‹ Fragments des œuvres d'Alexandre DumasChapitre 12 sur 100 · LE COLOSSE DE SAINT CHAULES BORROMÉE · texte numérisé non relu

LE COLOSSE DE SAINT CHAULES BORROMÉE

Mon premier soin fut de chercher de tous côtés, à la lueur de la lumière qui venait du haut, l'escalier promis; mais ce fut là que je reconnus dans quel guet-apens j'avais été attiré : le seul et unique moyen d'ascension qui existât était une espèce d'échelle formée par une multitude de barres de fer, posées en travers, comme les hâtons d'une cage, et destinées à soutenir cette masse ('norme. Mon étonncment me fit lâcher prise : à peine eus-jc commis cette imprudence, que mon sacristain sauta sur la première traverse et grimpa de barre en barre comme un écureuil aux branches d'un arbre. Alors une rage me prit d'avoir été joué ainsi par une espèce de rat d'église; j'oubliai tournoiements et vertiges, et je me mis à sa poursuite, avec moins d'adresse, mais plus de force ; j'allais l'atteindre, lorsqu'il disparut une seconde fois dans une espèce de caverne, qui ouvrait sur notre roule une gueule sombre de vingt pieds de hauteur sur cinq ou six de large. Comme je ne savais pas où elle conduisait. je m'arrêtai court , et me mis à cheval sur ma barre de fer pour en garder l'entrée, décidé à le rattraper à sa sortie et à ne plus le lâcher.

À force de regarder dans ce gouffre, mes yeux s'habituèrent à son obscurité. Alors j'aperçus mon guide, auquel je ne savais plus quel nom donner, et que j'étais parfois tenté de croire quelqu'un de ces êtres fantastiques comme en a connu Hoffmann, se promenant tranquillement dans une espèce de corridor en pente, et s'é ventant voluptueusement

Il LE COLOSSE M SAINT CBARLBS nOItnOMLE.

avec son mouchoir. Des qu'il vit que je l'avais découvert :

— Eh bien ! me <lii-il . ne venez-vous pas vous reposer un instant? nous sommes à moitié chemin.

Il m'offrait à la fois une bonne chose, et m'apprenait une excellente nouvelle : aussi je sentis ma colère s'évanouir pour faire place à la curiosité. Notre voyage, à part ses difficultés, qui commençaient à me paraître moins insurmontables, ne manquait pas d'une certaine originalité. Je pris donc le parti de le considérer sous son point de vue instructif et pittoresque; en conséquence , je m'accrochai à la barre de fer supérieure . je mis le pied quiche sur celle qui me servait de cheval, et je sautai du pied droit dans l'enfoncement où m'attendait mon compagnon de gymnastique.

— Où sommes-nous donc? lui dis-je après avoir cherché vainement à me rendre compte des localités.

— Où nous sommes?

— Oui.

— Nous sommes dans le livre de saint Charles.

— Tiens, tiens, tiens !

En effet . ce missel . qui d'en bas m'avait paru un in-folio ordinaire, avait vingt pieds de haut, dix pieds de long et cinq pieds de large.

Je repris un instant haleine , appuyé contre sa reliure de bronze; puis, [toussé par la curiosité, ce fut moi qui à mon tour demandai à mon guide de continuel- le voyage.

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Comme je l'ai dit , je commençais à me faire aux difficultés de la route; aussi arrivai-je bientôt à l'ouverture pratiquée dans le dos du saint, el qui offre la dimension d'une fenêtre ordinaire. Elle s'ouvrait sur le chemin que j'avais parcouru le matin même en venant de Baveno : je ne m'arrêtai donc qu'un instant à considérer le paysage, puis je me remis en chemin. Quanta mon sacristain, il était arrivé depuis longtemps, et, comme les ramoneurs au liant des cheminées, je l'entendais, sans le voir, chanter son cantique d'action de grâces; ee qui m'empêchait de le découvrir, c'était le rétrécissement de la route; il ('-lait produit par le cou delà statue; ce détroit franchi, je me trouvai au sortir du larynx dans une immense coupole éclairée par deux lucarnes ; au milieu de ces deux lucarnes, qui sont les trous des oreilles, mon sacristain, les jambes pendantes, était assis dans le ne/ de Saint Charles.

Au reste , je dois lui rendre cette justice , c'esl qu'aussitôt que je parus il m'offrit sa place; mais, comme je suis plus respectueux des choses saintes que beaucoup de ceux qui en vivent, je refusai, suis lui dire la cause de mou refus, qu'il n'aurait, certes pas comprise.

Alors il me raconta je ne sais quel dîner de douze couverts qui avait été donné dans la tète de l'archevêque : les cuisiniers étaient dans le livre, et l'office dans le bras droit; cela ressemblait heaucoup à l'histoire de Gulliver dans le pays des géants.

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Vovant que je refusais obstinément de m'asseoir dans le nez de saint Charles, il m'invita à regarder par son oreille gauche : c'était une autre affaire, et qui ne flairait aucunement le sacrilège; aussi ne lis-je aucune difficulté de passer ma tète par le vasistas.

Mon sacristain avait raison , car de là on découvrait une vue magnifique : an premier plan, le lac bleu comme le ciel et uni comme un miroir; au second plan, les collines couvertes de vignes, et le petit château crénelé d'Angera ; puis au delà, se prolongeant entre ics Apennins et les Alpes, les riches plaines de la Lomhardic, qui s'étendent jusqu'à Venise et vont mourir sur les sables du Lido. Je restai véritablement émerveillé et comme en extase.

