D*UNE SOCIÉTÉ CARTÉSIENNE
Clerselierà Fermât, du 13 mai 1662*, que cette assemblée se tenait encore en cette année ; qu'elle avait lieu régulièrement toutes les semaines, et qu'on s'y occupait particulièrement d'éclaircir et de défendre la philosophie de Descartes. On y recelait des objections sur tel ou tel point, un les discutait , et on y répondait.
Nous n'avons pu trouver depuis aucun autre renseignement sur la société qui se rassemblait chez Habert de Montmort et que nous venons de suivre jusqu'en 1662. Est-ce encore cette société dont nous possédons ici un des procès-verbaux ? Nous inclinons à le croire, mais nous ne pouvons l'affirmer.
Les sociétés privées, et mêmes publiques, où l'on s'entrelouait régulièrement de lettres, de sciences et de philosophie, étaient très-nombreuses à Paris, dansla dernière moitié (lu xYir siècle, mêmeaprèsl'établissemeutdei'Académiedes sciences. On en peut voir le détail dans un livre assez rare, intitulé Conversations de Cacadèmie de M. L'abbé Bourdelot, etc. Paris, 1675. Parmi les pièces dont ce livre se compose, on remarque « un entretien servant de préface, où il est traité de l'origine des acaiiémies , de leur fonction et de leur utilité , avec un discours particulier des académies de Paris ^ » Le cartésianisme était très-puissant dans ces différentes sociétés. La plus célèbre était celle (jui
' Voyez uutrc édit. de DescarWs, t. X, p. 501, et lu lettre m du t. UI de l'éd. ïn^i** des Lettres de Desearies.
' n est remarquable que, parmi les dix ou douze académieb énuinéreot» daoft ce discours, il ne suit fait aucmie meulion de celle de M. de Monuuurt, taudis que M. de Montmort est cité pai'mi les peraonnages qui assistaient aux conférences de l'abbé Boui*delot, dans l'hôtel même et sous le puti'onage du grand Condé, et, plus tard, du prince son ûls.
se tenait , tous les mercredis , chez Rohault , gendre de Clerselier : c'était une véritable école cartésienne. Clerselier, dans la préface du tome II des Lettres de Descartes \ nous apprend que ces conférences étaient suivies par tout ce qu'il y avait , à Paris , de plus distingué dans le clei^é , la magistrature et la noblesse , et que « les dames mêmes y tenaient le premier rang. » La préface des œuvres l)osthumes de Rohault , qui est aussi de la main de Clerselier , entre dans des détails curieux sur l'ordre et la forme de ces conférences l C'est de cette école que sortit Régis, pour aller, vers 1665 , avec une espèce de mission
' Ce tome li de l'odiiiuii 111-4" des Lettres de Descartes est de 1659; ic «|ui nianjue le temps du plus grand éclat de l'école de Roliault.
