elle invraisemblable dans un homme dont les ouvrages con- ' tiennent manifestement, l'un, le dévouement à l'Église porté presque jusqu'au martyre, l'autre, les railleries les plus impies? Le plaidoyer de Vanini, rapporté par Gramond , prouve l'impartialité de l'historien. Ce plaidoyer contient une théodicée bien différente de celle des Dialo-

gues et même de V Amphithéâtre, et dont le principe n'est point dans les ouvrages de Yanini. On allait Tabsoudre , quand le témoignage de Francon vint l'accabler ; ce fut ce témoignage qui le perdit. Jusque-là le récit de Gramond est très-clair; mais où il ne l'est pas , c'est sur le point précis de l'accusation intentée à Yanini et sur le vrai fondement de sa condamnation. Yanini fut-il condamné comme hérésiarque ou comme athée? Gramond dit que la plupart l'ont regardé comme un hérésiarque , et que loi le regarde comme un athée. La plupart désigne-t-il ici les juges , ou le public , ou les auteurs qui ont écrit sur cette affaire? Cette remarque de l'historien , que pour lui il regarde Yanini comme un athée , ne signifie-t-elle pas qu'il ne fut pas considéré comme tel par beaucoup de personnes , et que par conséquent ce ne fut pas là ce qui le fit accuser et condamner? Gramond dit plus bas qu'il fut accusé de corrompre la jeunesse par des dogmes nouveaux. Cela est extrêmement vague : ou ne marque pas quels étaient ces nouveaux dogmes. D'un autre côté, le discours de Yanini sur Dieu semble attester qu'il fut accusé d'athéisme, puisqu'il s'en défendit. Enfin, comment le |)arlement de Toulouse connaissait-il du crime d'hérésie ou du crime d'athéisme, lorsqu'à Toulouse même était un tribunal spécial, institué pour juger ces sortes de crimes, à savoir le saint-office, l'inquisition? Entre ces deux juridictions, comment Yanini, ecclésiastique, accusé d'hérésie ou d'athéisme, se trouva-t-il justiciable du parlement? On le voit ; le récit de Gramond , qui paraît d'abord si clair et si détaillé , ne l'est pas assez et laisse encore de Tobscurité sur ce qu'il importe le plus de bien connaître,

76 VANINT.

le cher m<^me de l'accusation et de la condamnation , et ce qni détermina la juridiction du parlement. Dans ce silence du seul témoin authentique, nous serions fort embarrassé, si un autre témoin , jusqu'ici ignoré , et tout aussi digne de foi que Gramond, ne venait à notre secours.

M. Malenfant, greffier du parlement de Toulouse au commencement du xvtr siècle, a laissé des mémoires manuscrits sur le^ affaires les plus importantes auxquelles il assista. Ces mémoires sont conservés avec soin à Toulouse. Nous avons pu nous procurer une copie ^ du passage où est raconté le procès de Yanini. Malenfant avait assisté , comme Gramond, à toute la procédure ; il avait également à sa disposition et entre ses mains toutes les pièces. Il confirme pleinement le récit du président, et il y ajoute beaucoup. Par un heureux hasard , il est très-court sur les points que Gramond nous fait connaître avec étendue , et il est irès-étendu sur ceux que Gramond effleure à peine. Il faut le dire : ce nouveau document est accablant contre les mœurs de Yanini ; il met encore plus en relief la duplicité de sa conduite ; il nous apprend bien des choses curieuses et importantes que Gramond avait tues : par exemple , que Yanini avait accès dans la maison du premier président , qu'il donnait des leçons à ses enfants , et qu'il en était très-protégé; que le conseiller chargé du rapport de cette affaire, et qui y fit l'office de procureur généra] , était Guillaume de Gatel , dont le zèle opiniâtre emporta la condamnation de Yanini. On y voit encore que ceux qui désiraient le sauver revendiquaient la juridiction

' Je dois cette copie à M. Franck, auteur du savant livre de la Cahalf. aujoui-d^hui membre de rïnstitut. et qui étudiait alors h Toulouse.

de l'inquisition , parce qu'une condamnation de ce tribunal n'eut entraîné que des peines canoniques. Mais , au lieu d'analyser cette pièce précieuse , il vaut mieux la donner ici tout entière.

