Fol. 86 verso , col
num, dans l'Introduction de Porphyre, se rencontrait une phrase d'un tout autre caractère, une phrase qui n'était plus seulement logique et grammaticale, et qui, au lieu d'imposer une théorie, présentait un problème avec l'alternative de deux solutions opposées, entre lesquelles on pouvait choisir sans compromettre sa loyauté envers Porphyre, qui posait le problème et ne le résolvait pas, ni envers Aristole, qui ne l'abordait pas directement, ni môme envers Boëce, qui n'avait pas l'air d'y attacher une grande importance. Plusieurs siècles de gloses et de commentaires passèrent sur ce problème sans en apercevoir la portée; on ne l'entrevit guère qu'au milieu du onzième siècle. Mais a peine livré à l'examen, les deux solutions contraires qu'il présentait se partagèrent les esprits; et bientôt agité en tous sens, et fécondé à la fois par la témérité et par la sagesse, il en sortit à la fln du onzième siècle, et surtout au commencement du douzième, la philosophie scholastique dans toute son originalité et sa grandeur.
Quel était donc le problème qui contenait un pareil avenir? C'était un débris de la philosophie antique; non de celle qu'avait commentée Doëce, à l'usage des contemporains de Théodoric, mais de cette grande philosophie qui avait rempli douze siècles de ses admirables développements. Ce problème, aujourd'hui glacé et comme pétrifié sous le latin de Boëce, avait été vivant jadis dans un autre monde; il avait occupé Platon et Aristote, il avait provoqué des luttes immortelles et enfanté des systèmes qui s'étaient longtemps maintenus debout l'un contre l'autre. Ces luttes avaient cessé; celte noble philosophie était éteinte; la société qu'elle éclairait était à
jamais ensevelie; la langue même dans laquelle toutes ces grandes choses avaient été pensées et écrites, avait fait place à une autre langue, qui elle-même n'était qu'uue transition à une langue nouvelle. Ainsi marche l'humanité; elle n'avance que sur des débris. La mort est la condition de la vie; mais pour que la vie sorte de la mort, il faut que la mort n'ait pas été entière. Si dans les orages de l'humanité le passé disparaissait tout entier, il faudrait que l'humanité recommençât a frais nouveaux sa pénible carrière. Le travail des pères serait perdu pour les enfants; il n'y aurait plus de famille humaine; y aurait solution de continuité entre les générations et les siècles. Et d'un autre côté, si le monde, qui doit faire place à un monde nouveau, laissait un trop riche héritage, il empêcherait que le nouveau ne s'établît. Il faut que quelque chose subsiste du passé, ni trop ni trop peu, qui devienne le fondement de l'avenir et maintienne, à travers les renouvellements nécessaires, la tradition et l'unité du genre humain. Ainsi , la plupart des langues de l'Europe moderne ont leur germe primitif dans la langue latine, qu'elles supposent et dont elles s'écartent. Otez le roman, il n'y aurait pas eu de français, et le roman est une ruine du latin. Cette ruine est devenue peu a peu le plus admirable édifice. 11 est prouvé aujourd'hui qu'un certain nombre de procédés de l'art antique n'avaient pas entièrement péri au moyen âge, et que ces procé dés ont puissamment servi à l'art nouveau. Dans l'architecture, ce premier de tous les arts, entre les deux extrémités du style grec et du style gothique est l'intermédiaire du style byzantin. En poésie, le Dante assurément ne vient pas de Virgile; mais lui-même n'eût ja-
mais été sans une certaine culture latine qui guiderait, sans l'altérer, l'inspiration de la muse chrétienne. Tant qu'il ignore absolument l'antiquité, le moyen âge demeure barbare. Dès qu'il connaît assez l'antiquité pour qu'elle le polisse, sans la connaître assez pour qu'elle le subjugue, alors il porte avec une fécondité admirable les plus belles choses, que le monde n'avait pas encore vues. Avant ce point, tout est barbarie; passé ce point, et quand plus tard l'antiquité sort de son tombeau et reparaît tout entière a la lumière, dans cet âge qu'on célèbre tant sous le nom de renaissance, il n'y a plus guère en tout genre qu'un commencement d'imitation , qui tue peu à peu l'inspiration et produit l'abâtardissement, et par suite encore la manière, la petitesse ou le faux grandiose. 