PRÉFACE. XXXIX
* d'un grand et brillant esprit, n’ayant pu rallier assez de convictions et s’imposer assez fortement aux intelligences pour conserver une direction et un but aux recherches historiques , elles se sont dispersées en tout sens et comme au hasard ; et au lieu d’une philosophie, il n’est résulté de cette impulsion qu’une restauration de la littérature et de l’érudition philosophiques. U y a plus. La méthode éclectique si fortement mise en lumière par M. Cousin , ne pouvait que nuire à l’établissement de sa doctrine propre, car celle-ci, examinée au point de vue de ce principe dissolvant , devait assez naturellement subir la loi d’erreur et d’exclusivité imposée par lui à tout système , et dès lors loin d’être le traité de paix définitif des opinions, elle n’a fait que grossir le nombre des parties belligérantes. 11 défesait ainsi d’une main ce qu’il édifiait de l’autre, et si son système a eu beaucoup d’élèves , il n’a eu que peu de disciples.
Les deux branches de l’école spiritualiste n’ont pas , au reste , jusqu’ici assez nettement séparé leurs principes pour former deux sectes essentiellement opposées ; elles paraissent vouloir vivre en paix en considération de la communauté d’efforts, de la réciprocité des services, etjsurtout à cause de l’iden-
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tité apparente de leurs dogmes généraux. Je dis identité apparente, car, au fond, rien de plus différent que le système rationnel de M. Cousin et l’ensemble de vues et d’observations qui constituent ce qu’on appelle la philosophie écossaise. Mais si on veut s’en tenir à quelques analogies superficielles, on peut comprendre comment ces deux voisines se supportent mutuellement, et comment surtout elles se regardent comme solidaires dans leur opposition avec les doctrines matérialistes qui nient leurs conclusions, et les doctrines théologiques ou mystiques qui nient leur méthode. La différence des systèmes philosophiques résulte
moins , en effet , de l’opposition de leurs conclusions dogmatiques, qui sont fort limitées et se réduisent (loisqu’on écarte les échafaudages dialectiques qui les obstruent) à trois ou quatre propositions sur la nature et la destinée de la personnalité humaine, sur la cause première , etc., que de la manière dont chacun développe , explique et démontre ces notions. Ainsi quoique, comme je viens de le dire, le système écossais et le système éclectique aient à peu près la même profession de foi sur les grandes questions et déclarent l’un et l’autre croire simplement ce que croit le genre humain , il n’en est pas
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moins certain qu’au point de vue de M. Cousin la philosophie écossaise n’est qu’une stérile phénoménologie à peine digne du nom de science, et, au point de vue des purs écossais ( M. Jouffroy, par exemple), le système de M. Cousin un jeu téméraire et vain de combinaisons logiques, sans corps ni réalité. Mais par les raisons déjà énoncées, et peut-être plus encore à cause de l’indifférence radicale qui git audessous de ce mouvement extérieur de l’esprit philosophique, ces divergences n’ont point encore éclaté, et les deux écoles semblent n’en former qu’une.
L’école spiritualiste ainsi composée est aujourd’hui au premier rang : elle occupe exclusivement toutes les chaires du haut enseignement et des col- ^ léges ; c’est à elle que la littérature philosophique doit ses productions les plus nombreuses et les plus remarquables. Cette situation sera-t-elle durable ? C’est ce dont il est permis de douter. Malgré ce triomphe, pour ainsi dire officiel, elle n’a pas acquis une domination générale : elle demeure isolée et comme enfermée dans l’enceinte des écoles; elle n’a influé en rien sur la direction des autres sciences dont elle se prétend indépendante, et auxquelles elle est certainement étrangère; et, à notre époque,
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toute philosophie qui , en présence du vaste déve-
loppement des recherches physiques et naturelles, croit pouvoir se faire une route à part et subsister seule sans rien donner ni recevoir, sera au-dessous
ou en dehors de sa mission. Elle a de plus contre elle son origine , sa langue et ses formes , qui , malgré la séduction des plus rares talents, demeurent entachées du reproche de mysticisme, d’enthousiasme et d’obscurité: On ne peut pas dire qu’elle n’est pas scientifique, mais elle n’est pas scientifique à la manière française , et l’allure étrangère de ses procédés étonne plus quelle n’attire. Ses solutions, d’ailleurs, s’il faut l’avouer, sont encore pour beaucoup d’esprits un problème ou plutôt une énigme. On ne les trouve nulle part formulées avec la netteté , la précision et le détail qui , seuls, peuvent les rendre familières. Cette école n’a pas encore fait son livre. Sans doute la popularité d’un système ne prouve rien en faveur de sa vérité , mais elle seule constate qu’il a profondément pénétré dans la masse des esprits et qu’il fait, pour ainsi dire, corps avec la pensée de tous. Un éclatant exemple de cette pénétration intime , qui constitue l’esprit philosophique en action , est l’influence du cartésianisme; rien dans le domaine de l’imagi-
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