II. LA SENTENCE
Rien ne put le sauver, ni sa jeunesse, ni son savoir, ni son éloquence, qui toucha si vivement le greffier IVlalenfaut, ni cette démonstration de l'existence de Dieu fondée sur un brin de paille, ni cette dévotion excessive qui faisait dire à ses geôliers qu'on leur avait donné un saint à garder. « Après un procès qui avait duré six mois, un arrêt solennel le condamna à mort » Tels sont les tenues dans lesquels Gramond exprime la condamnation. Il ne
' On cherche puui- moi ces pièces dans les archives du pai-ienieiil de Toulouse, et on ne désespère pas dp les trouver. Je tiendrais surtout à posseder la réplique de Catel au discours de Vanini. L'archiviste du département, M. Belhomme, écrivait ce qui suit à M. FI«)ret, alors préfet, le 'ii juin 1811 : « Le discours prononce par Catel pour détruire l'eftet de celui de Vanini se trouvait chez M. de Catelan, pair de France, le dernier procureurgénéral du parlement de Toulouse, où M. Dumégem'a expressément déclare l'avoir vu et l'avoir lu. Catel y accusait Vanini d'èti*e le corrupteur de la jeunesse, de professer le mépris de toute convenance en fait de mœui's, et surtout d'être adonné à la sodomie, d'avoir même initie à cette dépi'avatioii plusieurs jeunes gens, d'avoir une maison oh il réunissait ses adoptes et oU il leur donnait des leçons de la plus infâme corruption. Ce discours était écrit en entier de sa main, et portait en mai^e diverses citations. » Reste à savoir si M. Dumége ne s'est pas trompé, et n'a point confondu le discours de Catel avec un passage analogue des mémoires inédits de M. Catelan, dont il sera question tout il l'heure, p. 91.
donne |X)iiil l'arrêt cl ii ne dit pas le jour où cet arrêt fut rendu. Malenfant est aussi laconique que Gramond. Mais le procès-verbal du Gapitoul, sans toutefois citer Tarrêl, le fait connaître ainsi :
« Le saniedy, neufvième du nioys de février en suivant, la grand*chambre et la Tournelle assenablées , fut donné arrest au rapport de M. deCatel, conseiller au parlement, par lequel il fut condamné à estre trayné sur une claye , droit à Téglise Saint-Ëstienne; où il serait despouillé en chemise , tenant un flambeau ardent eu main , la hart au col , et, tout à genoulx devant la grande porte de la dite église, demanderoit pardon à Dieu, au roy, à la justice, et de là en haut, faisant le cours accoustumé, seroit conduit à la place du Salin , où , assis sur ung poteau , la langue lui seroit coupée , puis seroit estranglé , son corps brûlé et réduit en cendres; ce qui fut exécuté le même jour. »
Enfin, à force de persévérance et d'imporlunités , je suis parvenu à me procurer Tarrêt lui-même ; il a été retrouvé dans les archives de Fancicn parlement de Toulouse, et j'en possède deux copies *. Il marque avec précision le crime pour lequel Yanini fut condamné, à savoir Talhcisme ; et il y a sur l'original même cette particularité , que déjà le mot d'hérésie y est à moitié écrit , et qu'il fut effacé tout de suite : car comme les amis de Va-
' L'uiie de ces copies vient de M. Belliommo, arcliivistc du dc'imitenient, auquel M. Floret avait bien voulu, à ma prière, confier cette commission. J'ai reçu l'autre copie par l'intermédiaire de M. Uomiguière, pair do France, ({ui l'avait demandée à M. Pelleport, archiviste de la cour royale de Toulouse, C'est entre toutes ces personnes que je partage ma reconnaissance.
86 VAWINl.
nini, ainsi que le rapporte Malenfaut, s*étaient efforcés de décliner la juridiction du parlement, et avaient réclamé celle du sainl-ofiGce, qui connaissait de tout crime d'hérésie, et dont les peines était purement spirituelles, si parmi les crimes dont était accusé Vanini eût figuré le moins du monde celui d*hérésie, le jugement n'en était plus soumis au parlement, mais à l'inquisition de la foi. Dans cet arrêt sont mentionnés les noms de tous ceux qui y prirent part, et il est signé par le premier président Le Mazuyer, et par le rapporteur faisant fonction de procureur-général, Guillaume de CateL Voici, dans toute sa teneur, cet arrêt qui n'avait pas encore vu le jour.
