I)E I, ETUDE
dans notre propre esprit, avant de pouvoir le découvrir dans la nature.
„ Or, les sciences mathématiques , d’une part, laissant sans exercice la réflexion philosophique , empêchent l’esprit de s’élever à la conscience claire de ces faits fondamentaux qui prouvent la liberté morale; et, d’autre part, eu l’accoutumant à l’exclusive contemplation des lois de la nécessité physique, elles lui donnent beaucoup de répugnance à admettre une supposition aussi extraordinaire et une anomalie aussi indémontrable que celles d’un ordre moral, d’uneliberté hyper-physiqueetd’un sujet immatériel.
Cette tendance des études mathématiques a toujours été reconnue. C’est pour cela que (pour citer seulement les trois pères contemporains) saint Augustin dit: «quelles éloignent de Dieu; • saint Jérôme: « qu’elles ne sont pas des sciences de piété 1 ; » et saint Ambroise déclare que « cultiver l’astronomie « et la géométrie, c’est abandonner la cause du salut « et suivre celle de l’erreur 2. i>
jNous pouvons encore ici rappeler le témoignage de sir Kenelm Digby, précédemment cité (P. 3ib :.
« Ces mathématiques (dit Poiret, qni, bien que « mystique en religion , était un des plus profonds ,« penseurs de son siecle ), ont pour effet ordinaire, « si on n’y prend garde, d’introduire les plus perni-
' T «y. Agrippa. De vanit.- scient., r. xi. * Uffi eiorum, lib. i,
« rieuses dispositions dans l’esprit de ceux qui s’y « vouent trop exclusivement; elles les infectent de « matérialisme, d’insensibilité morale, d’incrédulité,
« de brutalité et d’une incorrigible présomption.
« Lorsque, en effet, en maniant leurs nombres,
« leurs figures et leurs machines, ils voient chaque « chose en suivre une autre, comme si elles étaient « réglées par la fatalité et sans aucune liberté, ils s’ac- « coutument tellement à la seule considération delà « liaison nécessaire, qu’ils chassent tout à fait le libre « arbitre de la nature et du gouvernement des choses « spirituelles , et voient partout l’universelle action « d’une nécessité fatale : en eux contre la voix de la « conscience , et en Dieu lui-méme , ce qui est le re- « nier *. » \ .
« On ne peut disconvenir, dit Bayle , qu’il ne soit « rare de voir une grande dévotion dans les per- « sonnes qui ont une fois goûté l’étude des mathéma- « tiques, et qui ont fait d^ns ces sciences un progrès « extraordinaire *. »
« Celui {dit Gundling) qui se dévoue avec trop « d’ardeur aux sciences physiques et mathéma- « tiques peut facilement tomber dans l’athéisme ; « aussi voyons-nous que les plus anciens philosophes « furent tous athées, parce qu’ils étaient trop exclu-
1 De érudit, solida , p. Zo\ , éd. 1693. * Dii't. hist. Au inol Pascal, note O.
DE, l’étiidf.
« siveraent plongés dans des méditations physiques « et mathématiques »
Berkeley, qui était lui-même un mathématicien distingué, demande « si la philosophie corpuscu- « laire, expérimentale et mathématique, si cultivée « dans le dernier siècle , n’a pas trop absorbé l’at- « tention des hommes dont elle aurait pu utilement « occuper une part ? si , par là et par d’autres* « causes concomitantes, l’esprit des hommes spé- « culatifs n’a pas été rabaissé, et les facultés les « plus élevées avilies et paralysées ? et si on ne « pourrait pas expliquer par ce fait l’étroitesse et la « bigoterie de beaucoup de gens qui passent pour « des hommes de science , leur incapacité pour les « choses morales, intellectuelles ou théoiogiques, et « leur disposition à apprécier toutes les vérités par « les sens et l’expérience de la vie physique 3 ? »
Le Dr John Gregory, dans la famille duquel le génie mathématique semble inné , et l’un des plus distingués fondateurs de l’école de médecine d’Edimbourg, après avoir avoué, dans ses « Leçons sur les « Devoirs et Qualités du médecin » qu’il se défiait de son propre jugement à l’égard dès mathématiques, craignant sa partialité pour une science qu’il considérait avec une sorte d’attachement inné et
* Histoire de i a science , vol. I. Disc, prelim., p* 8.
* Analyste. Qn. 56, 57.
