NOUVEAU MANUSCRIT D'ABÉLARD
Sur les esprits.
On lit dans Y Histoire littéraire de la France, à l'article des ouvrages inédits d'Abélard, t. xh, p. 130 : « Un a manuscrit de la Bibliothèque du mont Saint-Michel rena ferme les deux ouvrages suivants : -1° Tractatus Abail- « lardi de inlellectibus. 2° Ejusdem Abaillardi Phy- « sica Arùlotelis.
« Dans un autre manuscrit de la Bibliothèque on trouve: « Pétri Abaillardi sermo de generatione et corruptions, a Item de intellectibus et spéculai ionibus. Mais ce dera nier écrit est le même que le premier du précédent a manuscrit. »
Remarquez que, le monastère de Saint-Michel appartenant à l'ordre des Bénédictins, on avait tout lieu de croire que les Bénédictins auteurs de YHistoire littéraire devaient être parfaitement bien informés sur les manuscrits que renfermait cette célèbre abbaye. Et pourtant il paraissait bien étrange qu'Abélard eût écrit sur la Physique d'Aristole et sur le traité de la génération et de la corruption, qui tous les deux passent sur de bonnes raisons pour avoir été inconnus en France avant les premières années du treizième siècle. D'ailleurs Abélard luimême dans sa Dialectique, que nous avons publiée, déclarait qu'il ne connaissait d'autre ouvrage d'Aristote que l es premières parties de XOrganon. On conçoit donc la vive curiosité que nous avions de juger par nous-inême
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du véritable contenu des manuscrits du moût Saint- Michel.
La Bibliothèque publique d'Avranches qui a recueilli les restes de celle du mont Saint-Michel, possède encore sous le n° 2963, un manuscrit contenant d'après le catalogue de M. de Saint-Victor, publié par M. Raoul ' : Aristotelis physica cum notis. Tractatus Abailardl de intellectibus. Ethica Aristotelis. Liber Galieni de démentis Hippocratis libri vm. Aristotelis de generatione et corruptione, ancien n° 91, \ vol. in-4°.
On voit que cette description diffère déjà beaucoup de celle de V Histoire littéraire , et qu'il n'y est plus question d'un traité d'Abélard sur la Physique d'Aristote, ou sur le traité de la génération et de la corruption.
A force d'instances, nous avons obtenu de la ville d'Avranches que le manuscrit 2963 nous fût communiqué, et nous allons en donner une description exacte et complète, afin qu'une fois pour toutes on sache à quoi s'en tenir sur un manuscrit dont le titre, à s'en rapporter a Y Histoire littéraire, était si propre a exciter des espérances en opposition avec les faits jusqu'ici counus.
Le manuscrit 2963 est un petit in-4°, en papier vélin, composé d'ouvrages différents, écrits de différentes mains, eu général d'une écriture élégante, et qui appartient évidemment a la première moitié du trezième siècle. Voici l'ordre de ces différents ouvrages.
V Le traité De generalione et eorruptione, avec des remarques a la marge.
2° Un traité intitulé : P. Abœlardi tractatus de intellectibus.
t. Histoire pittoresque du mont Saint-Michel, par Max. Raoul. Paris,
3° Quelques pages de V Éthique d'Aristote.
4° Quelques pages sous ce litre : Différentiel inter animam et spiriium.
5° Aristotelis Ethicœ ISicomachicœ liber secundus. — Aristotelis Elhicœ ISicomachicœ liber tertius, etc.
6° Liber Galieni de Hippocratis elementis, avec des gloses marginales.
7° Libri octo physicorum.
8° Quelques pages détachées qui semblent appartenir aux petits traités de physique d'Aristote.
9° Le premier livre de la Métaphysique. Omnes homines scire desiderant natura ; signum autem est, etc.; avec quelques gloses marginales.
Au dernier feuillet, on lit : Jste liber est Abbaciœ montis Sancti- Michaelis in periculo maris , ordinis sancti Benedicti.
