‹ Fragments des œuvres d'Alexandre DumasChapitre 27 sur 100 · LES OURS DE BEKNE · texte numérisé non relu

LES OURS DE BEKNE

ne voulant pas perdre de temps, il se mit en devoir de passer par l'étroite ouverture qui lui était offerte d'une manière si inattendue. A moitié chemin, il rencontra un des ours qui faisait de son côté tous ses efforts pour pénétrer dans le cachot. Il avait entendu le bruit que faisait le détenu à l'intérieur de la prison, et, par l'instinct de destruction naturel aux animaux, il s'était mis à le seconder de son mieux.

Le condamné se trouvait entre deux chances : être pendu ou dévoré; la première était sûre, la seconde était probable; il choisi! la seconde, qui lui réussit. L'ours , intimidé par la puissance qu'exerce toujours l'homme, même sur l'animal le plus féroce, le laissa fuir sans lui faire de mal.

Le lendemain le geôlier, en entrant dans la prison , trouva une étrange substitution de personne; l'ours était couché sur la paille du prisonnier.

Le geôlier s'enfuit sans prendre le temps de refermer la porte; l'ours le suivit gravement, et, trouvant toutes les issues ouvertes, arriva jusqu'à la rue, et s'achemina tranquillement vers la place du Marché aux herbes. On devine l'effet que produisit sur la foule marchande l'aspect de ce nouvel amateur. En un instant, la place se trouva vide, et bientôt l'arrivant put choisir, parmi les fruits et les légumes étalés . ceux qui étaient le plus à sa convenance. Il ne s'en lit pas faute, et . au lieu d'employer son temps à regagner la montagne, où personne ne l'aurait probablement empêché d'ar-

64 LES Oins DE BEIINE.

river, il se mit à faire fête de son mieux aux poires et aux pommes, fruits pour lesquels, comme chacun sait, cet animal a la plus grande prédilection. Sa gourmandise le perdit.

Deux maréchaux , dont la boutique donnait sur la place , avisèrent un moyen de reconduire le fugitif à sa fosse. Ils firent chauffer presque rouges deux grandes tenailles, et, s'approchant de chaque côté du maraudeur , au moment où il était le plus absorbé par l'attention qu'il portait à son repas , ils le pincèrent vigoureusement chacun par une oreille. L'ours sentit du premier abord qu'il était pris; aussi ne tenta-t-il aucune résistance, et suivit-il humblement ses conducteurs, sans protester autrement que par quelques cris plaintifs contre l'illégalité des moyens qu'on avait employés pour opérer son arrestation.

Cependant, comme on pensa qu'un pareil accident pourrait se renouveler, et ne finirait peut-être pas une seconde fois d'une manière aussi pacifique, le conseil de Berne décréta qu'on transporterait les ours hors de la ville , et qu'on leur bâtirait deux fosses dans les remparts.

Ce sont ces deux fosses qu'ils habitent aujourd'hui , et dont la construction est venue réduire de moitié leur capital, car elle coûta trente mille francs ; et pour se procurer cette somme il fallut qu'ils laissassent prendre une inscription de première hypothèque sur leur propriété.

3CB SAUCT-BEIUTAILD.

Nous étions de retour à Marligny, capitale du Valais. Il était déjà sept heures du soir.

Au moment où je venais à mon tour d'inscrire sur le registre mon nom, ma profession et mes motifs de voyage, je tournai la tète et j'aperçus derrière moi mon ancien ami, le maître d'hôtel, qui me salua d'un air si comiquement triste, que je vis bien que quelque malheur nous menaçait l'un ou l'autre, ou peut-être tous deux. En effet, le pauvre homme avait tant de monde chez lui, qu'il ne savait où me loger : lui-même avait cédé son lit aux voyageurs et comptait coucher dans la grange. Il essaya timidement de me prouver que l'odeur du foin

('•tait fort saine, cl que je serais mieux chez lui sur la paille que chez UD autre dans nn lit. Mais je

venais de faire douze lieues à pied, circonstance qui nie rendait l'esprit fort peu accessible à ce genre de raisonnement, quelque logique qu'il lui parût être : en conséquence, je dis à mon guide de me conduire à l'hôtel de la Tour.

.Mon hôte tenta u\\ dernier efforl pour me retenir. Il lui restai! une grande chambre où il avait empilé une société de cinq voyageurs; un de plus ne devait rien leur faire sur la quantité ; i! me demanda donc si je me contenterais comme eux et avec eux d'un matelas posé à terre, et, sur ma réponse affirmative, il s'achemina, moi le suivant, vers leur chambre, d'où sortait un vacarme épouvantable. Nos voyageurs se battaient à coups de traversin, pour conquérir les uns sur les autres chacun un emplacement de dois pieds de large BUr six de long, la grandeur de la chambre n'ayant pas paru leur offrir au premier abord cinq fois cette mesure géométrique. Je jugeai, à part moi, que le moment était mal choisi pour la demande que nous venions faire : mon hôte lit probablement la même réflexion, car il se retourna de mon côté avec un air d'embarras si marqué, (pie je me décidai à faire ma commission moi-même, .le poussai doucement la porte, cl je m'aperçus que provisoirement la bataille se passait dans la nuit, les projectiles ayant éteint les lumières ; dès lors ma résolution fut prise.

Je soufllai la chandelle de mon hôte, ce qui fit rentrer le corridor dans une obscurité aussi complète que celle où était la chambre; je lui recommandai de ne retrouver sous aucun prétexte la deuxième clef de la porte, et je le priai de me laisser tirer d'affaire tout seul. Il ne demandait pas mieux.

La petite guerre continuait toujours, cl les éclats de rire des combattants faisaient un tel bruil que j'entrai dans la chambre, refermai la porte à double tour, et mis la clef dans ma poche, sans qu'aucun d'eux s'aperçût qu'il venait de se glisser dans la place un surcroit de garnison.

Je n'avais pas l'ail deux pas. que j'avais reçu sur la tète un coup de matelas qui m'avait enfoncé mon chapeau jusqu'à la cravate.

On juge bien (pie je n'étais pas venu là pour demeurer en reste de compte avec ceux qui s'y trouvaient; je n'eus qu'à me baisser pour ramasser une arme, et je me mis à frapper à mou touràvec une vigueur qui aurait dû prouver à mes adversaires qu'il venait d'arriver un renforl de troupes fraîches. Bientôt je m'aperçus que j'étais appuyé contre un angle, position, comme tout le monde sait, trèsfavorable en stratégie pour une défense individuelle. La mienne fit, à ce qu'il parait, de si grandes merveilles, que je compris à la faiblesse des coups qu'on me portait qu'on perdait l'espoir de me débusquer de la place, et le combat se transporta sur d'autres points. Je profitai de ce moment

68 LE SAINT-BF.IlNAnn.

pour étendre mon matelas sur le earreau ; un manteau sans propriétaire apparent, et dans lequel je m'embarrassai les jambes, me parut devoir admirablement remplacer les couvertures que la servante n'avait point encore apportées, et que, grâce à la précaution que j'avais prise de fermer la porte à double tour et de mettre la clef dans ma poche, il me paraissait bien difficile qu'elle introduisît désormais parmi nous; je m'enveloppai donc le plus confortablement possible, je me jetai sur mon lit de camp, et j'attendis, le nez tourné vers le mur, l'orage qui ne devait pas tarder à gronder, lorsque l'un des combattants s'apercevrait qu'il y avait un matelas de déficit.

En effet, peu à peu le calme se rétablit. Les éclats de voix devinrent moins bruyants, chacun songea à établir son bivac sur le champ de bataille : je sentis un matelas s'appuyer à mes pieds, un autre à ma droite. Chacun emboîta le sien, comme il |iiit. dans ceux de ses compagnons , et se jeta dessus ; un seul rôdeur continua de chercher quelque temps encore dans les coins et recoins; puis, impatienté de ne rien trouver, une idée lumineuse lui vint, et il s'écria tout à coup :

— Messieurs, il y a l'un de vous qui est couché sur deux matelas.

Cette accusation fut repousséc par un cri d'indignation unanime, auquel je m'abstins cependant de prendre part.

.Notre homme se remit à chercher, moitié riant,

LE SAINT-DERNAIW. C9

moitié jurant; puis ne trouvant rieu , il finit par où il eût dû commencer : il sonna pour avoir de la lumière.

Nous entendîmes les pas de la servante d'auberge qui s'approchait; je vis briller la chandelle à travers le trou de la serrure, et je mis instinctivement la main dans ma poche, pour m'assurer si la bienheureuse clef y était toujours.

Notre homme alla à la porte : elle était fermée.

