‹ Fragments des œuvres d'Alexandre DumasChapitre 25 sur 100 · LES 0IÎI1S DE BERNE · texte numérisé non relu

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comptais cependant lui donner une occupation plus difficile que la première. L'ours, de son côté, avait vu mes préparatifs avec une certaine manifestation d'intelligence, et se balançait, gracieusement assis, les yeux fixes, la gueule ouverte et les pattes tendues vers moi. Pendant ce temps le renard . rampant comme un chat , était sorti tout à fait de son terrier, et je m'aperçus que c'était une cause accidentelle plutôt encore que la vélocité de sa course qui m'avait empêché de reconnaître à quelle espèce il appartenait lors de sa première apparition : la malheureuse bête n'avait pas de queue.

Je jetai le gâteau , l'ours le suivit dc> yeux . se laissa retomber sur ses quatre pattes pour venir le chercher; mais, au premier pas qu'il fit, le renard s'élança par-dessus son dos d'un bond dont il avait pris la mesure si juste . qu'il tomba le nez sur la tartelette; puis, faisant uu grand détour, il décrivit une courbe pour rentrer à son terrier. Louis . furieux, appliquant à l'instant à sa vengeance ce qu'il savait de géométrie , prit la ligne droite avec une vivacité dont je l'aurais cru incapable; le renard et lui arrivèrent presque en même temps au trou ; mais le renard avait l'avance, et les dents de l'ours claquèrent en se rejoignant, à l'entrée du terrier au moment même où le larron venait d'y disparaître. Je compris alors pourquoi le pauvre diable n'avait plus de queue.

Je renouvelai plusieurs fois celte expérience, à la grande satisfaction des curieux et du renard ,

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qui , sur quatre gâteaux . eu attrapait toujours doux.

Les ours qui habitent la seconde fosse sont beaucoup plus jeunes et plus petits. J'en demandai la cause , et fappris qu'ils étaient les successeurs des autres , et qu'à leur mort ils devaient hériter de leur place et de leur fortune. Ceci exige une explication.

On sait comment, après sa fondation par le duc de Zahringen, Berne avait reçu son nom, et la part (pie le genre animal avait prise à sou baptême. Depuis ce temps. les mus devinrent les armes de la ville, et l'on résolut non-seulement de placer leur effigie dans le blason , sur les fontaines , dans les horloges et sur les monuments, mais encore de s'en procurer de vivants, qui seraient nourris et logés aux frais des habitants. Ce n'était pas chose difficile : on n'avait qu'à étendre la main vers la montagne et à choisir. Deux jeunes oursons furent pris et amenés à Berne, où bientôt ils devinrent . par leur grâce et leur gentillesse , un objet d'idolâtrie pour les bourgeois de la ville.

l'ne vieille fille fort riche, et qui . vers les dernières années de sa vie, avait manifesté pour ces aimables animaux une affection toute particulière, mourut, ne laissant d'autres héritiers que des parents assez éloignés. Son testament fut ouvert avec les formalités d'usage, en présence de tous les intéressés. Elle laissait soixante mille livres de rente aux ours, et mille écus une fois donnés à l'hôpital

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de Berne, pour y fonder un lit en faveur des membres de sa famille. Les ayants droit attaquèrent le testament, sous prétexte de captation ; un avocat d'office fut nommé aux défendeurs, et. comme c'était un homme d'un grand talent , l'innocence des malheureux quadrupèdes, que l'on voulait spolier de leur héritage, fut publiquement reconnue. le testament déclaré bon et valable, et les légataires furent autorisés à entrer immédiatement eu jouissance.

La chose était facile; la fortune de la donatrice consistait en argent comptant. Les douze cent mille francs de capital qui la composaient furent versés au trésor de Berne , que le gouvernement déclara responsable de ce dépôt, avec charge d'en compter les intérêts aux fondés de pouvoir des héritiers, considérés comme mineurs. On devine qu'un grand changement s'opéra dans le train de maison de ces derniers. Leurs tuteurs eurent une \oilurc et un hôtel, ils donnèrent en leur nom des dîners parfaitement servis et des bals du meilleur goût. Quant à eux personnellement, leur gardien prit le titre de valet de chambre, et ne les battit plus qu'avec un jonc à pomme d'or.

Malheureusement rien n'est stable dans les choses humaines ! Quelques générations d'ours avaient joui à peine de ce bien-être inconnu jusqu'alors à leur espèce , quand la révolution française éclata. L'histoire de nos héros ne se trouve pas liée d'une manière assez intime à cette grande catastrophe pour

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que nous remontions ici à toutes ses causes, ou que nuits la suivions dans Ions ses résultats; nous no nous occuperons que «les événements dans lesquels ils ont joué un pèle.

La Suisse était trop près de la France pour ne pas éprouver quelque atteinte du grand tremblement de terre dont le volcan révolutionnaire secouait le inonde; clic voulut résister cependant à celle lave militaire qui sillonna l'Europe. Le canton de Vaud se déclara indépendant; Berne rassembla ses troupes ; victorieuse d'abord dans la rencontre de Neueneck, elle fut vaincue dans les combats de Straubrunn et de Grauholz, et les vainqueurs, commandés par les généraux Brune et Scliaunbourg, firent leur entrée dans la capitale. Trois jours après, le trésor bernois lit sa sortie.

Onze mulets chargés d'or prirent la roule de Paris; deux d'entre eux portaient la fortune des malheureux ours, qui, tout modérés qu'ils étaient dans leurs opinions, se trouvaient compris sur la liste i\v^ aristocrates et traités en conséquence. II

leur restai) bien l'hôtel de leurs fondés de pouvoirs, (pie les Français o'avaienl pu emporter; mais ceuxci justifiaient du litre de propriété . de sorte que ce dernierdébris de leur splendeur passée fut entraîné dans le naufrage de leur fortune.

Un grand exemple de philosophie fui alors donné

aux bouillies par ces nobles animaux; ils se montrèrent aussi dignes dans le malheur qu'ils s'étaient montres humbles dans la prospérité, et ils traver-

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sèrcnt , respectés de tous les partis, les cinq années de révolution qui agitèrent la Suisse depuis 1 7D8 jusqu'en 4803.

Cependant la Suisse avait abaissé ses montagnes sous la main de Bonaparte, comme l'Océan ses vagues à la voix de Dieu. Le premier consul la récompensa en proclamant l'acte de médiation, et les dixneuf cantons respirèrent, abrités sous l'aile que la France étendait sur eux.

A peine Berne fut-elle tranquille , qu'elle s'empressa de réparer les pertes faites par ses citoyens. Alors ce fut à qui solliciterait un emploi du gouvernement, réclamerait une indemnité au trésor, demanderait une récompense à la nation. Ceux-là seuls qui avaient le pins de droit pour tout obtenir dédaignèrent toute démarche, et attendirent, dans le silence du bon droit, que la république pensât à eux.

La république justifia sa devise sublime : Un pour tous, tous pour un. Une souscription fut ouverte en faveur des ours; elle produisit soixante mille francs. Avec cette somme, si modique en comparaison de celle qu'ils avaient possédée, le conseil de la ville acheta un lot de terre qui rapportait deux mille livres de renie. Les malheureuses bètes, après avoir été millionnaires , n'étaient plus qu'éligiblcs ',

* Le droit d'éligibilité est fixé à Genève à neuf francs; je crois qu'il en est de même à Berne.

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