11 en devait être de même, et il en a été de même eu philosophie. De Charlemagne jusqu'à la fiu du onzième siècle est la barbarie de la pensée, le règne de la glose et du commentaire verbal. Au milieu du onzième siècle, une ère nouvelle commence. L'antiquité, un peu mieux connue, fait éclore un mouvement intellectuel d'abord très-faible, mais qui, s' accroissant par degrés, éclate au douzième siècle, et jusqu'à la fin du quinzième produit sans relâche des chefs-d'œuvre originaux. Le point de départ de ce grand mouvement a été la philosophie ancienne et VOrgamim de boëce. Otez ce premier mobile, et le mouvement n'aurait pas eu lieu ; mais une fois né, il s'est soutenu par sa propre force et s'est développé par ses effets mêmes : les pensées heureuses ont suscité d'autres pensées dignes d'elles; les chefs-d'œuvre ont enfanté des chefs-d'œuvre et les grands hommes des grands hommes. On était parti des plus faibles restes de
la philosophie ancienne, et on est arrivé au développement le plus original dans sa substance et même dans ses formes, a part un peu de pédanterie. Cependant, à la fin du quinzième siècle, la philosophie ancienne reparaît presque tout entière. On possède enfin tout Aristote; on acquiert Platon ; on lit dans leur langue ces deux grands esprits; on s'enchante, on s'enivre de cette merveilleuse antiquité; on devient platonicien, péripatéticien, pythagoricien, épicurien, stoïcien, académicien, alexandrin; on n'est presque plus chrétien et assez peu philosophe. On est savant avec plus ou moins d'imagination et d'enthousiasme; on imite à tromper les plus habiles; on est plein d'esprit; on a peu de génie. Le seizième siècle tout entier n'a pas produit un seul grand homme en philosophie, Toute l'utilité, lamission ' de ce siècle n'a guère été que d'effacer et de détruire le moyen âge sous l'imitation artificielle de l'antique, jusqu'à ce qu'enfin, au dix-septième siècle, un homme de génie, assurément très-cultivé mais sans aucune érudition, Descartes, enfante la philosophie moderne avec ses immenses destinées. Entre la philosophie ancienne et la vraie philosophie moderne est la philosophie du moyen âge, la scholastique. Elle est née d'une certaine connaissance de l'antiquité, viviflant le génie et vivifiée par lui; elle est morte a la fin du quinzième siècle, a la renaissance de l'antiquité, dans une érudition sans critique, animée et gâtée par l'imagination. Le théâtre de la philosophie du moyen âge a sans doute été toute l'Europe chrétienne ; car l'Europe était une alors par la religion, comme aujourd'hui elle tend a le deve-
\. ne série, t. n, leç. se, et Fragments de philosophie cartésienne, art. Vanini oo la puilosophie avant Descautes.
nir par les mœurs et le gouvernement représentatif; mais dans cette forte unité se détache la France, qui crée la philosophie scholastique et demeure jusqu'à la 6n le foyer où elle prend sans cesse de nouvelles forces et d'où elle se répand sur l'Europe entière. On peut dire que la philosophie scholastique est née à Paris et qu'elle y est morte. Une phrase de Porphyre, un rayon dérobé à l'antiquité, la produisit; l'antiquité tout entière l'étouffa.
Du problème de la nature des genres et des espèces , tel qu'il est posé dans la plirase de Porphyre.
Voici cette phrase de Porphyre, telle que la rencontra le moyen âge dans le latin de Boëce, avec ce qui la précède et ce qui la suit immédiatement : « Cum sit necessa- « rium , Chrysaori, et ad eam quae est apud Aristotelem « Prœdicamentorum doctrinam, nosse quid sit genus, « quid differentia, quid species, quid proprium, et quid « accidens , et ad difflnitionum assignalionem, et om- « nino ad ea quœ in divisione et in demonstratione sunt, « utili istarum rerum speculatione, compendiosam tibi « traditionena faciens, tentabo breviter, velut introduc- « tionis modo, ea quœ ab antiquis dicta sunt, aggredi : « ab altioribus quidcm quœstiouibus abstinens, simpli- « ciores vero mediocriter conjectans. Mox de (jeneribus « et speciebus illud quidcm sire subsistant sive in soit lis midis intellectibus posita sint, sive subsistcntia « corporalia sint an incorporalia, et utrum separata « a sensibilibus an in sensibilibus posita et eirca hœc « consislentia , dicere recusabo. Allissimum enim nc- « gotium est hujusmodi, et majoris egens inquisitionis. « Hoc vero queniadmodum de his ac de proposilis proba-
