I. Ouv. inéd., p. SI
Grâce à nos manuscrits, nous avons restitué pour la première fois la seconde opinion de Guillaume de Cliampeaux , el nous pensons que cette opinion appartenait encore au réalisme ; mais nous convenons avec Àbélard que la substitution de cette opinion à la première dut paraître et est en effet une concession à l'école nominaliste. C'est la première théorie qui contient véritablement le réalisme de Guillaume de Cliampeaux; c'est celle-là qui lit sa réputation de son vivant et à laquelle son nom demeure attaché dans l'histoire. Elle est juste le contrepied de la théorie de Roscelin. Pour Rosceliu, les individus seuls existent et constituent l'essence des choses ; le reste n'est qu'abstraction de l'esprit et jeu du langage. Au contraire, pour Guillaume de Cliampeaux, l'essence des individus est dans le genre auquel ils se rapportent; en tant qu'individus ils ne sont que des accidents. Il y avait bien quelque chose de cette doctrine au fond de la théologie de saint Anselme; mais Guillaume est le premier qui l'ait dégagée et élevée à une formule nette et précise, diamétralement opposée à celle de Roscelin, et capable a son tour de porter et de soutenir toute une école. Aussi est-ce de Guillaume de Cliampeaux que date l'écoie réaliste, comme l'école nominaliste date de Roscelin. Une fois érigé en doctrine philosophique, le réalisme fleurit à l'ombre du christianisme, qu'il servit et qui le protégea. La vie de Guillaume de Cliampeaux fut aussi heureuse que celle de Roscelin avait été agitée. Sa philo- Sophie était selon l'esprit du temps, c'est-à-dire selon l'esprit de l'Eglise; et l'esprit du temps l'en récompensa en lui donnant de longs succès, une belle renommée, une dignité émincnte, et l'amitié de saint Bernard.
Développements du réalisme. Odon de Cambray et Bernard de Chartres.
Sous les auspices de saint Anselme et de Guillaume de Cliampeaux, le réalisme ne pouvait manquer de nombreux parlisaus : parmi les plus remarquables sont Odon, a la On du onzième siècle, et surtout Bernard de Chartres, dans la première moitié du douzième.
C'est une vieille chronique du douzième siècle, l'histoire du monastère de Saint-Martin de Tournay, qui nous fait connaître Odon '. Il était d'Orléans; il enseigna d'abord à Toul, puisa Tournay; fonda ou releva en 1092 le monastère de Saint-Martin, près de cette ville, embrassa définitivement l'état monastique en 1 095, et devint évêcjue de Cambray en 1 106. C'était à la fois un dialecticien, un mathématicien et un poète. Il avait écrit plusieurs ouvrages qui ne se trouvent plus; l'un intitulé le Sophiste, l'autre le livre des Complexions, le troisième de la Chose et de l'Être. Tant qu'il fut a la tête de l'école de Tournay, c'est-à-dire avant 1 092, il y enseigna le réalisme, pendant qu'a Lille un nommé Raimbert enseignait la nouvelle doctrine de Roscelin. Mais de ces deux écoles, soit à cause de la supériorité d'Odon, soit à cause de la défaveur que les opinions théologiques de Roscelin répandirent sur sa philosophie, l'école de Tournay effaça bientôt celle de Lille. Nous ne savons en quoi consistait précisément le réalisme de maître Odon. la chronique dit seulement qu'il n'enseignait pas la dialectique d'après les nouveaux professeurs nominalistes, mais à la manière de
I. Dachery, Spicilegium, t. u, p. 888; Histoire littéraire, t. u, p. 585.
Boëce et des anciens doelems réalistes '. Or, nous avons vu quel était le réalisme de Boëce, au moins dans son secoud commentaire sur l'Introduction de Porphyre. Ce n'était guère qu'un péripatétisme équivoque, plus voisin du nominalisme que de la doctrine de Guillaume de Champeaux.
Le réalisme de Bernard de Chartres nous est beaucoup mieux connu, et il est tout autrement prononcé. Bernard enseigna très-longtemps avec le plus grand succès a Chartres, dans l'école illustrée par Fulbert. Contemporain de Guillaume de Champeaux, il lui survécut et poussa sa carrière jusqu'au milieu du douzième siècle *. L'auteur du Metalogicus nous apprend que Bernard avait formé l'entreprise difficile de concilier Aristote et Platon 3. Mais il penchait du côté de ce dernier. Il adoptait la théorie des idées, qu'il identifiait avec les genres et les espèces 4. Il admettait l'éternité des idées 5; mais il n'osait pas les dire coéternelles à Dieu, la coéternité ne pouvant exister qu'entre ce qui a même pouvoir et même dignité, par exemple entre les trois personnes de la Trinité. L'idée
1. Dachery, ibid. « Sciendum (amen de eodem magistro quud eamdeni dialeelicam non juxta quosdain niodernos in voce , sed more Boethii antiquorumque doctorum in re discipulis legebat. Unde et magister Rainibertus qui eodem tempore in oppido insulensi, dialeelicam clericis suis in voce legebat... »
2 Histoire littéraire, t. xn, p. 2G3.
3. Metalogicus , lib. n, c. 17. « Egerunt operosius lïernardus Carnotensis et ejus sectaloies ut composèrent inter Aristotelem et Platonem, sed eos tarde venisse arbitror et laborasse in vanum ut rcconciliarentmortuos qui, qnamdiu in vita licuit, dissenserunt. »
k Ibid., lit), iv, c. 55 « llle ideas ponit, Platonem eemulatus et imitans Bernardum Carnotensem , et nibil prœter cas genus dicit esse vel spe- Cicm. »
5. ibid. « Ideam vero œternam esse consentiebat, admittens eeternitatem Providentiie. »
est donc postérieure à Dieu , comme l'effet est postérieur à la cause; mais, pour être, elle n'a besoin que de Dieu et ne relève d'aucune cause extérieure '. Bernard avait développé cette doctrine dans une exposition de Porphyre que nous n'avons plus 2. Il l'avait aussi développée dans un poème dont .lean de Salisbury nous a conservé quelques vers 3. En effet, Bernard de Chartres était poêle aussi bien que philosophe, et la Bibliothèque royale possède plusieurs exemplaires d'un traité de cet auteur, divisé en deux parties, le grand monde et le petit monde, Megacosmus et Microscomus, ouvrai:»1 mêlé de prose et de vers, a l'imitation de Boèce. C'est un système de l'univers à la manière de Platon, et qui atteste un esprit nourri de Macrobe et peut-être même du Timée. L Histoire littéraire a fait connaître cette composition singulière et en a donné quelques extraits. Nous l'avons étudiée à notre tour, dans le beau manuscrit du fonds du Boi, nu 04 13, et nous en tirerons un petit nombre de passages relatifs à notre sujet. Selon Bernard de Chartres, les deux éléments primitifs et éternels sont la matière et l'idée. La Providence applique l'idée à la matière, et la matière s'anime et prend une forme 4. Dans l'intelligence divine étaient d'avance les exemplaires de la vie, les notions éternelles, le monde
1. Metalogicus, lib. n, c. 17. « Idoam vero, quia ad hanc parilitatem non consurgit, sed quodammodo natura posterior est, et ^elut quidam effectus, manens in arcano consilii, extrinseca causa non indigens, sicul ii'ternain audebat dicere, sic coa>ternam esse uegabat. »