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« terrninare prœsumemus, ne forte aliisejus operibus quœ « latina non novit eloquentia contrarii reperiamur. »
De ces quatre passages jusqu'ici entièrement inconnus, et qui s'éclairent et se développent l'un l'autre, nous allons tirer une suite de conséquences certaines, qui mettront dans une lumière manifeste le véritable état de l'érudition philosophique d'Abélard et de son siècle.
La première de ces conséquences résout la question si Abélard savait le grec. Il ne le savait pas ; il en convient lui-même quatre fois dans le manuscrit de Saint-Victor, puisqu'il y convient quatre fois qu'il est condamné à ignorer tout ce qui n'est pas écrit en latin. Cette preuve de fait est au-dessus de toutes les apparences contraires, et une fois admise elle les explique facilement. D'abord , il a plu a d'Amboise d'écrire en grec les mots grecs que cite de loin en loin Abélard ; mais il est probable que , dans les manuscrits de d'Amboise , ils étaient écrits en latin : car ceux qui se rencontrent dans la Theologia christiana sont écrits en latin , et l'habile éditeur s'est bien gardé de leur restituer leur vraie forme ; il l'a réservée pour les notes. Il en est de même de nos manuscrits et de notre édition. D'ailleurs, quand Abélard aurait écrit lui-même dans leur forme véritable quelques mots grecs , cela ne prouverait nullement qu'il sût le grec ; car presque tous ces mots sont déjà dans plusieurs Pères latins, par exemple, dans saint Jérôme ; et nous ne voulons pas dire qu' Abélard ignorait le grec au point de ne pouvoir se rendre compte de quelques mots isolés dont il avait sous les yeux la traduction. Il est possible qu'il eût quelque teinture des éléments de la grammaire grecque; mais il ne savait pas véritablement le grec , et il ne pou-
vait mettre à proGt les Pères et les auteurs grecs en trèspetit nombre qu'on possédait a cette époque. Et môme , quoi qu'il en dise , ou plutôt , sans excéder ses propres paroles, nous soupçonnons fort que l'habileté d'Héloïse en ce genre se bornait a ne pas être étrangère à la langue grecque, grœcœ..., non expers littératures, etàen connaître les éléments comme Abélard pouvait les connaître lui-même : car elle, qui sans aucune pédanterie se complaît à citer tant d'auteurs latins, comment aurait-elle mauqué a citer aussi quelques passages d'auteurs grecs alors non traduits, si l'un et l'autre avaient pu lire ces auteurs?
Si donc Abélard ne savait pas le grec, il est clair, et il le dit lui-même, qu'il ne pouvait connaître de l'antiquité philosophique que ce qui en avait été traduit en latin ; et ici on se demande quels étaient les auteurs grecs, j'entends les philosophes, dont il existait des traductions latines au douzième siècle ? Par exemple , existait-il a celle époque une traduction latine de Platon ou du moins de quelques-uns de ses dialogues ?
Qu' Abélard ae connaissait tout au plus, de Platon, que le Tiniée dans la version de Chalcidius.
Il semble, au premier coup d'oeil, qu'Abélard était trèsfamilier avec Platon. Loin de là ; il y a dans Ylntroductio ad thcologiam et dans la Tkeoloyia christiana des citations du Tiniée qui prouvent qu'Abélard possédait seulement leTimée de Chalcidius; il est certain qu'il ne connaissait véritablement aucun autre dialogue du maître d'Arislole. Dans un des passages que nous avons tirés du manuscrit de Saint-Victor, Abélard dit lui-même qu'il ne
connaît pas les ouvrages de Platon , parce que ces ouvrages n'ont pas été traduits en latin : « Si etiam scripta ma-
« gistri ejns Platonis in bac arte novissemus ; sed
« qnoniam Platonis scripta in hac arte nondiira cognovit « latinilas nostra, eum defendere in lus quœ ignoramus « non prsesumamus.... » El il ne faut pas être dupe de la restriction apparente cachée dans les mots in hac arle\ car cette restriction, prise a la lettre, n'irait pas a moins qu'a attribuer à Abélard la connaissance de tous les ouvrages de Platon qui ne sont pas consacrés a la dialectique. Mais il ne peut être question pour ces ouvrages, le Timée excepté, que d'une certaine connaissance vague et trèsgénérale , d'après des témoignages étrangers , tels que ceux de Cicéron , de Macrobe, de Cbalcidius ; tandis que, pour la théorie dialectique de Platon , ces auteurs n'en disant absolument rien , tous les témoignages latins manquent ; par conséquent , Abélard en est réduit à ce qu'en dit Arislote , et n'en peut porter aucun jugement assuré. Tel est, selon nous, le seul sens raisonnable de la phrase de notre manuscrit.
Qu'Abélard ne connaissait d'Aristotc que VOrganum, et de VOrganum que les trois premières parties traduites par Boèce.