— Ouvrez, dit-il, et donnez-nous de la lumière.

— Messieurs, la clef est en dedans.

— Ah!

La main du chercheur m'intercepta un instant la lumière qui me venait du corridor ; puis il se baissa, passa la main à terre, sur la cheminée.

— Qui a donc fermé la porte en dedans , messieurs?

Ce n'était personne. La fille attendait toujours.

— Eh! il y a une seconde clef de chaque chambre, dans votre auberge.

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! allez chercher l'autre.

La fille obéit; c'était mon moment d'épreuve. Si le maître de l'hôtel n'avait pas suivi mes instructions, j'étais perdu : le plus profond silence régnait, et n'était interrompu que par les coups de pied impatients de notre malheureux compagnon qui murmurait entre ses dents :

— Celte péronnellc-Ià ne reviendra pas. Je vous demande ce qu'elle peut faire. Vous verrez qu'elle

70 LE BAUIT-BEBXAID.

ne trouvera pas la clef maintenant ! Ah ! e'est bien heureux.

Celte dernière exclamation lui était, comme on le devine bien, arrachée par le retour de la fille gui était de nouveau arrêtée devant notre porte.

— Eh bien I allons donc !

— Monsieur, c'est comme un fait exprès, on ne peut pas mettre la main dessus.

— Oui, oui ! riez, messieurs ! C'est bien amusant, pour moi surtout. D'abord, je vous préviens qu'il me faut un matelas de gré ou de force.

Un bourra de propriétaire répondit à cette menace, et ebacun se cramponna à son lit.

— Combien avez-vous apporté de matelas?

— Cinq.

— Vous voyez, messieurs? Bien certainement l'un de vous en a deux.

Une dénégation plus absolue et plus énergique encore que la première lui répondit.

— Très-bien : mais je vais le savoir. Allez me chercher une botte d'allumettes.

Il y avait dans celte demande un projet dont je ne comprenais pas bien l'exécution, mais donl Ifrésultat possible me fit frémir. La fille revint avec l'objet demandé.

— C'est bien, glissez-moi une allumette par le trou de la serrure.

Elle obéit.

— Maintenant , allumez le bout qui passe de votre côté. Très-bien, là.

Je suivais l'opération avec un intérêt que l'on peut comprendre ; je vis briller de l'autre côté de la serrure la petite flamme bleuâtre, qui disparut un instant dans l'intérieur de la porte, et reparut de notre côté , brillante comme une étoile. C'est une stupide invention que celle des allumettes.

Au l'ait, je ne savais pas trop comment j'allais m'en tirer, et si mes nouveaux camarades goûteraient la plaisanterie; je me tournai à tout hasard contre le mur, afin d'avoir le temps de préparer an petit discours de réception.

Pendant ce temps la flamme de l'allumette se fixa à la mèche de la bougie; l'appartement s'illumina. J'entendis chacun s'asseoir sur son matelas pour passer la revue. Au même instant un cri de surprise s'échappa de toutes les bouches , et une voix éclatante fit entendre ces mots terribles :

— Nous sommes six !

Une deuxième voix succéda à la première :

— Messieurs, l'appel nominal.

— Oui, l'appel nominal.

Celui que la perte de son lit rendait le plus intéressé à cette vérification y procéda sur-le-champ.

— D'abord moi, Jules de Lamark, présent.

— M. Caron, médecin, présent.

— M. Cbarles Soissons, propriétaire, présent.

— M. Auguste Reimoncnq, créole, présent.

— M. Honoré de Sussy...

Je me tournai vivement.

— A propos, mon cber de Sussy, lui dis-jc en lui

72 le SAi.\T-iii:nN.uin.

tendant la main, je puis vous donner des nouvelles de votre sœur, madame la duchesse d'O... Je l'ai vue il y a huit jours à Genève : elle y était belle à désespérer.

On peut juger du singulier effet (pie produisit mon interruption. Tous les yeux se fixèrent sur moi.

— Ah ! c'est Dumas! s'écria de Sussy.

— Moi-même , mon cher ami ; voulez-vous me présenter à ces messieurs? je serais enchanté de faire leur connaissance.

— Certainement.

De Sussy me prit par la main.

— Messieurs, j'ai l'honneur...

Chacun se leva sur son lit et salua.

— Maintenant, messieurs, dis-je en me tournant vers celui dont j'avais usurpé le matelas, permettez que je vous rende votre lit, mais à la condition cependant que vous m'autoriserez à m'en faire apporter un près des vôtres.

La réponse fut affirmative et unanime. J'ouvris la porte; dix minutes après, j'avais un matelas dont j'étais le légitime locataire.

Ces messieurs allaient comme moi au Grand- Saint-Bernard. Us avaient retenu deux voilures. Ils m'offrirent de prendre une place avec eux ; j'aeceptai. La fille reçut l'ordre de nous éveiller le lendemain à six heures du matin. L'étape était longue; il y a dix lieues de Martigny à l'hospice, et les sept premières seulement peuvent se faire en char. Chacun de nous comprenait l'importance d'un bon

sommeil : nussi dormîmes-nous tout d'une traite jusqu'à l'heure indiquée.

A sept heures nous étions emballés à quatre dans un de ces chariots étroits sur lesquels on pose deux planches en travers , et qui dès lors prennent le litre pompeux de chars à bancs; et à deux dans une de ces petites voitures suisses qui vont de côte comme les crabes. Je m'étais pour mon malheur placé sur le char à bancs.

Nous n'avions pas fait dix pas, que, d'après la manière dont il conduisait son cheval, je fis à notre cocher cette observation :

— Mon ami, je crois que vous êtes ivre?

— C'est vrai, mais a pas peur, notre maître.

— Très-bien, du moins nous savons à quoi nous en tenir.

Les choses allèrent à merveille tant que non-; fûmes en plaine , et nous ne fîmes que rire des légères courbes (pic décrivaient cheval <i voiture; mais après avoir dépassé Martigny-Ie-Bourg et. Saint-Branchier, lorsque nous commençâmes à pénétrer dans levai d'Entremont, et que nous vîmes le chemin s'escarper aux flancs de la montagne, ce chemin étroit , chemin i\r> Alpes s'il en fut. avec son talus rapide comme un mur d'un coté et son précipice profond de l'autre, nos rires devinrent moins accentués, quoique les courhes fussent toujours aussi fréquentes; et nous lui fîmes, mais d'une manière plus énergique, cette seconde observation :

74 I E - un r-BERKARD,

— Mais, cocher, vous allez nous verser!

Il fouclln son cheval à lui enlever la peau, et nous répondit par sa locution favorite :

— A pas peur . notre maître.

Seulement il ajouta . par forme d'encouragement sans doute :

— Napoléon a passé par ici.

— C'est une vérité historique que je n'ai pas l'intention de vous contester ; mais Napoléon était à mulet . et il avait un guide qui n'était pas ivre.

— A mulet? Vous vous y connaissez ! Il était sur une mule...

Nous repartîmes comme le vent; notre guide continua de parler la tète tournée de notre côté, et s ts daigner même jcter*lcs yeux sur la route.

— Oui , sur une mule ; à preuve même que c'est Martin Groseillcr . de Saint-Pierre, qui le conduisait . et que sa fortune a été faite.

— Cocher !...

— A pas peur. Et (pie le premier consul lui a envoyé de Paris une maison cl quatre arpents de terre. Ilaoli ! Ha oh !

(/(■lait la roue de notre char qui pinçait le précipice de si près, que La mark et de Sussy , qui étaient du côté de la planche, dont l'extrémité dépassait la largeur de la voilure, étaient littéralement suspendus sur un abîme de quinze cents pieds de profondeur.

Ceci rendait la plaisanterie de fort mauvais goût. Je sautai à lias (le la voiture , au risque d'avoir les

jambes brisées contre les roues, et j'arrêtai le cheval par la bride. Nos camarades, qui nous suivaient dans la seconde voiture , et qui ne comprenaient rien au jeu que nous jouions depuis le commencement du voyage, avaient jeté un cri que nous avions entendu : ils nous croyaient perdus.

— A pas peur, Napoléon a passé par ici. A pas peur.

Et chaque mot de ce refrain éternel était accompagné d'une volccdc coups de fouet dont une partie tombait sur le cheval, et l'autre sur moi ; l'animal furieux se cabra en reculant, et la voiture se trouva de nouveau suspendue au-dessus de l'épouvantable ravin. Ce moment était critique; nos compagnons du chariot le jugeaient mieux (pu- personne : aussi prirent-ils une résolution violente et instinctive; le coeber, saisi à bras-le-corps, fut soulevé hors de son siège , et jeté sur la route , où il tomba lourdement, embarrassé comme Hippolyte dans ses rênes qu'il n'avait point abandonnées. Le cheval, qui était d'un naturel fort pacifique, se calma aussitôt; ces messieurs profilèrent de ce moment de repos pour sauter à terre, et chacun de nous, notre coeber excepté, se trouva sain et sauf et sur ses jambes au milieu de la route.

