LIT
PREFACE
instant de véritable vie. Refaire le passé, de qnelque manière qu’on l’entende, est une entreprise insensée; elle renferme une contradiction intrin-
sèque contre laquelle se révoltent obstinément et la raison du philosophe et l’instinct des masses. Le chemin que fait l’humanité est une sorte de pont qui s’écroule sur ses derrières à mesure qu’elle avance. Cette école a donc l’irréparable tort d’être impossible : elle a de beaux côtés et toutes sortes de mérites , comme le disait Roland de sa monture , mais
elle est morte. ' * ' . •
• ' Altro difetto iu lei non mi dijpitce.
Ori. fur. e. ÏO. »
Ceci ne s’adresse , à la vérité , qu’au point de vue systématique, aux principes fondamentaux qui constituent la physionomie et le caractère de cette école ; mais si, faisant abstraction du résultat total, on se bornait à considérer tous ces écrivains comme des penseurs isolés, et leurs oeuvres comme des spéculations détachées sur les principales questions de la métaphysique, la conclusion serait plus favorable. Ces écrivains, en effet, laissent assez loin derrière eux, en originalité de vues , en puissance dialectique , en pénétration métaphysique et en érudition, la plupart
PRÉFACE. LV
de ceux des autres écoles régnantes. Leur critique générale des doctrines psychologiques et politiques ^lu dix-huitième siècle est surtout particulièrement
remarquable par le choix des points d’attaque et par
les formes polémiques. *11 n’y a aucun des anciens
problèmes ontologiques et psychologiques, tels que ceux delà spiritualité et immortalité de l’âme, de l’action divine dans l’ordre physique et moral, de
. l’origine et de la nature des idées, qu’ils n’aient su
rajeunir, en quelque sorte, par les nouveaux aspects
qu’ijs y ont introduits , et surtout par le talent de - * * * style , de discussion et d’exposition. En eux rien ne
sent l’école, ni les formes traditionnelles des discussions philosophiques , ce qui les a un peu décon- , sidérés aux yeux de quelques régents de philosophte. Il y a dans leur manière quelque chose de libre et d’indépendant qui simule le génie, et un ton de supériorité ( parfois suspect ) qui semble résulter autant de la position sociale de l’homme que de la
raison du philosophe. Je parle ici des maîtres et des chefs, car chez les disciples ces allures de grand seigneur sont insupportables.
Cette école, comme force numérique, serait sans doute très-respectable s’il fallait compter comme lui appartenant en propre toute la portion pensante
LV1 PRÉFACt.
du clergé , ou bien encore cette dasse aujourd’hui ». , . .
nombreuse qui semble vouloir rattacher par quelque côté la philosophie à la religion positive; mai» on se tromperait. Eu effet , pour ce qui regarde ces derniers, l’orthodoxie cathôljque de l’école ne saurait leur convenir; car toqs ces néo-chri stiani smes sont amalgamés à des vues démocratiques et subotv donnés à des plans de réforme tempôrelle tout-à-fait hostiles à l’église romaine. Quant au clergé, il a pu recevoir avec quelque reconnaissance ce secours inespéré, mais il ne faut pas oublier que les services de la philosophie , surtout quand ils sont apportés par des laïques, sont toujours plus ou moinssuspects
aux théologiens. Jæ clergé d’ailleurs , en France , pst
en général gallican y et à ce titre goûte peu les doctrines ouvertement ultramontaines des 'principaux chefs de l’école théocratique. Ainsi , sans re-* pousser ces troupes auxiliaires, il a préféré , en géneral , s en tenir à ses anciennes méthodes d’exposition et de démonstration , d’autant plus qu’il a
renoncé depuis longtemps à parler aux gentils, et
que 1 enseignement et la controverse religieuse ne
sortent guère des séminaires. Je ne parle ici que de l’église catholique , car les sectes protestantes , obéissant à leur principe interne d’existence et- de
PHÉfACE.
développement, s’adressent à tous, avec le langage -
de tous , et sous les formes de la publicité moderne.
S 0 0* JHS
L’école théologique n’a donc pas étendu bien loin
ses conquêtes ; elles se sont bornées à la sphère assez
étroite d’un parti politique auquel elle a fourni
quelques -théories à l'usage de sa polémique, et à
quelques disciples isolés qui l’ont embrassée plutôt
comme une thèse poétique et littéraire , que comme
une vérité scientifique. Son influence , neutralisée ■ ' / 1 . d’un côté par le vice originel de sa méthode, qui ne
soutient pas le premier choc de la critique, et de l’autre par la nature réfractaire de l’esprit du temps qu i emporte les générations actuelles dans une direction opposée, ellen’a produit q\ie quelques convictions factices et passagères auxquelles l’imagination, les caprices du goût, l’attrait de la singularité ou quelque intérêt éloigné de caste et de parti , ont plus contribué que la foi ou la science. Elle n’a été, entre les autres manifestations de l’esprit philosophique, qu’une sorte de parenthèse.