Extrait du registre {61^ fit 1619 e/^ la Tournelle, ou chambre criminelle du parlement de Toul(yuse *.
« Sabmedy ix de febvrier m. v. c. ixx. , en la grand'chambre, icelle avec la chambre criminelle assemblée, présents Messieurs de Mazuyer , premier président , de Bertier et Segia, aussi présidents, Assezat, Caulet, Catel, Melet, Barthélémy de Pins, Maussac, Olivier de Hautpoul, Bertrand, Prohenques de Noé, Ghastenay, Vezian, Rabaudy, Cadilhac ^
« Yen par la court , les deux chambres assemblées, le procès faict d'icelles à la requeste du procureur-général du roy, à Pompée Ucilio^ Néapolitain de nation» prisonnier à la Conciergerie, charges et informations contre luy
' Il y a 8iir l'original à la marge : « D« Catel, seisê escuts. » Copie de M. Belhomme.
* Copie de M. Pellepurt : Cadilkan.
* Sic. Tel serait donc le vrai nom, ou du moins le nom légal de Vauini.
faictes, auditions, confrontements, objects par lui propousés contre les témoings à luy confrontés, taxe et dénonce sur ce faictes, dire et conclusion du procureur-général du roi contre le dict Ucilio ouy en la grand'chambre ;
« Il sera dict que le procès est en estât pour estre jugé deffinitivement sans informer de la vérité des dits objects S et ce faisant, la court a déclairé et déclaire le dit Ucilio ataint et convainscu des crimes ' d*atéisme , blasphèmes , impiétés et autres crismes résultant du procès, pour pugnition et réparation desquels a condamné et condamne icelui Ucilio a estre délivré es mains de l'exécuteur de la haulte justice, lequel le traynera sur une claye, en chemise, ayant la hart au col, et pourtant sur les espaules ung cartel contenant ces mots : Atéiste et blasphémateur du nom de Dieu ; et le conduira devant la porte principale de l'église métropolitaine Sainct-Ëstienne , et estant illec à genoulx, teste et pieds nuds, tenant en ses mains une torche de cire ardant, demandera pardon à Dieu , au roy et à la justice desdicts blasphèmes; après Tadménera en la place du Salin, et, attaché à ung poteau qui y sera planté, lui coupera la langue et le stranglera ; et après sera son corps bruslé au bûcher qui y sera appresté, et les cendres jetées au vent ; et a confisqué et confisque ses biens, distraict d*iceulx les frais de justice au proffict de ceux qui les ont expousés, la taicxe réservée.
Signé à l'Original, Le Mazuyer,
G. OË Gatël. »
' Aurait-on refusé à l'accuné de fkire la preuve de ses allégations contre len témoins?
' Sur roriginal, avant le mot aléitme, il y a : d'héré, raturé et biffé.
m. — l'exécution.