Nous laissâmes notre homme se relever, mener son clicval et sa voiture comme il l'entendait . et nous nous acheminâmes à pied : c'était plus fatigant, mais plus sûr. A deux heures, nous dînâmes à Liddes, où , d'après notre marché . nous devions

changer de cheval el de cocher; nous riions trop intéressés à ce que cette clause lût scrupuleusement suivie, pour ne pas donner tous nos soins à son exécution. Mutation faite, nous nous remîmes en roule complètement tranquillisés par l'allure honnête de notre quadrupède, et la mine pacifique de son maître, qui, par parenthèse , était le notaire du lieu. En effet, nous arrivâmes sans accident à Saint-Pierre, où finit la route praticable pour les voitui es.

Le temps était couvert el promettait de l'eau pour la nuit. Nous renonçâmes clone à notre premier dessein d'aller coucher à l'hospice, et en rentrant nous (limes à noire hôte de nous donner à souper, et de nous préparer des chambres.

Ce n'était pas chose facile : plusieurs sociétés de voyageurs étaient arrivées; et retenues comme nous par la menace du temps et l'approche de la nuit , elles s'étaient emparées des chambres et avaient fait main basse sur les provisions: il ne restait pour nous six qu'un grenier et une omelette.

L'omelette fui dévorée; puis nous procédâmes à la visite de notre chambre à coucher.

II n'y avait vraiment qu'un aubergiste suisse qui j » 1*1 1 avoir l'idée de faire coucher des chrétiens dans un pareil bouge; l'eau qui commençait à tomber filtrait à travers le toit de planches; le vent sifflait dans les fentes de contrevents mal joints, seule clôture des fenêtres ; enfin les rats, que notre présence

avait fait fuir, constataient, par des grignolcmenls dont le bruit ne pouvait échapper à des oreilles aussi exercées que les nôtres , leur droit de propriété sur le local que nous venions leur disputer, et leur intention de le reconquérir, malgré notre établissement, aussitôt que nous aurions soufflé les chandelles.

A l'aspect de cet infâme grenier , l'un de nous proposa de partir courageusement pour l'hospice le soir même. C'étaient trois heures de fatigue et de pluie, il est vrai; mais au bout du chemin, quelle perspective!... lTn souper splcndide, un beau feu , une cellule bien close, et un bon lit.

La proposition fut reçue avec enthousiasmé : nous descendîmes, et envoyâmes chercher un guide. Au bout de dix minutes il ai riva ; nous lui dîmes de recruter deux de ses camarades . et de se procurer six mulets, attendu que nous voulions le même soir aller coucher au Grand Saint-Bernard.

— Au Grand Saint-Bernard! dit-il.

Et il alla à la fenêtre . regarda le temps , s'assura qu'il était gâté pour toute la nuit, exposa sa main à l'action du vent, afin déjuger la direction dans laquelle il souillait, et revint à nous en secouant la tète.

— Vous dites donc qu'il vous faut trois hommes et six mulets?

— Oui.

— Pour aller cette nuit au Saint-Bernard?

— Oui.

78 LE SAINT-BEI\NAnn.

— C'est bon, vous allez les avoir.

Et il nous tourna le dos pour aller les chercher.

Cependant les signes qu'il avait laissés échapper nous donnèrent quelque inquiétude ; nous le rappelâmes.

— Est-ce qu'il y aurait du danger? lui dimesnous.

— Le temps n'est pas beau ; mais puisque vous voulez aller au Saint-Bernard, on tâchera de vous y conduire.

— En répondez-vous?

— L'homme ne peut promettre (pie ce que peut faire un homme : on tâchera; cependant, si j'ai un conseil à vous donner, avec votre permission, prenez plutôt six guides que trois.

— Eh bien ! soit, six guides ; mais revenons au danger : quel est-il? Il me semble que nous ne sommes point encore assez avancés en saison pour avoir à craindre les avalanches ?

— Non, si nous ne nous écartons pas de la route.

— Mais on ne s'écarte de la roule que lorsqu'elle est couverte de neige, et le 2G août ce serait bien singulier.

— Oh! quant à la neige, voyez-vous, que ça ne vous inquiète pas; nous en aurons, et plus haut que vos guêtres... Voyez-vous cette petite pluie-là, qui est bien gentille ici? eh bien! à une lieue de Saint-Pierre . comme nous allons toujours en

LE SAI.NT-BEn.NAIU). 79

montant jusqu'à l'hospice, ça sera de la neige. Il retourna à la fenêtre :

— Et elle tombera dru, ajouta-t-il en revenant.

— Ah ! bah, bah ! au Saint-Bernard!

— Messieurs, cependant..., repris-je.

— Au Saint-Bernard ! que ceux qui sont de l'avis d'aller coucher au Saint-Bernard lèvent la main.

Quatre mains se levèrent sur six. Le départ fut adopté.

— Voyez-vous, continua notre guide, si vous étiez des gens de la montagne, je dirais : u C'est bon, en route : » mais vous êtes des Parisiens, à ce que je peux voir, avec votre permission , et le Parisien, c'est délicat et ça craint le froid; aussitôt qu'il a les pieds dans la neige, il grelotte.

— Eli bien! nous ne descendrons pas de mulet.

— Ça vous plaît à dire, vous y serez bien forcés.

— N'importe, allez prévenir vos camarades el chercher vos quadrupèdes.

— Avec votre permission, messieurs, vous savez que les courses de nuit se payent double ?

— Très-bien. Combien de temps vous faut-il?

— Un quart d'heure.

— Allez.

Aussitôt que nous fûmes seuls, nous primes les dispositions les plus confortables pour la route ; chacun ajouta à ce qu'il avait sur le corps ce qu'il possédait en blouse, redingote ou manteau, et

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remplit sa gourde d'un excellent rhum, dont Soissons était le dispensateur. Une distribution fraternelle de cigares fui faite, et un briquet phosphorique, qui se carrait dans son habit rouge, passa par acclamation du chambranle de la cheminée dans la poche de de Sussy. Puis chacun, se rangeant autour du feu, l'augmenta «le tout ce que nous pûmes rencontrer de bois, et fit une provision de chaleur pour le voyage.

Notre guide rentra.

— Bon, chauffez-vous, dit-il, ea ne peut pas faire de mal.

— Etes-vous prêts?

— Oui, notre maître.

— Alors... à cheval.

Nous descendîmes et trouvâmes nos montures •i la porte; chacun enfourcha gaiement sa bête, et, mû d'un sentiment d'ambition, tenta de lui faire prendre la tétcdela colonne. Or chacun sait, pour peu qu'il ait monté une ibis dans sa vie à mulet, que l'une tics choses les plus difficiles de ce monde esl de faire passer un mulet devant son camarade. Celle lutte nous tint près d'un quart d'heure en joie, tant nous sentions le besoin de réagir d'avance contre la fatigue à venir; enfin Lamark se trouva notre chef de file, et lâchant la hride de son mulet, il parvint, à l'aide de ses talons et de sa canne, à le mettre au Irot, en criant :

— A pas peur, Napoléon a passé par ici... Quand un mulet trotte, toute la caravane trotte,

et par contre-coup les guides, qui sont à pied, sont obliges de se mettre au galop. Cela leur inspire en général pour cette sorte d'allure une répugnance qu'ils sont parvenus à faire partager à leurs bêtes ; aussi la tète de la colonne, si emportée qu'elle paraisse être, ne tardc-t-elle pas à s'arrêter tout à coup, et à imposer successivement son immobilité à chaque individu, soit homme, soit animal, qui se trouve à sa suite. Puis toute la ligne se remet gravement en marche, s'allongcant au fur et à mesure que le mouvement se communique de sa tête à sa queue.

— Avec votre permission . dit le guide de Lamark, qui avait rejoint son mulet, cl qui, de peur d'une nouvelle course, l'avait pris par la bride, sous prétexte que le chemin était mauvais, ce n'est point par ici qu'est passé Napoléon ; la roule que nous suivons n'était point encore pratiquée: c'est au flanc opposé de la montagne; et s'il faisait jour, vous verriez que c'étaient de rudes gaillards, ceux qui passaient là avec des chevaux et des canons.

Tout le monde était de son avis, il n'y eut donc point de contestation.