- Paris^ \n-i", I68'i. Rohault faisait, une fois toutes les semaines, des coiirércnces publiques, où se trouvaient des personnes de toute sorte do iiualité et condition, prélats, abbés, courtisans, docteurs, médecins, philosophes, géomètres, régents, écoliers, provinciaux, étrangers, artisans, en un mot des personnes de tout àgè, de tout sexe, de toute profession. « l^i méthode que M. Rohault gaitlait dans ces conférences était d'expliquer, l'une après l'autre, toutes les questions de physique, en commentant |>ar rétablissement des principes, et descendant ensuite à la preuve des cfleUs les plus particuliers et les plus rares. Pour c«la, il faisait d'aboi-d un discours d'environ une heure, oh il disait simplement ce que son sujet lui fournissait sur-le-champ. C'est pourquoi il permettait k un chacun de l'iiiterrompre quand il arrivait que ce qu'il avait dit n'avait pas été assez bien compris, ou que quelqu'un trouvait quelques objections à y faire. Il écoutait tout ce qu'on voulait objecter sans interrompre celui qui parlait ; et, apiv> avoir satisfait à ses objections, il reprenait le ftl de son discours oii il Pavait («uitté et continuait à expliquer le reste de la matière qu'il avait entreprise. Après quoi la dispute était ouverte à tout le monde, non pas une dispute tumultueuse, mais une dispute paisible et honnête, oîi chacun proposait, modestement et nettenient, les difficultés qu'il avait remarquées sur la matière qui avait été agitée ce jour-là. Pour l'ordinaire, la dispute finissait dès la première réponse i^u'il y faisait. Car, après avoir reconnu, par les difficultés qu'on lui avait proposées, ce qui manquait à sa première explication, il résumait si bien et dans un si bel ordre tout ce qu'on lui avait objecté, ei y répondait avec tant de netteté et de lumière que ceux qui les lui avaient proposées et tous les autres spectateurs de la dispute, n'ayant rien à répliquer s'en retournaient satisfaits de ses réponses. »
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de son maître, dit Foutenelle* , enseigner puUiqueinenl h Toulouse , puis à Montpellier , les principes du carlésiauisnie. De retour à Paris, vers 1680, Régis ouvrit de nouvelles conférences, avec un éclat qui leur devint funeste *. L'archevêque de Paris , Harlay , ennemi et persécuteur de la nouvelle philosophie, fit, au bout de six mois, fermer cette école.
Il est clair que ce ne peut être ici le procès-verbal d'une des conférences de Régis, postérieures à la mort de dom Dcsgabets, qui est de 1678. Il ne peut pas non plus être question de la conférence de Rohault ; car on n'y traitait guère que des questions de physique , et c'était Rohaull lui-même qui répondait à toutes les objections qui y étaient faites, tandis qu'ici c'est Malebranche qui répond. H est impossible que la séance dont nous avons le procès-verbal soit antérieure à la fin de l'année 1674 ou au commencement de 1 675 , puisqu'il y est fait mention de la Recherche de la Vérité, dont le premier volume parut en 1674, et le second , avec les éclaircissements qu'il renferme, en
S'il n'est pas aisé de déterminer chez qui se réunissait cette assemblée cartésienne , il ne l'est pas davantage de conjecturer qui a rédigé le procès-verbal de la séance que nous vouions faire connaître , et quel est ce personnage qui prend la parole au nom de dom Robert et déclare avoir déjà fait lecture à l'assemblée de divers écrits du savant bénédictin. Je soupçonnerais volontiers Corbinelli, l'ami bien connu de IVl'"*' de Sévigné , qui vers celte épo-
' FontencUe, Éloge de Régis.
» Ibid.
que, avait été à Gommercy , et en était revenu avec des écrits de dom Desgabets qu*i( communiqua à M"^ de Grignan et répandit dans le monde philosophique où il vivait '. £n tout cas, l'auteur de ce procès- verbal ne semble pas un homme de peu d'importance : il se met lui-même en scène et s'exprime avec précision , brièveté et autorité.
RÉCIT DE CE QUI s'eST PASSÉ A PAAiS, DANS LA DER- NIÈRE ASSEMBLÉE , TOUCHANT LA QUESTION SI TOUTES LES PENSÉES DE l'aME DÉPENDENT DU CORPS.
« Je demandai à ces messieurs s'ils n'avoient rien à me dire touchant les écrits que je leur avois lus sur le fameux je pense donc je suis de M. Oescartes , que dom Robert trouvoit défectueux; ils répondirent tous qu'après y avoir bien pensé, ils avoient trouvé la méthode de M. Descartes en cet endroit sans défaut.
» Je demandai au P. Malbranche (sic) de prononcer entre les disciples de JVl. Descartes et dom Robert. li me répondit que D. Robert avoit assez connu qu'il n'étoit pas de son avis, dans ce qu'il avoit écrit en son ouvrage de la Recherche de la Vérité,
» Je lui dis qu'il n'avoit rien dit touchant l'objection de dom Robert. Il m'a répondu qu'il étoit vrai parce qu'il n'avoit pu prévoir qu'on formeroit cette difficulté.