L'arrêt rendu fut immédiatement exécuté. Il est certain, d*après les témoignages conformes de Gramond, de Malenfant et du procès-verbal du Capitoul, que Vanini, dès qu'il se vil condamné, leva le masque, comme dit Gramond, refusa les secours de la religion, et fit entendre des blasphèmes qui scandalisèrent tous les assistants , cl mirent à nu Thypocrisie de sa conduite et de ses discours pendant le procès. Quels furent précisément ces blasphèmes? On sent combien de fables durent ici se mêler h la vérité. Le Meraire de France^ Garasse et Patin, font parler Vanini comme s'ils l'avaient entendu *. Il faut s'en tenir au récit de ceux qui assistèrent à cette scène affreuse. Du
' Mbrgcrf. de France : « Lorsque ron lui dit qu'il cryàt merci à Dion, il dit CCS mots en la présence de mille personne: Il n'y a ni Dieu ni diable ; car s'il y avoit un Dieu, je le prierois de lancer un foudre sur le parlement comme du tout injuste et inique ; et s'il y avait un diable, je le prior(»is aussi de l'engloutir aux lieux souterrains; mais parce qu'il n'y a ni l'un ni l'autre, je n'en ferai rien. » Patiniana, p, 53 ; « Quand on lui dit de demander pardon à Dieu, au roi et à la justice, il répondit qu'il ne croyoit pas qu'il y eût de Dieu, qu'il n'avoit jamais offensé le roi, et qu'il donnoit la justice au diable, s'il y en avoit. » Garasse, Doctr. cur., p. 1 46: ««Aussitôt après sa condamnation, il leva le masque ; et voyant qu'il n'y avoit plus d'espérance pour lui, dit et publie que pour lui il étoit en cette créance qu'il n'y avoit point d'autre Dieu au monde que la nature, proféra plusieurs impiétés contre Jésus-Christ, advoua qu'il étoit sorti de Naples avec onze compagnons, lesquels, comme douze apôtres de Satan, s'étaient dispersés en divers endroits de l'Europe pour introduire celte nouvelle créance, et que la France lui avoit escheu pour quartier, qu'il avoit composé des livres touchant les principes delà doctrine qui étoient comme l'introduction à l'athéisme; que pour lui il ne pouvoit se repentir ni modifier aucune do ses propositions ; quant h l'amende honorable que la cour demandoit de lui, suivant la forme ordinaire, à Dieu, au Roi et ùla justice : Pour Dieu, dit-il, je n'en crois point; pour le roi, je no l'ai point offense ; pour la justice, que les diables l'emportent, si toutefois il y a des diables au monde. »>
moins Vanini mourut-il avec courage. Gramond et Malenfant essaient de lui ravir ce dernier honneur ; mais leur récit même témoigne contre eux. On doit savoir gré au Mercure de France d'avoir osé rendre cette justice à Finforiuné : « Yanini, dit-il, mourut avec autant de constance, de patience et de volonté qu'aucun autre homme qne Ton ait vu. Car, sortant de la Conciergerie comme joyeux et allègre, il prononça ces mots en italien : Allons, (lit-il, allons allègrement mourir en philosophe. «> Il ne demanda pas grâce , et marcha au supplice avec une résolution mêlée d'un peu de jactance. Faisons taire notre indignation, et laissons parler ceux qui virent de leurs yeux et nous racontent en détail cette horrible tragédie :
ProcèS'Verbal tiré des archives du CapitouL
« Il faisait semblant de mourir fort constamment en philosophe , comme il se disoit , et en homme qui n'appréhendoit rien après la mort, d'autant qu'il ne croyoit point à l'immortalité de l'âme. Le bon père religieux qui l'assistoit estimoit, en lui montrant le crucifix et lui représentant les sacrés mystères de l'incarnation et passion admirable de notre Seigneur, l'esmouvoir à ce qu'il se recognust. Mais ce tigre enragé et opiniastré en ses faulsos maximes mesprisoit tout, et ne le voulut jamais regarder, ains accouroit à telle mort ainsy qu'à sa dernière fin, s'imaginant que ce debvoit eslre le remède de tous ses maulx, après laquelle il n'auroit plus rien à craindre ny à souffrir ; il mourut doncques en athée ; aussy portoil-il ung cartel sur ses espaules, où ces mots estoient escrits : Athée et blasphémateur du nom de Dieu. »
Mémoires manuscrits de Malenfant.