— Messieurs, de la neige! notre guide est prophète, dit l'un de nous.

En effet, comme nous montions depuis une demiheure à peu près, le froid devenait de plus en plus vif, et ce qui dans la plaine tombait en pluie, ici tombait en glace.

— Ali 1 de la nciçe le 26 août ! ce sera curieux à

raconter à nos Parisiens : messieurs, je suis d'avis que nous descendions, et que nous nous battions avec des pelotes, en mémoire de Napoléon , qui a passé par ici...

Chacun se mit à rire du souvenir que lui rappelait celte parole sacramentelle ; quant au danger qu'elle pouvait rappeler en même temps, il était déjà complètement oublié.

— Avec votre permission , messieurs , je vous ai déjà dit que c'était sur l'autre route qu'avait passé Napoléon; quant à ce qui est de vous battre avec des pelotes de neige . je ne vous le conseille pas. Cela vous ferait perdre du temps, et vous n'en avez pas de trop : songez que dans un quart d'heure vous n'y verrez plus . même à conduire vos mulets.

— Eh bien ! alors, mon brave, nos mulets nous conduiront.

— Et c'est ce que vous pouvez faire de mieux , de ne pas les contrarier; Dieu a fait chaque chose l'une pour l'autre, voyez-vous, le Parisien pour Paris, et le mulet pour la montagne. Voilà ce que je dis toujours à mes voyageurs. Laissez aller la bête, laissez-la aller. Ici, comme nous sommes encore dans la plaine de Prou, il n'y a pas grand mal ; mais une fois le pont de Hudri passé , vous vous trouverez dans un petit chemin de danseur de corde, et comme la neige ne vous le laissera probablement pas distinguer, abandonnez-vous à votre mulet et soyez tranquilles.

— Bravo! le guide, bien parlé, et buvons la goutte.

— Halte !

Chacun porta sa bouteille à sa bouche, et la passa à son guide. Dans les montagnes, on boit dans le même verre et à la même gourde ; on n'est pas dégoûte de celui qui, six pas plus loin, peut vous sauver la vie.

La chaleur du rhum remit chacun en gaieté, et quoique la nuit et la neige tombassent toujours plus épaisses, la caravane, riant et chantant, se remit bruyamment en route.

C'était une singulière impression que celle que me produisait, au milieu de ce pays désolé, de cette neige aiguë, de cette nuit toujours plus sombre , cette petite fde de mulets, de cavaliers et •!<• guides, qui s'enfonçait joyeusement dans la montagne sombre, silencieuse et terrible, qui n'avait pas même un écho pour lui envoyer ses chants et ses cris. 11 paraît que celte impression ne m'atteignit pas seul, car peu à peu les chants devinrent moins bruyants, les éclats de rire plus rares.

— La goutte, et allumons le cigare.

— Bravo ! qui est-ce qui a eu l'idée?

— Moi, Jules Thierry de Lamaïk.

— Arrivés à l'hospice, il lui sera voté des remerciments. Allons, de Sussy, le briquet phosphorique.

— Ah ! ma foi, messieurs, il faut que je lire mes mains de mes goussets, et elles y sont si chaude-

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ment . qu'elles désirent y rosier. Venez prendre le brique! dans ma poche.

Un quille nous rendit ce service, ses camarades allumèrent leurs pipes au briquet, nous nos cigares à leurs pipes, et nous nous remimes en route, n'apercevant de chacun de nous, tant la nuit était noire, que le point lumineux que chacun portait à sa bouche, cl qui devenait brillant à chaque aspiration.

Celte fois il n'y avait plus ni chant ni cri. le rhum avait perdu son influence 5 le silence le plus profond régnait sur toute la ligne, et n'était interrompu que par le bruit des encouragements que nos guide- donnaient à nos montures, tantôt avec la voix, tantôt avec le geste.

En effet, rien de tout ce qui nous entourait ne poussait à la gaieté : le froid devenait de plus en plus vif, et la neige tombai! avec une prodigalité croissante; la nuit n'était éclairée que par \\n reflet mat et blanchâtre; le chemin se rétrécissait de plus en plus, et de place en place des quartiers de roche l'obstruaient tellement, que nos mulets étaient forces de l'abandonner et de prendre de petits sentiers, sur le talus même du précipice, dont nous ne pouvions mesurer la profondeur que par le bruit de la Drance qui roulait au fond : encore ce bruit, qui à chaque pas allait s'affaiblissant , nous prouvait-il que l'abime devenait de plus en plus profond et escarpé. Nous jugions, par la neige que nous voyions amassée sur le chapeau et les vête-

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ments de celui qui marchait devant nous, que nous devions, chacun pour notre part, en supporter une égale quantité. D'ailleurs nous sentions à travers nos habits son contact moins pénétrant , mais plus glacé que celui de la pluie; enfin notre chef de colonne s'arrêta.

— Ma foi, dit-il, je suis gelé moi, et je vais à pied.

— Je vous l'avais hien dit, que vous seriez obligés de descendre, reprit notre guide.

Effectivement, chacun de nous sentait le hesoin de se réchauffer par le mouvement. Nous mimes pied à terre, et comme on y voyait à peine à se conduire, nos guides nous conseillèrent de nous accrocher à la queue de nos mulets, qui de celte manière nous offraient le double avantage de nous épargner moitié de la fatigue, cl de sonder le chemin. Celte manœuvre fut ponctuellement exécutée, car nous comprenions la nécessité de nous abandonner à l'instinct de nos bêtes et à la sagacité de leurs conducteurs.

C'est alors que je reconnus la vérité de la relation de Balmat ; je ressentais, pour mon compte, le mal de tèle dont il m'avait parlé, ses éblouisscments vertigineux, et cette irrésistible envie de dormir, à laquelle j'eusse cédé sur mon mulet, et que la nécessité de marcher pouvait seule combattre. 11 parait que nelrc docteur lui-même l'éprouvait, car il proposa une halle.

— En avant ! en avant ! messieurs, dit vivement

86 LE SAINT-nEFlNAnD.

notre guide, car je vous préviens que celui de nous qui s'arrêtera ne partira plus.

Il y avait, dons ['accent avec lequel il prononça ces paroles, une conviction si profonde, que nous nous remimes eu marche sans aucune objection. L'un de nous, je ae sais lequel, tenta même de nous rappeler à notre ancienne gaieté, avec ces mots consacrés qui jusqu'alors n'avaient jamais manqué leur effet : < A pas pair, Napoléon a passé par ici. n Mais celte fois la plaisanterie avait perdu son efficacité ; aucun rire n'y répondit, et le silence inaccoutumé avec lequel elle était reçue lui donna un caractère plus triste (]ue celui d'une plainte.

Nous marchâmes ainsi machinalement et tirés par nos mulets pendant une demi-heure environ, enfonçant dans la neige jusqu'aux genoux, tandis qu'une sueur glacée nous coulait sur le front.

Enfin notre guide-chef poussa un de ces cris habituels aux montagnards, qui par leur accent aigu se font entendre à des distances extraordinaires, et qui désignent, par leur modulation, si celui qui appelle ainsi demande du secours, ou prévient simplement de son arrivée.

Le cri s'éloigna , comme si rien ne pouvait l'arrêter sur celle vaste nappe de neige, et comme nul écho ne le renvoya vers nous, la montagne rentra dans le silence.

Nous fîmes encore deux cents pas à peu près, alors nous entendîmes les aboiements d'un chien.

— Ici, Drapeau, cria notre guide.

Au même instant un énorme dogue, de l'espèce unique connue sous le nom de race du Saint-bernard, accourut à nous, et reconnaissant notre guide, se dressa contre lui, appuyant ses pattes sur sa poitrine.

— Bien, Drapeau, bien, bonne bèle! Avec votre permission, messieurs, c'est une vieille connaissance qui est bien aise de me revoir. N'est-ce pas, Drapeau, bein? Le chien..., le bon chien! oui, allons, allons, assez, et en route.

Heureusement la route n'était plus longue : dix minutes après nous nous trouvâmes tout à coup devant l'bospicc, que de ce côté on ne peut apercevoir, même pendant le jour, que lorsqu'on y est presque arrivé : un marronnier nous attendait sur sa porte, porte ouverte nuit et jour gratuitement à quiconque vient y demander l'hospitalité, qui, dans ce lieu de désolation, est souvent la vie.

Nous fûmes reçus par le frère qui était de garde, et conduits dans une chambre OÙ nous attendait un excellent feu. Pendant que nous nous réchauffions, on nous préparait nos cellules : la fatigue avait fait disparaître la faim ; aussi préférâmesnous le sommeil au souper. On nous servit une tasse de lait chaud dans notre lit : le frère qui m'apporta la mienne me dit que j'étais dans la chambre où Napoléon avait diné; quant à moi, je crois que c'est celle où j'ai le mieux dormi.