« Après tout ce préambule, je demandai la permission de rapporter encore une fois l'objection , afin de voir si tout le monde conviendroit des mêmes réponses, et voici comme je parlai :
' Voyez pluB bas, p. 11&-118.
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« Afin que la méthode de M. Descartes ne soit point défectueuse en disant : Je pense, donc je suis une substance qui pense, il faut de nécessité que rien de ce
qui a rapport à l'étendue ne soit contenu dans l'idée qui
est exprimée dans le mol de^e pense. Or est-il qu'il est
impossible d'avoir cette idée sans y voir en même temps
une propriété de l'étendue. Donc , etc. — Le P. iVlalbran-
cbe me passa la majeure et toute l'assemblée avec lui , et
il me nia la mineure,
« Voici comme je la prouvai : L'âme ne peut dire je pense, qu'elle ne voye au même instant dans cette idée celle de succession ou de contiimation et de fin. Or tout cela ne peut appartenir qu'à l'étendue ou au corps ; donc on ne peut avoir l'idée de je pense, de M. Descartes , avec une parfaite abstraction de toute propriété de l'étendue et du corps. — Le P. Malbranche me nia la majeure avec toute. l'assemblée.
a Voici comme je la prouvai: L'âme ne peut concevoir le fameux je pense avec l'abstraction de l'idée de durée. Donc l'âme ne peut concevoir ce fameux je pense sans y voir une succession ou un commencement , une continuation et une fin. — Le P. Malbranche me passa la majeure et nia la conséquence.
« Voici comme je la prouvai. La durée et la succession sont la même chose. Donc, si l'âme ne peut faire abstraction de la durée de cette idée je pense, elle ne pourra non plus faire abstraction de la succession , etc. — Le P. Maibranche me nia l'antécédent.
« Je lui demandai quelle différence il y avoit entre l'idée de substance et l'idée de durée. Le P. Malbranche me réponditque l'idée de durée consistoit dans l'abstrac-
lion actuelle de la substance , et que Tidée de substance étoil formée avec abstraction de celle d'existence.
« Je lui demandai s*i] étoit possible que Ton conçût quelque substance avec abstraction de son existence. Le P. Malbranche répondit que oui.
« Je lui demandai ensuite s*il étoit possible qu'un être intelligent eût l'idée de substance, sans qu'il y eût une cause objective de cette idée. Il me répondit que non , et qu'il avouoit que l'on ne pouvoit avoir l'idée de substance sans que sa cause objective existât , mais qu'il étoit possible qu'on eût l'idée de substance avec abstraction de l'idée d'existence ou de durée qui est la même chose, parce que, par le mot de durée de l'idée de substance, il n'cntcndoit autre chose que l'existence même.
« Je lui demandai encore si Dieuavoit une durée. Il me répondit qu'il n'y avoit proprement que lui qui en eût et que les créatures n'en avoient que par participation.
« Je lui demandai si toutes les vérités que l'on nomme éleniellos ont une durée. Il me répondit que non, parce qu'elles n'avoient point d'existence hors de l'entendement , et qu'il n'étoit point de l'opinion de M. Descartes, qui les croyoit dépendantes du décret de Dieu.
« Je lui demandai si l'on peut concevoir que Dieu voie que deux et deux font quatre, avant que de l'avoir voulu. Il me répondit que oui , parce que cette vérité étoit Dieu même.
« Je lui demandai s'il étoit possible d'accorder que Dieu fût un être simple , et qu'il y eût en lui une vérité composée , puisque simplicité et composition sont cont radietoirement opposées en un même sujet.
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tt Voilà tout ce qui fut dit sur cette question , et j'ajoulai à toutes ces preuves de D. Robert l'autorité de saint Thomas, qui dit que Dieu ne voit rien cle ce qui n'est pas lui que dans son décret , et que cette opinion de saint Thomas s'accorde avec celle de M. Descartes , et favorise relie de dom Robert.