08 PHILOSOPUIE SCUOLASTIQUE.
« Mliler antiqui traclaverunt, et horum maxime Peripa— « letici, libi mine tentabo monslrare. i
« Chrysaore, puisqu'il est nécessaire pour comprendre « la doctrine des catégories d'Aristote de savoir ce que « c'est que le genre, la différence, l'espèce, le propre et « l'accident, et puisque cette connaissance est utile pour « la définition, et en général pour la division et la dé- « monstralion, je vais essayer, dans un abrégé succinct « et en forme d'introduction, de parcourir ce que nos « devanciers ont dit a cet égard, m'abstenant des ques- « lions Irop profondes et m'arrèlaut même assez peu sur « les plus faciles. Par exemple, je ne rechercherai point « si les genres et les espices existent par eux-mêmes « ou seulement dans l intelligence, ni, dans le cas où i ils existeraient par eux-mêmes, s'ils sont corporels « ou incorporels, ni s'ils existent séparés des objets « sensibles ou dans ces objets et en faisant partie; ce « problème est trop difficile et demanderait des recherches « plus étendues. Je me bornerai a indiquer ce que les an- « ciens, et parmi eux surtout les Péripatéticiens, ont dit « de plus raisonnable sur ce point et sur les précédents. »
Il faut mettre aussi sous les yeux du lecteur le grec même de Porphyre :
Aùrixa jrepi yÉvwvte /.%'. ÉtoMV, to \j.vi eits txps<mpccv Etre kcu vi umWkC, y.'i.vl', i~'.-/'.:.y.:ç xeitcu, cÏtï xcù ù<pE<mBU>ra Gwu.arâ ectIv y âaâfuaa, ruù TroTepov captera r, i-i t„T; aiabitrûç v.x: srepi raûra ûœEoxwTa Tïaoairnaofuu XÉyeiv PaOuratTTjç '.!/T/.: ttiç tgioûtyk "f27" aaTEtaç, /.ai xXÂY); u.iiZvir,: Bîcj.iir,; ïii-y.ïi&z.
A ce langage barmonieux , a celle manière de s'exprimer nette et précise et en même temps gracieuse encore; il est impossible de ne pas oublier un moment le moyen
âge, pour reporter sa pensée vers l'ancien monde, et songer aux deux grandes écoles et aux deux grands hommes qui y représentent la philosophie. Platon et Aristote sont évidemment les deux termes opposés de l'alternative que renferme la phrase de Porphyre. Pour Platon, les espèces et les genres, c'est-à-dire les Idées, sont l'essence même des choses; non-seulement elles existent, mais elles existent seules d'une existence permanente, tandis que les individus, les choses particulières, sont dans un mouvement perpétuel et paraissent et disparaissent tour à tour. Les Idées ne sont pas de simples conceptions de l'esprit, des notions abstraites purement subjectives, comme on dirait dans la langue de la philosophie moderne (et c'est là le vrai sens de ÇiXaT; È«iv«atç, que Boëce traduit d'une manière presque inintelligible par nudis intellectibus); elles ont une valeur indépendante de l'esprit même qui les conçoit, une réalité objective, 6çs'(m»cev. Selon Platon, les Idées n'ont rien de corporel; et alors même qu'elles feraient leur apparition dans les objets sensibles, elles n'en font point partie, elles ne s'y rapportent point comme la partie an tout, la qualité au sujet, l'accident a la substance; mais elles en sont sinon séparées, xuptorâ, du moins séparables. Aristote, au contraire, sans adopter absolument la thèse opposée, y incline; il a bien l'air de réduire les espèces et les genres à de simples notious générales, et de ne leur accorder qu'une valeur psychologique et logique; du moins il se prononce sans cesse et avec la plus grande force contre leur indépendance des objets particuliers ; il tient pour des chimères les Idées hors des choses, et les genres et les espèces sont pour lui dans les individus eux-mêmes,