(« Alors celui-ci ( Vanini ), mettant bas le manteau de piété dont il avoit voulu se servir pour se dérober aux coups de la justice , se montra tel qu'il estoit , disant d*abord qu'il mourait en philosophe , et rejetant comme inutiles tous les secours de la religion. Je fis un effort sur moy-même pour voir s'il fmiroit comme il Tavoit annoncé, et suivis le cours accoutumé qu'il fit, et fus témoin de sa mort. Il est vray qu'il ne voulut esconter le père *'^*^ qui l'assistoit, ny faire œuvre de foy, faisant entendre des blasphèmes qui faisoient frissonner les plus intrépides , et qui arrachèrent de mon cœur tout l'intérêt que je portois à un homme si éloquent. Mais il n'y avoit pas courage en sa manière, mais rage et crainte. Jamais coupable ne parut plus abattu , plus furieux que le dict Lucilio. Sa bouche escumoit , ses yeux sembloient charbons ardents^ et ne pouvoit se soutenir, bien que par moments parlât de son courage. En vérité, si c'est là mourir en philosophe, comme il le disoit, c'est mourir en désespéré. >'
^ite du récit de Gramond.
« Je l'ai vu, quand sur la charrette on le conduisoit au gibet, se moquant du franciscain qui s'efforçoit de fléchir la férocité de cette âme obstinée... Il rejetoit les consolalions que lui offroit le moine, repoussoit le crucifix qu'il lui présentoit, et insulta au Christ en ces termes : « Lui, à sa dernière heure , sua de crainte ; moi , je meurs sans effroi. » Il disoit faux, car nous l'avons vu, l'âme abattue,
démentir cette philosophie dont ii préiendoit donner des Jeçons. \u dernier moment , son aspect étoit farouche et horrible, son âme inquiète, sa parole pleine de trouble, et quoiqu'il criât de temps en temps qu'il mourait en philosophe 3 il est mort comme une brute. Avant de mettre le feu au bâcher , on lui ordonna* de livrer sa langue sacrilège au couteau : il refusa ; il fallut employer des tenailles pour la lui tirer, et quand le fer du bourreau la saisit el la coupa, jamais on n'entendit un cri plus horrible; on auroit cru entendre le mugissement d'un bœuf qu'on tue. Le feu dévora le reste , et les cendres furent livrées au vent K »
* Pour mettre fin & toutes ces citations, je dirai que M. de Oramond d'Aster, petit-fils et héritier de M. le marquis de Catelan, pair de France, le dernier procureur-général du parlement de Toulouse, a bien voulu luu communiquer une histoire inédite de ce parlement, trouvée parmi les papiers de son grand-père, et oîi plusieurs pages sont consacrées à l'affaire de Vanini. L'auteur, que Ton dit être M. le marquis de Catelan lui-nu'^mu, devait avoir sous les yeux les pièces de ce procès. Toutefois il ne cite aux marges que celle qui a été tirée pour nuus des archives du Capitoul, et quelques mots de l'arrêt. Il se fonde en général sur le récit de Gramond ; il contredit plusieurs fois les Mémoires de Malenfant, et adopte souvent les assertions gratuites des ennemis de Vanini. Voici le seul fuit nouveau que nous ayons rencontré dans ce manuscrit. Parmi ceux qui découvrirent promptement à Toulouse les mauvaises opinions de Vanini sous ses paroles équivoques, M. de Catelan nomme un jésuite, le Père Coton. « Le fumeux Père Coton qui prêchoit le caresmedans l'église Saint-Sernain, voulut avoir un entretien avec lui, et il n'en remporta que de l'étonnement et do l'Indignation. » Et M. de Catelan cite à la marge Mathieu, Hist. des trouble», p. 621. Il traite de fable la supposition que Catel ait poussé le procès uvei' rigueur pour faire de la peine au premier président, qui prottîgcail Vanini ; et il prétend que Vanini n'a pu donner des leçons aux enfants du premier président, ces enfants n'ayant pu avoir alors que deux ans, puisque le président n'avait épousé qu'à la fin de 1615, Françoise de Clari, sa prcinièi'o et dernière femme. L'auteur a bien l'air d'être sûr de son fait; mais le témoignage contraire de Malenfant, témoin contemporain, est bien considémble. Enfin, H. de Catelan assure qu'on ne traîna Vanini sur la claie que jusqu'à la porte de l'église Saint-Étienne, où il flt amende honorable, et que c'est de là qu'il fut conduit sur un tombereau jusqu'à la place du Salin. D'uilieurh il rapporte, sans y croire et sans y ajouter aucune importance, le mut quv