« Mais, comme la fièvre me prit après ce point de la question , je ne pus pas entrer dans toutes les preuves de dom Robert sur la dépendance que l'âme a du corps dans toutes ses idées généralement quelconques. »
Mais ce n'est là qu'un incident de la polémique instituée par l). Robert contre le cartésianisme. Grâce à nos manuscrits, nous allons voir cette polémique transportée sur un tout autre théâtre, où va paraître un acteur nouveau, un personnage qu'on ne s'attendait guère à rencontrer dans des débats de métaphysique.
LE
CiRDmAL DE RETZ
( Suite de Varticle précédent. )
Il était digne du remuant coadjuteur, de ce chef de parti qui s*agita sans autre but, ce semble, que d*exercer ses puissantes facultés ; il était digne du cardinal de Retz de mettre la main dans une entreprise tout autrement hardie que la Fronde, et où son courage aurait rencontré des adversaires plus redoutables que la cour et Mazarin , à savoir Aristote et les jésuites. C*eût été là un convenable emploi d*un esprit tel que le sien ; et on pouvait reprocher à ce turbulent génie d'avoir laissé passer le pUis grand mouvement de son siècle sans y prendre part. Du moins on ne voit pas jusqu'ici que le cardinal de Retz se soit jamais occupé de métaphysique , et qu'il ait été ni le partisan ni l'adversaire de Descartes. Il semble qu'apr?'s avoir passé les trois quarts de sa vie dans les aventures , il ne songea , dans sa retraite de Commercy , qu'à goûter un peu de repos , k régler ses affaires et à écrire ses Mémoires. Sans doute la société de madame de Sévigné , où vivait le cardinal, quand il était à Paris, était fort car-
tésienne. Gorbinelli ^ avait rempli toute la maison de la doctrine nouvelle ; il en avait pénétré madame de Grignan, qui devint et demeura le philosophe de la famille' ; et madame de Grignan ne pouvait avoir une opinion ou un goût que sa mère ne partageât, ne flattât du moins. Aussi madame de Sévigné , pour complaire à sa fille , lui donnet-elle des nouvelles du cartésianisme: elle lui parle à plusieurs reprises de la nièce et des petites-nièces de Descartes , qu'elle rencontre en Bretagne • ; elle lui raconte
' Lettres de madame de Sévigné. (Paris, 1818.) Lettre 30 1. Gorbinelli à Bussy, de Grignan, 1673 : « J'ai l'esprit sec depuis un an, à cause que je me suis adonné à la philosophie de Descartes. Elle me parait d'autant plus belle, qu'elle est facile et qu'elle n'admet dans le monde que des corps et du mouvement^ ne pouvant souffrir tout ce dont ou no peut avoir une idée claire et nette. Sa métaphysique me plait aussi. Ses principes sont aisés et ses inductions naturelles... Madame de Grignan la sait à miracle et en parle divinement... •> — Lettre 303. Le même au même : « Pendant votre séjour de Paris, je vous conseille de vous faire instruire de la philosophie de Descartes. Pour moi, je la trouve délicieuse, non-seulement parce qu'elle détrompe d'un million d'erreurs oîi est tout le monde, mais encore parce qu'elle apprend à raisonner juste. Sans elle nous serions morts d'ennui dans cette province. » (Il était dans le Midi avec le marquis de Vardes qui avait étudié le cartésianisme à Toulouse avec Régis, qu'il ne cessa de protéger et qu'il logea même dans son hôtel, à Paris, jusqu'à sa mort.) - Voyez encore la lettre 545 de madame de Sévigné à madame de Grignan.
