‹ Fragments de philosophie du moyen âgeChapitre 50 sur 115 · Ouv. inéd., p · texte numérisé non relu

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ment tontes les lumières que nous pouvons tirer de nos manuscrits.

Jusqu'ici on ne possédait qu'un seul document sur le réalisme de Guillaume de Champeaos, le passage célèbre de VHûtoria calamitatum. Tous les historiens de la philosophie ont cité ce passage, et nous le citerons à leur exemple. Abélard y raconte comment , après avoir fait à Guillaume , à l'école de Notre-Dame, beaucoup d'objections oui l'avaient embarrassé , il l'avait de nouveau attaqué à Saint- Victor sur la question des nniversaus, et avait Uni par le forcer à chauger d'opinion. • Inter ese- « tera disputationum nostrarum conamina, antiqnam t ejus de universalibus sententiam paleutissimis argu- ■ mentatiooum disputalionibus ipsnm commutare , imo

• destruere compuli. Erat autem in ea sententia de com-

• munitate uoiversalium, ut eamdem essentialiter rem

• totam siraul singulis suis inesse adstrueret individuis : <f quorum qu'idem nulla esset in essentia diversitas, sed

• sola mullitudine aecîdentium varietas. Sic autem islam « suam corre\it sententiam, ut deiuceps rem eamdem t non essentialiter, sed individualiterdiceret. Et quoniam

• de universalibus in hoc ipso pracipua semper est apud t dialectieos qmestio, ac tanta ut eam Porphyrius quo-

• que in 11 g gis rais, oum de universalibus scriberel , « difiinire non pra?sumeret. dicens : altissimum enii:

• bojnsmodi ne.otium: cum hanc ille co; imo « coactus dimisisset sententiam, in tantam lectio ejusde- « voluta est negligentiam uljamad dialeclica* lectionem

• vu admitteretur : quasi in hac scilicel de univers^

• sententia Iota hujus ' summa '. a La

conclusions immédiates a tirer de ce passage sont : \° Que la question des universaux était alors plus que jamais la question fondamentale de la dialectique; 2° que toute la philosophie de Guillaume de Champeaux était dans sa doctrine des universaux, puisque cette doctrine renversée ou modifiée avait détruit sa réputation ; 3° qu'il professait depuis longtemps cette doctrine, « antiquam ejus « de universalihus sententiam, » c'est-à-dire non-seulement h Saint-Victor, mais à l'école du cloître, au commencement du douzième siècle et probablement aussi a la fin du onzième, à l'époque où le nominalisme de Roscelin faisait le plus de bruit ; 4° enfin que cette doctrine avait fini par subir, sous les attaques d'Abélard, une modification importante, et que Guillaume, aux deux extrémités de sa carrière , avait eu deux opinions différentes sur la nature des universaux. Ce sont ces deux opinions en elles-mêmes, et dans leur rapport, dont il s'agit de nous bien rendre compte.

Quelle était la première opinion de Guillaume de Champeaux sur les universaux ? Abélard l'exprime en peu de mots, mais avec la plus parfaite précision. L'universel, selon Guillaume de Champeaux, c'est-à-dire le genre, est quelque chose de réel, rem, qui est identique, eamdem , essentiellement, es senti aliter, intégralement et siinullanément, totam simul, dans tous les individus qui en participent et composent le genre; de sorte que ces individus ne diffèrent aucunement dans leur essence, quorum quidem nulla esset in essentiel diversitas, mais seulement dans leurs éléments accidentels , sed sola multitudine accidentium varietas. Rien de plus net que celte théorie : c'est le réalisme dans toute sa rigueur, à savoir, l'es-