DES MATHÉMATIQUES. ’io’]
héréditaire, et qui avait été à la fois l'occupation et le plaisir de ses jeunes années, ajoute : « Je dé*
« sirerais aussi que vous preniez gârde de vous « laisser entraîfter par cette étude au scepticisme et « à la suspension du jugement dans les sujets qui « n’admettent pas d’évidence mathématique *. » a Ceux, dit lord Monboddo, qui ont beaucoup « étudié les mathématiques et rien autre, sont dis- « posés à s’en enticher au point de croire qu’il n'y « a- aucune certitude dans les autres sciences, et « qu’il n’y a pas d’autres axiomes que ceux d’Eu- & cîide *. » * * * * »
« Les mathématiques, dit madame de Staël, in- « duisent à lie tenir compte que de ce qui est « prouvé; tandis que les vérités primitives, celles « que le sentiment et le génie saisissent, ne sont pas « susceptibles de démonstration 1 * 3. »
Cette tendance de la culture trop exclusive des mathématiques à faire méconnaître tout autre ordre que celui de la nécessité et de la nature , est commune aux mathématiques et aux sciences physiques; de là, quant a ces dernières, le vieil adage : Très mec/ici, duoathei. Cependant, c’est lorsque les deux sciences se réunissent et sont appliquées sur la plus grande échelle possible que leur tendance
1 Œ uvrcs, vol. III ^p. 107.
* Métaph. anc.t I , p. 394.
1 Ito ï Allemagne , I , C. 18.
de l’étude. ' est le plus puissante et le plus manifeste; et c’est ce qui arrive en astronomie. Dans le sublime passage qui suit, Kant, quoique dans un but différent, explique très-bien les influences opposées des études matérielles et intellectuelles en rapport avec les plus nobles objets de leur contemplation. * '
» Il y a deux choses qui, plus on les considère, remplissent l'Ame d’une admiration et d’un respect toujours nouveaux et toujours croissants : le ciel étoilé au-dessus de nous » et la loi morale au dedans. Pour ces deux choses, je ne suis forcé ni de me mellre à In recherche pour constater leur existence, comme si elles étaient cachées dans l’obscurité , ni de les concevoir seulement comme possibles, en tant que placées hors de la sphère de ma connaissance. Je les vois l’une et l'autre clairement devant moi , et je les unis immédiatement à la conscience de mon être. L’une part dy point que j’occupe dans le monde extérieur des sens; elle développe et prolonge * au-delà des limites de l'imagination ce rapport de mon être avec desmondes s’élevant au-dessus d’antres inondes, et des systèmes succédant sans ccSse à d'autres systèmes, et ellel’ctend jusqu’aux époques inimitables de leur mouvement périodique. L’autre part de mon invisible mbi, de ma personnalité ellemême, et me place dans un monde infini sans doute, mais dont ' l’infinité ne peut être sondée que par l’intellect, et dont le rapport avec moi, à l’inverse de la relation fortuite que je soutiens avec le monde sensible, est, comme je suis forcé de le recon- * naître, nécessaire et universel. Dans la première, la vue de cette innombrable multitude de mondas m’anéantit sans doute, comme créature animale, qui, après nne courte et incompréhensible participation à la vie, est forcée de rendre la matière dont elle est formée à la planète sur laquelle elle marche, et qui n’est elle-même qu’un atome dans l’univers. Le spectacle de l’autre, au contraire, relève ma valeur comme intelligence, jusqu’à l’infini, en vertu de ma personnalité, dans laquelle la
ues mathématiques. 35g
loi morale révèle une vie indépendante de l’animnlité et même du monde matériel tout entier (du moins autant qu'on peut l’inférer de la destination de mon être, d’après celte loi; puisqu’elle m’ordonne de prendre ma valeur morale comme le but absolu de mon activité , de ne jamais faire céder sa voix impérative à la nécessité de la nature, et de mépriser les limites et les conditions de ma vie actuelle ' ) ». H
Spiral enim majora animus , seque altius efferl Sideribus , transitque vins et ntibila fati ,
Et momenta preinil pedibus quæcumque putantur Figere propositam natali teoipore sortent *.
Nous joindrous ici le témoignage d’un profond philosophe d’une école opposée, celui que ses compatriotes ont surnommé le Platon moderne.