' liCttre 654. Madame de Grignan à Bussy : » Je vois bien qu'elle (madame de Coligny) me croit fort engagée dans la secte de M. Descartes h qui vous donnez l'honneur de ma perte. Je ne veux pourtant pas encore l'abjurer; il arrive des révolutions dans toutes lés opinions, comme dans les modes, et j'espère que les siennes triompheront un jour et couronneront ma persévérance. » — Il parait que madame de Grignan avait aussi un commerce cartésien avec le père le Bossu ; car madame de Sévigné écrit h sa fille M 11 (Gorbinelli) dit que le père le Bossu ne répond pas bien à vos questions qu'il aurait tort de vouloir vous instruire, que vous en savez plus tju'eux tous etc... » Lettre 545, année 1676.
' Sur la nièce, les petites-nièces et les neveux de Descartes, voyez lettres 680, 767, 1068, »067, 1076, 1087, 1105. Ainsi, lettre 1067 : «... Je ris queN quefois de Tamitié que j^ai pour mademoiselle Descartes ; je me tourne naturellement de son côté ; j'ai toujoui's des affaires à elle ; il me semble qu'elle vous est quelque chose du côté paternel de M. Descartes, et dès là je tien» un petit morceau de ma chère fille. »
des disputes auxquelles elle assisle ^ ; elle lui fait confidence des travaux cartésiens que méditait le bonhomme (;orbinelli^; elle fait sans cesse allusion aux opinions de celui que madame de Griguan avait Thabitude de nommer son père ;.miih il est clair qu'elle ne s'intéresse h tout cela que très Indirectement. Elle ne connaissait guère la philosophie nouvelle que parles discours qu'elle en entendait autour d'elle; et de ces discours elle n'avait même retenu que ce qu'il lui en fallait pour faire en quelque sorte la partie de sa fille ^ Elle le dit elle-même : elle ne veut savoir la philosophie que comme le jeu de l'hombre, non pas pour jouer mais pour voir jouer *. La parfaite justesse de son esprit était choquée de certaines opinions extrêmes attribuées à Descartes, par exemple que les bêtes n'ont pas de sentiment , que les couleurs sont dans l'âme \ Au mi-
' u Je dinai hier chez mademoiselle de Gouleau, qui vous adore. C'était un diner de beaux esprits... Ils discoururent, après le diner, fort agréablement sur la philosophie de votre père Descartes. . Cela me divertissait et me faisait souvenir grossièrement de ma chère petite cartésienne, que j'étais si aise d'entendre, ({uoique indigne... » Lettre 1026. Voyez aussi les lettres 176, 576, 777.
' Lettre llOl : «< Corbînellî répond à M. de Soissons (Huet) pour Descartes; il montre tout ce qu'il fait à madame de Coulanges, qui en est fort contente. Plusieurs cartésiens le prient de continuer ; il ne veut pas. Vous le connaissez, il brûle tout ce qu'il a griffonné. »
' Lettre 503, de Vichi, 1676. « Je ramasse des mots que je vous ai oui dire.w» — Voyez aussi les lettres 176, 515 et 1026.
* Lettre 515. Paris, i676. « Corbinelli et la Mousse parlent assez souvent de votre père Descartes. Ils ont entrepris de me rendre capable d'entendre ce qu'ils disent; j'en serai ravie, afin de n'être point comme une sotte bète quand ils vous tiendront ici. Je leur dis que je veux apprendre cette science comme l'hombre, non pas pour jouer, mais pour voir jouer. »
- Lettre 236. Madame de Sévigné à madame de Grignan, 1672 : v ... Parle/, un peu au cardinal de vos machines, des machines qui aiment, des machines qui ont une élection pour quelqu'un, des machines qui sont jalouses, des machines qui craignent. Allez, allez; vous vous moquez de nous. Jamais Descartes n'a prétendu nous le faire croire... »> — Voir les lettre.s 1.^8, 576, 581, 1066, sur la couleur de l'àme.