Je redescendis au bout d'une heure, sans penser au danger du chemin ; arrivé au bas du piédestal, le sacristain me demanda si je lui en voulais encore ; je lui répondis en lui mettant une piastre dans la main.

ISTOfllftE D'UM ©>]]2M.

— Mettez-vous là, me dit le vieillard en approchant une chaise du couverl qui m'était destiné. C'était la place de mon pauvre François.

— Écoutez, père, lui dis-je, si vous n'étiez pas une âme puissante, un cœur plein de religion, un homme selon Dieu , je ne vous demanderais ni ce qu'était votre fils, ni comment il est mort; mais vous croyez, cl par conséquent vous espérez. Comment François vous a-t-il donc quitté ici-bas pour aller vous attendre au ciel?

— Vous avez raison, répondit le vieillard, et vous me faites du bien en me parlant de mon fils; quand nous ne sommes que nous trois, Fidèle, ma

18 BISTOIBB li'l'.N CHIEN.

fi lie et moi] peut-être l'oublions-nous parfois , ou avons-nous l'air de L'oublier, pour ne pas nous affliger les uns les autres; mais, dès qu'un étranger entre, qui nous rappelle son âge, dès qu'il dépose son bâton où François déposai! sa carabine, dès qu'il prend au foyer ou à la table la place que prenait habituellement celui qui nous ,\ quittés, alors nous nous regardons tous les (mis el nous \oyons bien que la blessure n'est pas cicatrisée encore et demande a saigner des larmes; n'est-ce pas, Marianne? n'est-ce [tas, mon pauvre Fidèle?

La veuve et le cbien s'approchèrent en même temps du vieillard ; l'une lui tendit la main, l'autre lui posa sa tête sur le genou. Quelques larmes silencieuses coulèrent sur le> joues du père et de la femme; le chien poussa un gémissement plaintif.

— Oui , continua le a ieillard . un jour il rentra. venant de Spcringen, qui est à cinq lieues d'ici, du côté d'Altorf ; il tenait sur sou bras celui-ci (le vieillard étendit la main et la posa sur la tête de Fidèle), qui n'était pas p!us gros que le poing; il l'avait trouvé sur un fumier où on l'avait jeté avec deux autres de ses frères; mais les autres étaient tombés sur un pavé et s'étaient tués ; on lui fit chauffer du lait, et on commença de le nourrir comme un enfant avec une cuiller; ce n'était pas commode, mais enfin la pauvre petite bête était là. ou ne pouvait pas la laisser mourir de faim.

« Le lendemain Marianne, en ouvrant la porte, trouva une belle chienne sur le seuil de la maison ;

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elle entra comme si elle était chez elle, alla droit à la corbeille ou était Fidèle, et lui donna à teter; c'était sa mère, elle avait fait, par la montagne, el conduite par son instinct, la même route que François; la chose finie, cl lorsque le petit eul bu, elle sortit et reprit la roule de Speringen. A cinq heures, elle revint pour remplir le même office, reparti! ensuite de la même manière qu'elle .n;iii déjà fait, et le lendemain . en ouvrant la porte, on la retrouva de nouveau sur le seuil.

« Elle lit de cette manière, pendant six semaines et deuv fois par jour, le chemin de Speringen en

aller et relour, c'est-à-dire \iiiij;l lieues; Car SOD

maître lui avait laissé un chien à Sissigcn, el François avait apporté l'autre Ici : de sorte qu'elle se partageai! entre ses (\cu\ petits ; dans ions le> .mimaux de la création, depuis le chien jusqu'à la femme, le cœur d'une mère es! toujours une chose sublime. Au boul de ce temps, on ne la vit plus que tous les deux jouis; car Fidèle commençait à pouvoir manger; puis elle ne \\n[ plus que toutes les semaines, puis enfin on ne l'aperçul plus qu'à des espaces éloignés et à la manière d'une voisine de campagne qui l'ail sa visite.

«François était un hardi chasseur de montagnes ; il était rare que la carabine que vous voyez là suspendue au-dessus de la cheminée envoyât une balle qui se perdit ; presque Ions les deux jours nous le voyions descendre de la montagne avec un chamois sur les épaules; sur quatre, nous en gardions un et

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nous en vendions trois ; c'était un revenu de plus de cent louis par on. Nous eussions mieux aimé que François ne gagnai que la moitié de cette somme à un autre métier; mais François riait encore plus chasseur par goût que par étal . et vous savez ce que c'est que cotte passion dans nos montagnes.

> Un jour, un Anglais passa chez nous. François venait de tuer un superbe lammergeyer1 ; l'oiseau avait seize pieds d'envergure , l'Anglais demanda si l'on ne pourrait pris en avoir un pareil vivant ; François répondit qu'il fallait le prendre dans l'aire, et que cela se pouvait seulement au mois de mai, époque de la pondaison des aigles. L'Anglais offrit douze louis de deux aiglons, tira l'adresse d'un négociant de Genève , qui était en correspondance avec lui Cl qui se chargerait de les lui faire passer, donna à François deux iouis d'arrhes, et lui dit que son correspondant lui remettrait le reste de la somme contre les deux aiglons.

m Nous avions oublié, Marianne et moi, la visite de l'Anglais, lorsqu'au printemps d'ensuite François nous dit un soir, en rentrant :

« — A propos, j'ai trouvé un nid d'aigle.

h Nous tressaillîmes tous deux, Marianne et moi, et cependant c'était une chose bien simple qu'il nous disait, et il nous l'avait déjà dite bien souvent.

1 Vautour des Alpes.

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