‹ Fragments de philosophie du moyen âgeChapitre 69 sur 115 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

^. Ibid., p. 9.

dive de Guillaume de Saint-Thierry; parce qu'il avait été composé pour les besoins personnels du professeur, comme une compilation commode d'autorités diverses, où il pouvait puiser dans l'occasion , et peut-être aussi comme un texte à son enseignement. Par tous ces motifs, et sans prétendre donner ces conjectures pour des démonstrations , il nous semble que le Sic et non peut être considéré comme l'ouvrage de théologie le plus ancien que nous possédions d'Abélard, et comme un monument précieux de la première application de sa méthode théologique.

Doctrine théologique d'Abélard.

Maintenant à quelle théologie cette méthode l'a-t-elle conduit? Le Sic et non ouvrait une voie périlleuse ; comment Abélard y a-t-il marché? A-t-il vraiment expliqué la foi chrétienne, ou, comme Roscelin, a-t-il détruit ce qu'il entreprenait d'expliquer? Ici les écrits d'Abélard et tous les monuments du douzième siècle parlent assez haut. On sait qu'Abélard, dès ses premiers pas dans la théologie, y rencontra le dogme de la Trinité, ce fondement de la foi chrétienne, et qu'il y échoua comme avait fait avant lui Roscelin. On sait qu'en LI2I, traduit à un nouveau concile de Soissons comme Roscelin l'avait été en 1092 à un concile du même nom, il fut obligé de désavouer l'explication qu'il avait donnée du redoutable mystère; et que, malgré ses rétractations, ayant persévéré dans sa doctrine, il fut vingt ans plus tard traduit à un autre concile, celui de Sens, condamné de nouveau et relégué dens la solitude. Le premier écrit sur la Trinité, qu'il fut contraint de brûler lui-même eu -H 21, n'a laissé aucune trace;

mais les écrits condamnes au concile de Sens subsistent et sont imprimés. Ce sont, avec le Sic et non, V Introductio ad theologiam et la Theolog'ia christiana. Nous avons donc le corps du délit en quelque sorte, et l'acte d'accusation préparé par Guillaume de Saint-Thierry, dressé et soutenu par saint Bernard ; car saint Bernard a été pour Abélard ce que saint Anselme avait été pour Boscelin. « Habemus in Francia, dit saint Bernard, novum de veteri « magistro theologum qui ah ineunte a?tate sua in arle « dialectica Iusit et nunc in scripturis sanctis insanit... « Et dum paralus est de omnibus reddere ralionein, eliam « quae sunt supra rationem, et contra rationein prœsumit « et contra fidem \ » En effet, quand on lit aujourd'hui les deux ouvrages incriminés, Y Introduction à la théologie et la Théologie chrétienne, on y trouve la dialectique, placée a la tête de la théologie, et l'esprit caché du nominalisme y minant les bases du christianisme, au lieu de les attaquer directement. C'est là la seule différence qui sépare ici comme ailleurs le disciple du maître. Le principe fondamental du nominalisme est que rien n'existe qui ne soit individuel, c'est-à-dire un. Mais le mystère de la Trinité est bien difficile à concilier avec ce principe, et Boscelin n'avait pu se tirer de cette alternative : ou Dieu seul, qui est un, existe, et les trois prétendues personnes de la Trinité n'ont pas d'existence propre et ne sont que des points de vue de notre esprit; ou les trois personnes existent réellement, cl alors ce sont trois

1. Epistol. ad pap. Innocent. — Opp. S. Bern. t. i, p. Gii, sqq. Guillaume de Saint -Thierrj s'exprime de même [ibid , t. i, p. 501 ), ainsi que Gautier de Mortagne ( Dachery, Spicileijium, t. m, p. 524). Voyez aussi une lettre d'un anonyme dans le Thésaurus aneul. noiiss, de Pez,

t. V, p. oui.

réalités non-seulement distinctes pour l'esprit, mais séparées entre elles et formant chacune une unité indépendante, et dans ce cas l'unité qui les comprend est une chimère. Ahélard, qui part du même principe et qui est imbu du même esprit, rencontra la môme alternative, et il y succomba également, mais différemment. Roscelin avait sacrifié la réalité de l'unité de Dieu a la réalité des trois personnes ; Abélard paraît avoir sacrifié la réalité des trois personnes à l'unité de Dieu. 11 est certain, du moins, que les interprétations qu'il a données des trois personnes ont bien l'air de substituer des distinctions logiques à de véritables existences. Tantôt il compare les trois personnes de la Trinité aux divers termes d'un syllogisme'; tantôt à l'empreinte d'un cachet relativement a ce cachet lui-même, ou bien encore a la forme relativement à la matière 2. Plus d'une fois il assimile les rapports des trois personnes entre elles au rapport dialectique de l'espèce et du genre3, analogie dont il résultait une subordination de rangs, une hiérarcbie enlre les trois personnes 4. 11

1. ïnlrod., lib. n, p. 1078. a Idem igitur est propositio quornodo conclusio, sed differunt, etc , etc. » Theolog. christ., lib. m, p. 1281; lib, iv, p. 4295.