Le lendemain, à dix heures, nous étions tous sur pied, et faisions l'inventaire de la chambre consu-

88 LE SAINT-BBRNARD.

laire, qui m'était échue en partage : rien ne la

distinguait des autres cellules, aucune inscription

n'y rappelait le passage du moderne Charlemagne.

Nous nous mimes à la fenêtre : le ciel était bleu, le

soleil brillant et la terre couverte d'un pied de neige.

Il est difficile de se faire une idée de l'âpre tristesse du paysage que l'on découvre des fenêtres de l'hospice, situé à sept mille deux cents pieds audessus du niveau de la nier, et placé au milieu du triangle formé par la pointe de Dronaz , le mont Velan et le Grand Saint-Bernard. Un lac entretenu par la fonte des glaces et situé à quelques pas du couvent, loin d'égayer la vue, l'assombrit encore ; ses eaux, qui paraissent noires dans leur cadre de neige, sont trop froides pour nourrir aucune espèce de poisson, trop élevées pour attirer aucune espèce d'oiseau. C'est, en petit, une image de la mer Morte, couchée aux pieds de Jérusalem détruite. Tout ce qui est doue d'une apparence de vie animale ou végétale s'est échelonné sur la route, selon que sa force lui a permis de monter : l'homme et le chien seuls sont arrivés au sommet.

C'est ce morne tableau sous les yeux, c'est là seulement où nous étions, qu'on peut prendre une idée du sacrifice de ces hommes qui ont abandonné les vallons ravissants du pays d'Aoste et de la Tarentaise, la maison paternelle qui se mirait peutêtre aux flots bleus du petit lac d'Or ta, qui brille, ardent, humide et profond, la famille aimée, la fiancée bénie avec sa dot de bonheur et d'amour,

LE SAINT-BEnNARD. 89

pour venir, un bâton à la main, un chien pour ami, se placer sur la roule neigeuse des voyageurs, comme des slatues vivantes de dévouement. C'est là qu'on prend en pitié la charité fastueuse de l'homme des villes, qui croit avoir tout fait pour ses frères lorsqu'il a laissé ostensiblement tomber du haut de ses doigts, dans la bourse d'une belle quêteuse, la pièce d'or (pic lui payent une révérence et un sourire. Oh ! s'il pouvait arriver, au milieu d'une de ces nuits de notre hiver parisien, quand le bal fait bondir les femmes comme un tourbillon de diamants et de fleurs, quand les beaux vers de Victor sur la charité ont attiré une larme juvénile au coin d'un œil brillant de plaisir; s'il pouvait arriver que les lumières s'éteignissent, qu'un pan du mur s'écroulât, que les yeux pussent percer l'espace, cl qu'on vit tout à coup au milieu de la nuit, sur un étroit sentier, au bord d'un précipice, menacé par l'avalanche, enveloppé d'une tempête de neige, un de ces vieillards à cheveux blancs qui vont répétant à grands cris : « Par ici, frères! >• oh ! certes, certes, le plus fier de son aumône essuierait son front humide de honte, et tomberait à genoux en disant : « 0 mon Dieu !... »

On vint nous dire qu'on nous attendait au réfectoire.

Nous descendîmes le cœur serré. Le frère marchait devant nous pour nous montrer le chemin : nous passâmes à côté de la chapelle, et nous entendîmes les chants de l'office.

Eff.&iP©3dÊ®35r 3SS HoTETCIEES?.

Si vous voulez me suivre maintenant dans les rues tortueuses de Milan, nous nous arrêterons un instant en face de son Dôme miraculeux; mais, je vous inviterai à prendre promptement à gauche, car une de ces scènes qui se passent dans une chambre et qui retentissent dans un monde est prête à s'accomplir.

Entrons donc au palais royal, montons le grand escalier, traversons quelques-uns de ces appartements qui viennent d'être si splendidement décorés par le pinceau d'Appiani : nous nous arrêterons devant ces fresques qui représentent les quatre parties

'J2 NAPOLÉON ET LDCIBN.

du monde, et devant le plafond où s'accomplit le triomphe d'Auguste ; mais, à «elle heure, ce sont des tableaux vivants qui nous attendent, c'est de l'histoire moderne que nous allons écrire.

Entre-bâillons doucement la porte de ce cabinet, afin de voir sans être vus. C'est bien : vous apercevez un homme, n'est-ce pas? et vous le reconnaissez à la simplicité de son uniforme vert, à son pantalon collant de cachemire blanc, à ses hottes assouplies et montant jusqu'au genou. Voyez sa tclc modelée comme un marbre antique ; cette étroite mèche de cheveux noirs qui va s'amincissant sur son large front ; ces yeux hleus dont le regard s'use à percer le voile de l'avenir; ces lèvres pressées, qui recouvrent deux rangées de perles dont une femme serait jalouse : quel calme! c'est la conscience de la force, c'est la sérénité du lion. Quand cette bouche s'ouvre, les peuples écoutent ; quand cet œil s'allume, les plaines d'Austerlitz jettent des flammes comme un volcan ; quand ce sourcil se fronce, les rois tremblent. A celte heure, cet homme commande à cent vingt millions d'hommes, dix peuples chantent en cœur Vhosanna de sa gloire en dix langues différentes; car cet homme, c'est plus que César ; c'est autant que Charlemagne ; c'est Napoléon le Grand, le Jupiter Tonnant de la France.

Après un instant d'attente calme, il fixe ses yeux sur une porte qui s'ouvre; elle donne entrée à un homme velu d'un habit bleu, d'un pantalon gris collant, au-dessous du genou duquel montent, en

s'échancrant en cœur, des bottes à la hussarde. En jetant les yeux sur lui, nous lui trouverons une ressemblance primitive avec celui qui parait l'attendre. Cependant il est plus grand, plus maigre, plus brun: celui-là, c'est Lucien, le vrai Romain, le républicain des jours antiques, la barre de fer de la famille '.

Ces deux hommes, qui ne s'étaient pas revus depuis Austerlitz, jetèrent l'un sur l'autre un de ces regards qui vont fouiller les âmes ; car Lucien était le seul qui eût dans les yeux la même puissance que Napoléon.

Il s'arrêta après avoir fait trois pas dans la chambre. Napoléon marcha vers lui et lui tendit la main.

— Mon frère, s'écria Lucien en jetant les bras autour du cou de son aîné, mon frère ! que je suis heureux de vous revoir !

— Laissez-nous seuls, messieurs, dit l'empereur faisant signe de la main à un groupe.

Les trois hommes qui le formaient s'inclinèrent et sortirent sans murmurer une parole, sans répondre un mot. Cependant, ces trois hommes qui obéissaient ainsi à un geste, c'étaient Duroc, Eugène et Murât : un maréchal, un prince, un roi.

— Je vous ai fait mander, Lucien, dit Napoléon lorsqu'il se vit seul avec son frère.

— Et vous voyez que je me suis empressé de

1 Le prince de Canine- n'avait point encore, à l'époque où j'écrivais ces lignes, publié ses Mémoires.

vous obéir comme à mon aîné, répondit Lucien. Napoléon fronça imperceptiblement le sourcil.

— N'importe! vous êtes venu, et c'est ce que je désirais, car j'ai besoin de vous parler.

— J'écoute, répondit Lucien en s'inclinant. Napoléon prit avec l'index et le pouce un des

boutons de l'habit de Lucien, et le regardant fixement :

— Quels sont vos projets? dit-il.

— Mes projets, à moi? reprit Lucien étonné : les projets d'un homme qui vit retiré, loin du bruit, dans la solitude ; mes projets sont d'achever tranquillement, si je le puis, un poème que j'ai commencé.

— Oui, oui, dit ironiquement Napoléon, vous êtes le poète de la famille, vous faites des vers tandis que je gagne des batailles : quand je serai mort, vous me chanterez ; j'aurai cet avantage sur Alexandre, d'avoir mon Homère.

— Quel est le plus heureux de nous deux ?

— Vous, certes, vous, dit Napoléon en lâchant avec un geste d'humeur le bouton qu'il tenait; car vous n'avez pas le chagrin de voir dans votre famille des indifférents, et peut-être des rebelles.

Lucien laissa tomber ses bras, et regarda l'empereur avec tristesse.

— Des indifférents!... rappelez-vous le 18 brumaire... Des rebelles!... et où jamais m'avez-vous vu évoquer la rébellion?