Extrait des Mémoires manuscrits de Malenfant ,

ft Cette année, eûmes à Tholose le sieur Lucilio Vanini, de Tanrezano , lieu du royaume de Naples, et Tay beaucoup veu chez le P. P. Lemazurler S dont il dirigeoit les enfants. Jamais homme n'avait en ces temps mieux parlé en langue latine, et quoiqu'à Tholose cette langue soit comme naturelle à tant ecclésiastiques, jurisconsultes, advocats qu*escholiers, au nombre de plus de six mille, si estce qu'on ne pouvoit lui comparer personne en ce genre d'éloquence, bien que le dict Vanini s'en servît en homme d'au-delà les monts, prononçant ou pour u. Et n'y avoit rien à dire en toute sa doctrine littéraire, mais y en avoit bien en autres choses, et si M. Lemazurier eust creu les rapports qu'on luy faisoit souvent des desportemens et mœurs du dict Lucilio, l'auroit incontinent fait vuider de son bostel et de la ville. Car il estoit par trop notoire que le dict estoit enclin , voire entièrement empunaysi du vilain péché de Gomorrhe ; et fut arresté deux fois diverses le commettant , l'une sur le rempart de Saint-Estienne, près la porte, avec un jeune escholier angevin, et une au-

' Notre copie porte ici Le Mazurier; une antre pièce citée pins bas : I.e Mazuver.

78 VANINÏ.

tre, en une certaine maison de la rue des Blanchers, avec un beau Gis de Lectoure en Gascogne; et conduit devant les magistrats, répondit en riant qu'il estoit philosophe, et par suite enclin à commettre le péché de philosophie. Procès-verbaux furent dressés, et sont ès-archives * ; maïs de ce ne fut rien poursuivy, parce qu'on savoit la grande estime qu'avoit pour luy M. Lemazurier ; et de plus la grande éloquence du dict Lucilio pipoit tout le monde, et ne lui feust rien fait de ce qu'à un autre auroit valu le fagot. Encouragé par l'estime qu'on avoit à Tholose de la littérature, qui en cette cité a toujours été recommandation puissante, Liîcilio, homme timide et circonspect, commença à répandre à bas bruit sa doctrine athéiste parmi lesescholiers, gens de lettres et sçavans, mais d'abord comme objections des impies auxquelles vouloit respondre, mais de ces responses il n'en apparoissoit jamais, ou estoient si foibles, que les clairvoyans jugeoient sainement qu'il vouloit seulement enseigner sans danger sa damnable et réprouvée opinion. Au reste , je ne crois pas que jamais se soit veu un homme sachant mieux les poètes latins; il en citoit des vers à tout propos et toujours à propos. Il a été prouvé dans la suyte que , en la rue qui conduit aux escholes de notre université , il preschoit chaque semaine deux fois ^, disant à ses auditeurs que la crainte d'un dieu estoit , ainsi que son amour, pure fantaisie et ignorance du peuple , que falloit fouler aux pieds toute crainte ou espoir

' Je les ai fait chercher en vain.

' Arpe, Apol., p. 39, dit avoir lu autrefois, dans le journal manuscrit de voyage dcBorrichius (in Ephemeridibus Hodœporicis manuscriptis), k\\\v Vanini tenait ses conventicules à dix heures du soir, et quMI enseignait Tathéismeà beaucoup d'hommes considérables de la ville.

d*nne vye future, et que le sage devoit tendre à son contenlement par toutes voyes qui ne pouvoient le faire regarder comme ennemy public de la religion et du prince, mais qu'il la devoit aussy ébranler, et sll le pouvait sans danger de sa personne, du tout ruyner ; comme aussy renverser le trosne du potentat, mais sans jamais s'exposer h la rigueur des lois et tribunaux. Ayant esté escouté par nombre de libertins, escholiers et autres, il commença h dévoiler toutes ses pensées , et disoit h ceux qu'il croyoit les plus affidés, et singulièrement à ***, de la province d'Auvergne, et à ***, noble tourangeau , qu'il avoit mue son nom de Lucilio en ceux de Jules César, parce qu'il vouloit conquester à la vérité philosophique toute la France, comme ce grand empereur avoit conquesté toute la Gaule au peuple romain , et adjoutoit aussy qu'il en avoit reçu mission expresse au sanhédrin, où luy et les douze s'étoient desparti l'Europe K Au reste, chez M. Lemazurier et avec les personnes dont ne pouvoit raisonnablement espérer d'esbranlcr la foy, ne tenoit que propos orthodoxes, et mesme affectoit une grande indignation contre les hérésies, à ce point mesme que les ministres de la R. P. ré-