2. Inlrod., lib. n , p 1081. Ibid., lib. îv, p. 1505 et 1517. 5. Ibid. ,Vib. ii, p. 1083.

4 S. Bern. opp., t. ix, p. G47 : «. Execranda illa de génère et specic non

« similitude sed dissimilitudo quoniam cum genus quidem et species

« quod ad se in\ieem sunt, alteruni superius, alta inferior sit, Dcus aiitem

« unus Absit ut buic acquiescamus dicenti hoc esse filium ad patreni

« quod speeiem ad genus, quod honiinera ad animal, quod areuni sigillum

« ad ses, quod aliquam potentiam ad potentiam Ibid., p. C-Î8. Tenemus

« autem te docente ad hominis positioneni poni animal, sed non e con- <c verso, secundum regulam dialcctica; tas qua non quidem posito génère « ponitur species, sed posita specie ponilur genus. Cum ergo patreni ad « genus, filium ad speeiem referas, nonne id oratio similitudinis postulat « ut similiter posjto filio , patreni poni osleudas et non converti : ut quo-

aime à comparer la Trinité chrétienne a celle de Platon, et dans cette comparaison le Saint-Esprit est Pâme du monde '. Mais, dans cet abaissement du Saint-Esprit, le dogme augustinien de la grâce devait nécessairement recevoir quelque échec; de sorte qu'à parler sincèrement, saint Bernard était assez fondé à lancer contre Abélard ces formidables paroles 2 : « Cuni de trinilate loquitur « sapit Arium, cum de gratia sapit Pelagium, cum de « persona Christi sapit Nestorium. » On peut le dire aujourd'hui, si Roscelin était Irithéiste, Abélard était sabellien. Car, encore une fois, dès qu'on admet que rien n'existe que ce qui est individuel et un, ou la Trinité se résout en trois dieux, ou les trois personnes ne sont plus que ce que sont les genres et les espèces, c'est-à-dire des ressemblances mêlées de différences, c'est-à-dire des points de vue divers de la même chose, des conceptions distinctes de notre esprit, que le langage personnifie. Le conceptualisme, en philosophie, donne le sabellianisme en théologie, et le conceptualisme n'est pas autre chose que le nominalisme dans son principe, moins ses conséquences extrêmes qui en révèlent toute la portée 3.

«modo qui homo est, necessario animal est, sed non eonvertitur; ita « quoque qui filius est necessario pater sit, et œque non convertatur? Sed « eontradicit tibi in hoc catholica fides. »

1. Inlrod., lib. ii , p. 1015. Tlieol. christ., lib. i,p. 1186. S. Bernard, opp., ibid.

2. S. Bcrn. opp., t. i, p. 185, epistol. ad Guidoncm de C.astello.

5. Ce jugement est celui qu'a porté de la théologie d'Abclard un de ses contemporains les plus éclairés, Othon de Frcisingen , de Gestis Frid., lib. i : « Sententiam vocum seu nominum in naturel! tenens tacaltate non « caute thcologia; adniiscuit. Quarc de sancta theologia docens et scribens, « très perso a as quas sancta ecclesia non vacua Domina tantum , sed res « distinclas suisque proprietatibus discretas bactenus et pie credidit et « ûdeliter docuit, nimis allenuans, non bonis usus excinplis, inter cœtera

Conclusion.

Tel fut Pierre Abélard. Il est, avec saint Bernard, dans l'ordre intellectuel, le plus grand personnage du douzième siècle. Comme saint Bernard représente l'esprit conservateur et l'orthodoxie chrétienne, dans son admirable bon sens, sa profondeur sans subtilité, sa pathétique éloquence, mais aussi avec ses ombrages et dans ses limites parfois trop étroites, de même Abélard et son école représentent en quelque sorte le côté libéral et novateur du temps, avec ses promesses souvent trompeuses et le mélange inévitable de bien et de mal, de raison et d'extravagance. Il exerça sur son siècle une sorte de prestige. De 1 108 à 1-140, il obtint dans l'enseignement des succès inouïs jusqu'alors, et qui, s'ils n'étaient attestés par d'irrécusables témoins, ressembleraient à des inventions fabuleuses. Il avait trouvé a Paris deux écoles célèbres, celle du cloître et celle de Saint-Victor, et il en suscita une foule d'autres pour soutenir ou pour combattre son système , et c'est de la qu'est née l'Université de Paris. Malgré ses erreurs et les analhèmes de deux conciles, sa périlleuse mais féconde méthode est deveuue la méthode universelle de la théologie scholastique. Les erreurs s'effacèrent, et la méthode resta, comme une conquête de l'esprit d'indépendance. Pierre le Lombard est le fondateur reconnu de la théologie scholastique ; or, Pierre le Lombard est un élève direct d'Abélard, et l'héritier sinon de sa doctrine, au moins de sa méthode épurée et perfectionnée : le Sic et Non est l'antécédent du livre des Senten-

« dixit : sicut eadeni oratio est propositio, assumptio et conclusio, ita ea- « déni essentia est pater et filius et spiritus sanctus. »

ces '. Voilà pour la théologie. En philosophie, l'école que fonda Abélard eut un succès presque universel par le moyen terme commode qu'elle avait l'air de présenter a toutes les opinions. Chose assez rare, la modération du conceplualisnie fit sa fortune. Toute son originalité consistait peut-être a ne pas aller jusqu'au bout de ses principes : cette retenue lui conquit les esprits prudents, et l'autorité deBoëce lui donna la foule. Il resta bien encore quelques nominalistes, mais sans aucun crédit ; le réalisme se soutint honorablement; mais les esprits les plus distingués passèrent sous les drapeaux d'Abélard. Le conceptualisme est en possession du sceptre des écoles , il joue le principal rôle dans le curieux et frappant tableau que Jean de Salisbury 2 nous trace du mouvement des études et des luttes des écoles à Paris au milieu du douzième siècle. Jean de Salisbury, sans contredit le plus bel esprit de son temps, libre penseur, élégant écrivain, est un disciple fidèle d'Abélard3, et partout, dans le Policraticus 4 et dans le Metalogicus 5, il expose ouvertement son opi-

\. Uisl. lill., t. su, p. S88.

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