« On appelle providence ce qui, en opposition avec le
destin , fait du principe régulateur de l’univers un véritable dieu. Là où il n’y a pas prévoyance, il n’y a pas intelligence, et là où est l’intelligence, il y a aussi providence. Ce n’est que par l’fime et pour l’âme qu’existent ces sentiments qui se révèlent en nous: l’Admiration, la Vénération, l’Amour. Nous pouvons, à la vérité, dire si un objet est beau ou parfait, sans savoir d’avance s’il a été exécuté avec on sans prévoyance; mais quant à la puissance qui l’a produit, nous ne pourrions l’admirer si elle avait agi sans pensée et sans plan, suivant les lois d’une pure nécessité physique. La glorieuse majesté des cicux, objet de la superstitieuse adoration d’un monde enfant , ne subjugue plus l’esprit de celui qui comprend la loi mécanique par laquelle les systèmes planétaires se tneu-, vent, conservent leur mouvement et même se forment primi-
1 Oit. de la R. fient. Coneiusioa.
* Prudent.. contra Sri" . u. 1 7 y
dk l'étude
tiremcnt eux-mêines> Il nc s’étonne plus de l’objet, mais de l’intelligence humaine seule qui par Copernic, Kepler, Gassendi, Newton, Laplarc, a été capable de dépasser l’objet, de mellrc fin au miracle par la science, de dépouiller les deux de leurs divinités, et de désenchanter l’univers. Mais cette admiration même, la seule dont noire intelligence est capable maintenant, s’évanouirait si un llartley, un Darwin, un Condillac ou uu Bonnet futur réussissait à nous faire vnir dans l’esprit humain un système mécanique aussi! étendu, aussi intelligible et aussi satisfaisant que le système céleste newtonien. Tombés de leur sphère elevée, l’Art , la Science et la Vertu ne seraient plus pour l’honune l’objet d’une adoration pure et réfléchie. Les œuvres cl les actions des héros de l’humanité, la vie d’un Sucratu et d’un Epaininondas, la science d’un Platon et d’un Leibnitz, les représentations' poétiques et plastiques d’un Homère, d’un Sophocle et d'un Phidias, pourraient nous affecter encore agréablement, nous charmer jusqu’au transport, de la même manière que le spec- * tacle du ciel pourrait peut-être encore émouvoir le disciple de Newton et de Laplace ; mais nous ue rechercherions plus le principe de notre émotion; .car la réflcxion'nous corrigerait infailliblement de cette idée puérile et rabattrait tout cet enthousiasme en nous disant que ^admiration est ( la fille de l’ ignorance. »
Nous terminerons cette nuée d’autorités par le témoignage d’un métaphysicien célèbre, d’un professeur distingué de mathématiques et de physique dans une des principales universités d’Allemagne.
"Je m’entends dire, observe Fries (dans ses Leçons sur l’Astronomie) : Vous expliquez tout par cette toute-puissante gravitation; mais d’où vient-elle elle-même? A cela aussi je réponds : Vous le savez très-bien. Elle est la fille du vieux Destin aveugle, elle a pour servantes la grandeur, le nombre et la proportion, et pour héritage un univers sans dieu et qui
n’en a pas besoin... — Lorsque le grand astronome Lalande niait la Divinité, par la raison qu’il n’y avait dans les cieux aucune trace de Dieu, nidansle mouvement des étoiles aucune marque de son doigt, nous sommes obligés d’admettre les conséquences logiques de son argument. Si cet ordre et cette approprnlion des moyens à la fin sont un simple produit mécanique de lois physiques nécessaires, c’est un destin aveugle et sans intelligence qui est l’absolu souverain de l’univers. Mais j’en appelle à lu vérité de ce qui est écrit dans saint Jean : Vous adorerez Dieu seulement en esprit. Et ce n’est qu’en ce qu’elle vaut pour l’esprit que se trouve la dignité et la valeur de notre science. Celui-là seul peut appeler l’ordre de l’univers une appropriation des moyens à la fin , qui l’observe avec la croyance a la réalité du dessein. Mais la véritable interprétation de l’ordre du dessein est de beaucoup plus manifeste dans l’esprit de l’homme. L’esprit infini ne peut se laisser remplacer lui-même par la proportion et le nombre! C’est un jeu facile que celui du nombre, et le plaisir qu’il pro- < cure n’est que l’amusement d’une intelligence prisonnière au bruit de ses chaînes \ »
Les mathématiques n’ont-elles donc aucune valeur comme instrument de culture intellectuelle? bien plus, ne sont-elles bonnes qu’à fausser l’esprit? A cela nous répondrons que cette étude, poursuivie avec modération et efficacement contrebalancée, peut être utile pour corriger un défaut, et développer la qualité correspondante. Ce défaut est l’habitude de la distraction; la qualité l'habitude de l’attention soutenue. C’est là le seul avantage auquel puisse justement prétendre l’étude des mathématiques dans la culture de l’esprit ; et c’est aussi le seid »
