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des naturalistes, des mathématiciens, des médecins, etc.', sauf quelques exceptions très-rares, on ne trouve dans aucun la vue nette d’un but , d’une méthode; si parfois ces savants essayent de se rendre compte à eux-mêmes du principe et de la signification de leurs recherches, on s’aperçoit que leur esprit chancelle, et que la langue leur manque en même temps que l’idée. La composition des livres trahit la même insuffisance logique , la même inexpérience dans l’art de définir, de diviser, de classer, de subordonner les idées. Toujours , enfin , on aperçoit l’hésitation d’une intelligence qui, ignorant ses

propres procédés , ne peut se saisir elle-même dans son œuvre, et s’y faire sa part. De là , dans les productions scientifiques, d’ailleurs d’un mérite éminent, des vices de forme, des contradictions, des

1 Je dois, a propos des médecins et de la médeciae, réparer ici une omission qoi m’est échappée (p. vi, vifi, xui). Ce reproche de tendanoes scnsualistes et matérialistes s’adresse en général à l'école de Paris, où les exceptions d’ailleurs ne sont pas du tout rares; mais il faut excepter plus spécialement l'école de Montpellier, qui a toujours professé des principes opposés, et qui s'y est même tellement attachée, que la métaphysique lui a fait souvent oublier la médecine. Il suffit de rappeler les travaux des hommes qui depuis un siècle se sont passés de main en main , comme un héritage, l'esprit de cette école : Sauvages, Lacaze, Bordeu , Roussel, Orimand , Fotiquei , Barthez, Dumas, Rérard, et leur dernier successeur virant, l'illustre professeur l.ordat.

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impropriétés de langage qui étonnent et qui choquent. Je n’hésite pas à attribuer, en grande partie au moins , ces défauts au manque d’instruction philosophique première, et particulièrement à l’insuffisance des études logiques.

Quoi qu’on en ait dit et qu’on en puisse dire encore, la Dialectique enseignée dans les écoles n’avait qu’un tort, c’était d’être considérée comme un hut , au lieu d’un moyen; mais ce tort n’était pas le sien, c’était celui des hommes et du temps. Mais, en ellemème, c’était une excellente discipline pour les esprits- Elle donnait le goût et le besoin de l’analyse , de la clarté, de la précision, de l’ordre, de la rigueur; elle perfectionnait l’instrument en l’essayant sur les matières les plus abstraites, et forçait la pensée à se replier sur elle-même et à se connaître. C’est des mains de cette première nourrice que sortirent les illustres fondateurs de la science aux xvnc çt xviu« siècles. Les philosophes d’alors étaient des savants (c’est-à-dire des physiciens, des géomètres, etc.), mais les savants étaient aussi philosophes. C’est ce qui se voit dans leurs œuvres, qui brillent précisément par les qualités qui manquent q celles d’aujourd’hui. On y trouve, en général, une sûreté de yues , upe unité de direction , une rigueur

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logique, une élévation d’idées , une supériorité de raison et une distinction de formes qu’on chercherait en vain dans les nôtres. Ce n’est pas que nos savants sachent moins, car au contraire ils sont, en général , bien plus avancés , mais ils ne savent pas si bien; ce n’est pas que les esprits d’alors fussent d’un ordre supérieur, mais ils étaient mieux élevés.

Ce que je dis des livres dogmatiques est beaucoup plus marqué dans les discussions polémiques, soit écrites , soit orales. Séparés déjà par la matière de leur science, mais bien plus encore par l’absence de principes communs , manquant de la souplesse et de la précision que donnent les exercices littéraires et dialectiques, nos savants ont la plus grande peine à s’entendre; et ce qui les empêche de s’accorder, les empêche également de se combattre intelligiblement et avec connaissance de cause. Aussi rien d’embarrassé, de vague et d’obscur, comme la plupart des discussions qui s’élèvent dans nos sociétés savantes et nos journaux scientifiques. L’art de poser les questions , l’art d’interroger et de répondre, l’art de discuter (a« disse rendt) , l’art de parler, enfin , qui n’est que l’art de penser, y manquent. Ce n’est ni le talent, ni l’intelligence, ni même la justesse d’esprit qui font défaut, c’cst la

