‹ Fragments de philosophie cartésienneChapitre 7 sur 35 · PROCÈS VERBAL · texte numérisé non relu

PROCÈS VERBAL

D'uifK SÉANCE

DWE SOCIETE CARTESIENNE

QUI s'était formée a paris dans la seconde l^OITIÉ

DU XVU'SIÈr.LE.

On a beaucoup dit , et on ne dira jamais assez quel immense événement a été , au xvii* siècle, la philosophie de Descartes dans toute FEurope et particulièrement en France. Dès qu'elle parut elle obscurcit de son éclat les plus brillantes tentatives qui eussent été faites jusqu'alors pour fonder une philosophie conforme à Tesprit nouveau. On reconnut que le point de départ de la philosophie moderne était enfin trouvé. Toutes les discussions datèrent de là ; et on peut dire avec vérité que , depuis le Discours de la Méthode, de 1637 jusqu'à la fin du siècle, il ne parut pas un livre philosophique de quelque importance qui ne fût pour, ou contre, ou sur Descartes.

Il faut ajouter que la constitution de la société , à cette époque, était admirablement faite pour que les choses de l'esprit y excitassent un sérieux intérêt. La noblesse, sortie de la rouille du moyen âge et non encore abâtardie et efféminée par la vie de cour , mettait à honneur de protéger et même de cultiver les lettres. L'un des premiers et des plus ardents

partisans de Descartes fut le fils du favori de Louis Xllf , le duc de Luynes, qui traduisit en français les Méditations, et fit de son château la première académie cartésienne \ Une magistrature riche et presque héréditaire , nourrie de graves et fortes études , prenait part à tout ce qui se faisait de grand dans les lettres et dans les sciences \ Mais c'était surtout le clergé avec tous les ordres religieux , répandus d*un bout de la France à l'autre, que la philosophie était certaine d'intéresser, par le rapport intime qui unit la philosophie à la théologie. Et puis le clergé et les ordres rcligieuxavaient du loisirpourétudicr, pour penser, pour écrire. Le cartésianisme trouva donc un vaste auditoire; il remua toutes les congrégations dont il troublait l'enseignement; et de toutes parts lui vinrent, du fond des cloîtres et des monastères, des partisans ou des adversaires. Les jésuites, après quelques ménagements pour leur illustre élève, qui luimême fit bien des efforts pour les mettre de son côté, reconnaissant bientôt le génie et la portée de la nouvelle doctrine, prirent parti contre elle. L'Oratoire l'adopta et souffrit pour elle jusqu'à la persécution l Le père Poisson, de l'Oratoire, est peut-être l'homme qui contribua le plus, avant Malebranche, h l'éclaircir et à la répandre \

' Fontaine (Mémoires pour servir à l'histoire de Porl-Boyal. Utreclit, 1736, t. H, p. 53), faisant le tableau de toutes les agitations que causaient, dans le désert de Port-Royal, les nouvelles opinions de Descaries, nous apprend que le château de M. le duc de Luynes était la source de toutes ces curiosités. On y parlait sans cesse, dit-il, du nouveau système du monde suivant M. Descartes, etc.

' Les exemples célèbres surabondent, Peiresr, au parlement d'Aix, Fermât et Carcavi à celui de Toulouse, etc., etc.

* Fragments philosoph. , 3* édit., t. H, p. I74, De la persécution du cartésianisme en France.

* Le V. Poisson avait entrepris un commentaire général sur tous les ou-

d'une société cartésienne. 101

Arnaud , à peine reçu docteur de Sorbonne , avait , un des premiers , adhéré publiquement à la méthode et à Fesprit général des Méditations. Plus tard il transporta les principes de Oescartes dans la célèbre Logique de Port-Royal, et les défendit enfin dans un mémoire composé pour prévenir la condamnation officielle du cartésianisme par le parlement de Paris ^ Le minime Mersenne fut, jusqu'à sa mort, le correspondant de Descartes et le zélé propagateur de ses découvertes eu tout genre. L'ordre des dominicains et celui des franciscains , qui jadis , au xiii' ot au XIV* siècles, avaient rendu de si éclatants services à la philosophie , étaient alors trop profondément déchus pour que la nouvelle doctrine pût les tirer de leur sommeil : ils semblaient comme épuisés après avoir produit tout récemment Bruno et Campanella. On dit pourtant qu'Antoine Legrand, qui introduisit en Angleterre le cartésianisme, sortait de Tordre des franciscains l Le père le Bossu , qui s'appliqua à concilier l'ancienne et la non-

vraf^es de Descartes. Il n'en a paru que les éclaircissements et les noies, joints h la traduction du Traité de mécaniqiàe et du Traité de musique .Paris, 1668), et le Commentaire 8ur la méthode (Paris, I67i). Le P. Taharaud, de TOratoire, dans l'article qu'il a consacré au P. Poisson dans lu Biographie universelle, cite une correspondance inédite que ce pc're entretenait avec un grand nombre de savants de France et d'Italie, ainsi i|iic différentes dissertations relatives au cartésianisme. Il est fâcheux (|iio le P. Tabaraud n'indique jamais les sources oh il puise les renseignements <|ci'il donne. Nous avons rencontré, dans divers manuscrits, et peut-c^tre fcivns-nous connaître un jour quelques pièces inédites du P. Poisson, un <ios plus exacts et des plus judicieux cartésiens.