lieu de ses vivacités et malgré la liberté de son langage, elle était au fond très-réservée ; elle redoutait des spéculations qui pouvaient porter atteinte à la pureté et à la simplicité de la foi. Le peu de métaphysique qu'elle se permet est un jansénisme très-mitigé , qui se réduit à peu près k une grande admiration pour ces messieurs , surtout pour PascaP, et à une confiance sans bornes dans cette action toujours présente et toute-puissante de la Providence que le christianisme appelle la grâce. Dès que la persécution contre le cartésianisme devient un peu sérieuse, elle avertit sa fille et retient Corbinelli . Ce n*est donc pas madame de Sévigné qui pouvait jeter le cardinal de Retz dans la métaphysique. Cependant il arrive de loin en loin de Commercy à l'hôtel de Carnavalet, à Livry ou aux Rochers , des allusions obscures à des disputes relatives au cartésianisme. On rencontre, dans madame de Sévigné, des plaisanteries assez peu intelligibles sur la couleur de l'âine qui décidément est verte \ Il paraît même que Corbinelli , à son retour de Commercy , avait un peu parlé des opinions de dom Robert Desgabets et que ces opinions avaient fort mécontenté la loyauté cartésienne de madame
' Voir les lettres 200, 208, 214, etc. Lettre 182 : « ... Personne n'a écrit l'onirae ces messieurs, car je mets Pascal de moitié à tout ce qui est beau. »
' Lettre 591, sur les dangereuses opinions de dom Robert ; lettres 652 i'i 715 : « Je n'ai pas voulu qu'il (Corbinelli) ait été à des assenibiées do beaux esprits, parce que je sais qu'il y a des barbets qui rapportent à mervrille ce qu'on dit à l'honneur de votre père Descartes. »
* Lettre 576. «Le gros abbé m'a montré des lettres plaisantes qu'ils vous écrivent. Enfin, après avoir bien tourné, notre ànie est verte. » — Lettre 581, même année, 1677 ; « Si ce discours ne vient pas d'une àme verte, c'est du moins d'une tète verte. «—Lettre 582. Corbinelli àmadame de Grignan : « Si votre père Descartes le savait, il empêcherait votre àme d'être verte, <'l vous seriez bien honteuse (piVlle fili noire on de ({ueiiiue autre couleur.»
de Grignaa et effarouché le bon seos et la foi de madame deSévigné. Celle-ci écrit à sa fille, en 1677 (lettre 591) : " Vous appelez dom Robert un éptucheur (técrevisses 1 Seigneur Dieu I s'il introduisait tout ce que vous dites ; plus de jugement dernier , Dieu auteur du bien et du mal ; plus de crime; appelleriez-vous cela éplucher des écrevisses ? » Voilà des phrases que nul éditeur ni nul lecteur jusqu'ici n*avait pu comprendre. Madame de Sévigné parle aussi de dom Hennezon , prieur et abbé de Saint-Mihiel , qui accompagnait le cardinal , et avait beaucoup plu à madame de Sévigné « par son esprit droit et tout plein de raison^ ». Du cardinal , pas un mot, en fait de philosophie, sinon une allusion indirecte à sa réserve au milieu des hardiesses de Gorbinelli et de tout ce qui Tentoure ^
Toutes ces allusions énigmatiques s'éclaircissent à la lumière de notre manuscrit. Là on apprend que le cardinal de Retz , retiré à Gommercy, y passait son temps avec deux personnes, toutes deux de Tordre de Saint- Benoit, de la congrégation de Saint-Vannes et de Saintllidulphe^ dom Hennezon , abbé de Saint-Aiihiel , à trois lieues de Gommercy , et dom Robert Desgabets , alors prieur de Tabbaye de Breuil, située dans un faubourg même de Gommercy. Dom Robert, tout plein de ses opinions, en avait entretenu le cardinal, qui d'abord avait accepté cette conversation tout comme une autre, et puis,
• Lettre 367.