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science du raisonnement, de la discussion, de la dialectique pratique. De là tant de controverses sans but, sans lumière et sans résultat , qu’une meilleure forme aurait pu rendre intéressantes, utiles. On peut remarquer même que c’est dans les corps dont les travaux sont le plus étrangers à l’éducation littéraire que ces défauts sont le plus apparents; taudis que, toutes choses égales d’ailleurs, les sociétés et académies qui s’occupent spécialement d’érudition, de littérature, de sciences philosophiques, se distinguent par des formes de discussion plus exactes et plus lucides. Familiarisés de bonne heure avec les finesses et les nuances de la pensée , accoutumés à porter l’œil de la réflexion et de l’analyse sur les opérations les plus secrètes de l’intelligence, les savants de cet ordre savent mieux aussi démêler et leurs propres idées et celles des autres ; ils entendent mieux et se font mieux entendre.

Ceci , au reste , n’est pas un phénomène isolé et circonscrit dans la sphère des sciences. 11 se reproduit dans nos assemblées politiques et dans la polémique des journaux. Là aussi les hommes appelés à exposer, à discuter, à résoudre les questions du plus haut intérêt, telles quenelles de l’économie publique, du droit, etc... se trouvent trop souvent

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au-dessous de leur tâche. C’est dans cette vaste arène pourtant que s’élaborent les opinions dont l’ensemble forme ce qu’on appelle la raison publique ; c’est là que les passions, les intérêts et surtout l’ignorance , fabriquent les sophismes que les partis exploitent à leur profit. C’est là que se formulent des conclusions qui sont des lois pour tout un peuple. Nulle part donc la recherche et la rigoureuse démonstration de la vérité ne sont plus indispensables; nulle part la raison n’a besoin de plus de science et d’art pour remplir sa tâche. La connaissance des faits et de la matière ne suffit pas , il faut dans ces grands conflits intellectuels , où tant d’idées se mêlent et se heurtent, des esprits rompus aux exercices de la pensée. Ceux-là seuls savent bien ce qu’on dit, ce qu’ils disent et ce qu’on fait. De longtemps, je pense, on ne reverra en France une assemblée comparable à la Constituante. Tous les hommes qui la composaient sortaient pourtant des écoles où ils n’avaient appris que ce dont on ne veut plus .aujourd’hui, le latin et la logique d’Aristote.

Il n’est question ici de la logique que sous le rapport de son influence pratique et générale , comme discipline par excellence de l’esprit. Comme

science particulière et indépendante, son importance n’est pas moindre, mais il est tout à fait inutile d’insister sur ce point de vue *.

Il faut donc conclure que la logique, par toutes les raisons précédemment exposées , et qui ne sont certes pas les seules, est, de toutes les parties des études philosophiques , celle dont l’influence ultérieure sur le perfectionnement de l’intelligence est la plus marquée et la plus générale , et qu’à ce titre elle est , de toutes les sciences , la plus immédiatement et la plus universellement utile. Je me sers de ce mot à dessein , parce qu’il a beaucoup de valeur aujourd’hui. L’état de décadence où cette étude est réduite depuis près d’un demi-siècle est donc un contresens , une faute , une erreur ; il importe d’y remédier. Je ne demanderai pas qu’on ressuscite la scholastique , parce qu’on ne ressuscite rien ; mais je souhaiterais voir introduire dans nos écoles un enseignement de la logique spécial, complet, régulier, approprié aux besoins et au goût du temps.

Je remarquerai en finissant que cet abandon de

* L’auteur de cette préface sc propose de traiter spécialement de la logique dans un ouvrage commencé depuis longtemps, et qui aurait pour titre Éléments de logique pure et appliquée, accompagnés d'une histoire et d'une bibliographie de cette science ( Note de l'éditeur.)