dans les objets sensibles : èv t«ç sùoônroïç /.?/. ttssI Taùra û<pE5TWTa. Or, Platou est tout entier dans la théorie des Idées, et l'on peut dire avec une rigueur parfaite que la Métaphysique d'Aristote est une polémique perpétuelle contre cette théorie '. Ce n'est pas là une querelle de détail, c'est toute la différence qui sépare ces deux grands hommes, car c'est Ta le problème même de la philosophie. Les expressions de ce problème varient suivant les diverses époques de la philosopbie et de la civilisation. Les données en sont plus ou moins nettement posées, les conséquences plus ou moins rigoureusement tirées; mais le problème est toujours celui qui à toutes les époques tourmente et féconde l'esprit humain ', et, par les diverses solutions qu'il soulève, engendre toutes les écoles. Il se teint en quelque sorte de toutes les couleurs du temps où il se développe; mais partout il est le fond duquel partent ou auquel aboutissent les recherches philosophiques. Il a l'air de n'être guère qu'un problème de psychologie et de logique, et en réalité il domine toutes les parties de la philosophie ; car il n'y a pas une seule question qui dans son sein ne contienne celle-ci : tout cela n'est-il qu'une combinaison de notre esprit faite par nous a notre usage, ou tout cela a-t-il en effet sou fondement dans la nature des choses? La théorie platonicienne des Idées a donné son nom a tout un côté de la philosophie, l'idéalisme, et l'idéalisme a survécu a Pla-
\. Voyez dans notre écrit intitulé : De la Métaphysique d'Aristote, notre opinion sur la vraie nature des idées platoniciennes, p. 48, et la note où sont indiqués tous les passages d'Aristote relatifs à la Théorie des Idées. Voyez aussi ire série , t. n, leç. vu et vm, et leç. ix et x, t. iv, leç. xxi et leç. xxn;ne série, t. ii, leç. vu; et dans cette me série, t. 1er, De la philosophie ancienne , Largos de la théorie des idées.
ton ; il a traversé les âges, il vit et vivra autant que l'esprit humain et la philosophie. En revanche, la théorie contraire n'est pas moins vivace. La longue rivalité des deux écoles platonicienne et péripatéticienne est le combat des deux solutions opposées, et la phrase de Porphyre, au troisième siècle, est le résumé de ce grand différend. Ce résumé lui-même n'est qu'un point de départ pour l'école d'Alexandrie. Au quatrième siècle, le plus grand représentant de cette école, Proclus, a composé sur le Parménide de Platon un commentaire qui n'est pas autre chose qu'un nouvel et dernier examen du fatal problème, envisagé sous toutes ses faces et poursuivi dans tous ses développements. Cetimmensecommentaire, achevé etcomplélé au sixième siècle parDamascius, est comme le dernier mot de la philosophie ancienne : c'est une longue et régulière apologie des Idées. La question de Porphyre y est reprise en sous-œuvre, et la solution platonicienne enrichie de toutes les nouvelles lumières, et fortifiée de tout le progrès de l'esprit humain pendant plus de huit siècles. Porphyre avait décomposé en trois questions précises la question générale; Proclus retranche judicieusement la seconde question de Porphyre, et divise les deux autres en quatre questions : 1° si les Idées sont; 2° de quelles choses il y a des Idées; 3° quelle est la nature des Idées; 4° comment les choses sensibles, les objets particuliers, les individus, participent des idées '. Il n'y a pas une de ces quatre questions qui ne se décompose elle-même en
\. Procius, Comtn. in Parmenidem Platonis, liv. m, p. A et 5 du
t. v de notre édition : TeTTOtpaN roîviw Svtwv bi -.'j:.'.~iy. :wv iSeâs Çnnnaeat TvpoëXY)|/.aT<t>v , 7rptûTou u.sv, v. fan rà etîm ' t! "yi: co t-.; ■/.i.\ 77=:': a!»TÔ)v i-'.n/.ïysr.', u.t, toûtc »TpOO{/.oXo")poa«U4voÇ ; SWrspou
un certain nombre d'autres questions dont les développements embrassent les sept livres du commentaire alexandrin et toute la philosophie ancienne.