92 VANINJ.
En vérité , ce qui nous pénètre ici d*horreur , c'est peut-Olrc moins encore Tatroce supplice de Yaniili que la manière dont Gramond le raconte. Quoi ! un infortuné , coupable d*errer en philosophie, et de résoudre le problème du monde à la manière d*Aristote et d*Âverroës, plutôt qu'à la manière de Platon et de saint Augustin, est tourmenté à plaisir avant d*être étranglé et brûlé ; et parce qu*il hésite à se prêter lui-même à un raffinement de cruauté, un homme pieux, un magistrat, un premier président de parlement, écrivant dans son cabinet tout à son aise, le traite de lâche ! £t si la douleur ou la colère arrache un dernier cri à la victime , il compare ce cri au mugissement d'un bœuf que l'on tue ! Justice impie! sanguinaire fanatisme ! tyrannie à la fois odieuse et impuissante! Croyez-vous donc que c'est avec des tenailles qu'on arrache l'esprit humain à l'erreur ? Et ne voyez-vous pas que ces flammes que vous allumez, en soulevant d'horreur toutes les âmes généreuses, protègent et répandent les doctrines que vous persécutez ?
Yanini a été brûlé à Toulouse le 9 février 1619. Cet auto-da-fé a-t-il donc consumé l'impiété et ranimé la foi ? Non : chaque jour a vu éclore en France des écrits ou sceptiques ou impies, qui dominaient sur l'opinion. Quel livre passait alors pour le bréviaire des honnêtes gens? Les Essais du sceptique Montaigne. Après Montaigne, le meilleur et le plus populaire écrivain du temps est son élève Charron, dont la plume ingénieuse et discrètement
prête à Vaniiii le Mercure de France : « Il n'y a ni Dieu ni dial)le, Hc. » cl le discours ({iie Mersenne et Garasse lui mettent dans la boiicho sur la grande conspiration tramée à Naples pour infecter l'Europe de ratliéisme. et sur le rôle qui lui serait échu en partage.
hardie met en honneur parmi les gens du monde le doute circonspect et une élégante indifférence. Gassendi relève, pour les savants et les philosophes, le système d*Épicure. Enfin, en dépit des persécutions et des supplices , Fécole de Théophile^ sème dans les cercles et les ruelles à la mode, pour les beaux -esprits, les jeunes gens et les femmes, les Quatrains du Déiste, le Parnasse satvnqne , et ces vers devenus si célèbres parce qu'ils exprimaient audacieusement la pensée commune :
Une heure après la mort notre âme évanouie Sera ce qu'elle était une heure avant la vie ^
' M \A môme année 1619, au muiH do mai, dit le Mercure de Frafice, sur - ce qup !*on fit entendre au roi que le poôte Tlicopliilo avoit fait des vers u indignes d'un chrétien, tant en croyance (|u'en saleti's, il envoya à Paris. « commander au seigneur qui le tenoit à sa suite, qu'il eût à lui donner >* congé, ce qu^il fit; et aussitôt sorti, le chevalier du Guet lui enjoignit, do «( la part de Sa Majesté, de quitter la France dans vingt-quatre heures, sous « peine de perdre la vie, ce qu'il fit en diligence, car le commandement «' étoittrès-cxpi-^s. » Tel est le récit du Mercure de France ; celui de Gramond est un peu différent. Il dit que Théophile fut mis en prison, coujiritur in earcerem, et qu'il fut banni de France par un arrêt du parlement de Paris. l\ s'appelait Théophile Viaud ou de Viand. Garasse, jouant sur son nom, rappelle un veau. Théophile soutint ({u'il n'était pas l'auteur du Parna^ue satirique j et se pourvut en justice pour obtenir la suppression de cet ouvrage. Non-seulement il fut mis en prison, maiâ 11 allait être condamné par le crédit des jésuites Garasse, Guérin, etc., et par Tentremisedu P.Caussin , confcBseurduroi. Il prit la fuite, etle 19 août 1623, le parlement le condamna |)ar contumace, comme criminel de lèse-majesté divine et humaine, à faire amende honorable devant l'église Notre-Dame, et à être brûlé vif. Le P. Voisin, jésuite, le fit arrêter au Catelet. Il fut mis dans un cachot infect, celui de Ravaillac. Enfin, après une procédure de dix-huit mois, la sentence qui le condamnait à être brûlé vif, fut commuée en un simple bannissement, non de la France entière, comme le dit Gramond, mais seulement de la capitale. Les maux qu'il avait soufferts l'emportèrent quelques années après, à rage de trente-six ans. En prison, il composa un Traité de V Immortalité de Vâme, ou la Mort de Socrate, traduction libre du Phédon. Théophile eut p«»ur amis et disciples Sainl-Pavin et Des Barreaux , fameux par son sonnet impie, ainsi que Scudéry et Cyrano. Mairet appelait Montaigne et Théophile les deux Sénèquesde leur siècle.