1 Porlesungcn... Leçons sur l'As non., p. i6, 18,3*7.
de l’étude
qui lui ait été accordé par les philosophes les plus éclairés. Bacon qui, dans ses premiers écrits, avait inconsidérément vanté 1’utilité des mathématiques pour aiguiser l’intelligence, rétracta d'une manière expresse cette opinion dans les ouvrages de sa maturité, et, au lieu des mathématiques, recommanda la philosophie de l’école, comme exercice de la subtilité et de la distinction *. Le mathématicien philosophe Duhamel semble aussi (et probablement d’après Bacon ) ne pas vouloir accorder d’autre utilité aux mathématiques, et il observe en même temps « qu’elles ont d’ordinaire le défaut de nous « rendre presque entièrement impropres et étrangers « aux affaires de la vie *. » Warburton déclare que, outre la connaissance de sa méthode propre « l’u- « nique usage de la science mathématique, quant au a but dont il s’agit ( le perfectionnement des facultés « rationnelles), est d'habituer l’esprit à penser long- « temps et avec application; et cela serait très-bien a si cet avantage pouvait compenser les inconvé-
« nients qui en sont inséparables 3. « C’est aussi là
1 Nous supprimons ici une assez longue note où sont cités quelques passages de Bacon , parce que l’auteur, dans sa réponse à une lettre de M. VVhewel ( Revue d'Êdimb nî* 127) provoquée par cet artirle , a reconnu qu’il avait présenté l'opinion de Bacon d’une manière trop absolue. Du reste, on peut dire que sur cette question, comme sur une infinité d’autres, on trouve dans les ouvrages de Bacon des assertions assez différentes pour permettre aux partis opposés d'invoquer son autorité. ( I,. P. )
* De mente Humana , 1. 1 , c. 8 .
1 Julien , pref. , p. 1 H. •
DES MATHÉMATIQUES, tout ce qu’accorde à cette étude uu des plus sages et des plus pénétrants observateurs de l'esprit humain, dont les préventions, si on pouvait supposer qu’il en eût quelqu’une, étaient naturellement favorables aux mathématiques; nous voulons parler de M. Dugald-Stewart. Mathématicien habile ,
ses écrits sont remplis d’allusions à cette science^ mais nous osons dire qu’on ne trouvera pas dans tous ses ouvrages un seul passage où il soit attribué à l’étude mathématique d’autre résultat avantageux que de fortifier la faculté; de penser avec constance et suite. Bien plus, discutant l’opinion de Hume, qui estimait si bas l’utilité et l’importance des mathématiques, et amené ainsi à spécifier leurs différents emplois, il ne les signale pas comme un bon exercice d’esprit, mais uniquement comme «un ’« instrument de découvertes physiques et comme le « fondement de quelques-uns des arts les plus uéces- « saires à la vie civilisée 1 ; » et dans le chapitre de sa Philosophie de l’esprit humain , intitulé le Mathématicien, non moins admirable par la profondeur que parla candeur, il ne leur reconnaît d’autre avantage que le développement de l’attention, et cela encore moyennant l’exclusion expresse des opérations mécaniques de l’analyse algébrique, exclusion pour laquelle plaident avec lui les plus grandes autorités pratiques en matière d’éducation. « Il convient
* Dissertation sur l’Bist . des Se. met . et mor.„ p. 171.
