‹ Fragments de philosophie traduits de l'AnglaisChapitre 30 sur 47 · PRÉFACE. CXXXV · texte numérisé non relu

PRÉFACE. CXXXV

Y utilité, des modifications plus ou moins radicales au système régnant.

Ce n’est pas ici le lieu de traiter une question de cette importance , mais je ne laisserai pas échapper l’occasion de dire en passant que, de toutes les innovations dont le siècle actuel poursuit la réalisation dans l’ordre moral comme dans l’ordre politique, aucune ne nous parait plus dangereuse. Un pareil bouleversement dans l’éducatiou serait plus redoutable qu’une révolution dans l’état. Il retentirait au loin dans l’avenir , et irait porter ses coups les plus mortels sur des générations qui sont encore à naître.

L’éducation professionnelle et de plus en plus spécialisée, l’éducation qui aurait pour objet de faire de l’individu un instrument pour un travail quelconque, un moyen pour une fin particulière et déterminée, serait un premier pas dans la route vers le barbarie. Généralisée sur une grande échelle, elle transformerait une nation en un atelier , une fabrique, un comptoir; elle ne créerait que des machines et non des hommes.

Galien dit quelque part 1 que si l’homme en nais-

: ' Dt ua part. , tib. I , cjp. i*.

CX XXVI MÉFACE.

sant ne sait rien, c’est qu’il est fait pour tout apprendre , et que s’il savait quelque chose en naissant, il ne saurait jamais que cela. Cette vue est trèsprofonde et a de grandes conséquences. Les animaux en sont la preuve. Les plus industrieux sont les plus irraisonnables ; témoin toute la classe des insectes. Les plus intelligents et les plus perfectibles, tels que le singe , le chien , l’éléphant , n’ont aucune industrie particulière. C’est là qu’est la différence de l’homme et de la bète. Dans l’espèce humaine on peut suivre cette loi dans les différences des indidus. Les facultés rationnelles sont en raison inverse

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du développement des instincts et des talents particuliers et spéciaux. C’est ce qui se voit surtout dans les arts et métiers. L’ouvrier qui passe sa vie entière à exécuter toujours la même opération , par exemple à faire le trou d’une aiguille, opère avec une sûreté, une précision parfaites , mais il ne sait quecela. C’est un automate qui, comme l’animal , n’a qu’une fin. Son travail est comparable à celui de l’abeille ; il est d’autant plus parfait et infaillible qu’il est plus aveugle et plus automatique. La division du travail si préconisée dans nos temps a servi sans doute au perfectionnement des produits et surtout à leur prompte execution , mais elle tend à

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dégrader l’espèce. Elle transforme des masses d’hommes en machines , quand die ne peut pas substituer les machines aux hommes. L’éducation professionnelle aurait un résultat de même nature, si non de la même intensité. Le système de Gall , qui à force d’être une mode a fini par laisser quelques traces dans l’opinion , a favorisé cette tendance ; et c’est là une de ses plus funestes conséquences pratiques.

Gardons-nous donc de cet entraînement. L’éducation, la véritable éducation est celle qui , comme le dit excellemment M. Hamilton , a pour but le développement et le perfectionnement absolus de l’individu, comme homme, et non sa capacité relative pour telle ou telle fin déterminée. Sans doute l’éducation professionnelle est indispensable , mais elle n’a jamais manqué à personne. C’est une affaire de choix; mais pour choisir, il faut déjà être préparé par l’éducation publique , qui doit rester ce qu’elle est, générale et libérale, dans le sens le plus étendu possible. Aujourd’hui, comme par le passé, les bases de cette éducation et de cette instruction, car ces deux choses n’en font qu’une dans un bon système, doivent être la religion, la morale, les langues ( c’est-à-dire les lettres), la philosophie, et dans une juste proportion les mathématiques.

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Ces études conduisent à tout, n’empêchent rien , n’engagent rien -Elles ne font ni des savants, ni des industriels, ni des commerçants, ni des fabricants, mais de bons esprits et d’honnêtes gens ; elles ne créent pas des capacités spéciales, des instruments de science ou de travail , mais des hommes ; et avec ceux-ci on a toujours les autres , tandis que l’inverse n’a pas lieu. N’oublions pas que ce qui fait l’honneur, la force, la puissance des nations, c’est l’esprit, c’est le moral; c’est par là qu’elles se distinguentsur la scène du monde, et qu’elles se partagent tour à tour la direction de l’humanité. Ne nous pressons pas trop de devenir Américains. Di ornen alertant !

Sur la question particulière de l’utilité relative des mathématiques, comme moyen de culture intellectuelle, on ne peut que partager l’avis de M. Hamilton. Le préjugé qu’il combat est assez populaire parmi nous , car en France, sur ces sortes de questions ainsi que sur beaucoup d’autres , on prend plus volontiers l'avis de l’Académie des sciences que celui de la Sorbonne. Mais les raisons que M. Hamilton oppose aux mathématiciens de Cambridge étant tout à fait valables contre les mathématiciens de Paris, nous n’y ajouterons ni n’y changerons rien.

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PRÉFACE

Et quant à la valeur des mathématiques ou de toute autre des sciences dites exactes, comparées aux études philosophiques en général sous le rapport de leur importance absolue , nous laisserons parler un homme qui a su mieux qu'aucun mortel après lui ce que valaient les uns et les autres: Cceterœ omnes scientiœ magis philosophai necessariæ surit , sed nulla melior. (Aristote. Métaph. lib. i, cap. n.)

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