La première conclusion a tirer de cette description fidèle est que, conformément au catalogue de M. de Saint- Victor, le manuscrit en question ne renferme aucun ouvrage d'Abélard, ni sur la Physique d'Aristote , ni sur le traité de generatione et corruptione, et qu'ainsi il ne donne aucun démenti à l'opinion commune. Le seul ouvrage d'Abélard que renferme ce manuscrit est un traité de intellectibus. Quel est ce traité qu'aucun historien ne fait connaître, que le catalogue d'aucune autre bibliothèque en Europe n'indique, et qui ne paraît se trouver aujourd'hui que dans le manuscrit de Saint-Michel ?
Commençons par une description minutieuse de la partie de ce manuscrit où ce traité est renfermé.
Ce traité a pour titre général : P. Abœlardi tractatus de intellectibus ; il se compose de huit feuillets, a une
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seule colonne, d'une écriture très-fine et pleine d'abréviations, mais d'une netteté parfaite. A la fin du huitième feuillet v°, le manuscrit s'arrête et l'ouvrage est inachevé.
Reste à savoir si c'est un seul et même ouvrage. Le titre semble bien l'indiquer, et en avançant, on reconnaît les divers chapitres d'un même écrit, avec des titres distincts jusqu'au feuillet 3 v°, où se présentent des chapitres qui ne sont plus marqués d'aucun litre. Jusqu'au feuillet 3 v°, nul doute qu'il n'y ait un seul et même ouvrage, un traité de intellectibus. Mais les autres feuillets contiennent-ils la suite de ce même ouvrage, moins les titres ordinaires, ou une simple collection non achevée de passages qui ont plus ou moins de rapport avec le sujet? Pour le reconnaître, nous allons examiner d'abord la partie du manuscrit qui forme évidemment un seul et même ouvrage.
C'est un petit traité de psychologie, qui a son mérite pour le douzième siècle. Si notre manuscrit n'attribuait pas ce traité a Abélard, rien dans le texte ne ferait soupçonner l'auteur de la Dialectique et de la Théologie chrétienne ,• d'autre part, dans aucun de ses écrits Abélard ne fait allusion à ce traité ; mais rien non plus n'autorise a contester la légitimité de la rubrique de notre manuscrit. L'ouvrage est bien divisé ; le style est clair, pas trop diffus, et quelquefois il offre ce caractère de force un peu rude et ce mélange de subtilité et de vigueur qui dislingue Abélard. Voici les titres des divers chapitres de ce traité.
-1° Le litre général : P. Abœlardi tract atus de intellectibus, et un morceau d'un tiers de feuillet.
Fol. I r°, IS lignes; 2° Differcntia sensus ab intclleetu.
Fol. 1 r°. 7 lignes: 3" Rationis ab rationalitate.
Fol. ^ r°, 5 lignes ; V Quod idem sit animus quod ratio.
Fol. I r° el v°, 66 lignes ; 5° Difjcrentia imagination is ad intellectum.
Fol. 2 r°, 9 lignes; 6° Differcntia existimationis ad intellectum.
Fol. 2 r°, 4 lignes; 7° Scientiœ ad existimalioncm sive intellect.
Fol. 2 r°. 5 lignes; 8° De differcntia intellectuum.
Fol. 2 r° et v°, 38 ligues ; 9° Qui intelleclus simplices qui compositi.
Fol. 2 v\ \ > lignes ; 10° In quo differunt intelleclus disjunclorum a disjungente.
Fol. 2 v°, i7 ligues: 11° Qui uni qui multipliées intelleclus.
Fol. 3 r°. 12° Qui sani intellectus vcl cassi.