* Lettre 581. « Gorbinelli a fort approuvé el admiré ce que vous mandez de cette métaphysique, et de l'esprit que vous avez eu de la comprendre. IL est vrai qu'ils se jettent dans de grands embarras, sur la prédestination et sur la liberté. Gorbinelli tranche plus hardiment que pereonnc. Mais les plus sages se tirent d'affaires par une altitudo, ou par imposer silence, comme notre cardinal. »
par désœuvrement , par occasioD , par complaisance , s'était laissé peu à peu engager dans ces études. Les étranges modifications que le prieur de Breuil apportait h la doctrine de Descartes n'avaient été nullement du goût du prieur et des religieux de Saint -Mihiel. Il se tenait à Saint- Mibiel de vraies conférences piiilosophiques et théologiques devant le cardinal : c'était une dispute réglée ; on présentait des arguments ; on répondait en forme , et il paraît que dom Robert était toujours condamné. Voilà ce que nous apprennent diverses lettres jointes à notre manuscrit et une petite notice du bibliothécaire de Saint- Mihiel, dom Gatelinot, qui aura recueilli cette tradition de pères bénédictins , contemporains de dom Robert , de dom Hennezon et du cardinal. •
Au milieu de nos deux in-folio se trouvent épars et sans aucun ordre les écrits composés pour ces doctes conférences. Avec la pièce que nous avons citée, Récit de ce qui s'est pas^é à Paris dans La dernière assemblée, nous possédons les ouvrages de dom Robert qui avaient été communiqués à cette société : Descartes à L'alambic, et Des défatus de la méthode de Descartes, Ce sont ces deux ouvrages sur lesquels roulent particulièrement les disputes de Gommercy. Dom Robert est seul de son côté ; ses adversaires prennent eux-mêmes le titre de Disciples de Descaries, On voit Corbinelli se mêler à ces disputes ; il présente à la conférence des propositions plus précises pour servir de base à la discussion. Il y a en outre un bon nombre d'autres ouvrages , quelquefois fort étendus, de dom Robert, où il ne se contente pas de com* battre les principes de Descartes, et où il met en avant les principes qui lui sont propres.
Le Style de doui Robert est ici , coiiime dans le seul ouvrage qu'il ait imprimé ( Critique de la critique, etc.), assez agréable, quelquefois même ingénieux, mais d'une abondance et d'une diffusion qui lassent bientôt l'attention. Olui de son principal adversaire, dont le nom nous est inconnu, est solide et ferme, souvent même assez piquant; mais celui du cardinal est seul vraiment remarquable , et par des qualités qu'on n'attendait pas , une dialectique sévère , poussée jusqu'à l'aridité scolastique, une concision un peu sèche mais forte , et quelquefois une ironie qui rappelle certains endroits des Mémoires. D'ailleurs il ne faut pas oublier que ces écrits n'étaient pas destinés à voir le jour. C'étaient des éclaircissements sur des entretiens qui s'étaient passés la veille ou devaient avoir lieu le lendemain, des réponses, des répliques, des résumés, où le cardinal ne se proposait qu'un but , réduire à leur plus rigoureuse expression les opinions de dom Robert pour les pousser à l'absurde. Le cardinal de Retz ne s'y montre ni un grand théologien ni un grand métaphysicien, ir représente le bon sens et l'esprit naturel aux prises avec la subtilité et la témérité d'une fausse science. Il est novice dans ces matières , mais il y porte un esprit exercé et pratique ; il résiste au chimérique et à l'équivoque ; il ne se donne pas pour un savant, qu'il n'est pas, mais |M>ur un homme raisonnable bien décidé à ne pas être dupe des mots. Il accepte ci peu près le cartésianisme , mais sans vouloir aller au delà ; et c'était déjà beaucoup à une époque où on persécutait les nouveaux principes, et où le cardinal, devenu prudent avec l'âge, réconcilié avec le roi et très-bien avec Rome , ne voulait pas se brouiller avec les puissances du jour.