' Vers de (Wrano dans Agrijrftine. acte V, scène ii.
94 VANÎNI.
Au reste , nous nous en rapportons à ces deux mêmes hommes qui ont tant applaudi au supplice de Vanini. Garasse écrit cinq ans après Tévènement : trouve-t-il que cette affreuse exécution ai fait reculer d'un pas Tathéisme? Loin de là , il pousse un cri de détresse à Taspect de ses progrès toujours croissants. Mersenne ne voit partout qu'athées , déistes et sceptiques. Il lance contre eux trois gros ouvrages K Dans celui-là même où il raconte et célèbre la fin misérable de Yanini , il déclare que Ta théisme triomphe dans le monde entier ; que le nombre des athées s'est tellement accru qu'il ne sait pas comment Dieu peut les laisser vivre ; que Paris sent encore plus l'odeur de l'athéisme que celle de la boue ; qu'il y a à Paris au moins cinquante mille athées, et que telle maison à elle seule en contient douze ' : exagération ridicule que Mersenne a été obligé de désavouer lui-même. Mais tous les témoignages contemporains conspirent à démontrer que Phéritage légué par le xvr siècle au xvti' était un esprit général de mécontentement contre le passé et le moyen âge, en philosophie mille essais confus pour affranchir à tout prix l'esprit humain de la scolastique, et dans ce désordre, premier fruit d'une émancipation mal assurée, lé plus déplorable scepticisme.
Tel est l'état de la philosophie à l'ouverture du XYII* siè-
' La Vérité dei Sciences contre les sceptiques ou pyrrhoniens, 1625. — L'Impiété des déistes, athées et libertins de ce temps, combattue et renversée etc. , 1824. — Quœstiones in Genesim, etc. , in-fol. , 1623.
' QwBstiones, etc. Feuillets rétablis par Cliaufepié : « Unicam Lutetiam 50 saltem atheorum millibus onustam esse, quœ si luto plurimutn, multo magis atheismo fœteat, adeo ut unica domus possit aliquando continei'e 12 qui hanc impietatem vomant. »
de. Transportez -VOUS à cinquante ans par delà et dans la dernière moitié de ce même siècle : tout est changé. Due philosophie nouvelle , aussi étrangère au joug pesant de Tautorité scolastique qu'à la témérité d'essais déréglés, a partout accrédité des doctrines généreuses , où Timmaiérialité de Famé et Texistence de Dieu sont établies par des ai^uaients invincibles tirés de la nature même de Tespril humain. Celte grande philosophie fleurit d'accord avec la religion ; elle se répand de Paris dans toutes les provinces, pénètre dans les ordres religieux , les jésuites exceptés , ranime l'enseignement public , vivifie et élève les sciences et les lettres , met en honneur la modération , la droite raison et le bon goût , et , passant rapidement de la France dans tous les autres pays de l'Europe , y dis{)erse peu à peu les débris de la philosophie du xvi* siècle, subsli^ tue à l'esprit de révolte une sage indépendance , une doctrine ferme et solide à des systèmes désordonnés , remplace
en Angleterre Hobbes par Locke , en Italie Bruno et Vanini
par Vico et Fardella, en Hollande une tradition pédautcsque ou les rêveries solitaires de Spinoza par les judicieux enseignements d'un de Vriesetd'un Clauberg, et crée en Allemagne la philosophie en suscitant Leibnitz (1).