Jusque-là il est évident que uous avons un seul et même ouvrage: mais il ne faut pas se hâter de conclure que cet ouvrage cesse , parce que les chapitres qui suivent n'ont pas de titre comme les précédents. En effet , les deux chapitres qui suivent immédiatement le douzième : qui sani intellectus tel cassi, et qui comprennent la lin du feuillet 3 r°, le verso de ce même feuillet, le feuillet 4 jusqu'à la lin de la page, continuent l'examen de ce qui fait un entendement sain et un entendement malade; il s'agit toujours de l'entendement et de ses différentes opérations.
Vers la fin du feuillet î r°, sans division apparente de
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chapitres, se trouve celte phrase : nunc autem aliam proposili nostri persequamur partent, utrum videlicet omnis intellectus sanus sit dicendus qui ita ut sese res habet eatn intelligit. On voit que c'est toujours la continuation du douzième chapitre. Celui qui vient ensuite et s'étend de la fin du feuillet 4 r° jusqu'au milieu du verso, contient une réfutation des objections qui avaient été faites à la doctrine renfermée dans les chapitres précédents : nunc ilaque suprapositas solvamus quœstiones, atque impugnationes ipsas quœ veritatem perturbare videntur impugnemus.
Même feuillet ; nouveau chapitre qui continue le môme sujet : nunc ad alterius quœstionis ierminationem transeamus ; et il est hors de doute que les chapitres qui suivent, f° 5 r° et v°, se rapportent encore, sinon au sujet du chapitre 4 2e : qui sani intellectus vel cassi ; du moins à celui de tout le traité de inlellectibus : solet fréquenter quœri de signifœationc atque inlelleclu universalium vocum quas res videlicet significare habéant, aut quœ res in eis intelligantur; ut, cum audio hoc nomen iiomo, quod pluribus commune est rébus ad quas œqualiter se habet, quam rem in ipso intelligam quœritur. On voit paraître ici la question des universaux, les mêmes idées et presque les mêmes expressions que dans les traités que nous avons publiés et qui appartiennent incontestablement à Abélard. Nous retrouvons même ici un mot qui a été la matière d'une intéressante controverse \ le mot indi/ferenter avec son explication légitime, f° S r° : sire cum discrelionc certœ personœ ut Socratis vel alicujus alterius, sive inpiiteukster
I Voyez plus haut, p. (29 et 134.
absque idla scilicet personœ certiludine. Cette discussion se prolonge à travers tout le feuillet 5 r°, jusqu'au milieu du verso, où le chapitre se termine ainsi : kœe de spéculai ionibus hoc est intellectibus dicta nunc svfficiant. Nous sommes donc bien sûrs d'avoir en entier le traité de intellectibus attribué positivement a Abélard dans notre manuscrit, et qui lui convient parfaitement pour le fond et pour la forme ; et ce petit traité, complet et achevé, est un ouvrage de plus a ajouter à la liste de ceux d'Abélard. Il ne serait pas sans intérêt de le publier intégralement, et nous n'aurions pas manqué de l'insérer dans notre collection (ouvr. inéd d'Ab.) si nous eussions possédé en temps utile le manuscrit de Saint-Michel.
Il s'agit maintenant de reconnaître si les trois feuillets qui suivent sont aussi d'Abélard, et de quel sujet ils traitent. Un examen attentif y découvre un certain nombre de chapitres sans liaison apparente , mais qui tous se rapportent plus ou moins directement a la question traitée ou plutôt mise en avant dans les derniers chapitres du de intellect/bus, à savoir le sens des universaux ; et nous n'hésitons point a affirmer que ces nouveaux chapitres isolés ont aussi leur importance : on y trouve une foule de choses précieuses pour la question des universaux, des discussions qui ont leur valeur historique et qui dans la forme trahissent souvent la main d'Abélard , telle que la montrent les traités déjà publiés.
Le premier chapitre, f° 5 v°, est consacré à cette question : si la division de tout ce qui est en substance et accident est complète et suffisante : quœritur an hœc divisio eorum quœ sunt , aliud est substantia , aliud est accidens , sit sufficiens. Accorde-t-on que cette di-