364 de l’étude
« peut-être cependant d’ajouter que cette force d'ata tention doit être acquise , non par la pratique des « méthodes modernes, mais par l’étude de la géo- « métrie grecque; dans le but surtout de nous ac- « coutumer à suivre une longue chaîne de démon- « strations, sans nous aider d’aucune figure sensible,
« la pensée étant fixée seulement sur ces lignes o idéales tracées par l’imagination et la mémoire *. »
Mais les mathématiques ne sont pas la seule étude qui exerce l'attention , et de plus l’espèce et le degré d’attention qu’elles favorisent n’est pas l’es- . pèce et le degré d’attention que réclament et exercent nos autres spéculations plus élevées. L’étude des mathématiques est un exercice qui , si l’on peut s’exprimer ainsi, tend à allonger la pensée, plutôt qu’à lui donner de l’étendue, de la compréhension et de l’intensité. Elle ne nous force pas à faire coin- • paraître et à retenir longtemps devant l'esprit une multitude d’objets différents, et bien moins encore à saisir avec sûreté les fugitives et vacillantes abstractions et généralités de l’i ntelligence réfléchie. Kirwan observe que « si les mathématiques habituent l’esprit « à une forte application , toutes les autres sciences « n’en exigent pas moins, et leur étude est même « préférable de beaucoup sous ce rapport *. » Et
madame de Staël dit admirablement : « Je sais qu’on
' Éléments , etc., vol. UI , p. JOy.
* Logique. I, prof., p. 6.
it me dira que les mathématiques rendent particu- « lièrement appliqué ; mais elles n’habituent pas à « rassembler, à apprécier, à concentrer : l’attention « qu’elles exigent est, pour ainsi dire, en ligne « droite; l’esprit humain agit en mathématiques « comme un ressort qui suit une direction toujours « la même »
• Nous pourrions observer aussi que les esprits, auxquels on prescrit les mathématiques comme un spécifique approprié à leur maladie , sont précisément ceux qui ne peuvent pas f en fait, se soumettre à la prescription. «C’est en vain (dit Duhamel) qu’on « donne des règles pour éveiller l’attention , si le su- « jet est étourdi, inconstant, présomptueux; toute « application de l’esprit, d’ailleurs, est un acte de « volonté, et la volonté ne peut pas être forcée » En somme, nous craignons bien que d’Alembert eût raison : les mathématiques peuvent fausser l’esprit, mais jamais le redresser.
Cependant, quoique d’une utilité si faible et même si douteuse, comme gymnastique de l’intelligence, les mathématiques ne sont pas indignes d’attention, en ce qu’elles fournissent au métaphysicien et au psychologiste quelques intéressants matériaux. Les notions, la méthode et la marche de ces sciences sont
curieuses, et en elles-mêmes, et surtout dans leur con-
1 De r Allemagne , I, ch. 1 8.
* De mente humona , I. I, c. 8. •
trasteavec celles de la philosophie. Ainsi donc, bien que l’inscription de l’école de Platon ne soit qu’une fiction moderne, nous voulons bien la prendre pour vraie, et même nous croyons décidément que les mathématiques devraient être cultivées, jusqu’à un certain degré, par quiconque se livre à l’étude de la haute philosophie Mais, d’un autre côté, nous sommes de l’avis de Socrate qui désapprouvait l’étude de la « géométrie (et il dit la même chose de l’astronomie) « portée jusqu’à ses plus difficiles problèmes. » Car, bien qu’il n’y fût pas lui-mème étranger (ayant étudié cette science sous le. célèbre géomètre Théodore de Cyrène), « il ne voyait pas quelle utilité elle « pouvait avoir, puisqu’elle était de nature à consu- « mer la vie entière d’un homme, et à le détourner, « par conséquent, de beaucoup d’autres connais- « sauces importantes *. »
Il nous faut maintenant terminer brusquement cette discussion. Nos limites sont déjà de beaucoup dépassées. Cependant il nous reste encore à présenter en peu de mots des observations qui auraient besoin de plus de développements.
L’Université de Cambridge, en donnant un encouragement si exclusif aux études mathématiques, et physiques, et en décourageant par là indirectement les autres branches de l’éducation libérale , a positivement renversé tous les principes d’une bonne
1 Y énoph. Mentor. , I. JV , c. 9 , J 3 , 5.
police académique. En effet , quels sont les motifs par lesquels on devrait , dans une institution de ce genre, favoriser une étude de préférence à d’autres ?
La première et principale condition de l’encouragement est que l'étude favorisée tende à cultiver un plus grand nombre des plus nobles facultés et à un degré plus élevé. Eh bien ! les observations qui précèdent ont eu pour but d’établir que les mathématiques n’atteignent ce résultat que de la manière la plus incomplète et la plus précaire, tandis que leur étude trop exclusive tend positivement à paralyser et fausser l’intelligence.
La seconde condition est que la science protégée embrasse dans sa sphère la plus nombreuse portion de la jeunesse des écoles; or, on peut facilement prouver que, 60us ce rapport, les mathématiques ont moins de droits à l’encouragement que toutes les autres branches d’instruction.