De cette école qui finit passons à une école qui veut commencer . Il s’agit ici d’une catégorie assez mélée d’écrivains qui annoncent une philosophie du progrès, et qui fou t beaucoup d’efforts pour lui donner une constitution régulière. Jusqu’ici les ouvrages
Lvin
sortis de cette école naissante ne peuvent , quoique assez nombreux % nous donner une idée assez claire et exacte du but, de la méthode et des principes de
sa doctrine pour qu’on ne soit pas exposé à la mal
comprendre, et par , conséquent à la mal juger.»
Cette école est en général excessivement sévère à Té*
gard des autres doctrines philosophiques contempo- • ' • • * .
raines; elle les traite avec une supériorité, un air
d’autorité et un dédain qui donnent certainement
grande envie de connaître le système destiné à les
remplacer. Mais cette curiosité n’est pas, comme je
le disais , très-facile à satisfaire , et après avoir Ju ces livres, il serait, certes, plus facile de porter un jugement sur les auteurs que sur la doctrine. Mais c’est des opinions qu’il s’agit ici et non des hommes. Nous ne nous flattons donc pas de uoûs être approché, même de loin, du vrai sens de cette nouvelle
doctrine ; ainsi, dé peur d’être injuste , nous nous
borneronsàen parcourir, pour ainsi dire, les dehors,
et à dire non tout ce qu’on y peut comprendre, mais ce que nous en avons compris. ' .
Cette doctrine paraît être évidemment un rameau
* On fait alluiion surtout aux livres et articles de MM. Bûchez, P. Leroux , J. Rcynaud, et de leurs élèves, * «
PKEEACK.
ux
détaché du Saint-Simonisme; son caractère fondamental, résumé par son titre , est d’ètre une théorie sociale, dans le sens le plus étendu de l’expression. Pour elle le problème philosophique consisterait
essentiellement dans la détermination de la destinée, non de l’homme individuel, mais de l’humanité, et à subordonner ou plutôt identifier toutes les
questions psychologiques, métaphysiques et reli-
* • . ii
gieuses à ce point de vue. Considérant l’humanité
comme individu qui se développe successivement par une sorte de nutrition spirituelle et en passant parung progression continue d’unétat de perfection relative à un état de perfection, plus grande, mais
toujours dans une ligne droite et déterminée, elle
lie le passé , le, présent et le futur par une chaîne indissoluble. Tous les grands phénomènes du monde moral, tels que les religions, les révolutions philosophiques et les grandes constitutions civiles et politiques des peuples, ne sont que l’expression, à des moments donnés, de l’état du développement interne de la vie de l’humanité. Chacun de ces états est, dans la durée, comme enté sur l’état précédent. Tous ces états successifs se supposent en tant que les premiers contiennent en germe les derniers, et que les derniers ne sont en quelque
PRÉFACE
manière qu’un accroissement des premiers. la; résultat de ce progrès insensible , mais constant , dans la vie spirituelle et matérielle de l’humanité (car ces deux termes se confondent dans l’unité de la vie sociale), c’est d’une part le développement de plus en plus explicite et plus clair dans la conscience humaine de l'idée de Dieu (religion et philosophie ); et , d’autre part , la réalisation de plus eii plus complète de la .destinée sociale par les mœurs , les lois, les constitutions, etc. D’après cette notion,
F idée-progrès n’exprime plus seulement un rapport donné entre des extrêmes connus, mais elle devient
un principe absolu d’explication universelle don-
nant la solution de toutes les questions cosmologiques^ métaphysiques , morales . et religieuses. Quant aux conclusions particulières auxquelles l’application de cette formule a conduit ses inventeurs, ce serait s’aventurer beaucoup que d’en hasarder une énumération et une exposition satisfaisantes. Nous n’entrerons pas dans une analyse qu’ils feront sans doute un jour eux-mêmes , et nous nous bornons à ces traits généraux dont l’exactitude pourrait • ^ même peut-être nous être contestée.
Nous ferons maintenant une dernière observation.