• Ce n'est là qu'une anecdote étrangère au procès. Mersenne la donne l'oranie un bruit. « Sed nec Italia hoc malo libéra est, cum Vaninum dixisse fct-aiit se cum 13 Neapoli discessisse ut per totum terrarum orbem atlioismum pnipagarent, ipsnm vero Lutetiam sortitum fuisse. » Ghaurepié, art. Meraenne^ 23, etc. Durand, p. 38, cite tout autrement ce |)assatçe: u Anlc- *|uani Tolosa; rogo iniponeretur, publiée coram supremo senatu fassu» est Neapoli se et tredecim alios fuisse emissos qui per omneni Europam atlieonim doctrinam disscminarent, sibi autem deaignatione aut sorlitione rontigissor.alliam, in quaLutetiis prsecipue et alibi nefario isto apostolatu streniie functuK est. » Nous ignorons oîi Durand a pris ce passage. Si Vanini eût fait cette déclaration en plein parlement, Gramond et Malenfant n'aiiraient pas mauqué d'en faire mention.

80 VAKINJ.

formée de Casires et de Montaubau l'avoient en grande haine et soupçon. Mais furent enfin découvertes ses ruses et menées diaboliques. On s*en méfioil, mais personne n*osoit s'en expliquer, par la crainte du président; voire même que le dict Lucilio estoit si atrempé à toutes les tromperies, qu*on le voyoit chaque jour es églises des couvens dans l'attitude la plus dévole, confessant et faisant œuvre de vray chrétien. Mais enfin la vérité fut cognue, et le dict arresté, dont bien des gens furent estonnés, mais le plus grand nombre non. Car toutes ces impiétés, blasphèmes et crimes que Ton savoit en gros, furent lors dévoilés. Cependant ne se démentit point en son hypocrisie , et parut dans la prison toujours dévotieux , sy que le geôlier disoit qu'on luy avoit donné en garde un sainct. Et ne tenoit point cette conduite sans desseing. Car plusieurs, sinon ses amis, au moins grands admirateurs de sa doctrine et science , le vouloient sauver en le renvoyant devant l'inquisition de la foy qui , à la manière accoustumée, n'auroit prononcé contre luy que des peines canoniques, lui faisant faire au plus amende honorable. Mais le parlement saisy et le procès instruit par M. de Catel , conseiller, n'y eust plus moyen de le sauver, d'autant plus qu'en maints interrogatoires il dévoila toute la méchanceté de son ame. Bien est-il vray que , respondant à l'accusation d'athéisme, en ramassant une paille au bas de la sellette, il fit sur l'existence de ce fétu une oraison fort belle, démontrant ainsi l'existence de Dieu, et l'ay entendu certes avec un haut contentement ; et aussi les membres de la cour l'auroient mis hors, en le chassant toutefois du royaume, sans le zèle, qui fut alors blasmé par aucuns, de

LA PHILOSOPHIE ATAITT DESCAITE& 8t

N. le conseiller Catel, qoi, malgré ce beaa discoars, obtint la condamnation da dict Locilia »

Voici encore nne antre pièce inédite, et coriense par un antre endroit L'administration mnnicioalede la Tille de

Toulouse, le Cajntaui, nepooTait rester étrangère à Taflaire de Vaoini. Ce fut le parlement qui le jugea ; mais ce fut la ville qui rarrêta et le garda quelques jours avant de le remettre aux mains du parlement; et quand il fut condamné, Texécuiion de la sentence appartenait à la ville. î^ municipalité de Toulouse, qui tenait registre de tous ses actes, a consigné par écrit, en une sorte de procès-verbal, ce qu'elle fit en cette occasion. Ce procès-verbal a été conservé et se trouve encore dans les archives du Capitoul *. Il ne fait mention que de détails matériels, mais ces détails même ont leur importance. Ainsi on y trouve un signalement complet, et le seul authentique, de la personne do Vanini, son âge, les noms qu'il se donnait, enfin Findicalion précise du crime pour lequel il fut recherché, et co crime est bien l'athéisme.

