‹ Fragments de philosophie traduits de l'AnglaisChapitre 32 sur 47 · TOI · texte numérisé non relu

TOI

d’établir un rapport quelconque entre le moyen et les faits. De deux choses l’une : ou bien la modification mentale, dont nous sommes supposés avoir exclusivement conscience dans la perception, représente (c’est-à-dire nous fait connaître médiatement) la réalité 1 d’un monde extérieur, ou bien elle ne la représente pas. La dernière supposition est une déclaration d’idéalisme; nous n’avons donc à nous occuper pour le moment que de la première. Or ici encore deux alternatives : ou bien l’esprit connaît la réalité de ce qu’il représente, ou bien il ne la connaît pas. S’il la connaît, l’hypothèse en question se détruit elle -même en détruisant la raison de son utilité; car la fin de la représentation étant la connaissance, et l’hypothèse de la perception représentative étant uniquement fondée sur la prétendue impossibilité de cette connaissance intuitive que la conscience affirme, si l’on admet que l’esprit peut connaître la réalité externe en elle -même, sans représentation préalable, la fin pour l’accomplissement de laquelle l’hypothèse est inventée comme moyen est déjà obtenue ; et la possibilité d’une perception intuitive, telle quelle est donnée dans la conscience, est admise. Et ce n’est pas seulement par sa superfluité que

1 Nous disons seulement I* réalité, pour embrasser tous les systèmes depuis celui de Kant, qui n’admet pas même une existence des choses en ellesmêmes dans V espace et dans le temps , jusqu'à celui de Locke , qui suppose que la réalité transcendante ressemble à l'idée , au moins quant aux qualités premières.

loa THÉORU! DK LA P«RCEPTIOIf.

l’hypothèse serait, dans ce cas, absurde; elle suppose en effet : ou que l’esprit connaît avant qu'il connaisse j et que, semblable à Panthée en délire, il voit les objets doubles ;

Et solem geminum, et duplices se ostendere Thebas ;

ou bien encore que X identité de l'esprit et du moi , de la conscience et de la connaissance est abolie , et que mon intelligence connaît à mon insu. Reste la seconde alternative ti savoir : que l’esprit est aveuglément déterminé à représenter, et à représenter véritablement , la réalité qu’il ne connaît pas. Dans ce cas , il faut : ou que l’esprit se détermine aveuglément lui -même, ou qu’il soit aveuglément déterminé par une cause extrinsèque et intelligente. La première supposition est la plus philosophique en ce qu’elle n’implique aucun élément hyperphysique mais elle est d’ailleurs tout à fait irrationnelle , parce qu’elle prétend expliquer un efFet par une cause complètement insuffisante. Ici, en effet, la connaissance serait supposée naître de l’ignorance, l’intelligence de la stupidité, la vie de la mort, A la vérité nous ignorons nécessairement la manière dont la causation opère, mais nous savons du moins qu’aucun effet n’arrive sans une cause, et sans une cause suffisante pour le produire. C’est l’absurdité de cette opinion qui a forcé les réalistes hypothétiques les plus profonds à embrasser la seconde supposition , malgré toute leur an-

Diqil

REID ET BROWN

ioî

tipathie pour les hypothèses supernaturelles. Ainsi, pour ne rien dire de quelques théories moins célèbres , les systèmes de l’assistance divine , de l’harmonie préétablie et de la vision en Dieu , nous offrent tout autant d’hypothèses auxiliaires et de tentatives pour jeter un pont, à l’aide d'un machinisme supernaturel , sur l'abîme qui sépare la représentation et la réalité, abîme que le génie humain a reconnu infranchissable par les moyens naturels. Ainsi l’hypothèse de la perception représentative a besoin pour fonctionner de supposer d’abord un miracle. A la vérité le Dr Brown repousse, comme an ti - philosophiques, ces secours hyperphysiques ; mais c’est parce qu’il voyait moins clairement que leurs illustres inventeurs la nécessité de les admettre. C’est une pauvre philosophie, celle qui ne veut pas du Deus ex machina, et qui cependant serre le nœud que le dieu seul peut défaire. Il n’est pas auti -philosophique de supposer un miracle, si le miracle est nécessaire; mais il peut être, et il est probablement anti-philosophique de créer cette nécessité. En effet, le réaliste hypothétique ne peut pas dire que la difficulté vient de la nature même et non de lui; car, en fait, elle existe uniquement parce jü’il a fermé ses yeux à la lumière de la nature et refusé de se laisser conduire par la conscience. Mais de ce qu’il s’est égaré lui-même en poursuivant l’ ignis fatuus d’une théorie, il n’a pas le droit d’attribuer ses propres absurdités à la fai-

blesse de la raison humaine, ni de généraliser son ignorance factice par un quantum est quod nescimus! Le Dr Brown n’a pas aperçu la difficulté du problème, ou s’il l’a aperçue il n’a pas osé l’aborder, et bien moins encore tenté de la lever. 11 a essayé, il est vrai, de couper le nœud qu’il était incapable de dénouer; mais nous verrons ci - après que son postulat de la réalité du monde extérieur fondée sur notre croyance en son existence, est, entre sesv mains, la plus malheureuse de toutes les impuissantes tentatives de ce genre.

Le système de réalisme naturel que Reid a eu, le premier parmi les philosophes non oubliés, l’immortel honneur d’embrasser, est donc la seule théorie par laquelle on puisse maintenir à la fois et la véracité de la conscience et la possibilité de la connaissance ; tandis que le réaliste hypothétique , s’efforçant d’ètre plus savant que la science, semblable au chien de la fable, laisse échapper le corps pour courir après l'ombre. « Les hommes, «dit Leibnitz, qui oublie lui-même quelquefois cette vérité,

« les hommes cherchent ce qu'ils savent, et ne savent « pas ce qu'ils cherchent. «

Que la doctrine de la perception intuitive ait aussi ses difficultés, nous l’accordons; mais les difficultés ne compromettent pas sa possibilité, et elles pourraient, en grande partie, être écartées par un examen plus rigoureux du phénomène. Reid a déjà très bien su mettre à profit la distinction entre

REID ET BROWIf.

io5

la perception proprement dite et la sensation , ou , en d’autres termes , entre le subjectif et X objectif de l’acte; mais son analyse aurait eu plus de succès encore s’il eût découvert la loi qui détermine universellement leur manifestation , savoir : que la perception et la sensation y l’objectif et le subjectif , quoique toujours coexistants , sont toujours en raison inverse T un de l autre. Mais nous ne pouvons en ce moment aborder ce sujet.

Le Dr Brown n’est pas dans l’erreur seulement quant à la doctrine propre de Reid; car, même en admettant comme vraie son interprétation, il aurait tort encore d’accuser ce philosophe « d’une suite d’étonnantes méprises, » au sujet des opinions universellement adoptées sur la nature des idées. Nous n’arguerons pas de cette raison capitale , que Reid , en qualité de réaliste naturel , ne pouvait, philosophiquement parlant , avoir tort dans ses attaques contre l’hypothèse de la perception représentative, quand même il aurait pris une de ses formes pour l’autre; mais nous prouverons que dans la supposition où Reid eût été, comme Brown, un réaliste hypothétique sous la troisième forme de l’hypothèse , il ne se trompait pas historiquement en attribuant aux philosophes en général la seconde ou la première variété de la théorie représentative. Sous ce point de vue secondaire même Brown n’a pas été plus heureux; et si, à la vérité, Reid n’est pas toujours exact , son adversaire n’a pu cepen-

dant parvenir à le convaincre d’une seule erreur. Nous examinerons en détail ces accusations d’inexactitude.

C’est un fâcheux augure de trébucher sur le «gril de la porte. De paragraphe (leç. a6) par lequel

Brown commence son attaque contre Reidrenferqie plus d’erreurs que de phrases, et la discussion élymologique qu'pn y trouve suppose comme vraies des choses non seulement fausses, mais encore diamétralement opposées à la vérité. Entre autres erreurs, nous observerons 1° que le mot idea ne fut employé dans aucun système avant l’époque de Descartes, pour signifier « de petites images détachées v des objets extérieurs ; » i° qu’on ne se servit jamais de ce mot dans aucune philosophie, antérieurement à cette même période, pour désigner l’objet immédiat de la perception ; qu’il ne fut pas employé par les « péripatéticiens et les scolastiques» pour exprimer uu objet quelconque de la pensée humaine 1 ; 4° que

1 L'histoire du mot idte semble complètement inconnue. Avant l’époque de Descartes il fut exclusivement employé, comme terme philosophique, par les platoniciens , ou du moins toujours dans une acception exclusivement platonicienne , et cette acception était précisément l'inverse de pelle, que lui attribue le docteur Rroum. L’idée n’était pas un objet de ta perception ; elle n’était pas dérivée du dehors. Dans les écoles , bien loin d’étre une expression psychologique familière, comme Brown l’imagine, elle n’eut jamais qu’une acception théologiquc. Après la renaissance des lettrrs, ce mqt ne fut pas davantage appliqué par les aristotéliciens aux objets de l’ intellect . 0 cet vrai que Melanchton (qui était une sorte’ de deméplatonlcien) s’en sert dans un cas comme synonyme de notion qqd’mpèce intelligible {de jénima , pag. <87, édit. 1 555); et nous présumons même que c'était li le seul exemple que Jules Scaliger eét en vue (de Subtilitatc, vi, 4), quand il

heid et uRowrr.

Jes idées ( en entendant par ce mot les espèces ) ne furent pas regardées « à l’époque ténébreuse des sec- « tateurs scolastiques d’Aristote «comme «de petites « images venues du dehors , » car une grande partie des plus illustres scolastiques rejetaient les espèces non seulement dans Y intellect, mais encore dans le sens ; 5* que le Fantôme , dans « la vieille phi- «losophie, » n’était pas « la cause externe de la a perception , » mais bien l objet interne de T imagination ; 6° enfin , que le terme de pellicule que le Dr Brown emploie constamment ici et ailleurs, montre qu’il confond les espèces immatérielles des

Mime une telle application da mot comme néotérique et abusive (il y a à la marge Mrlanch.). Nous dirions mime d’une manière absolue qu'avant d'ètre employé par Descartes lui-même dans ce sens.cemot n’avait jamais été admis comme sigoifiant en général tons les objets immédiats de la pensée , si noua ne nous souvenions de \' histoire de t ame humaine (Il istoria anima humante ) de notre compatriote David Buchanan. Cet ouvrage, écrit originairement en français , circula confidentiellement de main en main pendant quelques années, avant d’étre publié à Paris en t636.Nousy trouvons le mot idée familièrement employé dans sa plus large signification, pour eiprimer nonseulement les objets de l’intellect, mais encore ceux de la mémoire, de l'imagination et des sens ; et c’est là le premier exemple d’un emploi semblable ; car le discours sur la méthode, où ce terme est pris par Descartes dans U même latitude, ne fut publié qu’un an après, en juin 1837. Adopté bientôt après par Gassendi , ce terme devintgraduellement , sous cet imposant patronage, d’un usage général. En Angleterre cependant Locke parait avoir été le premier qui ait naturalisé ce mot dans toute son extension cartésienne. Hobbes l'emploie, mais historiquement, une ou deux fois seulement ; Henri More et Cudworth en sont très sobres , même en traitant de la philosophie cartésienne; Willis en use rarement; lord Herbert , Reynolds et les philosophes anglais en général , depuis Descartes jusqu’à Locke, ne s’en servirent pas du tout dans le sens psychologique. Quand on le rencontre dans le langage commun dans les écrits de Dryden et de Milton , après Descartes, comme arant lui dans ceux de Sydney, de Spencer, de Shakespeare, de Hoo-

péripatéticiens avec les émanations corporelles de Démocrite et d’Epicure ,

Que , quasi memhranœ, summo de cortice rerum Derept* , voûtant ultra citroque per auras.