Cette école, plaçant son point de départ dans le
PREFACE
fait social , est évidemment dans la grande voie du succès et de la popularité; elle s’appuie sur l’intérêt
le plus actif de notre temps, la politique. A chaque époque, en effet, la philosophie, (quelque définition que reçût d’ailleurs ce qui portait ce nom) , n’a eu de retentissement, d’éclat , de puissance que par ses alliances. Dans l’antiquité elle ne sortit des écoles qu’en intervenant dans la morale publique et privée sous les formes de l’épicurisme , du stoïcisme , du mysticisme, par son action pratique. Au moyen âge elle n’agitait le monde qu’en passant par la théologie et Ja religion. Après la réforme cartesienne, elle s’identifia avec le 'mouvement scientifique, et- s’y absorba presque entièrement ; les philosophes d’alors furent Copernic , Descartes, Leibnitz , Newton, Galilée, Bacon, Gàssendi, Huygens, l’Académie des Sciences de Paris et la Société royale de Londres. Au dix-huitième siècle la philosophie s’introduit par tous les bouts dans l’ordre politique ;elle est le «igné, le nom, l’étendard et le levier du mouvement révolutionnaire au milieu duquel nous vivons •
encore: Ses trois grands philosophes sont des publicistes ; l'un écrit Y Essai sur tesprit et les mœurs des nations ; l’autre, Y Esprit des lois; le dernier, le Contrat social • Puis viennent Turgot,
un
PREFA.CE.
Condorcet , c’est-à-dire les économistes et les constituants. L’école théologique se mêla aussi à l’esprit du temps , mais elle prit la voie réactionnaire : elle n’eut de valeur qu’en résistant. L’école Eclectique abandonna trop tôt et trop complètement son rôle actif en refusant ou négligeant de résoudre les questions sociales, et compromit ainsi son influence et
même son existence. Lecole Saint-Simonienne au
contraire et tous ses dérivés , le Fouriérisme et ses annexes, reprirent (sous des formes et par des moyens qu’il est inutile d’apprécièr) l’héritage du siècle précédent. Aussi, à travers et malgré tes égarements, les absurdités , les folies mêmes, ces sectes ont jeté des racines profondes ; elles ont échauffé Tes imaginations , modifié l’esprit des sciences économiques et politiques , préoccupé les hommes d’état et les gouvernements; elles ont donné une couletir
à la littérature générale , et même introduit dans la
langue des mots nouveaux qui ont presque cessé d’être barbares.
Jusqu’à présent , à la vérité , toutes ces doctrines ont été plutôt portées par l’esprit contemporain que soutenues par leur valeur philosophique ; elles n’ont trouvépour représentants que des esprits moins originaux que bizarres, et se sont le plussouvent produites
PREFACE
sous les formes extra-scientifiques du mysticisme et de l'illuminisme. Littérairement, elles n’ont enfanté
que des œuvres sans goût, infectées de néologisme, et
dont la fausse originalité est un signe non équivoque d’impuissance. Eu général , les ressources d’esprit, d’érudition, de raisonnement et de talent des écrivains de cette école, 'sont loin detre en rapport avec les proportions gigantesques de leur entreprise. * Après ces quatre grandes directions du travail philosophique jé ne trouve rien qui mérite le nom d’école. Je n’ai parlé’ni du mysticisme, ni du scepticisme , car le mysticisme et le scepticisme sont moins des systèmes de philosophie, des théories originales et indépendantes , que des formes et des habitudes individuelles d’esprit. Le mysticisme, entendu dans le sens plus restreint que lui donnent les historiens de la philosophie, est une secte ou plutôt une loge, et non une école; ses dogmes relèvent de la tradition et non de la raison; il a pour condition d’existence le secret et non la discussion ; il se propage par initiation et non par enseignement; les mystiques sont des Adeptes et non des philosophes. Au reste, comme disposition morale, le mysticisme n’est pas rare aujourd’hui. Quant au scepticisme , jamais il n’a été plus mal représenté
PRÉe ICE.
en France , bien qu’il y ait certainement place pour lui, et que son intervention ne pût, être regardée comme inopportune. Mais il ne faut pas que les trois |ou quatre dogmatismes qui se disputent an ce moment le terrain de la vérité philosophique s’enorgueillissent trop de l’absence de ce vieil adversaire. Il est remplacé par un ennemi plus formidable encore , l’indifférence. Le scepticisme , en
effet, suit toujours la spéculation philosophique
* ' « . * comme l’ombre suit le corps ; n’ayant qu’une valeur
relative de critique et d’opposition , sa vie et son action sont en général' exactement proportionnées à
la vie et à l’action de la philosophie elle-même* J’entends parler ici du scepticisme qui sé connaît et qui procède systématiquement, et non de ce scepticisme, en quelque sorte passif, qui flQtte à la surface
du monde intellectuel , et empoisonne de sa froide
et inintelligent» ironie toutes les manifestations de la pensée et de l’imagination. Cette disposition est assez commune en France; c’est même un des traits du caractère national ; elle n’est que le mau- vais côté d’une qualité éminente de l’esprit fran-
çais , le sens analytique et critique. L’action de ce scepticisme est au fond peu profonde , et il ne mérite pas les déclamations dont il est l’objet dans les
PRÉFACE