« .... Le jeudi, second jour du mois d'aonst, sur Tadvis qui fut donné aux dits sieurs capitouls, fut prins dans la maison des héritiers de feu Monhalles au capitoulat de Daurade, et fait prisonnier par les sieurs d'Olivier et Virazel capitouls, et conduit à la maison de ville, un jeune homme soy-disant aagé de trente- quatre ans, natif de Naples en Italie , se faisant nommer Pomponio ' Usciglio, accusé d'enseigner l'athéisme, duquel ils étoient en quesle

* Je dois également la copie de cette pièce h M. Franck. * ' Ne faut-il pas lire Pompeio, vommo \o vent Tarr^t auihentii|iu>, filé pluft loin, p. 86:'

82 VANINi.

depuis plus d*ni) mois. On disoit qu*i] estoit venu en France à desseing de tenir cette abominable doctrine K C'estoît un homme d'assez bonne façon , un peu maigre , le poil chastaing , le nez long et courbé, les yeux brillants et aucunement agars, grande taille. Quant à Tesprit, il vouloit paroistre savant en la philosophie, et médecine qui estoit Toffice quMl se disoit professer. Il faisoit le théolc^ien , mais meschant et détestable s*il en fut oncques ; il parloit bien latin, et avec une grande faciijté; néanmoins trèsment ignorant parmi les doctes en toutes les dites sciences. Et comme la parole descouvre le cœur pour si fort qu'on le veuille cacher, il arriva qu'estant souvente fois entré en dispute avec aucuns des plus grands théologiens de ceste ville, il fut descouvert pour tel qu'il estoit. Et quoique par ses paroles taschât à déguiser son desseing % sy est que , maugré lui , ceste petite artère qui va du cœur en la langue évapouroit ses plus secrètes pensées, et lui portoitdu cœur en la bouche , et de la bouche aux oreilles des gens de bien , des paroles pleines de blasphesmes contre la Divinité : ce qui fut cause que , quoy que , lorsqu'il fut fait prisonnier, on ne l'eust trouvé saisi que d'une Bible non défendue, et de plusieurs siens escripts, qui ne marquoient que de questions de philosophie et de théologie * ; sy est-ce toutefois que le parlement , adverty et très-asseuré de ses secrètes pensées et maximes damnables qu'il avoît tenues en particulier, très-pernicieuses pour les bonnes mœurs et pour la foy, le fit remettre, le cinquiesme du dit moys

' Ce n'étaittlonc qu'un bruit, comme le dit Mersenne. ' Peul^tre VAmphitliéâtre et les Dialogues^ ou quelques-uns des écrits qu'il y cite lui-même.

d'aoust , des prisons de la maison de ville en la conciergerie (lu palays, où il fui détenu jusqu'à ce qu'on eust Ironvé preuves suflBsantes pour le convaincre et lui parfaire soq procès comme on fu : car le samedy, neuviesme du moys dt' février eu suivant, la grand*cbanibrc et la Tournclle assemblées, fut donné arrest au rapport de M. de Catel, conseiller au parlement, par lequel il fut condamné.... »>

Ainsi, les mémoires de i\]alenfant et le procès-verbal de rhôtel de ville s'accordent pour désigner le conseiller Catel comme celui qui conduisit toute cette affaire. Quel motif le poussait? Leibnilz, qui se complaît aux plus petits deuils comme aux plus bautes généralités, dit dans la Théodicée * que le procureur général voulait chagnner le premier président , qui aimait Yanini et lui avait confié ses enfants pour leur enseigner la philosophie. Catel, il faut le dire, était un homme ardent, mais honnête et éclairé. Il est l'auteur d'une histoire estimée des comtes de Toulouse. Une tradition encore vivante attache à son nom l'honneur ou la honte de la condamnation de Vanini. Encore aujourd'hui, à Toulouse, au Cstpitoul, dans la salle des Illustres, sous le buste de Catel , on lit ces mots gravés en lettres d'or sur un cartouche noir :

GUlLELMt'S CATEL

. . ..... Vel hoc uno

Memorandus quod , eo relalore, Oinnesque judices suain in sentenliam Trahente, Lucilius Yaninus, Uisignis atheus, Flammis damnatus fuerit'.

' Tkéodicée, l. II. p. 365.

* Je duÎB la copte de cette inscription ù M. I«avcrgnc, de Touioiihe. .uij4»iird'liui nmitrc des requêtes et sous-directeur aux affaires étrangères.

i>U VANIM.

Ces documents nouveaux, joints au récit de Gramond, l'cclaireut et le développent ; mais il s'en faut bien que toutes les pièces de celte triste procédure nous soient connues. Nous n'avons ni le procès-verbal de la confrontation de Vanini et de Francon , ni ses interrogatoires, ni surtout le discours par lequel Guillaume de Catel répliqua à celui de Vanini , discours qui changea la disposition de rassemblée et détermina la condamnation de l'accusée

Page 1