— C'est une rébellion que de ne point me servir ;

celui qui n'est point avec moi est contre moi. Voyons, Lucien ; tu sais que tu es parmi tous mes frères celui que j'aime le mieux (il lui prit la main), le seul qui puisse continuer mon œuvre : veux-tu renoncer à l'opposition tacite que tu fais?... Quand tous les rois de l'Europe sont à genoux, te croiraistu humilié de baisser la tète au milieu du cortège de flatteurs qui accompagne mon char de triomphe ? Sera-ce donc toujours la voix de mon frère qui me criera : u César! n'oublie pas que tu dois mourir! » Voyons, Lucien, veux- tu marcher dans ma roule?

— Comment Votre Majesté l'entend-elle? répondit Lucien en jetant sur Napoléon un regard de défiance ',

L'empereur marcha en silence vers une table ronde qui masquait le milieu de la chambre, et, posant ses deux doigts sur le coin d'une grande carte roulée, il se retourna vers Lucien, et lui dit:

— Je suis au faite de ma fortune. Lucien ; j'ai conquis l'Europe, il me reste à la tailler à ma fantaisie ; je suis aussi victorieux qu'Alexandre, aussi puissant qu'Auguste, aussi grand que Charlemagnc; je veux et je puis. Eh bien!... (il prit le coin de la

' Tous les détails de cet entretien m'ont été donnés par madame la duchesse d'Abranlès, aux Mémoires de laquelle

je renverrais me lecteurs, si je ne craignais que sa prose, si naïve, si vraie et si animée, ne lit par trop de toit à la mienne.

96 NAroi eon i:t ucif.n.

carte, et la déroula sur la table avec un geste gracieux et nonchalant) choisissez le royaume qui vous plaira le mieux, mon frère, et je vous engage ma parole d'empereur que, du moment où vous me l'aurez montré du bout du doigt, ce royaume est à vous.

— Et pourquoi cette proposition à moi, plutôt qu'à tout autre de nos frères?

— Parce que toi seul es selon mon esprit, Lucien.

— Comment cela se peut-il, puisque je ne suis pas selon vos principes?

— J'espérais que tu avais change depuis quatre ans que je ne t'ai vu.

— Et vous vous êtes trompé, mon frère ; je suis toujours le même qu'en 90 : je ne troquerais pas ma chaise curule contre un trône.

— Niais et insensé! dit Napoléon en se mettant à marcher et en se parlant à lui-même, insensé et aveugle, qui ne voit pas que je suis envoyé par le destin pour enrayer ce tombereau de la guillotine qu'ils ont pris pour un char républicain!

Puis s'arrèlant tout à coup et marchant à son frère :

— Mais laisse-moi donc l'enlever sur la montagne et le montrer les royaumes de la terre : lequel est mûr pour ton rêve sublime? Voyons, estce le corps germanique, où il n'y a de vivant que ces universités, espèce de pouls républicain qui bat dans un corps monarchique? Est-ce l'Espagne,

catholique depuis le treizième siècle seulement, et chez laquelle la véritable interprétation de la parole du Christ germe à peine? Est-ce la Russie, dont la tète pense peut-être, mais dont le corps, galvanisé un instant par le czar Pierre, est retombé dans sa paralysie polaire? Non, Lucien, non, les temps ne sont pas venus ; renonce à les folles utopies ; donnemoi la main comme frère et comme allié, et demain je te fais le chef d'un grand peuple, je reconnais ta femme pour ma sœur, et je te rends toute mon amitié.

— C'est cela, dit Lucien, vous désespérez de me convaincre, et vous voulez m'acheter.

L'empereur fit un mouvement.

— Laissez-moi dire à mon tour, car ce moment est solennel et n'aura pas son pareil dans le cours de notre vie ; je ne vous en veux pas de m'avoir mal juge : vous avez rendu tant d'hommes muets et sourds en leur coulant de l'or dans la houchc et dans les oreilles, que vous avez cru qu'il en serait de moi ainsi que des autres. Vous voulez me faire roi, dites-vous? Eh bien ! j'accepte, si vous me promettez que mon royaume ne sera point une préfecture. Vous me donnez un peuple : je le prends, peu m'importe lequel, mais à la condition que je le gouvernerai selon ses idées et selon ses besoins 5 je veux être son père, et non son tyran ; je veux qu'il m'aime, et non qu'il me craigne : du jour où j'aurai mis la couronne d'Espagne, de Suède, de Wurtemberg ou de Hollande sur ma

98 NAPOLÉON ET LUCir.N.

tète, je ne ser;ii plus Français, mais Espagnol, Allemand ou Hollandais; mon nouveau peuple sera ma seule famille. Songez-v bien, alors nous ne serons plus frères selon le sang, mais selon le rang ; vos volontés seront consignées à mes frontières ; si vous marchez contre moi. je vous attendrai debout : vous me vaincrez, sans doute, car vous êtes un grand capitaine, et le Dieu des armées n'est pas toujours celui de la justice ; alors je serai un roi détrôné, mon peuple sera un peuple conquis, et libre à vous de donner ma couronne cl mon peuple à quelque autre plus soumis ou plus reconnaissant. J'ai dit.

— Toujours le même, toujours le même! murmura Napoléon,

Puis tout à coup, frappant du pied :

— Lucien, vous oubliez que vous devez m'obéir, comme à votre père, comme à votre roi.

— Tu es mon aine, non mon père ; tu es mon frère, non mon roi : jamais je ne courberai la tète sous ton joug de fer. jamais, jamais !

Napoléon devint affreusement pâle, ses yeuK prirent une expression terrible, ses lèvres tremblèrent.

— Réfléchissez à ce que je vous ai dit, Lucien.

— Réfléchis à ce que je vais te dire, Napoléon. Tu as mal tué la république, car lu l'as frappée sans oser la regarder en face; l'esprit de liberté, que tu crois étouffé sous ton despotisme, grandit, se ré-

pand, se propage; tu crois le pousser devant toi, il te suit par derrière ; tant que tu seras victorieux, il sera muet ; mais vienne le jour des revers, et tu verras si tu peux l'appuyer sur cette France que tu auras faite grande mais esclave. Tout empire élevé par la force et la violence doit tomber par la violence et la force. Et toi, toi, Napoléon , qui tomberas du faite de cet empire, tu seras brisé (prenant sa montre et l'écrasant contre terre), brisé, vois-tu, comme je brise cette montre, tandis que nous, morceaux cl débris de ta fortune, nous serons dispersés sur la surface de la terre, parce que nous serons de ta famille, et maudits parce que nous porterons ton nom. Adieu, sire!

Lucien sortit.

Napoléon resta immobile et les yeux fixes; au bout de cinq minutes, on entendit le roulement d'une voilure qui sortait des cours du palais; Napoléon sonna.

— Quel est ce bruit? dit-il à l'huissier qui entr'ouvrit la porte.

— C'est celui de la voilure du frère de Votre Majesté qui repart pour Rome.

— C'est bien, dit Napoléon.

Et sa figure reprit ce calme impassible et glacial sous lequel il cachait, comme sous un masque, les émotions les plus vives.

Dix ans étaient à peine écoulés que cette prédiction de Lucien s'était accomplie. L'empire élevé parla force avait été renversé par la force; Napo-

100 \\pou':o\ r.T r.rcir.N.

léoD était brisé, cl celle famille d'aigles, dont l'aire était aux Tuileries, s'était éparpillée , fugitive, proscrite et battant des ailes surlc monde. Madame mère, celle Niobé impériale, qui avait donné le jour à un empereur, à trois rois, à deux archiduchesses, s'était retirée à Rome, Lucien dans sa principauté de Canino, Louis à Florence, Joseph aux États-Unis, Jérôme en Wurtemberg, la princesse Elisa à Badcn, madame Borgbèsc à Piombino, et la reine de Hollande au château d'Arenenberg.

Or. comme le château d'Arcnenherg est situé à une demi-licue seulement de Constance, il me prit un grand désir de mettre mes hommages aux pieds de celte Majesté déchue, et de voir ce qui restait d'une reine dans une femme, lorsque le destin lui avait arraché la couronne du front, le sceptre de la main et le manteau des épaules; et de cette reine surtout, de cette gracieuse fille de Joséphine Beauharnais, de cette sœur d'Eugène, de ce diamant de la couronne de Napoléon.

