Ouvr. inéd. in-4, p. -J9I
nous avons démontre qu'il avait eu Roscelin pour maître et avait suivi ses leçons, c'est de sa bouche même qu'il avait dû recueillir cette argumentation ; elle mérite donc toute notre confiance.
Roscelin faisait deux arguments pour prouver que les parties n'ont pas d'existence réelle : 1° Dire qu'une partie d'une chose est aussi réelle que cette chose, c'est dire qu'elle fait partie d'elle-même, car une chose n'est ce qu'elle est qu'avec toutes ses parties; 2° la partie d'un tout devrait précéder ce tout; car les composants doivent précéder le composé; mais la partie d'un tout fait partie du tout lui-même; donc la partie devrait se précéder ellemême, ce qui est ahsurde. Citons textuellement cette argumentation : « Si quelqu'un disait que cette chose, qui est une maison, consiste en d'autres choses, a savoir les murs et les fondements, Roscelin lui opposait ce raisonnement : Si cette chose qui est un mur est une partie de cette chose qui est une maison , comme la maison n'est rien que le mur lui-même, le toit, le fondement, etc., il en résulte que le mur sera une partie de lui-même et du reste; or, comment pourrait il être une partie de luimême? De plus, toute partie précède naturellement son tout; or, comment le mur peut-il se précéder lui-même et le reste, puisque rien ne peut en aucune manière se précéder soi-même? » « Si quis autem rem illam quai « domus est , rébus aliis, paricte scilicet et fundamento « conslare dicèret, tali ipsum argninentalione impugna- « hal : si res illa quœ est paries, rei illius quœ domus est, « pars sit, cum ipsa domus nihil aliud sit quam ipse paît ries et lectuni et fundainenlimi , profecto paries suî ip- « sius cl exterorum pars ciit. At vero quomodo suî ipsius
« pars fuerit? Amplius : omnis pars naturaliter prior est « suo loto. Quoinodo autem paries prior se etaliis dice- « tur, cuin se uullo modo prior sit ? ' »
Voilà donc en quoi consistait le nominalisme de Roscelin : il soutenait que les universaux, à savoir les genres et les espèces, ne sont que des mots ; et que de même, les parties d'une chose n'existant que dans cette chose, dès qu'on les en sépare on n'a plus aussi que des mots. On peut supposer qu'il en disait autant des qualités par rapport à leur sujet. Le principe commun de ces diverses théories est qu'en réalité il n'existe que des individus, des choses particulières, et que hors de la il n'y a que des conceptions et abstractions de l'esprit, et par conséquent des mots. Le principe admis, la conséquence semble irréprochable. Eu effet, si les genres et les espèces, si les universaux existent autre part que dans l'entendement de l'homme, s'ils sont autre chose que des conceptions et abstractions de notre esprit, il est impossible de les réduire a des noms ; mais si les universaux ne sont que des notions abstraites, évidemment alors toute la réalité appartient ou aux choses individuelles auxquelles ces notions sont empruntées ou à l'esprit qui a la puissance de former de pareilles abstractions; et ces abstractions en elles-mêmes sont de purs mots. La conséquence est légitime; elle est même fort naturelle. Mais le génie consiste souvent à tirer une conséquence nouvelle, à découvrir une face nouvelle d'un principe déjà connu. Or, on ne peut nier qu'avant Roscelin ou son maître Jean, au onzième siècle, personne n'avait songé a tirer cette conséquence de la doctrine que tout le monde enseignait.
i. Ouv. inéd.,y. -491.
Raban-Maur et notre anonyme enseignaient aussi que les genres et les espèces, les universaux, sont des conceptions de l' esprit, et qu'ils n'ont de réalité que dans les individus où l'esprit les recueille par voie de comparaison et d'abstraction. De là à conclure que les universaux ne sont que des mots, il n'y avait qu'un pas; mais ce pas, ni Raban, ni l'anonyme ne l'ont fait; Boëce non plus n'avait pas été jusque-là. Dans l'Introduction de Porphyre, cette expression, les cinq mots, ne s'applique, comme nous l'avons déjà dit, qu'aux Prœdicabilia, aux abstractions évidemment verbales, à savoir, le genre, l'espèce, la différence, le propre, l'accident, et nullement aux universaux proprement dits, les genres et les espèces. Porphyre, dans la double solution qu'il énonce du problème de la nature des universaux, n'indique en opposition à la solution platonicienne que la solution péripatéticienne, et celle-ci n'allait pas jusqu'au nominalisme. Dans toute l'antiquité, le péripatétisme, développé et commenté par tant d'esprits pénétrants et rigoureux, et dans une indépendance philosophique illimitée, ne produisit jamais une telle conséquence, ou du moins cette conséquence n'y eut jamais le rang et la dignité d'une doctrine. Si donc le nominalisme n'est qu'une conséquence du péripatétisme, et si par là il se rattache à la philosophie ancienne, il faut reconnaître que c'en est une conséquence nouvelle, inconnue, inouïe; c'est un fruit tout a fait nouveau, éclos à la On du onzième siècle, et donné à la philosophie moderne par la scholastique et par un Français. Or, une époque philosophique, religieuse ou politique, n'existe qu'à une condition : qu'elle possède un principe nouveau, qui devienne le fondement
104 PHILOSOPHIE SCIIOLASTIQUE.
d'un grand déliât et produise un grand mouvement. Ce grand mouvement, ce grand débat est ici la lutte du nominalisme et du réalisme; et cette lutte ne pouvait prendre de l'importance et de la grandeur qu'autant que s'élèverait une opinion nouvelle, nette et précise, qui, allant droit a toutes ses conséquences éclaircît d'abord l'horizon nébuleux du péripatélisme indécis légué par Boëce aux écoles carlovingiennes. La scholastique, comme époque originale de l'histoire de la philosophie, commence avec la querelle du nominalisme et du réalisme : c'est le nominalisme qui a engagé cette querelle; c'est donc lui qui l'a produite , et avec elle la philosophie scholastique.
Dès qu'un principe nouveau est déposé dans le monde, s'il a de la vie et de la force, il le fait voir, en se développant, par la variété et l'importance de ses applications. Le nominalisme, a peine né, s'appliqua d'abord à la théologie, qui était la grande affaire, l'intérêt vivant de l'époque. Roscelin transporta dans la théologie le même esprit d'indépendance et de conséquence qu'il avait montré en dialectique. Ici nous possédons ses propres paroles, rapportées par saint Anselme. Jusque-là la théologie consistait dans l'exposition plus ou moins régulière des dogmes sacrés; Roscelin essaya d'introduire une méthode nouvelle. « Les païens, dit-il, défendent « leur religion, les juifs défendent la leur; nous aussi, « chrétiens, il faut que nous défendions noire foi. » « Pa- « gani défendrait legem suam, judaei defendunt legein « suam; igitur et nos chrisliani debemus defendere fidem « nostram '. » Ici défendre voulait dire expliquer : niais