' Nous avons déjà exprimé les mêmes idées dans le ))assago suivur)t de iMilre écrit: Dm Pensées de Pascal. 2" édit. , p. i&9. » On ne sait, un no poui savoir quels services a iHindus Descartes qu'après avoir sondé longtemps le \uide qu'avait laissé dans les esprits et dans les âmes la clmte de la scolastique, c'estrà-dire de la philosophie chrétienne; et reconnu la vanité des eftorts qu'avait faits d'abord l'esprit humain pour combler ce vide par des systèmes plus ou moins empruntés à l'antiquité, conceptions artiticielies. pleines d'esprit et d'imagination, mais sans vrai génie, qui se dissipaient d'elles-mêmes à mesure qu'elles paraissaient, et conduisirent promplemenl du premier enthousiasme et des espérances chimériques de la raison éman> cipée à l'excès contraire, au sentiment exagéré de sa faiblesse, l^e scepti-
Que s'est-il donc {)assé ? Les conseils de Garasse et de Merseune ont-ils été suivis? A-t-ou couvert la France d*échafauds pour soutenir la religion ébranlée , et chargé le bourreau de prouver l'existence de Tâine et celle de Dieu ? Nullement ; mais les temps étant venus , et l'œuvre du xvi' siècle accomplie, deux hommes ont paru qui ont clos le passé et commencé une ère nouvelle. Richelieu a fondé des séminaires où le clergé pût recevoir une instruction digne de sa haute mission ; le clei^é une fois éclairé lui-même a répandu les lumières autour de lui , et ramené les esprits au respect et à la foi par de libres et fortes discussions , aussi fécondes que la violence avait été stérile ;
i^ismc dominait en France , quand Descartes parut cl entreprit de Iriunipticr du doute en l'acceptant d'aboi*d pour le forcer à rendre la certitude qu'il conlicntà son insu ; c>ar douter, c'est penser encore, c'estdonc savoir et c'est croire qu'on pense, et qu'on existe par conséquent. C'est Descartes qui a restitue à la pensée la conscience de son droit et de sa force, et lui a enseigné qu'elle porte avec elle et sa propre lumière et celle «lui éclaire l'existence entière, notre ànie spirituelle, Dieu et l'univers. Descartes, en arrachant l'esprit humain au scepticisme, premier fruit de la liberté naissante, ferma sans retour l'ère de la scolastique, et ouvrit celle de 1» philosophie moderne. Les libres penseurs du xvi" siècle n'avaient été i\uc des révolutionnaires : Descartes a été de plus un législateur. La législation qu'il a donnée à la philosophie n'est point un système ; c'est mieux que cela, c'est une méthode et une direction immortelle. Peu à peu cette méthode et cette direction, pénétrant dans les. esprits, les relevèrent de leur abattement, ranimèrent la confiance de la raison en elle-même, sans la jeter de nouveau dans une présomption toujours punie, et pi'oduisirent bientôt, secondée par la persécution même, cette sobre et foite philosophie du xvii'^ siècle, libre et réservée, fidèle à la raison et respectueuse envers la foi, qui compte pour disciples et pour interprètes les génies les plus différents : Arnauld et Malebranche , Fénelon et Bossuet, Port-Royal et l'Oratoire, Saint-Sulpice et tout le clergé français, excepté les jésuites ; notre vraie philosophie nationale, si on peut parler de nationalité en philosophie, celle du moins que nul soufiQe étranger ne nous a apportée et ({ue l'Europe entière nous a empruntée, dont un côté exagéré a produit Spinoza, un autre Locke, un auti-e encore Berkeley, et qui, développée selon son vrai génie, a servi de fondement à la Théodicée de Leibnitz. »