J'en avais tant entendu parler dans ma jeunesse comme d'une belle et bonne fée, bien gracieuse et bien sccourable, et cela par les fdles auxquelles elle avait donné une dot, par les mères dont elle avait racheté les enfants, par les condamnés dont elle avait obtenu la grâce, (pic j'avais un culte pour elle. Joignez à cela le souvenir de romances que ma sœur chantait, qu'on disait de cette reine, et qui s'étaient tellement répandues de ma mémoire

NAPOLÉON r.T LUCIEN. 101

dans mon cœur, qu'aujourd'hui encore, quoiqu'il y ait vingt ans que j'aie entendu ces vers et celte musique, je répéterais les uns ou je noterais les autres sans transposer un mot. sans oublier une note. C'est que des romances de reine, c'est qu'une reine qui chante, cela ne se voit que dans les Mille et une Nuits, et cela était resté dans mon esprit comme un ctonnement doré.

Il était trop malin pour me présenter en personne au château ; j'y déposai ma carte, et je sautai dans un bateau qui me conduisit en une heure à l'île Reichenau.

En entrant au château de Volberg . qu'habile madame Parquin, lectrice de la reine et sœur du célèbre avocat de ce nom. je trouvai une invitation à dincr chez madame de Saint-Lcu et des lettres de France : l'une d'elles contenait l'ode manuscrite de Victor Hugo sur la mort du roi de Rome.

Je la lus en me rendant à pied chez la reine Hortensc.

tfïrïs $&»&s§gsrc8,

Le château d'Arcncnbcrg n'est point une résidence royale ; c'est une jolie maison qui pourrait appartenir indifféremment à M. Aguado, à M. Schick- ]er ou à Scribe : ainsi l'émotion que j'éprouvai appartenait tout entière à une cause morale qui remuait ma pensée , et nullement aux objets physiques qui frappaient mes yeux.

Cette émotion était telle , qu'après avoir désiré ardemment voir madame de Sainl-Leu , au moment où ce désir allait être réalisé , je m'arrêtais à chaque pas pour retarder le moment de l'entrevue, plongeant mes yeux dans chaque échappée de vue, regardant sans distinguer , et bien plus disposé à retourner en arrière qu'à continuer mon chemin :

10 5 ine Ex-nrnr:.

c'est que j'étais sur le point de voir se réaliser une chimère ou de perdre une illusion; c'est que j'aimais presque autant m'en aller h l'instant avec un doute, que de me retirer plus tard avec un désenchantement. Tout à coup, à trente pas de moi, au détour d*une allée, j'aperçus trois femmes et un jeune homme : mon premier mouvement fut de fuir; mais il était trop tard, j'avais été vu ; je sentis le ridicule d'une pareille retraite, je fixai les yeux sur le groupe qui s'avançait, je reconnus instinctivement la reine, je marchai vers elle.

Certes elle ne se doutait guère, en venant au-devant de moi , de ce qui se passait alors dans mon âme ; elle était loin de penser qu'au jour de sa puissance jamais homme, entrant dans la salle de réception du château de la Haye . et s'approchant du trône où elle était assise dans toute la majesté du pouvoir, dans toute la splendeur de la beauté, n'avait ressenti une émotion pareille à celle que j'éprouvais : tous les sentiments généreux que renferme le cœur de L'homme, l'amour, le respect , la piété , se pressaient sur mes lèvres : j'étais prêt à tomber à genoux, et certes je l'eusse fait si clic eût été seule.

Elle vit probablement ce qui se passait en moi ;

car elle sourit ineffablement en me tendant la main.

- Vous êtes mille fois bon , me dit-elle , de ne

point passer près d'une pauvre proscrite sans la

venir voir.

(/('•lait moi qui étais hon , c'était de son côte

qu'était la reconnaissance! Bien, mon cœur ; celte fois, tu ne t'étais pas trompé , jeune homme , c'est la reine de ton enfance, gracieuse et bonne ; poëte, c'est ce son de voix , c'est ce regard que tu as rêvé à la fille de Joséphine; laisse battre librement ton cœur-, une fois la réalité s'est trouvée à la hauteur du songe , regarde, écoule, sois heureux.

La reine s'appuya sur mon bras , elle me conduisit, car je ne voyais pas ; nous marchâmes ainsi je ne sais combien de temps, puis nous reutrâmes dans le salon. La première chose qui rappela mes esprits, qui arrêta mes pensées, qui fixa mes yeux, fut un magnifique portrait.

— Oh! voilà qui est beau ! m'écriai-je.

— Oui ! dit madame de Saint-Lcu ; c'est Bonaparte au pont de Lodi.

— Ce tableau doit cire de Gros, n'est-ce pas?

— De lui-même !

— Fait d'après nature, sans doute : c'est trop merveilleux de ressemblance et de modelé pour ne pas être ainsi.

J'allai m'asscoir dans un coin, et, laissant tomber mon front entre mes deux mains , je restai abîmé dans un océan de pensées. Lorsque je revins à moi et que je levai les yeux , je vis que madame de Saint-Leu me regardait en souriant : elle comprenait trop bien les causes d'une pareille inconvenance pour attendre de moi des excuses, que je ne pensais, du reste, aucunement à lui faire. Elle se leva et vint à moi.

ioc i m ex-reine.

— Voulez-vous me suivre? me dit-elle.

— Oh ! certes.

— Venez !

— El quelle merveille allez-vous me faire voir?

— Mon reliquaire impérial.

Elle me conduisit devant un meuble fermé comme une bibliothèque, avec des carreaux de vitre, el sur chaque planche duquel, ainsi que sur une étagère, étaient rangés des objets qui avaient appartenu à Joséphine ou à Napoléon.

D'abord c'était , dans un portefeuille marqué d'un J et d'un N, la correspondance intime de l'empereur cl de l'impératrice. Toutes les lettres étaient autographes, datées des champs de bataille de Marengo. d'Austerlitz, de Jéna, écrites sur l'affût d'un canon, les pieds dans le sang; et toutes contenaient un mot de la victoire.

C'était ensuite le talisman de Charlemagnc; or c'est toute une histoire que celle de ce talisman ; ccoutez-la :

Lorsqu'on ouvrit, à Aix-la-Chapelle . le tombeau dans lequel avait été inhumé le grand empereur, on trouva son squelette revêtu de ses habits romains; il portait sa double couronne de France et d'Allemagne sur son front desséché ; il avait au côté, près de sa bourse de pèlerin, Joyeuse, celte bonne épéc avec laquelle, dit le moine de Saint-Denis, il coupait en deux un chevalier lout armé; ses pieds reposaient sur le bouclier d'or massif que lui avait donné le pape Léon, cl à son cou était suspendu le

talisman qui le faisait victorieux. Ce talisman était un morceau de la vraie croix, que lui avait envoyé l'impératrice Irène. Il était renfermé dans une émeraude , et cette émeraude était suspendue par une chaîne à gros anneaux d'or. Les bourgeois d'Aix-la- Chapelle le donnèrent à Napoléon lorsqu'il fit son entrée dans leur ville, et Napoléon , en 181 1 . jeta en jouant celte chaîne autour du cou de la reine Hortensc , lui avouant que , le jour d'Austerlitz et de Wagram, il l'avait portée lui-même sur sa poitrine, comme, il y a neuf cents ans, le faisait Charle magne.

C'était enfin la ceinture qui ceignait ses reins aux Pyramides ; c'était l'anneau de mariage qu'il avait passé lui-même au doigt de la veuve de Beauharnais; c'était le portrait du roi de Rome, brode par Marie-Louise , sur lequel s'élail reposé son dernier regard. Cet œil d'aigle s'était fermé sur le même objet que j'avais à mon tour sous les yeux ; sa bouche mourante avait touché ce satin, son dernier soupir l'avait humecté; et il y avait un mois à peine que l'enfantétaitmorlà son tour, les yeux sur le portrait de son père. Le temps et la liberté nous révéleront peut-être le secret providentiel de ce double trépas ; en attendant, prosternons-nous et adorons.

Je demandai à voir Pépée rapportée de Sainte- Hélène par Marchand , et léguée par le duc de Reichstadt au prince Louis; mais la reine n'avait point encore reçu ce don mortuaire, et craignait de ne le recevoir jamais.

La cloche du dioer sonna.

■ — Déjà ! m'écriai-je.

— Vous reverrez tout cela demain , me ditelle.

Après le dioer nous rentrâmes au salon. Au bout tic dix minutes , on annonça madame Rccamicr. Celle-là était encore une reine , reine de beauté et d'esprit; aussi la duchesse de Saint-Lcu la reçut-elle en sœur.

J'ai beaucoup entendu discuter l'âge de madame Récamicr; il est vrai que je ne l'ai vue que le soir . vêtue d'une robe noire, la tète et le cou enveloppés d'un voile de la même couleur; mais à la jeunesse de sa voix . à la beauté de ses yeux , au modelé de ses mains, je parierais pour vingtcinq ans.