En somme , si le D1- Brown se trompe en voulant expliquer contre Reid les diverses acceptions dans lesquelles les « anciens écrivains » employèrent le mot idée , c’est par cette seule petite raison que les anciens écrivains ne se servirent jamais du mot idée.

La suite de l’attaque ne dément pas le début. Nous examinerons les philosophes indiqués par Brown dans un ordre chronologique. Reid n’a particulièrement cité l’opinion que de trois d’entre

ker, etc., sou acception est platonicienne. Nos lexicographes ignorent celte différence.

La destinée de ce mot est curieuse. Employé par Platon pour exprimer les formes réelles du monde intelligible, dans leurhaute opposition avec les images sans réalité du monde sensible , il ne descendit de cette hauteur que lorsque Descartes l’étendit à tons les objets de la conscience en général. Quand, après Gassendi , l’école de Condillac eut réduit nos plus hautes facultés aux plus basses, ridée s'éloigna bien plus encore de son élévation originelle. Semblable à un ange déchu , elle fut reléguée, loin de la sphère de l’intelligence divine , dans celle de la sensibilité humaine ; jusqu'à ee qu’enfin par une double bévue en philosophie et en grec, le mot rniOLOors (pour tnisutota), terme qui ne pouvait avec propriété désigner qu’une formule à priori dérivant la connaissance de l’intellect, est devenu en France le nom spécial et distinctif de cette philosophie qui fait provenir exclusivement de la sensation toutes nos connaissances. L'idée , dans le mot comme dans la chose, a été la crux philotophorum depuis le jour qu’ Aristote l'anatbéaatisa jusqu’au temps présent. — ràî Si iîiac jçaipivù* Tiprriouava foip iioi.

REID ET BROWN» IOg

eux (Descartes, Arnauld et I^ocke ) ; c’est Brown qui présente les autres (Hobbes, Leclerc, Crousaz) comme des exemples de l’erreur générale de Reid. Quant aux philosophes beaucoup plus nombreux spécialement critiqués par Reid, Brown s’abstient prudemment d’en rien dire.

Le premier auteur cité par Brown est Descartes. Brown, non content d’accuser Reid d’une simple ignorance, prétend «que les opinions de Descartes « sont diamétralement contraires à l’exposition que «Reid en a faite.» ( Leç. xxvn, p. 17a. ) Reid établit que Descartes semble placer l’idée ou l’objet représentatif de la perception tantôt dans l 'esprit , tantôt dans le cerveau , et il ajoute que, ces deux opinions lui paraissant contradictoires , il n’est pas en mesure de dire quelle était celle qu’avait positivement embrassée l’auteur , si toutefois il ne les avait pas adoptées toutes deux. « Des- « cartes, dit-il, semble avoir hésité entre les deux «opinions, ou avoir passé de l’une à l’autre.» Dans la double alternative pourtant , Reid attribue à Descartes ou la première ou la seconde forme de l’hypothèse représentative. Maintenant il importe de rappeler que la question n’est pas de savoir si Reid avait certainement raison , mais bien s’il avait inexcusablement tort. Le Dr Brown l’accuse de la plus grossière méprise; il l’accuse d’interpréter un auteur dont il loue lui-même la clarté dans un sens exactement inverse de la vérité. Il serait bien difficile ,

et peut-être impossible, de déterminer positivement la doctrine de Descartes dur la perception, et, quant à la question à résoudre, cette détermination serait certainement inutile. Il suffit ici de montrer que son opinion sur ce point fut controversée parmi ses disciples , et que Brown , sans se douter le moins du monde des difficultés du sujet, dogmatise sur un passage unique, passage qui en lui-méme ne prouve rien.

Reid sera justifié contre Brown si on peut prouver que l’idée cartésienne était , soit une image matérielle dans le cerveau , soit une représentation immatérielle dans l esprit , distincte de l'acte percevant. Pour ceux qui n’ont pas la clef de la théorie cartésienne , plusieurs passages 1 des écrits de son auteur pourraient , pris isolément , faire conclure que Descartes attribuait à l’esprit la conscience de certains mouvements dans le cerveau , auxquels il appliquait les termes à! image et A' idée aussi bien qu’aux modifications de l’intellect même. Reid qui ne saisissait pas l’ensemble de la philosophie cartésienne comme système, fut trompé par ces ambiguités superficielles. Nes’apercevaut pas que le point cardinal de cette théorie consiste en ce que l’esprit et le corps , essentiellement opposés , sont naturellement l’un à l’égard de l’autre comme zéro,

• Voyez par exemple , de Passi. J 35 , un passage plus fort qu'aucun de «eux cités par Ddaforge.

REID ET BROWK.

et que leur commerce mutuel ne peut être maintenu que sumaturellement par le concours de la divinité 1 , Reid attribuait à Descartes l'opinion possible que l’amê connaissait itnmédiatement les images màtérielles dans le cerveau. Mais dans la théorie cartésiennè l’esprit n’a consciencè <jüe de lui-mèmte ; les affections du corps peuvent, en vertu de la loi d’union , être les occasions prochaines , mais jamais les objets immédiats de la connaissance. Reid, supposant que le nom à! image ne pouvait convenir qu’à une sorte de prototype , et celui d'idée à rien autre qu’à un objet de la pensée, comprenait mal Descartes qui , abusivement il est vrai, applique également ces termes , et à t occasion de la perception (c’est-à-dire le mouvement dans le sensorium, inconnu en lüi-méme et ne ressemblant à rien),

• Qne la théorie des causes occasionnelles soit nécessairement contenue dans la doctrine de C assistance de Descarie», et que son explication de l'union de l’esprit arec le corps repose sur cette théorie , c’est ce dont il est impossible de douter. En rejetant toute influence physique dans la communication et conservation du mouvement dans les corps, qu'il rapporte exclusivement à l’intervention ordinaire de Dieu ( Princip. P. U. Art. 36, etc. ), il dépouille nécessairement les corps de toute activité propre , et n'en fait plus qge de simples causes occasionnelles des phénomènes; il devait donc, à fortiori, pour expliquer l'action réciproque de deux substances d'une nature aussi incompatible , suivant lui, que l'àme et le corps, admettre l’hypothèse qu'il jugeait nécessaire pour expliquer le rapport de choses substantiellement les mêmes. Delaforge, Geulînx, Mallebrancbe, Cordemoi.etlesautres disciples de Descaries , n'ont lait que développer explicitement ce qui était contenu implicitement dans les écrits de leur maître. Nous observerons, sans pouvoir nous arrêter à le prouver, que Tcnneman a tort de croire que Delaforge loin d’étre le premier qui ait exposé positivement la doctrine des causes occasionnelles, n'était pas même un partisan de cette opinion.

et objet de la pensée (c’est-à-dire la représentation dont nous avons conscience dans l’àme même). Dans le système leibnitzio-wolfien, on distingue de la même manière dans le procédé de la perception deux éléments, également appelés idées. L'idée dans le cerveau et l idée dans l esprit de Descartes sont précisément la même chose que Vidée matérielle et l'idée sensoriale des wolfiens. Dans l’une et l’autre de ces philosophies les deux idées sont des modifications harmoniques , corrélatives et co-existantes ; mais ni dans l’une ni dans l’autre l’affection organique ou l’idée sensoriale, n’est un objet de conscience ; elle n’est qu’une condition inconnue et arbitraire de la représentation mentale ; et dans les deux hypothèses de l’Assistance et de l’Harmonie préétablie , la présence d’une idée implique la concomitance de l’autre uniquement en vertu d’une détermination hyperphysique. Si, en fait, Reid ne s’était pas borné à étudier le système cartésien dans les seuls écrits du fondateur, la double application du mot idée par Descartes ne l’aurait pas entraîné à croire qu’un si monstrueux solécisme eût échappé à cet illustre penseur. Delaforge, l’ami particulier de Descartes, non seulement signale , mais encore fait disparaître cette ambiguité verbale. Cet admirable interprète applique le terme d’espèces corporelles à la modification dans le cerveau , et les mots idée , notion intellectuelle à la représentation mentale dans l’esprit. {De V Esprit, c. 10.)

REID ET BROWR.

Mais si Reid se trompe en supposant que Descartes admettait une conscience des idées dans le cerveau ', a-t-il eu également tort, et inexcusablement tort, de soutenir aussi que, pour Descartes, les idées dans Carne n’étaient pas identiques avec leur perception? Mallebranche , le nom le plus illustre de l’école après celui du fondateur, ( et qui probablement avait étudié les écrits de son maître avec non moins d’habileté et beaucoup plus d’attention que Reid ou Rrown), tourne en ridicule, comme contraire au sens commun et à la justice, la supposition que Descartes eût rejeté les idées au sens ordinaire , et qu’il eût admis l'hypothèse qu’elles sont des représentations en réalité non distinctes de leur perception. Et en même temps, « dit-il , qu’il est certain , autant qu’on le peut être « dans ces matières », que Descartes ne s’écartait pas de l’opinion commune , il reproche à Arnauld de fonder son interprétation paradoxale de la doctrine de ce philosophe , « non sur des passages de « sa métaphysique contraires à Copinion commune ,» mais sur la limitation arbitraire qu’il impose luimême à ce terme ambigu de perception ». ( Béponse au livre des idées , passim. Abnauld, Œuvres.

—if- " ' ”

1 L’erreur de Reid sur ce point est pourtant surpassée par celle de M. Royer-Collard qui représente Vidée dans la théorie cartésienne de la perception, comme exclusivement placée dans le cerveau. (OEuvres de Atid, III , p. 334. — Trad. franc;. )

Il4 THÉORIE DE LA PERCEPTION.

xxxviii, p. 388-38g). Le cartésien Roëll, dans sa controverse avec l’anticartésien De Vries, avance formellement, comme la doctrine même de son maître , que les idées use trouvent dans lame , sans a être formées par elle , » et par conséquent que dans l’acte de connaissance la représentation est réellement distincte de la cognition même. (Roelu Dispp. — De Vries, de ideis innalis ). Mais il est inutile de multiplier les preuves. Cette accusation d’ignorance retombe sur Brown lui-même ; et Reid peut aisément supporter le reproche de prendre exactement F inverse de la doctrine authentique de Descartes , lorsque les plus profonds disciples de ce philosophe en partagent le poids avec lui.