Mais il faut supposer le monde ancien détruit, la philosophie ancienne ensevelie avec la civilisation dont elle faisait partie, et la longue et brillante polémique qui avait fait la vie même de cette philosophie, réduite à la phrase de Porphyre dans la traduction latine de Boëce. C'est sur cette phrase et autour d'elle que va peu a peu se reformer une philosophie nouvelle. Les commencements de cette philosophie seront bien faibles, il est vrai, et se ressentiront de la profonde barbarie du temps ; mais une fois née, la puissance de l'éternel problème la développera et lui ouvrira une carrière immense.
La scholastique a trois époques : 1° du onzième siècle jusqu'au treizième et jusqu'à l'organisation de l'Université de Paris ; c'est l'enfance de la scholastique ; 2° du treizième siècle jusqu'au quinzième; c'est l'âge de sa virilité, où toutes les grandes universités de l'Europe, les grands ordres religieux fleurissent; 3° du quinzième siècle jusqu'au milieu du seizième; c'est le temps de son déclin, où elle languit et s'éteint peu à peu dans la décadence du moyen âge, sous les premiers essais de réforme en tout genre, aux approches d'une langue nouvelle, d'un esprit nouveau, d'une nouvelle époque de l'humanité. Et si dans la scholastique on écarte la théologie pour considérer seulement la philosophie proprement dite, cette phi-
Ss , Tivûv s'oti xat tivwv tùx é'an Ta eïJyi ■ xaï -yàp toùto iroXXàç ëyei ^tajAcptaëriTiiiffÊi; • Tp Jtgu Se. , oiuoïa <5ti Ttvâ èoti xà e'$yi , xal tî; r, î&OTiiç ftûriûv ' TETflcpTcu Sk , ttw; jj.srfy£7at iash twv i"i8zf xa»
losophie est tout entière dans la querelle du nominalisme et du réalisme, et cette querelle peut se diviser aussi en trois époques : \° elle naît à l'occasion de la phrase de Porphyre, et sa naissance est celle de la philosophie scholastique; 2° aux luttes vives et passionnées de cette première époque succède le règne au moins apparent de l'une des deux opinions rivales ; 3° l'opinion vaincue dans la première époque et condamnée au silence dans la seconde reparaît dans la troisième et finit par triompher, et son triomphe est le tombeau de la scholastique. De ces trois époques, la seconde et la troisième sont assez connues, surtout la seconde, qui forme, pour ainsi dire, les beaux jours de la philosophie du moyen âge. C'est le temps des dominicains Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin, Vincent de Beauvais ; des franciscains Alexandre de Haies, saint Bonaventure, Duns Scot, Roger Bacon. Les ouvrages de ces illustres personnages ont été depuis longtemps, pour la plupart, recueillis et appréciés. Mais, comme toutes les origines, celles de la philosophie scholastique sont couvertes de profondes ténèbres. Les deux opinions qui commencent a se montrer dans la première époque ont par leurs luttes réveillé l'esprit humain, c'est là leur gloire ; mais elles étaient trop faibles encore pour produire aucun monument durable. L'opinion vaincue a presque entièrement péri dans sa défaite ; et on est réduit à en rechercher quelques lambeaux dans les rares écrits des vainqueurs. C'est celte première époque si intéressante à la fois et si obscure que nous allons parcourir et éclairer, s'il est possible, a L'aide de nos manuscrits, car celte époque est clic que représente et couronno
ii. 7
Point do départ de la philosophie [scholastique : opinion de Boéce sur le problème des espèces et des genres.
Pour voir clair dans la naissance et les commencements de la philosophie scholastique, il faut se reporter au point de départ du grand débat dont elle est sortie, c'est-à-dire à Boëce, et se rappeler que Boëce n'avait pas seulement traduit la phrase de Porphyre, mais qu'il l'avait aussi commentée, et qu'il s'était expliqué sur les deux solutions contraires du problème posé par le philosophe alexandrin.
11 y a deux commentaires de Boëce sur l'Introduction de Porphyre.