sence des choses attribuée aux universaux et aux genres, et l'individu réduit à un simple accident. Mais il n'est pas aisé de se faire une idée aussi claire de l'autre théorie, celle a laquelle, selon le passage en question, Guillaume deChampeaux aurait été poussé par son antagoniste. Elle est tout entière dans cette ligne : rem eamdem non essentialiter sed individualiter. Les historiens de la philosophie, Tennemann entre autres , reproduisent l'un après l'autre cette ligne sans aucune remarque , comme si elle portait son évidence avec elle-même Meiners ' s'est le premier avisé de mettre en doute sa signification. En effet, elle ne signifie absolument rien , ou même elle renferme une absurdité : « Une chose est la même qu'une autre, « non par son essence, mais par son individualité. » C'est bien là le contraire, il est vrai , de la première théorie de Guillaume de Champeaux : qu'un individu est identique à un autre, non par ses côtés individuels et accidentels, mais par son essence ; mais cette nouvelle théorie est en elle-même absurde et intolérable ; car il est trop évident qu'une chose ne peut pas être identique a une autre par son individualité, l'individualité d'une chose étant précisément ce qui la sépare d'une autre. Aussi l'édition de d'Amboise donne-t-elle la variante indif/erenter au lieu de individualiter. M. Baumgarten- Krusius9 approuve cette variante, et pense qu'elle va mieux au sens : sensus certe expedilior : non numéro eadem sed naturel lamen. Nous adoptons aussi la variante des manuscrits de d'Amboise; mais nous l'enten-

4. De nominalium ac realium initiis, Comment. Gottlng., n, p. 3o.

2. De veto scholasiicorum realium et nomtnalium discrimine, Annal. Aead. Jcncnsis, t. î, p. 528.

dons tout autrement que M. Bamugarten et de la manière suivante. L'identité des individus d'un même genre ne vient pas de leur essenee même, car cette essence est différente en chacun d'eux, mais de certains éléments qui se retrouvent dans tous ces individus sans aucune différence, indiffèrent er. Cette nouvelle théorie diffère de la première en ce que les universaux ne sont plus l'essence de l'être, la suhstance même des choses ; mais elle s'en rapproche en ce que les universaux existent réellement, et qu'existant dans plusieurs individus sans différence, ils forment leur identité et par là leur genre. La différence des deux théories est grande, il est vrai , mais elle ne va pas jusqu'à mettre en cause la réalité des universaux. Celle-ci subsiste dans l'une et l'autre théorie. Passer de l'une a l'autre , c'était changer sans doute, mais ce n'était pas abandonner le réalisme , et la seule conséquence qu'il faut tirer de la phrase d'Àbélard, c'est que, dans son premier enseignement à Notre-Dame, Guillaume de Champeaux faisait des universaux l'essence même des individus du même genre, et que, dans son second enseignement à Saint-Victor, il finit par les considérer non plus comme constituant l'essence des individus d'une même classe, mais comme formant leur identité, parce que dans tous ces individus, différents d'ailleurs, ils se retrouvent sans différence.

Ces inductions, qu'autoriserait déjà la seule variante donnée par d'Amboise, nos manuscrits les convertissent en démonstrations historiques.

Le manuscrit de Saint-Victor renferme deux passages où il est fait allusion a l'opinion de Guillaume de Champeaux sur la nature des universaux : le premier , dans

le commentaire sur les Catégories, fol. 119 recto1; le deuxième , au livre des Définitions et des Divisions, fol. -192 verso2. Ce dernier passage mérite d'être cité ; il reproduit deux points de doctrine entièrement conformes à la première théorie réaliste que VHistoria calamitaium attribue a Guillaume de Champeaux : 1° les différences vont quelquefois jusqu'à constituer une espèce ; il faut alors les prendre substantivement, de sorte que raisonnable ait la valeur d'animal raisonnable, et animé celle d'être animé; 2° d'ailleurs les différences sont de purs accidents, a Quœ (differentia?) a quibusdam sumi dicun- « tur in offlcio specialium nominum ac pro speciebus « designandis usurpari, ut tantumdem rationale valeat « quantum rationale animal , et tantumdem animatum « quantum animatum corpus, ut non solum formae signi- « Gcatio, verum etiam materia? teneatur in nominibus « differenliarum. Quœ quidem sentenlia W. magistro a nostro praevalere visa est. Volebat enim, memini, tan- « tam abusionem in vocibus lieri, ut cum nomen dif- « ferentia? in divisionegeneris prospecie poneretur, non « sumptum esset a differentia, sed substantivum speciei « nomen poneretur. Alioquin subjecti in accidentia di- « visio dici polest secundum ipsius sentenliam, qui diffe- « rentias generis per accidens inesse volebat. Per nomen « itaque differentia? speciem ipsam volebat accipere. »

Mais c'est surtout le fragment de Saint-Germain qui nous fournit des documents précieux. Ce fragment est encore tout plein de l'ardeur de la grande querelle dans laquelle intervint Abélard, et il contient sur toutes les

i . Ouv. inéd., p. 190.

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