Si Brown eût su que le point en litige entre Reid et lui avait déjà été agité parmi les disciples mêmes de Descartes, il ne se serait pas si facilement aventuré à trancher brièvement la question , en produisant un passage bannal des écrits de ce philosophe Mais nous sommes fort embarrassés d’expliquer sa bévue, en considérant le passage dont il s’agit'. Reid en donne la substance dans son exposition de la doctrine de Descartes ; il ne contient pas un iota de quelque importance qui ne soit adopté par Mallebranche ; il établit, quoique avec moins de précision, il est vrai, sa fameuse distinction entre la

* Voir ce passage à la fia de cet article, p. 1-4. ( L. P. )

REID ET BROWN

perception ( idée ), et la sensation ( sentiment ): et * JMallebrauche est un des deux modernes philosophes que Brown prétend avoir embrassé l’hypothèse de la représentation sous la première , et , comme il le dit, sous la plus «erronée» de ses formes. Mais des principes qui s’accordent même avec l’hypothèse des idées distinctes de lame, ne peuvent, à fortiori, être incompatibles avec l’hypothèse des idées distinctes seulement de lacté de perception . Nous ne pouvons exposer plus longuement l’insuffisance de ce passage.

Mettre en avant Hobbes comme une preuve de la méprise de Reid au sujet « de la doctrine commune des idées » , révèle chez Brown une ignorance complète des conditions de la question ; ou bien il oublie que Hobbes était matérialiste. La doctrine de la représentation est spécialement subordonnée, dans toutes ses modifications , à l’adpiission du principe spirituel de la pensée. C’est d’après la supposition , à peu près universellement admise par les philosophes, que la connaissance implique une analogie d’existence , que l’hypothèse représentative fut inventée pour expliquer comment un sujet immatériel peut connaître des existences matérielles si disproportionnées à sa nature. Brown lui-mème, soutenant que la connaissance immédiate des phénomènes matériels implique l’identité de l’esprit et de la matière , admet que l’hypothèse représentative appartient exclusivement aux doctrines dualistes

Il6 THÉORIE DE LA PERCEPTION.

(leçon xxv, pp. iSg, 1 60); et de son côté Reid, attaquant la théorie des idées uniquement comme destructive de la réalité de la matière , ne pouvait guère la considérer comme un fragment de la doctrine qui ne reconnaît pas d’autre réalité. Mais si Hobbes ne peut être produit comme un témoin valable contre Reid , il peut en revanche fournir un bon argument contre Brown. Hobbes, quoique matérialiste , n’admettait aucune connaissance du monde extérieur. Ainsi que son ami Sorbière , il était une espèce d’ idéaliste matériel. Suivant lui, nous ne connaissons rien ni des qualités ni de l’existence d’une réalité externe. Tout ce que nous connaissons, c’est le semblant , Y apparence , Y aspect, le phénomène, le fantôme , » au dedans de nous; et cet objet subjectif dont nous avons conscience et qui est la conscience elle-même , n’est rien de plus qu’une agitation de notre organisme intérieur, déterminée par des j mouvements inconnus, lesquels sont également supposés constituer le monde extérieur. La perception, il la réduit à la sensation. La mémoire et l’imagination sont pour lui des facultés spécifiquement identiques avec le sens, dont elles ne diffèrent que par le degré de vivacité ; et cette différence d’intensité est pour Hobbes, comme pour Hume, la seule différence de nos pensées dans l’état de veille et dans le sommeil, — doctrine de perception identique à celle de Reid !!

Quant à Arnauld , il ne s’agit pas de savoir si Reid

REID ET BROWN. 11

lui attribué une forme de la théorie idéale qu’il rejetait, mais si Reid regarde l’opinion d'Arnaud sur la perception comme identique à la sienne propre. « A ces auteurs , dit le Dr Brown , dont « Reid a mal compris les opinions au sujet de la per- « ception , j’en ajouterai un autre encore qui ,

«d après son aveu , renversa le système idéal , et « considéra l’idée et la perception non comme dis- ,

« tinctes , mais comme une seule et même chose,

« comme une modification de l’âme, et rien de plus, a Je veux parler du célèbre écrivain janséniste , Ar- « nauld , qui soutient cette doctrine aussi expressé - « ment que le Reid lui-même , et en fait la base .

« de son argumentation , dans sa controverse avec « Mallebranche. » (Leçon xxvii , p. 173.) Si cette exposition est juste , le Dr Brown a certainement bien interprété Reid. En effet, Arnauld admet, ainsi que Brown, la perception représentative sous sa troisième et plus simple modification , et son opinion est si clairement formulée qu’on ne peut craindre aucune méprise essentielle. Or, si Reid reconnaît l’identité de la doctrine d’ Arnauld avec la sienne, cet aveu équivaut à déclarer que sa propre théorie de la perception est fondée sur la représentation. Mais si, au contraire, il signale la différence des deux opinions, il fait clairement ressortir, et prouve en même temps qu’il sentait très bien , l’opposition radicale de sa doctrine de X intuition avec toutes les formes possibles, même la plus simple, de l’hypo-

thèse de représentation. Eh bien ! c’est là ce qu’il fait précisément.

On ne peut pas soutenir que Reid ait attribué une opinion conforme à la sienne à un philosophe dont il dit expressément « qu’il admettait la doctrine uni- « versellernent reçue que nous ri apercevons pas « les choses matérielles immédiatement ; que leurs « idées seules sont l’objet immédiat de nos pensées ; « et que c'est dans Vidée de chaque chose que nous a percevons ses propriétés . «Cette opposition fondamentale étant établie, nous pouvons accorder que l’erreur positive de Reid, qui lui fit méconnaître la différence de nos facultés intuitives et représentatives, l’induisit également à croire qu’Amauld avait essayé de concilier deux théories de la perception contradictoires. Ne s’apercevant pas qu’il était possible d’imaginer une théorie de la perception où l’idée n’est pas distinguée de sa connaissance, et où cependant l’esprit est censé n’avoir aucune connaissance immédiate du monde extérieur , Reid supposait , i • qu’Arnauld , en rejetant l’hypothèse des idées comme êtres représentatifs réellement distincts de l’acte contemplatif de perception, considérait avec lui la réalité matérielle comme l’objet immédiat de cet acte; et, a0 qu’il désertait ensuite cette opinion , lorsqu’il soutenait, avec les autres philosophes, que c’est l’idée, c'est-à-dire l’acte dé l’esprit représentant la réalité externe , et non la réalité externe elle - même ,

REID ET BROWIT.

qui est l’objet immédiat de la perception. Mais la théorie d’Arnauld est une et indivisible, et par conséquent elle n’est identique à celle de Reid dans aucune de ses parties. L’erreur de Reid , ici comme ailleurs , s’explique par la raison qu’il n’avait jamais conçu spéculativement la possibilité de cette modification de l’hypothèse représentative, qui est la plus simple. Il ne voyait pas de milieu entre l’opinion qui rejette les idées considérées comme quelque chose de différent de la pensée, et sa propre doctrine de la connaissance immédiate de la matière. Arnauld d’ailleurs ne soutint jamais contre Mallebranche, ainsi que Reid le suppose, «que nous « percevons les choses extérieures immédiatement » ( c’est-à-dire en elles-mêmes) 1 ; loin de là, il maintient que toutes nos perceptions sont des modifications essentiellement représentatives , et il déclare partout qu’il ne nie les idées qu’autant qu’on les considère comme des êtres distincts de lacté même de perception. (Œuvres d’Arn. , t. xxxvm , P-i99»l87> *98> 389-)

Reid avait donc tort, etfesait tort à Arnauld, en considérant la théorie de ce philosophe « comme un a impuissant essai de conciliation entre deux doc- « trines contradictoires. » Il avait tort également , et

1 C’est ce qui résulte clairement du langage invariable d’Arnauld sur ce point , et Mallebranche remarque justement dans sa Réponse au traité des vraies et fausses idées ( page iai, édit, originale , ) que « Dans le fonds, • suivant le sentiment de M. Arnauld , on ne voit point Us corps , on ne voit que soi . •

accordait trop à Arnauld, en supposant qu’une de ces deux doctrines n’était pas incompatible avec la sienne propre. Cette erreur pourtant ne fait que montrer plus clairement avec quelle justesse Rcid, malgré cette préoccupation , avait su reconnaître l’opposition existant entre son opinion et celle d’Arnauld considérée en bloc , et rend plus manifeste encore la méprise générale de Brown sur la philosophie de Reid , et en particulier sa lourde erreur de croire que les doctrines de ces deux philosophes étaient identiques , et que Reid reconnaissait luiméme cette conformité.

Le Dr Brown n’est pas plus heureux en défendant Locke. Reid, supposant toujours que les idées étaient, dans les théories reçues, quelque chose de distinct de leur cognition, attribue à Locke l’opinion « que les images des objets extérieurs « étaient portées au cerveau; mais, ajoute-t-il, il « n’est pas aussi facile de dire si Locke croyait avec « Descartes » (lege omnino , le Dr Clarke) « et Newton « que les images dans le cerveau étaient perçues par « l’esprit, là présent, ou bien si elles étaient imprimées « dans l’esprit même. » C’est là ce que le Dr Brown ( et il n’a pas la priorité de l’observation ) signale comme une flagrante erreur d’exposition. Il soutient, non seulement que Locke ne conçut jamais l’idée comme quelque chose de substantiellement différent de l’esprit , comme une image matérielle dans le cerveau, mais encore qu’il n’attribua jamais à

REID ET BROWN

iai

l’idée une existence à part de l’acte mental dont elle est l’objet Locke, assure -t- il, croyait, ainsi qu’Amauld, que l’idée perçue et l’acte percevant constituent une seule et indivisible modification de l’esprit. Nous verrons bien.

De tous les philosophes, Locke est celui qui, dans le langage, est le plus figuré, ambigu, vacillant, et même contradictoire; Reid, Stewart et Brown luimême ont fait cette remarque ; et tous les auteurs qui ont eu occasion de commenter ce philosophe ont dû la faire également. 11 ne faut donc pas chercher les opinions d’un semblable écrivain dans des expressions isolées et accidentelles qui ont besoin d’être interprétées par l’analogie générale de son système, et ce n’est cependant que sur une preuve de ce genre que le Dr Brown essaie d’établir son assertion. Ainsi, quant au point en question, Locke, bien qu’il distingue réellement , confond verbalement les objets des sens et de l’intelligence , l'opération et son objet, l’objet et ses rapports , les images de la fantaisie et les notions de l’enteridement. Il prend la conscience pour la perception , la perception pour l’idée , l’idée pour l’objet de la perception, et pour la notion , la conception , le fantôme, la représentation, la sensation... etc. Tantôt, son langage identifiant les idées et les perceptions paraît convenir à un disciple d’Arnauld ; tantôt, expliquant les idées par une impulsion mécanique et par le transport de particules matérielles au cerveau , il révèle un

lia THÉORIE DE LA PERCEPTION.

partisan de Digby; dans un passage l’idée sem-

Lierait être prise pour une affection organique, simple occasion de la représentation spirituelle, et dans un autre pour une image représentative dans le cerveau même. Peut-on s’empêcher de soupçonner qu’en employant ainsi indifféremment la langue de chaque hypothèse, Locke était bien aise de ne prendre la responsabilité d’aucune? Il faut dire pourtant qu’il en a rejeté une formellement, et c’est cellelà même que Brown lui attribue , savoir : que l’idée ou l’objet de la conscience dans la perception n’est qu’une modification de l’esprit.