(]c n'est donc point ici un grand monument ])hilosophiqnc , c'est un document curieux qui exprime les discussions que soulevait partout la nouvelle philosophie. Il n'y avait point alors de société distinguée et qui se piquât un peu de bel esprit, où on ne disputât, quelquefois à tort et à travers, pour ou contre le cartésianisme. Madame de Sévigné, en Bretagne, dans sa solitude des Rochers, écrit à madame de Grignan, en Provence (lettre du 15 septembre 1680) : « . . . Nous avons eu ici une petite bouffée d'hombre et de reversi. Le lendemain, a/rra scena, M. de Monlmoron arriva. Vous savez qu'il a bien de l'es- |)rii. Le père Damaie, qui n'est qu'à vingt lieues d'ici; mon fils , qui , comme vous le savez encore , dispute en perfection ; les lettres de Corbinelli ; les voilà quatre ; et moi je suis le but de tous leurs discours ; ils me divertissent au dernier point. M. de Montmoron sait votre philosophie et la conteste sur tout. iMon fils soutenait votre pcre, le Damaie le soutenait aussi , et les lettres s'y joignaient ; mais ce n'est pas trop de trois contre Montmoron ; il disait que nous ne pouvions avoir d'idées que de ce qui avait passé par nos sens. Mon fils disait que nous pensions indépendamment de nos sens : par exemple, nous pensons que nous pensons. Voilà grossièrement le sujet de riiisloire : cela se poussa fort loin et fort agréablement ; ils me réjouissaient beaucoup. Si vous aviez pu vous mêler dans cette dispute, par vos lettres , comme Corbinelli par les siennes, vous auriez fortifié le bon Sévigné. » Cette dispute que nous raconte madame de Sévigné, au fond de la Bretagne , avait lieu d'un bout de la France à l'autre. Nous la retrouvons, grâce à notre manuscrit, dans un
coin de la Lorraine : M. de Montmoron, ce sera dom Robert Desgabets ; les cartésiens des Rochei*s seront des religieux de Saint-Mihiel ; le cardinal de Retz jouera à peu près le rôle de madame de Sévigné ; seulement nous verrons que peu à peu il se pique au jeu et prend de plus en plus parti pour Descartes. Mais comme ici la conversation est un peu longue, nous l'abrégerons, nous sacrifierons tous les interlocuteurs à un seul , et nous ne ferons connaître les écrits de dom Robert Desgabets et de ses adversaires, que pour amener et faire paraître ceux du cardinal de Retz. Ceux-là, le lecteur, je crois, nous saura gré et nous imposerait même le devoir de les donner dans leur intégrité. Nous nous bornerons à secouer la poussière qui les couvre, à leur rendre leur ancien cadre et à les présenter sous leur vrai jour.
Le premier écrit qui sert de texte à cette longue polémique a pour titre : Descartes à Caiambic , distillé par dom Robert. C'est une suite de propositions tirées de Descartes et réduites en articles, sous cette forme : Descartes dit que, etc. Après chacun de ces articles est la contre-proposition par dom Robert sous cette forme encore : Dom Robert dit que, etc. ; en sorte qu'au moyen de ces articles opposés les uns aux autres, on a le résumé précis de toute la métaphysique cartésienne et de celle de dom Robert. C'est le cardinal qui a donné à cet écrit le titre plaisant de Descartes à l'alambic» C'est peut-être lui qui l'avait composé. Il s'explique d'abord sur les douze premiers articles relatifs au doute cartésien et à la célèbre démonstration de la distinction de l'âme et du corps par le principe de l'immatérialité de la pensée. Dom Robert
niait ce principe en soutenant qu'on ne peut avoir aucune pensée indépendamment du corps. Le cardinal de Retz examine avec impartialité les deux opinions, et il conclut qae dom Robert a tort, au moins quant à la forme ; mais que, d'ailleurs, au fond il est très-difficile de savoir ce qui en est : il relève une équivoque dans la manière dont la question est posée, et ne prend parti ni pour ni contre.