Le premier est présenté sous la forme du dialogue, et il est beaucoup plus court que le second. Boëce examine les trois questions sur les genres et les espèces : s'ils existent par eux-mêmes ou s'ils ne sont que des conceptions de l'esprit ; s'ils sont corporels ou incorporels; s'ils existent seulement dans les objets sensibles ou s'ils en sont séparés; et il applique ces questions non-seulement au genre et à l'espèce, mais aussi a la différence, au propre et à l'accident. Sur la première question, qui peut nous tenir lieu des deux autres, Boëce déclare positivement que le genre, l'espèce, la différence, le propre, l'accident existent réellement; et la raison qu'il en donne est que sans eux rien ne serait , puisqu'il n'y aurait ni accident ni propriété, ni différence ni genre '. Ici, il est évident que Boëce n'a pas compris la question de Porphyre. Por-
I. Boeth. opp. edit. Bas. -loTO, p. S.«Scicnda enim sunt ntrum vere sint, nec esset de lus disputalio coDsideratioque si non sint. Sed si rerura \eritatem atquc integritatem perpcndas,non est dubium quic vere sint. Nam cum res omnes quœ vere suni, sine his quinque esse non possent , bas ipsas quinque rcs vere intellcctas esse non dubites, Sunt autem in reluis
ABÉLAKD. 75
phyre n'a jamais demandé si la différence, l'accident, le propre existent par eux-mêmes ; car il suffit de poser la question pour la résoudre négativement. Porphyre n'a pas non plus mis en question la réalité ou la non-réalité du genre et de l'espèce considérés abstractivement ; car il serait trop clair aussi que ce ne sont que des conceptions de l'esprit, des généralisations commodes pour la pensée et pour le langage. Porphyre se demande si les genres et les espèces, et non pas l'espèce et le genre, existent réellement : par exemple, si tel genre déterminé, à savoir l'humanité, existe indépendamment des individus qui le composent ; ou bien, si ces individus seuls existent, et si le genre humanité n'est pas une pure abstraction. Sans doute Porphyre, dans son Introduction, traite du genre et de l'espèce, de la différence, du propre et de l'accident, d'une manière abstraite, logique et grammaticale, puisque sou Introduction est une préparation aux Catégories, lesquelles, avec l'Interprétation, forment un traité de grammaire et de logique. Mais à l'occasion de ces cinq notions abstraites sans lesquelles il n'y a ni pensées ni paroles, et qui sont par conséquent le fondement de toute logique et de toute grammaire, et particulièrement à l'occasion des notions du genre et de l'espèce, févoç, eT£oç, Porphyre se fait une question d'une tout autre nature ; il se demande si les genres et les espèces, -pwv -t wù e?£wv,
omnibus eonglntinatae et quodam modo conjunctœ atquc compacta;. Cur enirn Aristoteles de pi inu- decem sermonibuB gênera rerum significantibus disputaret, \ oi connu différencias propriaque coUigerel el principaliter de accidentibus dissereret, nisi hœc Lu rébus intimata e( quodam modo adunala vidisset? Qnod bi ita es! , non esl dubiotn qnin vere sint et eerta aniini consideratione teneantur, quodipeius quoque Porpbyrii probatur assensu. »
existent ou n'existent pas réellement. C'est là, pour ainsi dire, un regard détourné sur un problème d'un tout autre ordre que Porphyre pose et abandonne en même temps, pour revenir au sujet de son Introduction. Boêce n'a pas compris cela, et il a converti la grande et légitime question de la réalité des genres et des espèces, en la question insensée, et qui n'en fut jamais une, de la réalité du genre, de l'espèce, de la différence, du propre et de l'accident. Cette confusion placée dans l'ouvrage du maître a produit un malentendu perpétuel dans toute la polémique qui a suivi. Encore une fois, Porphyre n'a fait qu'une Introduction a la logique et à la grammaire ; et le titre de son ouvrage le dit assez : De quinque vocibus, rapi tûv wsvte cpwvwv , des cinq voix ou mois. Il ne traitait donc que d'abstractions verbales; mais parce qu'a cette occasion et pour déterminer avec plus de précision son sujet même, il indique, pour l'écarter, une question de haute métaphysique, la question de la réalité ou de la non-réalité des espèces et des genres, voilà Boêce, le péripatéticien Boëce, qui, brouillant tout, confondant tout, réalise les cinq noms, et ouvre par là la porte à ce double danger : si on le suit, de réaliser toutes les abstractions, ce qui n'est plus difficile dès qu'on a réalisé cinq abstractions aussi manifestes que les cinq noms dont il s'agit, et de se jeter ainsi dans un réalisme absurde ; ou bien, si on lui résiste, si on s'aperçoit que le genre, l'espèce, la différence, le propre, l'accident, ne sont que des notions abstraites et des noms, de confondre avec ces abstractions et ces noms les genres et les espèces, qui peut-être ne sont pas de purs noms, et, par l'exagération même, d'une vérité utile, de se précipiter dans un nominalisme universel.