Nous ne nierons pas que Locke emploie accidentellement des expressions qui , chez un écrivain dont le langage serait plus rigoureux, impliqueraient l'identité de l’idée et de l’acte de connaissance; et, dans ces circonstances , le doute nous aurait paru plus raisonnable qu’une conclusion affirmative et dogmatique, si le passage suivant qui n’a jamais, que nous sachions , été cité , ne fournissait , ce semble, une contradiction positive à l’interprétation de Brown. Ce passage est tiré de l 'Examen de F opinion de Mallebranche , écrit de Locke publié après Y Essai, et qui, en conséquence, doit être considéré comme authentique dans son rapport avec les doctrines de cet ouvrage. Le passage en outre est articulé et précis, et offre toute l’autorité d’une chose dite avec réflexion dans le cours d’une polémique. Mallebranche s’accordait entièrement avec

EEID ET BROWN.

Arnauld (et conséquemment avec Locke , interprété

par Brown ) dans la supposition que la sensation proprement dite n’est rien qu’un état ou modification de lame même, et Locke eut ainsi l’occasion d’exprimer son sentiment pour ou contre cette opinion. L’adoption de la théorie qui envisage les qualités secondaires , dont nous avons conscience dans la sensation, comme de purs états de l’esprit, n’oblige nullement à admettre que les qualités premières, dont nous avons conscience dans la perception, ne sont rien de plus.Mallebranche, par exemple, adopte l’une-de ces opinions et rejette l’autre. Mais s’il est constant que Locke se moquait, comme il le fait réellement, même de l’opinion qui réduit les qualités secondes à de purs états intellectuels, il est à croire qu’il devait , à fortiori, et d après les principes de sa propre philosophie, rejeter la doctrine qui prétendait réduire à des modifications de l’âme immatérielle et'inétendue, non seulement les sensations non ressemblantes des qualités secondes , mais encore les idées ressemblantes, et conséquemment étendues, des qualités premières de la matière. Ceci posé , le passage suivant est plus que concluant contre Brown, soit que nous admettions ou non tous les principes qu’il renferme. « Examinons, dit Locke, leur doc- « truie de la modification. Des sentiments (sensa- « tions) différents sont des modifications différentes a de l’esprit. L’âme ou l’esprit qui perçoit est upe « substance immatérielle une et indivisible. Main-

ia4

« tenant, je vois le blanc et le noir sur ce papier;

« j’entends quelqu’un chanter dans la pièce voisine;

« je sens la chaleur du feu près duquel je suis assis,

« et le goût de la pomme que je mange , et tout cela « en même temps. Or, je le demande, prenez la ma- « dif ication dans le sens qu’il vous plaira , la même « substance inétendue et indivisible peut-elle re- « cevoir dans le meme instant des modifications a différentes et même opposées ( comme celles, par a exemple , du noir et du blanc)? ou bien faudra-t-il « supposer dans une substance indivisible des par- « lies distinctes: une pour le noir, une autre pour u le blanc, et d'autres encore pour T idée de rouge, « ainsi que pour toutes les sensations infinies en a espèce et en degré ; sensations qui, étant toutes « perçues distinctement, constituent par conséquent « des idées distinctes, quelquefois même opposées a comme le blanc et le noir, et que l'homme peut « cependant sentir à la fois ? J’ignorais jusqu’ici « comment la sensation se fait en nous, et voilà ce « qu’ils appellent une explication ! Dirai-je que je le « comprends mieux maintenant? Si cela peut guérir « l’ignorance de quelqu’un , c’est que la maladie est « bien légère, et le charme de deux ou trois mots « pourra toujours l’enlever: probatum t\y/.»(Sect. 39.) Ce passage , comme nous le verrons, est conforme à la doctrine professée sur ce point par le disciple et ami de Locke , Leclerc.

Or, s’il est clair maintenant que Locke n’admet-

REID ET BROWN

ia5

tait ni la troisième forme de la représentation que lui prête Brown, ni même la seconde , il s’ensuit que Reid ne fesait que lui rendre justice en lui supposant l’opinion que les idées sont des objets , soit dans le cerveau, soit dans l'esprit lui-même. Bien plus, ses critiques 1 lui ont attribué généralement la plus matérielle de ces deux opinions , qui lui a aussi été empruntée par ses disciples *. Et il ne faut pas croire que ce soit là une doctrine trop monstrueuse pour un philosophe si éclairé. C’était , comme nous le verrons, l’opinion commune de son époque; opinion professée en particulier par ses plus illustres compatriotes et contemporains , par Newton, Clarke, Willis, Hook, etc... 3.

' Pour citer seulement ses premiers et derniers critiques directs et réguliers , voir : la Solide philosophie de fendue contre les réreries des ideistes, par J. S. [ J. Sncirn ]. Londres, >697, p. i6t : livre très curieux , et , nous pouvons le dire, absolument inconnu ; et Cousin , Court de philosophie, tome II, 1839 , p. 33o, 35-, 3a5, 365 ; le plus important a

ouvrage qui ait paru sur Locke depuis les Nouecaux essais de Leibnitz.

* Tocxia, Lumière de la nature. I , p. i5, 1 8. a' édit.

1 Pour l'opinion de Clarke et de Newton, voyez le recueil de Des Maizeaux.I, p. 7, 8, 9, i5, a», 75, 117, 169, etc... Genovesi remarque la grossièreté de la doctrine de Newton : ■ Mentem in cerebro présidera atque in eo, suo silicet sensorio , rerum imagines cernere. » Pour Willis, voyez son ouvrage De Anima brutorum, p. 64. Alibi, éd. 167a- Quant à Hook, voyez ses Leçons sur la lumière, § 7. Nous ne savons pas si on a jamais remarqué que la doctrine des particules et de l'impulsion de Locke est précisément celle de Sir Kenelm Digby.Or, si Locke adopte une des parties d’une si grossière hypothèse, qu'y a-t-il d’impossible qu'il ait aussi adopté l’autre, savoir : que l’objet de la perception est * une participation • matérielle des corps qui agissent sur les organes extérieurs des sens. •

( Digby, Traité des corps , cb. 3a. ) Comme spécimen de ces explications ■nétaiiques des phénomènes moraux , considérées alors comme salis faisantes,

I.e Dr Browu entreprend, enfin, de consommer sa victoire par le témoignage le plus décisif , tiré , non pas de ces traités qui ne sont lus que de quelques personnes, mais des ouvrages élémentaires et populaires de l’époque, des manuels d’enseignement pour les collèges et les écoles. Il n’en cite pourtant que deux : la pneumatologie de Leclerc et la logique de Crousaz.

«Leclerc, dit le Dr Brown, donne, dans son cha- « pitre sur la nature des idées , l’histoire des opi- « nions des philosophes sur ce sujet, et il fait men- « tion notamment de la doctrine qui est le plus « expressément et le plus invinciblement en opposi- « tion avec le système idéal. « Alii putant ideas et « perceptiones idearum easdem esse , licet relatio- « nibus différant. Idea, uti censent, proprie ad objec- « tum refertur quod mens considérât; perceptioverè « ad mentem ipsam quæ percipit : sed duplex ilia « relatio ad unam mentis modificationem pertinet. « Itaque, secundum hosce philosophos, nullæ sunt, « proprie loquendo, ideæ à mente nostrâ distinctæ. » « Or, je le demande , qu'est-ce que le DT Jieid « croit avoir ajoute à cette théorie très philoso • « phique de la perception? et , s’il n’y a rien ajouté,

nous citerons la théorie de la mémoire de sir Kenelm. • Il suit de tout ceci

• que les petites images ( similitudes ) qui sont dans les cavités du cerveau,

• s'y roulent et flottent à peu près comme nous voyous, dans le lavage des

• groseilles et du riz, par le mouvement circulaire de la main du cuisinier

• divers corps se mouvoir un petit instant ; de même les objets 1rs plus or- « dinaires ne peuvent se présenter que rapidement ; etc , etc., » (Ibid.)

REID ET BROWN

« ce serait trop fort que de lui attribuer le mérite

« d’avoir découvert des erreurs si peu adoptées gé- « néralement, que la doctrine précisément opposée a « fait long-temps partie des livres élémentaires des a écoles. » En premier lieu, le Dr Reid n'ajouta certainement rien à « cette théorie très philosort phique de la perception , »> car il la rejeta entièrement. En second lieu, il est également faux, et que cette théorie de la perception « ait pendant long- « temps fait partie des livres élémentaires des écoles ,» et que Leclerc dise quelque chose à l’appui de cette assertion. Il établit, au contraire, explicitement luimême que cette théorie était un nouveau paradoxe d’un seul philosophe; et, pour que la bévue de Brown soit portée jusqu’à l’hyperbole, il se trouve que Reid lui-même a discuté aussi la théorie d’Amauld comme une opinion isolée, et l’a rapportée à son inventeur. Si le Dr Brown eût avancé du paragraphe dixième, qu’il cite, jusqu’au quatorzième, qu’il /l'aura pas lu, il aurait trouvé que le passage cité, loin de contenir l’exposition d’un dogme ancien et , répandu dans les écoles, 11’était ni plus ni moins que l’exposition de F hypothèse conte/n po raine cf Antoine Arnauld! et d’Antoine Arnaiüd seul. En troisième lieu, par le choix de ses citations de Leclerc, par son silence sur toute autre interprétation et par l’ensemble de son exposition , Brown nous conduirait à croire que Leclerc lui-même adhérait à cette théorie très philosophique de la perception. Bien

ra8 THÉORIE DS TA PERCEPTION.

loin pourtant de s’accorder avec Amauld , Leclerc déclare son opinion fausse; il la combat par des raisons très solides, et en exposant sa propre doctrine sur les idées , il n’hésite pas, malgré la circonspection qu’il met à nous dire ce qu’elles sont, à assurer qu'elles ne sont pas (entre autres choses qu’elles ne peuvent pas être) des modifications. ou des états essentiels de l’esprit • « Non est (idea) mo- « dificatio aut csscntia mentis : nam præterquam « quod sentimus ingens esse discrimen inter ideæ « perceptionern et sensationem ; quid habet mens « nostra simile monti , aut innumeris ejusmodi « ideis? >• (Pneumat. , sect. i , c. 5, § 10.)