La troisième est qu’elle soitplus généralement utile pour la conduite des affaires, ou pour l’occupation du loisir dans le reste de la vie. Quant aux affaires, aucune étude n’est plus inutile, pour la généralité des hommes, que celle des mathématiques. Quant au loisir auquel , ainsi que le remarque justement Aristote, une éducation libérale doit pourvoir, cette étude est moins avantageuse encore que pour les affaires. Aucune des branches de l’instruction académique n’est moins cultivée hors des écoles. La raison en est simple. En premier lieu, pour aimer les ma-
1 ; ^ ( '.OOfllp
368 DE l'étude
thématiques, il faut une organisation et une tournure d’esprit bien plus spéciales que pour les autres travaux intellectuels. En second lieu, comme l’observe Platon, on ne cultive jamais t volontairement une étude imposée par force dans l’école. ( <J/uxt) êtaiov ôu&èv éizaevà; p.à6r;u.a. ) En troisième lieu , pour me servir de l’expression de Sénèque : « Il est des « choses qui , une fois saisies , se fixent dans l’es- « prit ; d’autres, pour être sues, n’exigent pas seule- « ment qu’on les apprenne, car leur connaissance se « perd dès qu’on cesse de les apprendre ; par exemple, « la géométrie , etc. *. » Ainsi la maxime : non scholte sed vitœ discendurn, est prise justement au rebours par l’université de Cambridge. *•. »
La quatrième condition est que, indépendamment de sa propre importance, elle soit une sorte de passeport pour les autres connaissances. Sous ce point de vue, les mathématiques (pures et appliquées) sont une science à part ; elles ne conduisent directement à aucune des autres branches de la connaissance, et si indirectement elles mènent à quelqu’une, leur avantage est très-faible, accidentel et nullement indispensable.
La cinquième condition , est que l’étude encouragée, indépendamment de son importance .absolue et relative, soit encore de telle nature quelle ne puisse être cultivée aussi généralement et aussi
* De lenefic, , I. III , r. S,
«fs mathémaTiqufs. 36g
complètement quelle le mérite sans un stimulus extérieur. Les mathématiques ont certainement bfri soin, par leur nature même, de ce stimulus; mais » le méritent-elles?
Nous ne pouvons finir sans exprimer fixement notre respect sincère pour la vénérable école dont nous avons tâché de signaler un abus moderne dans cet article. Avec tous ses défauts , il y a aujourd’hui, dans l’esprit de cette institution , une force suffisante pour l’élever, dans chaque faculté et dans chaque branche du savoir, au plus haut rang . parmi les universités européennes, si ses puissantes ressources étaient toutes dirigées aussi bien que le sont déjà quelques-unes. Quelques points de la réforme sont difficiles et doivent venir du dehors; d’autres sont, en comparaison, faciles, et on peut, à la rigueur, espérer qu’ils s'accompliront au dedans. Parmi ceux-ci , la première et plus importante amélioration serait d’établir trois classes coordonnées et indépendantes <l'honneurs, dont l’une comprendrait les différentes branches de la philosophie proprement dite, ancienne et moderne; l’autre, les sciences physiques et mathématiques; et la troisième, les nombreuses divisions des études classiques, la philologie, l’histoire, etc. Nous ne pouvons ajouter un seul mot pour justifier la convenance et exposer les détails de ce projet; mais, à propos de l'institution du concours philosophique, il se présente à notre souvenir, et nous ne pouvons
3^0 DE l’hTUDF. DES MATHEMATIQUES.
nous empocher de citer, comme particuliérement applicable à la circonstance, le noble témoignage , rendu à l’influence des études métaphysiques et morales sur la perfection de l’esprit, par un penseur des plus pénétrants, le plus vieux des Scaliger : « llartnn indagatio subtilitatum , etsi non est « utilis ad machinas farinarias conficiendas, exuit « tamen animum inscitiæ rubigine , acuitque ad alia. « Eo denique splendore aflicit, ut præluceat sibi ad « nanciscendum primi opiflcis similitudineni. Qui « ut oinnia plene et perfecte est , et praeter, et supra ° omnia ; ita eos qui scientiarum studiosi sont , suos « esse voluit, ipsorumque intellectum rerum do- « minum constituit »
• Dt luitilitati , ntn. CCCVII , J.
Oigitizo
^Googl^
APPENDICE
APPENDICE