Du moins cette phrase même semble- t-elle indiquer qu'à défaut des ouvrages de Platon, ceux d'Aristole étaient alors traduits en latin, et qu'ils étaient connus d'Abélard. Mais M. Jourdain a soutenu et démontré ' que la plupart des grands ouvrages d'Aristotc étaient inconnus en Europe et en France avant le treizième siècle ; qu'on ne pos-
1. Recherches critiques sur l'âge et sur l'origine des traductions latines d'Aristotc. 1 819.
sède aucun manuscrit d'une traduction latine de la Physique et de la Métaphysique antérieure a cette époque ; et que jusque-là nul philosophe sciiolastique ne parle de ces deux ouvrages comme les ayant véritablement lus. Le premier passage d'Abélard, que nous avons emprunté au manuscrit de Saint-Victor, est péremptoire : « Qua3 qui- « dem opéra (la Physique et la Métaphysique) ipsius nul- « lus adhuc translator latinae linguce aptavit, ideoque mi- « nus nalura horum nobis est cognila. » Toutes les recherches de M. Jourdain aboutissent à cette phrase , qui les confirme et les résume.
Il est donc établi qu'Ahélard et ses contemporains n'avaient point de version latine de Platon, et que d'Aristote ils ne possédaient que la logique, ce qu'on appelle YOrganum, à savoir : les Catégories avec l'Introduction de Porphyre, l'Interprétation, les Analytiques, les Topiques et le Traité des arguments sophistiques, dans la traduction et avec les commentaires de Boëce. C'est à quoi les critiques les plus sévères ont réduit l'érudition philosophique avant le treizième siècle. C'est là l'opinion aujourd'hui régnante. Cette opinion nous paraît trop indulgente encore. Selon nous , il faut réduire encore la part déjà si faible du douzième siècle, ou du moins de la première moitié du douzième siècle. Abélard ne connaissait pas même tout YOrganum , mais seulement ses trois premières parties : l'Introduction de Porphyre , les Catégories et l'Interprétation dans la traducti on de Boëce ; quant à celle des trois dernières parties de YOrganum , à savoir : les Topiques, les Analytiques et les Arguments sophistiques, elle existait sans doute quelque part, mais elle était encore à peu près inconnue. Plusieurs passages
authentiques du manuscrit de Saint-Victor placent cette opinion, en ce qui regarde Abélard, au-dessus de toute contestation.
M. Jourdain (Recherches, etc., page 32) fait observer que les œuvres d' Abélard offrent des citations de l'Introduction de Porphyre, des Catégories, de l'Interprétation, des Topiques et des Arguments sophistiques, et que plusieurs contemporains d' Abélard citeut les Analytiques; mais la question est de savoir si ces citations sont de première ou de seconde main. Nul doute qu'au douzième siècle on ne sût parfaitement qu'Aristote avait écrit tous les ouvrages dont se compose YOrganum , comme on savait que Platon avait composé la République; mais il s'agit de savoir si on possédait ces ouvrages mêmes traduits en latin. Incontestablement Abélard connaissait l'Introduction de Porphyre, les Catégories et l'Interprétation : notre publication le démontre, puisqu'elle contient des gloses détaillées d' Abélard sur ces trois ouvrages. Ces gloses portent sur la traduction latine de Boëce, et elles témoignent d'une connaissance entière des commentaires de Boëce sur ces trois premières parties de YOrganum. Il est encore manifeste qu' Abélard connaissait, car il les cite sans cesse, les Topiques de Boëce, ses deux traités des syllogismes catégoriques et des syllogismes hypothétiques , et son Traité, de la Division ; mais il ignorait sa traduction des Analytiques , des Topiques et des Arguments sophistiques d'Aristote. Remarquez que dans cette multitude de gloses dialectiques d' Abélard , que contient le manuscrit de Saint-Germain, il n'y en a pas une seule sur aucun de ces trois traités, qui certes en avaient grand besoin, et qu'Abclard aurait étudiés et
commentés s'il les avait eus. Quant au livre des Arguments sophistiques, Abélard ne le cite qu'une fois, et cette unique citation, que rapporte M. Jourdain, prouve seulement qu' Abélard n'ignorait pas qu'Aristote avait composé un traité sous ce titre; mais elle ne prouve nullement qu'il connût ce traité. Voici cette citation, Abeel. opp., p. 239-240 : « Unde et a scriploribus diatecticae « nec hujus arlis tractatus est prœtermissus, cum ipse « Peripateticorum princeps, Aristoteles, hanc quoque tra- « diderit, elenchos scribens sophisticos. » Dans le long traité de dialectique que contient le manuscrit de Saint- Victor, les citations que nous rencontrons des Arguments sophistiques ne sont guère plus significatives. Ainsi , fol. 4 38 verso ' : « Sex autem sophismatum gênera Aris- « tolelem in sophisticis elenchissuis posuisse Boethius in « secunda editioue Péri ermenias commémorât. » Peuton admettre qu' Abélard eût cité de cette façon les Arguments sophistiques, s'il les eût connus directement et par lui-même? Jean de Salisbury donne sans doute des Topiques et des Analytiques une analyse 2 qui atteste une vraie connaissance de ces deux ouvrages dans la traduction de Boëce : mais Jean de Salisbury est déjà postérieur à Abélard. Pour ce dernier, tous les doutes doivent céder au passage péremploirc que nous avons tiré du manuscrit de Saint - Victor. Abélard dit positivement qu'il n'y avait, de son temps, que sept ouvrages de dialectique écrits en latin : deux d'Arislole , les Catégories et l'Interprétation; un de Porphyre, l'Introduction; et quatre de Boëce (outre ses commentaires sur les trois
i. Onvr. inêd., p. 2:;s.