Nous croyons signaler ici la source première et la racine historique de la querelle que nous avons à raconter.
Ainsi, dans son premier commentaire, Boëce, au moyen d'une confusion ridicule, est plus platonicien que Platon lui-même et que tous les alexandrins ; il est réaliste absurde, et il prétend donner son opinion pour celle d'Aristote et de Porphyre. Maintenant, dans le second commentaire ' nous allons trouver un tout autre Boëce, avec une opinion diamétralement opposée à celle que nous venons de rapporter. l£t ici Boëce nomme quelquefois les genres et les espèces universalia, expression empruntée à la philosophie antique, xà xaô' SXou, et que plus tard on a traduite en français par celle des universaux, et selon nous avec beaucoup de raison ; car par la on laisse indécise la question de leur réalité. Au contraire, traduit-on par idées, et prend-on le mot idées dans le sens platonicien ? on est réaliste ; ou prend-on le mot idées dans son sens ordinaire, celui de notions et de conceptions ? on fait évidemment des idées de simples abstractions dont il est trop facile de démontrer ensuite la non-réalité. 11 faut donc s'en tenir au mol universaux : c'est la formule de la scholastique: et il importe de prendre la langue du siècle que l'on veut faire connaître ; autrement, on confond les siècles en confondant les langages. La nouvelle opinion de Boëce sur la nature des universitaux, des genres et des espèces, est que les genres et les espèces ne peuvent avoir d'existence réelle. Il en donne les arguments suivants :
-1° Tout ce qui est, est nécessairement un ; or, le genre est commun à plusieurs objets, donc il n'a pas d'unité, donc il n'est pas. Cet argument, dont Boëce n'indique
I, lîoctli. opp. p. oi. « Oiunc quod commune est uno tempore plu-
78 PHILOSOPHIE SCUOLASÏIQUE.
pas la source, appartient à Aristote dans la polémique contre la réalité de l'idée platonicienne, Métaphysique, Iiv. m * et livre vu 2. Comme Boëce n'en cite pas l'auteur, on le lui a attribué jusqu'au treizième siècle, où la Métaphysique d'Aristote commença a être connue. C'est un des arguments constamment employés contre la réalité des universaux.
2° Si le genre n'est pas un, dira-t-on qu'il est multiple, et que c'est encore la une manière d'exister ? Mais s'il est multiple, il faut un genre supérieur qui comprenne cette multitude, et ainsi à l'infini, ce qui est absurde 3. Ce second argument est encore d'Aristote, qui l'a présenté luimême sous des formes diverses ; c'est l'argument si célèbre dans l'antiquité sous le nom d'argument du troisième
rilms, id in se unuoi esse non poterit. Multorum enirn est quod commune est, prœsertim cum una atque eadem res in multis uno tempore tota sit. Quantsecumque enim sunt spccies, in omnibus genus unum est, non quod de eo siugulae species quasi partes aliquas carpant , sed singulae uno tempore totum genus habeant : quo fit ut tolum genus in pluribus singulis uno tempore positum, unum esse non possit. Neque enim fieri potest ut, cum in pluribus totum uno sit tempore, in semetipso sit unum numéro. Quod si ita est, unum quiddam genus esse non poterit, quo fit ut omnino nihil sit; omne enim quod est, idcirco est quia unum est. Et de specie idem convenit dici. »