heureux ascendant qui s*accro!t sans cesse , jusqu'à ce que, sous la triste influence de M"'' de Maintenon et des jésuites , le grand roi égaré mette le bras séculier à la place de la dialectique et de Téloquence d'Arnauld et de Bossuet. La révocation de Tédit de Nantes marque le plus haut point et en même temps le déclin inévitable de Tautorité religieuse : elle dépose dans les esprits le germe d'une réaction légitime. Jusque-là la religion avait été d'autant plus puissante, qu'elle se montrait bienfaisante et modérée. A côté d'elle , Descartes avait élevé une philosophie qui consacrait les droits de la raison sans entreprendre sur ceux de la foi. Descartes avait entrevu par un instinct sublime et admirablement résolu le problème de ce temps : ce problème était de donner une satisfaction nécessaire à l'esprit nouveau , et en même temps de rassurer les anciens pouvoirs légitimes. De là , dans le cartésianisme , deux faces différentes qu'on a toujours considérées séparément , et qu'il faut embrasser pour comprendre toute la grandeur du rôle de Descartes. D'àlM)rd il sépare la philosophie de la théologie ; dans les limites de la philosophie , il rejette toute autorité , celle de l'antiquité comme celle du moyen âge , et déclare hautement ne relever que de la raison : il part de la seule pensée. Voilà par où Descartes est le représentant décidé de l'esprit nouveau. Mais, en partant de la seuls pensée^ il en tire les plus nobles croyances, que jusque-là la raison semblait ébranler , et que désormais la raison autorise et affermit. Au lieu d'essais informes et qui se combattent il fonde une méthode qui , à peine proclamée , est adoptée d'un bout de l'Europe à l'autre ; et , à l'aide de cette mé-
thode , il élève une doctrine où toutes les grandes vérités naturelles qui composent TéterneUe foi du genre humain sont solidement et clairement établies. Enfin, celui qui fait toutes ces choses les illustre et les consacre par les plus belles découvertes en physique et en mathématiques, et par un langage qui lui-même est une création immortelle K Par là Descartes n'est plus seulement un révolutionnaire, c'est un législateur. H donne la main à deux siècles qu'il réconcilie en satisfaisant également leurs instincts en apparence opposés. Sans retourner à la scolastique , sans errer à travers l'antiquité , il met fin aux essais aventureux de la renaissance , ( t pour longtemps détruit le scepticisme, le matérialisme et l'athéisme, enfants perdus de l'esprit nouveau qui s'égarait. Pour cela, Descartes n'a pas invoqué les parlements, le bras séculier, les supplices : il a écrit le Discours de la Méthode et le livre des Méditations.
' On n'a point asisez considéré et mis à sa place l'écrivain dans Descaiie>. Des Pensées de Pascal. 2* édit. , p. 4 : « De tous les grands esprii.s que la France a produits^ celui qui me parait avoir été doué au plus liuiu
degré de la puissance créatrice, est incomparablement Doscartcs. Cet honinic n'a fait que créer. Il a créé les hautes mathématiques pai' Papplicution de
l'algèbre à la géométrie ; il a montré à Newton le système du monde en iv-
dnisant le premier toute la science du ciel à un problème de mécanique; il
u créé la philosophie moderne, condamnée à s'abjurer elle-même ou ù
suivre éternellement son esprit et sa méthode ; enfin, pour exprimer touii\^
cA}s créations, il a créé un langage digne d'elles, naïf et maie, sévère cl
hardi, cherchant avant tout la clarté, et trouvant par surcroît la gmndeur.
CY'st Desc^artcs qui a porté le coup mortel, non pas seulement à la sco-
lastique qui partout succombait, mais à la philosophie et à la littérature
maniérée de la Renaissance. Il est le Malherbe de la prose; ajoutons qu'il
en est le Malherbe et le Corneille tout ensemble. Dès que le Discours de la
Méthode parut, à peu près en même temps que le Cid, tout ce qu'il y avait
en France d'esprits solides, fatigués d'imitations impuissantes, aniateur>
du vrai, du grand et du beau, reconnurent à l'instant même le langage
qu'ils cherchaient. Depuis, on ne parle plus que celui-là, les faibles uic
diocrement, les forts, en y ajoutant leurs qualités diverses, niais sur un
fond invariable devenu le patrimoine et la règle de tous. »