Aussi fus-jc bien étonné d'entendre ces deux femmes parler du Directoire et du consulat comme de choses qu'elles avaient vues. Enfin, l'on pria madame de Saint-Lcu de se mettre au piano.

— Cela vous fcra-l-il plaisir? dit-elle en se retournant vers moi, à demi levée et attendant ma réponse.

— Oh ! oui . répondis-je en joignant les mains.

Elle chanta plusieurs romances dont elle avait dernièrement composé la musique.

— Si j'osais vous demander une ebose? lui dis-je à mon tour.

— Fb bien ! queme demanderiez-vous?

— Une de vos anciennes romances.

— Laquelle ?

— Vous me ([uittez pour marcher a la gloire.

— Oh ! mon Dieu ! mais c'est du plus loin qu'il me souvienne; cette romance est de 1809. Comment faites-vous pourvous la rappeler? Vous étiez à peine né lorsqu'elle était en vogue.

— J'avais cinq ans et demi; mais, parmi les romances que chantait ma sœur, mon aînée de quelques années, c'était ma romance de prédilection.

— H n'y a qu'un inconvénient, c'est que je ne me la rappelle plus.

— Je me la rappelle, moi.

Je me levai, et, m'appuyanl sur le dus de sa chaise, je commençai à lui dicter les vers.

— 31 a pauvre mère ! soupira madame de Sainl- Leu.

— Quel triste souvenir! lui disjc.

— Oh! oui, hien triste ! Vous savez qu'en 1808 les bruits du divorce commençaient à se répandre; ils étaient venus frapper ma mère au cœur; et voyant l'empereur prêt à partir pour Wagram, clic pria M. de Ségur de lui faire une romance sur ce départ ; il lui apporta les paroles que \ nus venez de dire, ma mère me les donna pour que j'en ti-~c la musique , et la veille du dépari de l'empereur, je les lui chantai. Ma pauvre mère! je la vois encore, suivant sur la figure de son mari, qui m'ecoutait soucieux, l'impression que lui faisait celte romance,

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qui s'appliquait si bien à la situation dotons deux. L'empereur l'écouta jusqu'au bout ; enfin . lorsque le dernier son du piano se fut éteint, il alla vos ma mère: m Vous êtes la meilleure créature que je connaisse ! » lui dit-il avec émotion, et il rentra dans son cabinet ; ma mère fondit en larmes; car de ce moment elle sentit qu'elle était condamnée. Vous concevez maintenant ce qu'il y a pour moi tic souvenirs dan- celle romance, et en me la disant, vous venez de toucher toutes les cordes de mon cœur comme un clavier.

— Mille pardons! comment u'ai-je pas deviné cela ? Je ne demande plus rien.

— ■ Si fait, dit la reine en se replaçant à son piano, si fait ; tant d'autres malheurs sont venus passer sur celui-là, que c'est un de ceux sur lesquels j'arrête ma mémoire avec le pins de douceur; car ma mère, quoique séparée de l'empereur , en fut toujours aimée.

Elle laissa courir ses doigts sur le piano, un prélude plaintif se fit entendre, puis elle chanta avec toute son âme, avec le même accent qu'elle dut chanter devant Napoléon.

Je doute que jamais homme ait ressenti ce que j'éprouvai dans cette soirée.

Une voiture que j'avais louée pour faire une course dans les environs d'Aix-la-Chapelle m'attendait à la porte de l'église. Je montai dedans, et j'ordonnai au cocher de nie conduire au marché au poisson; c'est que le marché au poisson est célèbre non-seulement par ses anguilles de la Meuse et ses carpes du Rhin, mais encore par une vieille tradition qui remonte au jour de la Saint-Mathieu, de l'an de Notre-Seigncur la'i!>.

Donc, ce jour de la Saint-Mathieu de l'an 154lJ, un pauvre musicien bossu, qui venait de faire danser une noce dans un village, rentrait avec les trois florins qu'il avait gagnés, dans sa poche, lorsqu'on

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arrn on! bu pan is il fui loul étonné de \ oir la place au poisson parfailemenl éclairée. Minuit venait de sonner a la cathédrale, ce n'était point L'heure «lu marché; aussi le pauvre musicien, croyant qu'il y avait cette nuit à Ai\ quelque fête particulière dont son calendrier ne l'avait pas prévenu, s'avança vers les lumières, espérant que si, comme il le croyait, (m se réjouissait là. son violon n'y serait pas plus déplacé qu'ailleurs.

En effet, il y avait une joyeuse assemblée sur la : tOUS les étalages des marchands de poissons étaient illuminés avec une telle profusion, que le musicien se demandait comment on avait pu Irouver tant de bougies dans la ville. Des mets tout .fumants étaient servis dans des plats d'or; les vins les |ilus exquis brillaient dans des carafes de cristal, qu'ils faisaient de topaze ou de rubis ; enfin grand

n bre de jeunes dames des plus élégantes et de

cavaliers des mieux vêtus faisaient honneur au repus, qui tirait à sa fin. A celte vue, le musicien, ne doutant point qu'il fût tombé au milieu de quelque sabbat, voulut fuir ; mais en se retournant, il trouva derrière lui des pages et des valets qui lui barrèrent le chemin, et lui ordonnèrent, au nom de leur maître et de leur maîtresse, de monter sur une table et de leur jouer du violon.

Jamais le pauvre musicien, qui, même en état

de quiétude, avait grand'peine à jouer juste, n'avait été disposé à jouer plus faux, lorsqu'à son grand étonnement, au premier coup d'archet qu'il donna,

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ses doigts se mirent à courir sur les cordes avec une rapidité et une justesse qui eussent fait honneur à Paganini ou à Bériot. En même temps, des sons d'une suavité si grande, que le pauvre diable ne pouvait croire qu'ils émanassent de lui, se répandirent dans l'air, et chaque cavalier ayant choisi sa danseuse, une valse effrénée, une de ces valses comme en a vu Faust et comme les peint Boulanger, commença, s'enlaçant, s'enroulant. se tordant comme les mille replis d'un immense serpent ; et tout cela avec des cris, des joies, des rires, des contorsions si étranges, que le vertige gagna le musicien sur sa table, et que, ne pouvant rester en place, il sauta à bas de son trône improvisé, s'élança d'un seul bond au milieu du cercle, et là. sautant sur un pied, sautant sur l'autre, marquant ainsi la mesure de plus en plus rapide, il finit à son tour par crier, rire et trépigner de toute sa force, si bien qu'à la fin de la danse, il était aussi fatigué que les valseurs.

Alors une belle dame s'approcha de lui tenant sur un plateau d'argent une coupe d'or pleine de vin délicieux, que le musicien avala jusqu'à la dernière goutte; pendant ce temps, deux pages lui étaient son habit, et la dame, lui appliquant le plateau sur sa bosse, prit un fin couteau à lame d'or, et, sans la moindre douleur, lui enleva l'excroissance qu'il avait jusque-là patiemment portée entre ses deux épaules. Enfin, un beau seigneur, fouillant à son escarcelle, versa dans la coupe vide une poignée

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de florins d'or pour remplacer le vin qu'il avail bu : le pauvre musicien, voyant que jusque-là on ne lui

voulait que du bien, laissait faire les beaux messieurs et les belles clames, tout en se confondant <'ii excuses sur la peine qu'il leur donnait, lorsque tout à coup un coq chanta dans les environs; à l'instant même, bougies, souper, vins, dames, chevaliers, pages, tout disparut comme si la bouche même <lu néant avait soufflé dessus, et il se retrouva seul dans la nuit, sans bosse, tenant son violon et son arebet d'une main , et sa coupe pleine d'or de l'autre.

Il resta un moment tout étourdi, et comme s'il venait de faire un rêve ; mais s'étant peu à peu assuré qu'il était bien éveillé en se parlant à lui-même et en se félicitant tout haut sur le bonheur qui lui était arrivé, il reprit le chemin de sa maison, frappa à la porte et appela. Sa femme se leva aussitôt et vint lui ouvrir ; mais à l'aspect de cet homme parfaitement droit, à la place où elle s'attendait à voir un bossu, elle referma vivement la porte, croyant que c'était un voleur qui pour pénétrer chez elle avait imité la voix de son mari ; si bien que le pauvre malbeurcux eut beau faire et beau dire, force lui fut de passer la nuit sur le banc de pierre qui était près du seuil de sa maison.

Le lendemain au matin, le pauvre musicien lit une nouvelle tentative, et, plus heureux que dans la nuit, finit par être reconnu par sa moitié. Il est vrai que la bonne dame, voyant un homme droit

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