Sur tout ceci, au reste, aucune de nos observations personnelles ne pourrait avoir l’autorité et l’à-propos des réflexions par lesquelles Brown luimême termine sa défense des philosophes contre Reid. Le précepte de Brown est bon, mais son exemple est meilleur encore. Nous laisserons seulement un mot en blanc, que le lecteur saura trouver lui-même. « 11 semble étonnant, et if l’est en « effet, qu’un esprit aussi vigoureux que le « ait pu tomber dans cette suite de méprises que « nous avons rapportées , et une chose égale- « ment ou même plus surprenante , césl l opinion « générale qu'on a de son mérite sous ce rapport. «J’espère que vous en retirerez cette importante « leçon , qu’il faut ctudier les opinions des auteurs a dans leurs pmpres ouvrages, et non dans les

REID ET BROWN

« ouvrages de ceux qui prétendent en rendre un a compte fidèle. D’après ma propre expérience , je « peux véritablement assurer que je n'ai pas trouvé « peut-être dans un seul cas leur exposition exacte. « Il y a toujours quelque chose en plus ou en «moins qui modifie le résultat général; et, par «suite de ces diverses additions ou soustractions, « l’esprit de la doctrine originale s’altère tellement « que , dans quelques cas , on doit penser qu’elle l’a a échappé belle si elle n'est pas représentée à la fin « tout C opposé de ce qu'elle est. » (L. xxvii. )

Le procès doit donc être jugé absolument en faveur de Reid, et d’après l’exemple même que Brown présente d’un air de triomphe comme « le « témoignage le plus décisif » contre lui. Nous pourrions donc clore ici le débat. Cependant, pour marquer plus complètement le caractère de l’accusation , nous produirons quelques autorités , pour prouver, en fait , que tous les exemples qu’on pourrait emprunter à la grande majorité des savants, sont à peu près aussi favorables à Brown que ce « témoignage si décisif. »

Mallebrancue, dans sa controverse avec Arnauld, suppose toujours que la théorie des idées réellement distinctes de leur perception était la doctrine communément reçue , et son adversaire ne songe point à contester cette supposition. ( Réponse au livre des Idées. — Arnauld , Œuvres, t. xxxviii, p. 388.)

l3o THÉORIE DE LA PERCEPTION.

Leibnitz, d’un autre côté, répondant à Clarke, admet que la grossière théorie des idées de ce philosophe était la théorie commune. « Je ne demeure a point d’accor.d , dit-il , des notions vulgaires , « comme si les images des choses étaient transpor- « tées par les organes jusqu’à l’âme. Cette notion a de la philosophie vulgaire n’est point intelli- « gible , comme les nouveaux cartésiens l’ont assez « montré. L’on ne saurait expliquer comment la « substance immatérielle est affectée par la ma - « tière ; et soutenir une chose non intelligible là- « dessus, c’est recourir à la notion scholastique chi- « mérique de je ne sais quelles espèces intenliona nelles inexplicables , qui passent des organes dans « l’âme » ( Opéra u, pag. 161.), et Clarke, dans sa réplique , ne désavoue cette doctrine ni pour lui, ni pour les autres. ( Ibid. , p. 182 ).

Brucker, dans son Uistoria philosophica Doctrines de ldeis ( 1 723 ) , parle de l’hypothèse d’Arnauld comme d’une opinion particulière , rejetée par les philosophes en général (plerisque erudiditis) , comme non moins insoutenable que le paradoxe de Mallebranche , (pag. 248).

Le D' Brown aime les manuels. En recourant à ceux des auteurs ordinaires , on amasserait contre lui une nuée de témoignages. Comme exemples, nous n’en citerons que trois , mais tous de la plus haute autorité.

Christian Thomasius, quoique réformateur des

IlEID ET BROWS. l3l

systèmes péripatétique et cartésien, adopta une théorie des idées plus grossière que celle de ces deux écoles. Dans son Introductio ad philosophiam aulicam ( 1 70a ) , il définit la pensée en général , un discours mental a sur les images imprimées dans la substance du cerveau par le mouvement des corps extérieurs , et au travers des organes des sens,» (ch. 111 , § 29. Voyez aussi ses Instit. jurisprud. div. liv. 1 , c. 1 , et son Jnlrod. in Philos, ration, c. ni. )

S’Gravesaiïde., dans son Introductio ad philosophiam (1736), tout en déclarant laisser indécise la question positive de l’origine des idées, et admettant que les sensations ne sont « que des modifica- « tions de l’âme elle-même > , n’hésite pas , sur la question négative, à rejeter, comme absurde, l’hypothèse qui réduirait les idées sensibles à la même subjectivité. « Mentem ipsam has ideas efjxcere , et sibi ipsi representare res, quorum his solis ideis cognitionem acquirit , nullo modo concipi potest. Nullam inter causam et effectum relatio daretur. » (SS 279-282.)

Genovesi, dans ses Elementa métaphjrsicœ ( 1 748), avance comme un principe fondamental en philosophie, «que les idées et F acte cognitif des idées sont des choses distinctes, ( Prop. xxx. Ideœ et perceptiones non videntur esse posse una eademque res ) , et il réfute habilement l'hypothèse d’Arnauld qu’il condamne comme un paradoxe indigne de cet illustre penseur. (Pars 11, p. i/|0. )

J 3a THÉORIE DE I.A PERCEPTION.

Le Dictionnaire philosophique de Voltaire peut être cité comme représentant l’esprit de l’époque même de Reid : « Qu’est-ce qu’une idée ? c’est une « image qui se peint dans mon cerveau : toutes vos « pensées sont donc des images? assurément , etc. » ( Au mot Idée. )

Enfin, quelle est la doctrine des deux plus nombreuses écoles de la philosophie moderne, l’école leibnitzienne et la kantienne ? 1 l’une et l’autre maintiennent que l'esprit renferme des représentations dont il n’a pas et n’aura jamais conscience , c’est-à-dire elles maintiennent toutes deux la seconde forme de l’hypothèse représentative, l’une des deux que Reid comprit et attaqua directement.

Le Dr Brown réussit enfin à trouver dans Crousaz un exemple d’un philosophe qui ait, antérieurement à Reid , soutenu une théorie des idées semblable à celle d’Arnauld et à la sienne.

Le lecteur est maintenant à même d’apprécier l’exactitude de l’assertion de Brown a que, sauf Mal- « lebranche et Berkeley, qui avaient sur ce sujet des

* Leibnitz, opéra, Duteruii, tom. H, p. ai, a3, 33, a 1 4 ; part II, p. 137,145, 146. Œuvres philosoph. par Harpe , p. 66, 67, 74, 96. Wol», Ptychol. rat. § 10, etc. Psyctiol. emp. § 48. Kart, Critiq. de la rais. pur. p. 376, éd. a*. — Anthropologie, § 5. Sauf quelque restriction, la doctrine de Leibnitz est celle des derniers platoniciens qui pensaient que l'âme contient actuellement les représentations de toutes les substances et phénomènes possibles pendant la révolution de la grande année; quoique ces raisons cognitives ne se manifestent pas à la conscience , à moins que la réalité , ainsi représentée , ne vienne à tomber dans la sphère des organes sensibles. ( Plotin , Enneatl. V. lib. vu, c. I, a, 3. )

REID ET BROWN

a opinions particulières et tout à fait erronées, tous « les philosophes dont le Dr Reid se croyait l’adver- « saire (quoi donc '.Newton, Clarke, Hook, Norris, Porterfield,etc... ?ces philosophes, il faut le rappeler, spécialement attaqués par Reid , Brown n’a jamais osé les défendre, ni avouer qu’il ne le pouvait pas), « interrogés par lui, auraient répondu, avant d’en- « tendre un seul de ses arguments, que leur opinion « sur les idées était complètement conforme à la a sienne. » (L. xxvu,p. J 74-)

Ainsi se trouve justifiée notre assertion première : Brown n’a pas réussi à convaincre Reid même cT une seule erreur.

Les erreurs de Brown à l’égard des opinions des philosophes et de Reid sur la perception, sont pourtant moins étonnantes peut-être que sa méprise complète quant au véritable sens du raisonnement de Hume contre l’existence de la matière, et de l’argument employé par Reid contre la conclusion sceptique de Hume. Commençons par réduire le problème à sa plus grande simplicité.

Notre connaissance repose en dernière analyse sur certains faits de croyance qui, en tant que primitifs et par conséquent incompréhensibles, nous sont donnés moins sous la forme de cognition, que sous celle de croyance. Or, si la conscience ou, en d’autres termes, notre expérience primitive est une foi , la réalité de la connaissance dépend de la véracité de

nos croyances originelles. Ces croyances étant primitives leur valeur ne peut être prouvée, et leur vérité doit toujours être préalablement supposée. En tant que données et possédées, elles valent jusqu’à ce quelles soient réfutées ; neganti incumbit probatio. L’intelligence ne peut pas s’anéantir gratuitement elle-même; la nature ne doit pas être supposée travailler en vain, ni l’auteur de la nature ne créèr que pour tromper.

MfMi J'oofttT t wifAttflcv ûwfljtam, Tvnva wacvre;

A.OC4 çr.fuÇwor 0toù vu n tort xoù ou ni.

Mais si la véracité de nos croyances instinctives doit être admise primitivement , leur fausseté pourrait subséquemment être prouvée, mais seulement par elles-mêmes, c’est-à-dire uniquement en vertu de leur contradiction mutuelle. Cette contradiction estelle prouvée, tout l’édifice de notre connaissance est sapé; car « la vérité ne peut mentir. » La conscience est pour le philosophe ce qu’est la Bible pour le théologien. Elles sont toutes deux des révélations de la divine vérité : elle fournissent toutes deux les éléments constitutifs et le modèle régulateur de la connaissance. Chacune peut être infirmée, mais infirmée seulement par elle-même. Si l’une ou l’autre révèle des faits nécessairement faux parce qu’ils s’excluent réciproquement, l’authenticité de cette

REID ET BROW1C

révélation est annulée , et la critique qui signale cette intrinsèque réfutation parvient, dans les deux cas, à changer la certitude en scepticisme, à « convertir la vérité de Dieu en mensonge, »

El vioUre JuUm primant , et eonvellere tota Fundamenta quibui nixatur nia lahuque. Locui.

La psychologie n’étant que la conscience dévelop- • pée, le philosophe positif possède déjà une présomption fondamentale en faveur des éléments de son système ; tandis que le sceptique ou philosophe négatif n’a autre chose à faire que de montrer la fausseté de ces éléments, par l’impossibilité où se trouverait le dogmatiste de les concilier dans l’harmonie de la vérité. La vérité, en effet, est une, et le but de la philosophie est l’intuition de l’unité. Le scepticisme n’est pas une méthode originale et indépendante ; il est corrélatif et consécutif au dogmatisme; et, loin d’être l’ennemi de la vérité, il s’élève au contraire du sein des fausses philosophies dont il est l’indication et le remède. Alte dubitat,qui altius crédit. Le sceptique ne doit pas établir lui-même ses principes, mais les accepter du dogmatiste; et sa conclusion n’est qu’une réduction de la philosophie à zéro, dans l'hypothèse du système qui lui a fourni ses prémisses. Les principes employés dans un système particulier Sont-ils convaincus de contradiction, ou démontrés incompatibles avec d’autres principes qui,

à titre de faits de conscience, doivent être admis par toute philosophie , il en résulte un scepticisme relatif, ou cette conclusion: que la philosophie, en tant qu’elle est réalisée dans ce système , est sans base. Ces principes que la philosophie en général doit admettre , comme faits de conscience , sont-ils déclarés s’exclure mutuellement, il en résulte un scepticisme absolu. L’impossibilité de toute philosophie est enveloppée dans la négation de tout critérium de la vérité. La question, selon nous, se réduit à ce dilemme : les faits de conscience peuvent être conciliés, ou ils ne le peuvent pas. S’ils ne peuvent pas l’être , la connaissance est absolument impossible , et tout système de philosophie est nécessairement faux. S’ils peuvent l’être , le système qui suppose leur contradiction ne saurait prétendre à la vérité.

y Comme sceptique légitime, Ilume ne pouvait point

attaquer les fondements de la connaissance en euxmêmes. Il conclut leur fausseté originelle de leur contradiction subséquente; et ses prémisses , non établies par lui, sont seulement acceptées comme des principes universellement reçus dans les écoles de philosophie. Dans cette supposition que ce qui était admis unanimement par les philosophes devait l’être également par la philosophie , son argument contre la certitude de la connaissance était triomphant. Ia.\s philosophes s’accordaient à rejeter comme fausses certaines croyances primitives

REID ET BROWS. l3y

de la conscience , et à en admettre illégitimement d’autres comme vraies. Mais si la conscience était supposée menteuse dans un cas particulier, son témoignage ne pouvait plus être invoqué dans aucun : falsus in uno , falsus in omnibus ; et comme la réalité de notre connaissance repose nécessairement sur la véracité présumée de la conscience , elle repose ainsi sur une présomption implicitement reconnue illégitime par tous les systèmes de philosophie.