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la logique en France est une sorte d’ingratitude. Dans tout le moyen-âge (et le moyen-âge n’a fini sous ce rapport qu’avec Locke), pendant une longue suite de siècles, l’Université de Paris a été comme la capitale de l’Europe philosophique, et la philosophie d’alors était presque tout entière personnifiée dans la dialectique. C’est à la logique que l’Université de Paris dut son illustration et son éclat sans rivaL Mais la scholastique et la logique ont de plus grands droits encore à notre reconnaissance. C’est en effet à la scholastique , comme l’ont si justement remarqué M. Hamilton (p. 6, note), et M. B. Saint- Hilaire , que la plupart des langues modernes, et en particulier le français , doivent leur forme analytique, leur précision et leur clarté philosophiques. La langue française est la fille dirfecte de ce latin barbare des écoles du moyen-âge, et, pour transformer aujourd’hui ce mauvais latin en bon français , il suffit de mettre un mot sous un autre. On n’obtient pas sans doute ainsi des chefs-d’œuvre d’élégance et de goût, mais une phrase ferme, précise, correcte et savante. Et ce n’est pas seulement sur le latin écrit par des Français que cette épreuve réussit , on peut la faire également et avec le même résultat sur le latin scholastique des Allemands, des

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Anglais, des Hollandais, des Espagnols, etc.1 Le français est , ainsi que les autres langues de la même famille, mais à un plus haut degré, la langue logique par excellence, la langue des idées et de la raison. C’est celle où la forme de l’expression suit et serre de plus près la forme essentielle de la pensée; et cette langue est sortie toute élaborée de la scholastique. On n’a eu qu’à traduire.

Les réflexions qui précèdent me conduisent naturellement à quelques autres, tout à fait analogues , à l’occasion du quatrième fragment deM. Hamilton sur Y Etude des mathématiques. L’abus qu’il y signale et combat avec tant de force, de justesse et d’autorité , quoique circonscrit en apparence dans une université anglaise , l’université de Cambridge, est un abus plus général ; il ne menace pas seulement l’Angleterre et la France, mais encore toutes les nations civilisées de l’Europe. Cet abus est le suivant : la substitution avouée de l’étude des sciences dites exactes , à celle des sciences littéraires et phi-

' On peut faire un essai curieux de ce genre sur le latin icmi-macaroniqne des episto/æ obscuromm viromm. Si on ne savait que les auteurs de ces lellres,écrivant au xv* siècle, étaient tous Allemands (du moins deux d’entre eux), on croirait que ce latin n'est que du français, et encore du français assez moderne, traduit mot à mot.

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losophiques, et ultérieurement comme conséquence plus éloignée , la substitution d’une éducation spéciale et professionnelle à l’éducation générale et * libérale actuellement en vigueur.

La question ainsi généralisée , et il n’est que trop certain qu’elle se présente sous cette forme, mérite certes l’attention des législateurs et des chefs des états. En France, cette disposition est manifeste; plusieurs hommes dont la voix fait autorité se sont prononcés dans ce sens, et l’opinion publique même parait pencher de ce côté. L’éclat des sciences physiques et naturelles, le développement croissant de la vie industrielle , et un reste de rancune et de répulsion pour les institutions du passé favorisent cette tendance. Déjà, cédant à cet entraînement qui, comme beaucoup d’autres mauvaises choses, a des couleurs spécieuses, l’Université a permis, dans les écoles, l’introduction de ces éléments nouveaux, qui déjà peu satisfaits de la concession exigent davantage. Partout s’élèvent des institutions privées qui fondent leur espoir de succès sur cette unique base. Partout, à la tribune , dans les journaux , dans les sociétés savantes même , l’ancienne méthode d’éducation est en butte à des hostilités plus ou moins ouvertes ; partout on propose, au nom de

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