• Frag. phil. , t. II, p. I82. Ce mémoire est, en effet, d'Arnaud. Saint- Marc, dans son édition de Boileau, le disait sans en donner la preuve; nous inons retrouvé ce mémoire, attribué {lositivement U Arnaud et daté de IG73, dans un manuscrit de la Ribliothèque royale, carton 648.

* Arnauld, Lettre [X à Malebranche : « Vous pouvez voir ce qu'en dit, dans sa philosophie cartésienne, Antoine Legrand, qu'on me dit être un leligieux de SaintrFrançois. »

velJe philosophie dans Tintérôt de cette dernière , était génovéfin ^ Enfin Tordre de Saint-Benoit , dans ses deux branches principales, la congrégation de Saint-Maar et la congrégation de Saint- Vannes, intervint dans cette grande querelle, ici par dom Lamy, Tauteur de Testimable traité de la Connaissance de soi-même , là par dom Robert Desgabets, qui défendit Malebranche contre Foucher, Tacadémicien , et introduisit dans la congrégation de Saint- Vannes le cartésianisme , du moins en ce qui regarde la méthode et la liberté de penser.

Dom Robert Desgabets est le plus obscur des personnages que je viens de rappeler. C'est de lui pourtant et de ses manuscrits que je vais entretenir le lecteur, parce que ces manuscrits contiennent des documents importants pour rhistoire de notre grande philosophie nationale du xvn* siècle.

Robert Desgabets , né dans le diocèse de Verdun , entré en 1636 dans la congrégation de Saint- Vannes et de Saint- Hidulphe , y remplit successivement les emplois de professeur, de définiteur , de prieur et de procureur-général. Il se distingua par le zèle qu'il mit à ranimer dans son ordre le goût des fortes éludes. Il adopta de bonne heure le cartésianisme, mais beaucoup plus en physique qu'en métaphysique. Il a revendiqué la première expérience de la transfusion du sang, qui paraît en effet lui appartenir. Envoyé à Paris en qualité de procureur-général de sa con-

' Hené lo Bossu n'a publié qu'un seul écrit philosophique : Parallèle des principes de laphysiqM d'Àristott et de celle de Descartes, 1674, iD-i2. La bibliothèque de Chartres possède uu bon nombre d'écrits philosophiques de ce Huvant génovéliii. Peut-être contiennent-ils quelque chcse qui mériterait de voir le jour.

d'une société cartésienne. 108

grégatioD , îl profita du séjour qu'il y fit pour se lier avec les principaux cartésiens, Clerselier, Régis, Rohault, le père Poisson et Maiebrancbe. Lorsque celui-ci fut attaqué par Foucher , dom De^abets prit sa défense dans un écrit imprimé en 1676 , et qui a pour titre : Critique de la critique de la Recherche de la Vérité, où l'on découvre le chemin qui conduit aux connaissances solides, pour servir de réponse à La lettre d'un académicien. C'est le seul ouvrage de dom Desgabets qui ait yu le jour. Mais il en avait écrit un très-grand nombre d'autres sur les points les plus délicats de la philosophie et de la théologie. Les explications qu'il tenta du mystère de l'Eucharistie exci^ tèrenl des ombrages qu'il dissipa par une prompte et entière soumission aux décisions de l'Église. Il passa la fin de sa vie dans le monastère du Breuil à Gommercy , et il y mourut le 13 mars 1678, laissant une mémoire très^honorée dans son ordre, et dans le monde la réputation d'un homme d'uu esprit peu ordinaire, disciple à la fois et adversaire de Descartes , hasardeux en philosophie, un peu novateur en théologie, et par-dessus tout ardent ami de la vérité, des libres discussions et des sérieuses études.

Les papiers laissés par dom Desgabets étaient dispersés dans les cinq monastères de sa congrégation qu'il avait habités ou avec lesquels il avait été en rapport intime : ceux de Hautvillers, près de Reims, de Breuil à Gommercy , de Moyenmoutier , de Saint-Mihiel et de Sénones. Vers le milieu du dernier siècle , dom Ildephonse Gatelinot, bibliothécaire de l'abbaye de Saint-lVlihiel , avait songé à les donner au pubUc. Pour rendre sa collection

iOll SÉANCE

complète, II s'adressa à ces différents monastères; et des pièces qu*il parvint à réunir il composa deux volumes in-folio, qui , des abbayes de Saint-Mihicl ou de Sénones, sont passés , à la révolution , dans la bibliothèque publique de la ville d*Ëpinal.