Faciuot næ, întclligendo , ut nihit intelligent I

Reid ne contestait pas la conclusion de Hume , comme déduite de ses prémisses. 11 reconnaissait que le scepticisme de Hume, en tant que relatif , était irréfragable, et que la philosophie ne pouvait être sauvée du scepticisme absolu que par la négation des prémisses accordées et par la réfutation des principes universellement embrassés parles philosophes. C’est ce qu’il entreprit de faire lui-mème. Il soumit ces principes à une nouvelle et rigoureuse critique. Si son analyse est exacte, il prouva que ces principes, auxquels la foule crédule des philosophes avait accordé l’autorité souveraine des vérités évidentes par elles-mêmes, n’étaient que des hypothèses; et il montra que lorsqu’un vrai fait de conscience avait été méconnu , c’était toujours par déférence pour quelque supposition gratuite qu’on aurait dû condamner en vertu de ce fait même.

l38 THÉORIE DE LA PERCEPTION.

La philosophie fut ainsi réconciliée avec la nature, la conscience cessa d’être un amas d’antilogies; la certitude et la science ne lurent plus évincées de l’esprit humain.

Le Dr Brown n’a rien compris de tout cela. Il ne comprend ni le raisonnement du scepticisme entre les mains de Hume, ni l’argument du sens commun entre celles de Reid. Revenant lui-même aux dogmes de cette philosophie dont les contradictions furent si bien développées en scepticisme par Hume, il en appelle contre cette conclusion à l’argument du sens commun bien que si l’argument est valable , il annule sa propre hypothèse , et que si son hypothèse est vraie , elle annule l’argument. U croit positivement que Hume et Reid soutenaient précisément , et par les mêmes raisons , la même doctrine ; et qu’ils adhéraient tous deux avec lui à une théorie réduite par le premier à la négation de toute connaissance, et rejetée par le second comme une vaine hypothèse.

La discussion se borne maintenant à une seiüe question : la véracité, ou le mensonge de la conscience qui nous assure la réalité d’un monde matériel. Dans la perception , la conscience donne , comme un fait primitif, la croyance à la connaissance de l 'existence de quelque chose de différent du moi. Comme primitive, cette croyance ne peut être rapportée à un principe plus élevé, et elle ne peut pas davantage être décomposée en un double élé-

REID ET BR0WW. 1 3g

ment. Nous ne croyons que ce quelque chose existe, que parce que nous croyons que nous connaissons (ou avons conscience de) ce quelque chose comme existant; et la croyance à la connaissance de V existence implique nécessairement la croyance à l'existence. Les deux faits sont originels, ou aucun des deux ne l’est. La conscience nous trompe-t-elle dans le premier, elle nous abuse nécessairement dans le second; et si le second est faux quoiqu’ il soit un fait de conscience , le premier sera faux parce qu’il est un fait de conscience. Ainsi les croyances exprimées par ces deux propositions :

i° Je crois que le monde matériel existe. ; a° Je crois que je connais immédiatement l existence d'un monde matériel (en d’autres termes, je crois que la réalité externe elle-même est l’objet dont j’ai conscience dans la perception ) ; ces deux croyances, disons-nous , quoique distinguées par les philosophes , sont virtuellement identiques.

La croyance à un monde extérieur était trop puissante pour ne pas forcer l’esprit à en reconnaître la vérité. ftLiis les philosophes ne se rendaient à la nature et ne s’accordaient avec elle que dans le résultat dominant. Ils distinguaient faussement la croyance à l’existence de la croyance à la connaissance. Sauf un petit nombre d’exceptions, ils maintenaient la vérité de la première; mais ils s’accordaient tous avec une étonnante unanimité , et par

j4o théorie de la. perception.

des raisons qu’il est inutile de rappeler, à abjurer la seconde. Us déclaraient explicitement que l’objet dont nous avons conscience dans la perception ne pouvait être qu’une image représentative dans l’esprit; image que nous sommes forcés, disaient-Us implicitement, de regarder comme identique avec la réalité inconnue. Bref, l’homme, d’après la doctrine philosophique commune, était condamné par la décevante nature à réaliser la fable de Narcisse ; il prend son moi pour un non-moi.

• — Corpus putat esse quod timbra est. »

La conséquence de ces principes était facile à tirer, et le scepticisme en fut le résultat entre les mains de Hume. L’absolue véracité de la conscience fut invalidée par la fausseté d’un de ses faits ; car la croyance à la connaissance , qu’on déclarait trompeuse , était impliquée dans la croyance à l 'existence, admise comme vraie. L’incertitude de la connaissance en général , et l’existence problématique du monde matériel en particulier, furent ainsi légitimement établies. Rcid vit bien qu’il était impossible de réfuter cette conclusion en partant des principes conventionnels des philosophes, etson argument, immédiatement dirigé contre le principe dogmatique, n’atteignait que médiatement la conclusion sceptique. Ce raisonnement était très ancien, et avait été même long-temps

REID ET BROWN. 1 4 1

connu sous le nom vulgaire cl 'argument du sens commun.

Arguer du sens commun n’est autre chose que se prévaloir de cette présomption favorable au fait primitif de conscience , savoir : que ce que la nature nous fait nécessairement croire exister , existe véritablement. Aristote dont la philosophie accordait à cette présomption l’autorité d’un principe présente l’argument comme il suit : « Nous affirmons a que cela est qui paraît à tous être , et celui qui « rejette cette croyance ne dira certainement jamais « rien qui mérite plus de crédit. » (Eth. Nicom. L. x, c. a. ) Comme cet argument repose entièrement sur une présomption , la condition fondamentale de sa validité est que cette présomption ne soit pas réfutée. La présomption en faveur de la véracité de la conscience ne peut , comme nous l’avons montré, être détruite que par la contradiction des faits mêmes dont la conscience est la somme ; de même que la vérité de tous les faits ne peut être justifiée que par la vérité de chacun d’eux. En conséquence, l’argument du sens commun a pour postulat: que nos

CROYANCES PRIMITIVES NE SOIENT PAS PROUVÉES CON- TRADICTOIRES entr’elles.

L’accord de nos convictions originelles supposé, l’argument du sens commun est décisif contre toute conséquence déduite qui ne serait pas en harmonie avec elles. En effet, toute conclusion étant renfermée dans ses prémisses, et ces prémisses devant en outre

l4a THÉORIE DE LA PERCEPTIOW.

se résoudre en définitive en quelque croyance primitive, une conclusion qui est en contradiction avec les phénomènes primitifs de conscience, doit, ex hjrpothesi , être en contradiction avec ses prémisses, c’est-à-dire être logiquement fausse. Ceci posé, nos convictions de première main décréditent complètement celles de seconde main. « Si nous con- « naissons et croyons, dit Aristote, en vertu de cera tains principes originels , nous devons connaître a et croire ces principes avec une certitude supéa rieure, par la raison même que c’est par eux que « nous connaissons et croyons tout le reste. » Et il remarque ailleurs que souvent nous accordons notre assentiment plutôt à ce qui est révélé par la nature, comme actuel, qu’à ce qui peut être démontré par la philosophie, comme possible : « xpoaéy tiv où &e? TMCixa Tôt; à là tùv Xtfywv, àXka woWtâxtç uüX>ov «h; paivopivot; l.

Le novimus certissima scientia et clamante conscientia ( pour employer le langage de saint Augustin) est donc une proposition ou absolument vraie , ou absolument fausse. L’argument du sens commun est nul, s’il n’est pas tout puissant ; et entre les mains d’un philosophe qui ne peut pas en reconnaître le postulat , son emploi est ou un acte de

' Jacobi (OKuv, It, préf. p. u, elc.), imitant Frira, place Arisloteà la tète de cette absurde majorité de philosophes qui prétendent démontrer font. Cela ne serait pas plus sutlimernenl faux, lcùl-on dit du Platon allemand luimême.

R Eli) ET BROWN. 1 43

suicide ou une absurdité. Ges principes étant éta> blis, procédons à leur application.

L’erreur de Brown à l’égard de la doctrine de Reid sur la perception en implique une autre sur le rapport de cette doctrine avec l’idéalisme soep<tique de Hume. Supposant que Reid regarde l’objet immédiat de la perception comme une modifica* tion mentale et non comme une qualité matérielle , le IF Brown est parfaitement autorisé à dire que ce philosophe laissa l’argument idéaliste tel qu’il l’avait trouvé. Si l’on accorde que l’objet connu dans la perception n’est pas convertible avec la réalité, l’idéalisme repose avec une égale sécurité sur l'hypothèse de la perception représentative , soit que l’image représentative soit une modification de la conscience même , soit que cette image ait une existence indépendante de l’esprit ou de l’acte de la pensée. La première hypothèse , en tant qu’elle est la plus simple, serait la plus sûre, et, de fait, l’idéalisme égoïste de Fichte qui repose sur la troisième forme de la représentation, est moins exposé à la critique que l'idéalisme théologique de Berkeley qui repose sur la première. Si Brown interprète bien la doctrine de Reid , celui-ci était certai nement absurde d’imaginer que la réfutation de l’idéalisme découlât nécessairement de sa réfutation de la théorie commune de la perception. Dans cette hypothèse, loin de blâmer Brown de refuser à Reid le seul mérite que ce philosophe s’attribuât spéciale-

ment,nouslui reprochons seulement d’avoir cru qu’il restât à Reid, et qu’il conservât lui-même un moyen quelconque de se défendre contre l’idéalisme. C’était déjà une erreur monstrueuse de prendre au rebours la théorie de la perception de Reid; mais c’en est une plus grande peut-être de ne pas voir que ce renversement paralyse l’argument du sens commun, et que loin de partir a d’une base solide » en invoquant nos croyances primitives, Reid se serait servi, ainsi que Brown l’a fait lui -même, d’une arme inoffensive à l'égard, du sceptique , mais mortelle pour lui-même.

