LES OURS DE BERNE
les tons vifs de ses vêtements sur la demi-teinte de ses pierres grises ; puis, de place en place, rendant plus sensible encore la légèreté des ombres bariolées qui se croisaient en tous sens, des groupes de jeunes gens avec leurs grosses tètes blondes , leurs petites casquettes de cuir, leurs cheveux longs, leurs cols rabattus , leurs redingotes bleues plissées sur la hanche; véritables étudiants d'Allemagne, qu'on croirait à vingt pas des universités de Leipzig ou de Jéna, causant immobiles ou se promenant gravement deux par deux , la pipe d'écume de nier à la bouche et le sac à tabac . orné de la croix fédérale , pendu à la ceinture.
Un grand rassemblement était formé devant la porte d'Aarbcrg; nous en demandâmes la eau-'': on nous répondit laconiquement : « Les ours. » Nous parvînmes en effet jusqu'à un parapet autour duquel étaient appuyés comme sur une galerie de salle de spectacle deux ou trois cents personnes occupées à regarder les gentillesses de quatre ours monstrueux, séparés par couples el habitant deux grandes et magnifiques fosses tenues avec la plus grande propreté et dallées comme des salles ;i manger.
L'amusemenl des spectateurs consistait . comme à Paris, à jeter des pommes, des poires et des gâteaux aux habitants de ces deux fosses; seulement leur plaisir se compliquait d'une combinaison que j'indiquerai à M. le directeur du Jardin des Plantes, et que je l'invite à naturaliser pour la plus grande joie des amateurs.
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La première poire que je vis jeter aux Martins bernois fut avalée par l'un d'eux sans aucune opposition extérieure; mais il n'en fut pas de mémo de la seconde. Au moment où, Blldché par ce premier succès, il se levait nonchalamment pour aller chercher sou dessert à l'endroit où il était tombé, un autre convive, dont je ne pus reconnaître la forme, tant son action fut agile, sortit d'un trou pratiqué dans le mur. s'empara de la poire, au nez de l'ours stupéfait, cl rentra dans son terrier . aux grands applaudissements de la multitude. Une minute après, la tète fine d'un renard montra ses yeux vils et son museau noir et pointu à l'orifice de sa retraite . attendant l'occasion de faire une nouvelle curée aux dépens du maître du château dont il avait l'air d'habiter un pavillon,
dette vue me donna l'envie de renouveler l'expérience . et j'achetai des gâteaux connue l'appât le. plus propre à réveiller l'appétit individuel des deux antagonistes. Le renard, qui devina sans doute mon intention en me voyant appeler la marchande, fixa ses veux sur moi et ne me perdit plus de vue. Lorsque j'eus l'ait provision de vivres el que je les eus emmagasinés dans ma main gauche, je pris une tartelette île la main droite et la montrai au renard ; le sournois lit, un petit, mouvement de tête comme pour me dire : « Sois tranquille, je comprends parfaitement ; • puis il passa sa langue sur ses lèvres avec l'assurance d'un gaillard qui esl assez certain de son affaire pour se pourlécher d'avance. Je