Ces deux volumes in-folio, fort lisiblement écrits par des mains différentes , mais toutes du xviir siècle , renferment, l'un les ouvrages philosophiques, l'autre les ouvrages théologiques de dom Robert Dei^abets. Dans de petits cahiers , Joints au P' volume, on trouve des lettres de différents bénédictins de Moyenmoutier, d'Haulvillers, de Saint-Mihiel , etc., adressées à dom Catelinot, avec les listes des écrits de dom Desgabets que possédait chacun de ces monastères. Ces listes donnent les titres de plusieurs écrits qui ne sont pas dans nos deux in-folio.

Au premier coup-d'œil jeté sur les différents ouvrages qu'ils contiennent, ce qui nous a frappé tout d'abord c'est le caractère des opinions philosophiques de dom De^abets. Ce professeur bénédictin, ce prieur du monastère de Breuil, ce procureur- général d'une congrégation aussi pieuse que savante, ce partisan de la philosophie nouvelle, est en réalité plus près d'Aristotc que de Platon, de Gassendi que de Descartes. Il reproche à Descartes d'avoir trop fait abstraction de la matière et de la dépendance où l'âme est du corps dans tous ses actes et dans toutes ses pensées; et, sans jamais citer Gassendi, il en reproduit, sous une autre forme, toute la polémique. Il s'efforce de tourner la méthode psychologique de Descartes contre ses principes; il soutient, par exemple , qu'il n'y a pas de pensée, si primitive

d'une SOaÊTÉ CARTÉSIENNE. 105

et si pure qu'elle soit , qui ne contienne quelque élément empirique et sensible , et qui , par conséquent , ne suppose implicitement ou explicitement la notion du corps. Descartes avait établi que la pensée en elle-même , ne contenant rien d'étendu et supposant un sujet d'inhérence, une substance du même caractère qu'elle, il s'ensuivait nécessairement que l'âme , c'est-à-dire le sujet do ia pensée, est, comme elle, inétendue, simple, spirituelle ; et qu'ainsi la notion de l'esprit nous est donnée d'abord dans la conscience même de la pensée , tandis que la notion du corps vient plus tard à là suite de celle de rétendue , lorsque l'esprit sort de lui-même pour entrer dans le monde extérieur. Cette démonstration de la spiritualité de l'âme par la conscience de la pensée était à la fois le point de départ et le fondement du cartésianisme. Toutes les attaques de Gassendi étaient venues se briser contre ce fondement inébranlable. Dom Robert renouvela les mêmes attaques, avec moins de force , plus de subtilité peut-être , mais sans plus de succès.

Etant à Paris , il adressa à une société cartésienne qui s'y tenait alors divers écrits contre la doctrine de Descartes; un de ses amis fut même admis à y présenter et h y soutenir ses objections ; et notre manuscrit contient le procès-verbal de la séance où ces objections furent discutées. Ce procès-verbal nous introduit, pour ainsi dire, dans l'intérieur d'une petite académie qui s'était formée à Paris , pour la défense et la propagation du cartésianisme, contre lequel s'élevait alors une persécution de jour en jour plus violente.

Quelle était cette académie cartésienne? de qui était-

elle composée ? che2 qui s'assemblait-elle ? quand couimença-l-elle , et jusqu'où dura-t-elle ? voilà des questions auxquelles il u*est pas aisé de répondre.

Nous savons par Baillet ^ qu'avant rétablissement de PAcadémie des sciences, les savants de Paris s'assemblaient, pour conférer ensemble, tantôt aux Minimes, place Royale, chez le père Mersenne, qui était tout cartésien ; tantôt chez l'abbé Picot , prieur du Rouvre , qui logeait ordinairement Descartes, quand il était à Paris; tantôt enfin chez M. de Montmort, maître des requêtes, qu'il faut bien se garder de confondre avec Rémond de Montmort de la même famille , ami et élève de Malebranche , membre de l'Académie des sciences , et dont Fontenelle a fait l'éloge. Le premier de ces Montmort ( Henri-Louis-Haberl ) était un cartésien déclaré, qui, au rapport de Baillet, avait offert à Descartes, avec beaucoup d'instance, l'usage entiei* d'une maison de campagne de trois à quatre mille livres de rente, appelée Le Menil^Saint- Denis ^, Ces diverses sociétés s'assemblaient déjà du vivant de Descartes ; il y assista souvent pendant son dernier séjour à Paris, en 1648. La société de M. de Montmort survécut aux deux autres , et subsista sans interruption pendant assez longtemps , puisque le 13 juillet 1658 , Clerselier y lut une défense de Descartes, contre Roberval , sous la forme d'une lettre que Descartes lui aurait autrefoisadresséel On voit encore, par une lettre do

' Vie de Descaftes, II* partie, chap. XÏV.

' Ihid. W partie, liv. viii, chap. II.

* Ihid. II* partie, liv. iv, chap. XIV ; et le t. lïï des lettres de Descartes, oh Clerselier a imprimé cette défense.

Page 1