La croyance à l’existence d’un monde extérieur est irrésistible , dit Brown , donc elle est vraie. Mais dans sa théorie de la perception , qu’il attribue aussi à Reid, cette conséquence est illégitime, parce qu’avec cette théorie il ne peut remplir la condition qu’implique l’argument. Je ne peux m'empêcher de croire que la matière existe, — je ne peux ni empêcher de croire que la réalité matérielle est l objet immédiatement connu dans la perception. La première de ces croyances , dit explicitement le Dr Brown défendant son système contre les sceptiques, est vra.e parce qu'elle est irrésistible. La dernière de ces croyances, dit implicitement le Dr Brown exposant son propre système, est fausse, quoique irrésistible. Et ici, non-seulement deux croyances primitives sont supposées contradictoires, ce qui suppose aussi le mensonge de

BEID ET BROWÎi.

conscience, mais encpre la croyance admise comme vraie n’existe , en fait , qu’au travers de l’autre qui , ex hypothesi, est fausse. Or, en réalité les deux n’eri font qu’une Kant , qui comme Brown ne voit dans

1 Ce raisouoemem ne peut être infirmé que de deux manières ; 1° en niant comme fait la croyance même de la connaissance ; a* en niant qu’elle soit primitive. La dernière preuve est impossible , et si elle était possible elle anéantirait également le caractère primitif de la croyance à l'existence, qui est supposé. La première alternative est ridicule. Que nous soyons déterminés naturellement à croire que l’objet couuu dans la perception est l’existence extérieure elle-même , et que c’est seulement d’après une nécessité philosophique supposée que nous prétendons ensuite distinguer les deux choses parune abstraction artificielle, c’est ce qui est admis même par les psychologistes dont la doctrine est, par cela même, en contradiction ouverte avec nos croyances originelles. Quoi qu’il soit peut-être superflu de présenter des autorités à l’appui de cette assertion, nous citerons cependant les suivantes qui s’offrenlà notre souvenir. Descautes, de Passi, art. a6; — Mxlcissahche, Recher, de la *., lis . LU, c. 1 ; — BeaxauT, Œuvres, I, p. a 16 ; et cité par Reid, Essais, I, p. i65 ; — Hciss, Traité de la nat. hum., I, p. 33o, 338, 353, 358, 36 1, 369. edit. origin. ; — Essais II, p. i54, iSq, éd. 1788. Nous traduirons aussi quelques passages empruntés à des sources moins accessibles. — ScuLLino ( ldcen zu cincr philosophie der natur. Einl, p. xix , i,e edit.) « Lorsque (dans la perception) je me représente un » objet, V objet et la représentation sont une seule et même chose, et c’est seu- « lement sur notre impuissance à distinguer l'objet delà représentation pen- «daot l’acte que reposeiaconvictioudusenscommunderhumamté(Geuieiue « versland) sur la réalité des objets extérieurs, quoique ces objets ne lui soient « connus que par des représentations. ■ ( Voyez aussi p. xxvt.) Nous ne pouvons en ce moment retrouver un passage de même nature de Kant ; mais voici le témoignage d’un de ses disciples éminents. TimreMxaa ( Uist. de la philos., II, p. 094) dit, en parlant de Platon, « l’illusion que les choses sont • connues en elles-mêmes est si naturelle , qu’on ne peut s’étonner que les

- philosophes mêmes n’aient pu se soustraire à ce préjugé. Le sens commun « de l'humanité ( gemeine menschenvcrstand ) qui tient ferme dans la « sphère de Texpérience, ne fait aucune distinction entre les choses en elles -

- mêmes ( la réalité inconnue ) et les phénomènes ( la représentation , l’objet » connu) ; et c’est avec cela que la raison philosophique commence à exami-

- ncr les fondements de cette connaissance , et à se constituer elle-même en

l’objet de la perception qu’un phénomène subjectif, était trop pénétrant pour ne pas s’apercevoir que dans cette hypothèse la philosophie ne pouvait, sans contradiction, en appeler au témoignage de nos croyances élémentaires, a L’idéalisme , dit - il , « ne fùt-il pas aussi dangereux, qu’il l’est vérita- « blement , ce serait toujours un scandale pour la « philosophie et la raison humaine en général d’être a forcées d’admettre l’existence des choses extérieures a sur le témoignage d’une simple croyance »

Mais Reitl n’est pas , comme Brown , felo de se dans son raisonnement tiré de nos croyances natu-

« système. • — Voyez, aussi le David Hume de Jacou, passim ( œuvres II) et ses dUmls brirf sammlung ( œuvres I, pag. (19 et suiv.). Reid a déjà été mentionné.

* Crit. de la R. pure. Préface, p. 39. La merveilleuse sagacité de Kant n'a pu cependant hii faire trouver pour sa •< seule démonstration possible de la réalité du monde extérieur » ( Ibid. p. vji etc. ) même une nécessité logique , ni empêcher son idéalisme transcendental d'être apodictiquement réduit ( par Fichte et Jacobi ) à un idéalisme absolu. Dans cet argument , il met dans la conclusion plus que ne contenaient les prémisses, et il n'y arrive que par un double saltus , en passant par-dessus les fondements de l'idéalisme égoïste et de l'idéalisme mystique. Quoique Kant, dans le passage rapporté ci-dessus et ailleurs, fasse le procès au sens commun de l'humanité, et le rejette entièrement comme principe métaphysique de vérité, il finit cependant par reconnaître la nécessité ( pour sauver la philosophie de l’action destructive de sa raison spéculative) d'appuyer la réalité des objets de nos intérêts les plus élevés { Dieu, le libre arbitre , l'immortalité , etc. ) sur ce même principe d’une croyance primitive qui lui avait paru trop mauvais pour garantir même la simple réalité matérielle. Sa raison pratique, dans sa plus large portée, n’est qu’un nouveau , mais non meilleur terme pour désigner le sens commun. Fichte n’échappa également au nihilisme avoué de sa philosophie spéculative que par une semblable inconséquence dans sa philosophie pratique. ( Voyez sa Destination de f homme) Naturam expellas furea , etc.

K Eli) ET BROWN.

relies , et clans sa pure et vraie doctrine de la perception l’argument a une portée toute différente. Reid déclare que sa théorie de la perception est en elle-même la réfutation du système idéal ; et c’est vrai. En effet , elle nie au sceptique et à l’idéaliste les prémisses de leur conclusion , et restitue au réaliste l’argument du sens commun dans toute son omnipotence. Le sceptique et l’idéaliste ne peuvent s’étayer que sur la supposition que l'objet connu n’est pas convertible avec la réalité existante; et cette supposition refuse en même temps son postulat à l’argument tiré de nos croyances, en mettant les faits de conscience dans une contradiction mutuelle. En conséquence, l’analyse de Reid dont le résultat est : qoenous avons, ainsi quenocs croyons l’avoir, dne connaissance immédiate de la réalité matérielle, terminait tout d’un seul coup.

Si le Dr Brown se trompe en croyant qu’il pouvait se servir lui-même de l’argument du sens commun, il ne se trompe pas moins en supposant que la légitimité de cet argument était reconnue par Hume. Browu se doutait si peu de la faiblesse de cette preuve entre ses propres mains, qu’il regarde comme superflu de l’opposer à ce philosophe, qui, d’après lui, en accordant que la croyance à l’existence de la matière est irrésistible , accorde qu’elle est vraie. (Leçon xxviii.) Le Dr Brown a commis peut-être de plus graves méprises que celle-ci, relative au scepticisme et à Hume , mais aucune assurément de plus

fondamentale. Hume, en effet, est transformé en dogmatiste ; l’essence du scepticisme est méconnue.

Dans l’hypothèse que nos croyances naturelles sont trompeuses , le pyrrhonien , loin de rejeter leur authenticité, doit, au contraire, l’établir; et, loin qu’il renonce à son doute en reconnaissant leur puissance, le triomphe même du scepticisme consiste à prouver leur irrésistibilité. Par quelle démonstration peut-on détruire plus complètement le fondement de toute certitude et de toute connaissance, qu’en montrant que les principes que la raison nous force d’admettre spéculativement sont contradictoires aux faits que nos instincts nous obligent à croire pratiquement ? Notre nature intellectuelle semble ainsi se partager contre elle-même ; la conscience se convaine soi-même de déception; «nous avons sûrement mangé le fruit du mensonge ! »

Tel est le but de Y Essai sur la philosophie sceptique ou académique, cité par Brown. Dans la partie de cet Essai qui précède le passage rapporté par Brown , Hume , partant de l’opinion des philosophes, fait voir que notre croyance à la connaissance des choses matérielles étant impossible , est fausse; et, ceci posé, il démontre invinciblement l’absurdité spéculative d’une croyance à l’existence du monde extérieur. Dans le passage , au contraire, que le D* Brown cite partiellement, il montre que cet idéalisme inévitable en théorie est impossible dans l application. La spéculation et la pra-

BEID ET BROWN.

tique, la nature et la philosophie, les sens et la raison , la croyance et la science , placés ainsi dans une anthitèse mutuelle , donnent pour dernier résultat l’incertitude de tout principe ; et l’affirmation de cette incertitude est le scepticisme. Ce résultat est même énoncé dans la phrase dont la citation de Brown , brusquement terminée, ne donne que le premier membre '.

Mais en accordant que Brown fût exact en transformant un nihiliste sceptique en réaliste dogmatique, il aurait tort encore (en supposant que Hume accordât que Y irrésistibilité d’une croyance équivaut à sa vérité ) , d’imaginer d’une part , que Hume eût jamais pu adopter son inconséquente conclusion , et , d’autre part , qu’il pouvait luimême, sans abandonner son système, adopter la conclusion légitime. Dans cette supposition Hume n’aurait pu qu’arriver au même résultat que Reid ;

1 Voici le passage cité par Brown : - Un disciple de Copernic ou de Pto- « lémée peut espérer , en soutenant l’un ou l'autre de ces systèmes d’astro-

• no mie, produire une conviction ferme et durable daus l’esprit de ses « auditeurs. Le stoïcien et l’épicurien exposent des principes qui non seule- « ment peuvent être stables , mais qui ont en outre une action sur la con* « duite et les mœurs. Mais le pyrrbonien ne peut pas attendre que sa « philosophie ait une influence durable sur l’esprit des hommes , ni que

• cette influence fut utile à la société, si elle existait. Il doit convenir, au

• contraire, si tant est qu’il veuille convenir de quelque chose , que toute la « vie humaine serait anéantie si ses principes venaient à prévaloir constam*

• ment et universellement. Tout discours , toute action cesseraient imtné- « diatement , et les hommes resteraient plongés dans une complète léthargie,

• jusqu’à ce que les besoins de la oature non satisfaits missent fin à leur

• misérable existence. Un si fuueste résultat est , il est vrai, peu à craindre.

• La nature sera toujours assez forte contre ces principes; et quoique le pyr-

l5o THEORIE DE LA PERCEPTION.

car il n’y a pas de milieu possible entre le réalisme naturel de l’un et le nihilisme sceptique de l’autre. « Suivez-vous , dit Hume dans le même a Essai, les instincts et les penchants de^ki nature « en admettant la véracité des sens » ? Oui , dit Brown ( Leç. , pag! 176.) — « Mais ces instincts « vous portent à croire que la perception ou a limage sensible est l objet externe même. Aban- « donnez - vous ce principe pour adopter l’opi- « nion plus raisonnable que les perceptions sont de « simples représentations de quelque chose d’exté- « rieur. » — C’est , répond Brown , un principe vital de mon système que l’esprit ne connaît rien que ses propres états. ( Leç. passim. ) Je ne veux pas d’un suicide philosophique ; je dois rétracter mon aveu , et reconnaître le mensonge de cette croyance. « Mais « alors , poursuit Hume , vous abandonnez votre a penchant naturel et vos sentiments de tous les

m rhooien puisse exciter en lui-même et dans les autres un trouble et une sur- « prise momentanés par ses raisonnements , le premier et le plus trivial «* événement de la vie fera évanouir tous ses doutes et scrupules , et le « mettra sur chaque point de pratique ou de spéculation au niveau des

- philosophes des autres sectes et même de tous ceux qui ne se sont jamais occupés de recherches philosophiques. Une fois sorti de son rêve, il sera

•* le premier à rire de lui-même ( La citation de Brown s’arrête ici. Voici la fin de la phrase et du passage qui motive l’observation de M. Hamilton) : « et à « confesser que toutes ces objections f?r>nt de simples jeux d’esprit, et ne peu- « vent avoir d’autre résultat que de montrer la bizarre condition des hommes « qui sont forcés d’agir, de raisonner et de croire, bien qu'ils soient tnca- « pables , malgré les recherches les plus assidues , de se satisfaire eux-mêmes « sur le fondement de ces opérations , ni de résoudre les objections qu'on

- peut faire contre. » ( Essai sur la Philosoph. académique et scrptiquef

Pirt. II. ) ( L. P. )

RE1D ET BROWH.

a instants, et avec tout cela , vous n’ètes pas en état «de satisfaire votre raison qui ne peut trouver a aucune preuve d’expérience convaincante que les « perceptions sont liées avec des objets extérieurs. » J1 avoue , dit Brown, que l’existence d’un monde extérieur ne peut pas être prouvée par le raisonnement , et que l’argument sceptique n’admet pas de réponse logique. (Leç. p. 175.)- — Mais (conclurait Hume par supposition ) , comme vous soutenez que le scepticisme ne peut être réfuté que de deux manières ( Ibid.), soit en montrant que ses arguments sont inconséquents, soit en leur opposant l’autorité supérieure et souveraine de nos croyances naturelles, et comme, volontairement ou par force, vous abandonnez maintenant ces deux moyens, vous êtes, de votre aveu, réduit au dilemne ou d’acquiescer à la conclusion des sceptiques, ou de refuser votre assentiment sans raison aucune: — le pyrrhonisme ou t absurdité ! Choisissez.

Si lesccpticismeauquei aboutit ainsi laphilosophie du Vf Brown se réduisait à la négation de la matière, le résultat serait relativement peu important. La réalité transcendante d’un monde extérieur, considérée absolument, est pour nous chose parfaitement indifférente. Ce n’est pas l’idéalisme lui-même qu’il nous faut déplorer, mais le mensonge de la conscience qu’il implique. I^a conscience une fois convaincue de fausseté , un absolu scepticisme à l’égard

t 5a rnÉORiE de ea perception-.

de la nature de notre être moral en est le triste , mais seul raisonnable résultat. Toutes les conclusions possibles peuvent être impunément tirées contre les espérances et la dignité de la nature humaine. Notre personnalité, notre immatérialité, notre liberté, n’ont plus un seul argument en leur faveur. « L’homme est le rêve d’une ombre , » Dieu est le rêve de ce rêve. Le Dr Brown , après les meilleurs philosophes , fonde la preuve de notre identité personnelle et de notre individualité morale sur l’autorité de croyances qui, «en tant qu’immédiates, « intuitives, universelles et irrésistibles, » sont justement regardées par lui comme « la voix intérieure « et incessante de notre Créateur , comme des «révélations d’en haut, toutes puissantes (et véri- «diques) comme leur auteur.» Mais pour lui cet argument est à la fois incompétent et contradictoire. ,

^ Ce que nous savons du moi ou de la personne, c’est la conscience seule qui nous le donne. Dans notre conscience percevante se révélent, commefaits primitifs, un moi et un non-moi, chacun donné comme indépendant, chacun connu seulement dans son antithèse avec l’autre, il n’y a pas de croyance plus intuitive , universelle, immédiate, ou irrésistible que celle qui nous assure que cette anthitèse est réelle et connue comme réelle. Aucune croyance par conséquent n’est plus vraie. Si l'anthitèse est illusoire, le moi et le non-moi, le

REID F-T BROWN

sujet et X objet, le je et le tu, sont des distinctions sans différence; et la conscience loin d’être « la voix intérieure du Créateur, » serait, comme Satan, « un mensonge éternel. » Le Dr Brown affirme et nie alternativement la réalité de cette anthitèse, dans les diverses parties de sa philosophie. Dans sa théorie de la perception, il nie formellement que l’esprit ait conscience de quelque chose en dehors de luimême; il soutient implicitement que ce qui nous est donné dans la conscience comme un non- moi, n’est qu’une illusion phénoménale, une modification du moi que la conscience nous force à prendre pour quelque chose de numériquement et substantiellement différent.

IIU ego sum sensi , sed me mea fallit imago.

Après avoir ainsi implicitement admis, dans une partie de son système, que notre croyance à la distinction du moi et du non-moi n’est qu’une illusion d’une conscience trompeuse, c’est merveille de le voir, dans une autre partie, invoquer les croyances de cette même conscience « comme des révélations d’en haut,» et même présenter, d’une manière spéciale , comme « la voix du Créateur, » cette même conviction de la distinction du moi et du non-moi , sur la prétendue infidélité de laquelle il se fonde exclusivement ailleurs pour accuser la conscience de fausseté.

Le Dr Brown établit sa démonstration de notre identité personnelle (leç. xii-xv) sur la véracité de cette croyance menteuse. Dans la question de la perception, l’autorité de cette croyance ne convient pas; elle est mise de côté comme incompétente pour distinguer le non-moi du moi ; dans la question de l’identité personnelle, son témoignage convient , et elle est bruyamment invoquée comme une inspiration exclusivement compétente pour distinguer le moi du non-moi. Mais si dans un cas elle a pris le moi pour le non-moi , pourquoi dans un autre ne prendrait-elle pas le non-moi pour le moi ; c’est là un problème qui ne nous semble pas très facile à résoudre.

La même croyance est de nouveau , et avec la même inconséquence, réclamée pour prouver l’in dividualité de l’esprit (leç. xcvi). Mais si dans la perception nous sommes perfidement déterminés à considérer ce qui est supposé indivisible , identique et un, comme multiple , diffèrent et opposé (moi = moi -|- non-moi ) ; comment osera - t-on soutenir sur l’autorité même de cette perfide conviction , que l’ unité phénoménale ^e la conscience est une garantie de la simplicité réelle du principe pensant? Les matérialistes peuvent alors soutenir, sans craindre d’être contredits, que le moi n’est qu’un phénomène illusoire , que notre identité est celle du vaisseau de Delphes, et que notre unité actuelle n’est qu’un système d’activités coordonnées. Pour expliquer le phénomène, il leur suffirait de supposer, comme

REID ET BROWN

certains théoriciens l’ont fait récemment, un organe pour proférer le mensonge de notre personnalité ( i ), et d’alléguer en faveur du mensonge lui-même la perfidie de la conscience sur laquelle repose la théorie de la perception représentative.

Dans l’hypothèse de la perception représentative il n’y a pas moyen d’échapper au matérialisme ou à l’idéalisme. Notre connaissance de t esprit et de la matière , comme substances, est purement relative; nous ne les connaissons que par leurs qualités, et notre unique raison d’admettre deux substances différentes , est la supposition que ces deux séries de phénomènes ne peuvent , à cause de leur incompatibilité , subsister ensemble dans une seule. Cette supposition est-elle réfutée? la présomption contre le dualisme redevient décisive. Ilne faut pas multiplierles êtres sans nécessité , ni recourir à plusieurs principes lorsque les phénomènes peuvent être expliqués par un seul. Brown, dans sa théorie de la perception , abolit l’incompatibilité des deux ordres de phénomènes; et cependant son argument pour prouver, comme dualiste, le principeimmatérielde la pensée a pour base cette incompatibilité. ( Lee. xcvj, p. 646-647.) Ce philosophe nous refuse la connaissance immédiate de quoi que ce soit en dehors des phénomènes de l’esprit. Les phénomènes que nous

1 Allusion aux phrénologistes qui se sont avisés de chercher un organe du moi et de Y identité personnelle. Voyez le Journal phrénologique d Edim iourg ( the phrenological journal and mitceÜany ), 1. 1, p. 145. (L. P.)

rapportons au corps ne sont, en tant que connus de nous , que des états ou modifications du sujet percevant ; en d’autres termes, nous ne connaissons Y existence des qualités dites matérielles , qu’en tant que nous les connaissons inhérentes à la même substance que les qualités dites mentales. U y a ici antithèse apparente. mais identité réelle. Dans cette théorie, l’hypothèse d’un double principe n’étant plus nécessaire devient philosophiquement absurde; et d’après la règle d’économie , un unitarisme psychologique se trouve établi. A cet argument que les qualités de Y objet répugnent trop à celles du sujet pour être supposées appartenir à la même substance, l’unitarien (idéaliste, matérialiste ou absolutiste) n’a qu’à répondre que les attributs de l’objet et du sujet sont si loin de s’exclure dans l’acte de perception, que le réaliste hypothétique établit lui-même, comme axiome fondamental de sa philosophie, que Yobjet connu est universellement identique au sujet connaissant. Le matérialiste peut ainsi dériver le sujet de l’objet ; l’idéaliste dériver l’objet du sujet ; l’absolutiste les absorber tous deux dans l’indifférence, et le nihiliste abolir la réalité substantielle de l’un et de l’autre. Loin de pouvoir résister à la conclusion de celui-ci ou de celui-là , le réaliste hypothétique accorde, en fait, leurs prémisses à tous.

La même contradiction invaliderait toute présomption en faveur de notre libre arbitre; mais comme le D7 Brown, dans l’exposition de sonsystème

REID ET BROWN

de morale, ne présente pas un seul argumentàrappui de cette condition de notre être moral, que sa philosophie tend d’ailleurs à rendre impossible, uous ne dirons rien de cette conséquence du réalisme hypothétique.

En voilà assez sur un système qui, selon son auteur, « ne laisse plus au sceptique une place pour • poser le pied , ni un seul point fixe pour son levier. » Sur une doctrine que Brown prétendait substituer à celle de Reid, et bien plus, qü’il supposait avoir été soutenue par Reid lui-même.

Scilicct hoc tolum Usa ratione receptum est I

EXTRAITS

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