LES DEUX BOSSUS
procha du musicien, et lorsque les deux pages lui curent ouvert son pourpoint, opération qu'il laissa faire avec une patience remarquable, elle lui appliqua dans le dos le plat d'argent. Or, comme c'était le plat où avait été soigneusement conservée la bosse de son confrère, et que l'application se faisait juste à la même place, la bosse reprit de bouture à l'instant même ; de sorte que, sur ces entrefaites, le coq ayant chanté, tout disparut, et que la clarinette se trouva bossue par derrière et par devant.
Chaque musicien avait été récompensé selon ses mérites.
J'arrivai à l'hôtel de la poste à Martigny vers les quatre heures du soir.
Je dis au maître de la maison en posant mon hàlon ferré dans l'angle de la cheminée, et en ajustant mon chapeau de paille au hout de mon hàlon :
— Il y a une rude trotte de Bex ici.
— Six petites lieues de pays, monsieur.
— Oui, qui en font douze de France à peu près. Et d'ici à Chamouni?
— Neuf lieues.
— Merci. Un guide demain à six heures du malin.
120 LE BIFTECK d'oUIIS.
— Monsieur va à pied?
— Toujours.
Et je vis que si mes jambes gagnaient quelque chose en considération dans l'esprit de notre hôte, c'était certainement aux dépens de ma position.
— Monsieur est artiste? continua mon hôte.
— A peu près.
— Monsieur dinc-l-il?
— Tous les jours, et religieusement.
En effet, comme les tables d'hôte sont assez chères en Suisse, et que chaque diner coûte quatre francs, prix fait d'avance, et sur lequel on ne peut rien rabattre, j'avais longtemps, dans mes projets d'économie, essayé de rattraper quelque chose sur cet article. Enfin, après de longues méditations, j'étais parvenu à trouver un terme moyen entre la rigidité scrupuleuse des hôteliers et le cri de ma conscience : c'était de ne me lever de table qu'après avoir mangé pour une valeur comparative de six francs; de celte manière, mon dîner ne me coûtait que quarante sous. Seulement , en me voyant acharné à l'œuvre et en m'en tendant dire : Garçon, le second service ! l'hôte marmottait entre ses dents : « Voilà un Anglais qui parle fort joliment le français. >•
Vous voyez que le maître de l'auberge de Martigny n'était pas doué de la science physiognomonique de son compatriote Lavater, puisqu'il osait me faire cette question au moins impertinente : « Monsieur dine-l-il? »
Lorsqu'il eut entendu ma réponse affirmative :
— Monsieur est bien tombé aujourd'hui, continua-t-il ; nous avons encore de l'ours.
— Ab ! ali! fis-je, médiocrement flatté du rôti. Est-ce que c'est bon, votre ours?
L'hôtelier sourit en secouant la tête ave uen mouvement de haut en bas, qui pouvait se traduire ainsi : « Quand vous en aurez goûté, vous ne voudrez plus manger d'autre chose. »
— Très-bien, continuai-je. Et à quelle heure votre table d'hôte?
— A cinq heures et demie.
Je tirai ma montre, il n'était que quatre heures dix minutes.
— C'est bon, dis-je à part moi, j'aurai le temps d'aller voir le vieux château.
Lorsque je rentrai, les voyageurs étaient à table : je jetai un coup d'œil rapide et inquiet sur les convives; toutes les chaises se touchaient , et toutes étaient occupées , je n'avais pas de place!...
Un frisson me courut par tout le corps, je me retournai pour chercher mon hôte. II était derrière moi. Je trouvai à sa figure une expression méphistophélique. 11 souriait.
— Et moi, lui dis-jc, et moi, malheureux!...
— Tenez, me dit-il en m'indiquant du doigt une petite table à part ; tenez , voici votre place ; un homme comme vous ne doit pas manger avec tous ces gens-là !
122 LE BIFTECK b'oiRS.
Oh ! le digne Octodurois ! Et je l'avais soupçonné !...
C'est qu'elle était merveilleusement servie , ma petite table. Quatre plats formaient le premier service . et au milieu était un bifteck d'Une mine à faire honte à un bifteck anglais!... Mon hôte vit qu'il absorbait mon attention. 11 se pencha mystérieusement à mon oreille :
— Il n'y en aura pas de pareil pour tout le monde, me dit-il.
— Qu'est-ce donc que ce bifteck ?
— Du filet d'ours ! rien que cela !
J'aurais autant aimé qu'il me laissât croire que c'était du filet de bœuf.
Je regardais machinalement ce mets si vanté, qui me rappelait ces malheureuses bêtes que, tout petit, j'avais vues, rugissantes et crottées, avec une chaîne au nez et un homme au bout de la chaîne, danser lourdement, à cheval sur un bâton, comme l'enfant de Virgile; j'entendais le bruit mat du tambour sur lequel l'homme frappait, le son aigu du flageolet dans lequel il soufflait; et tout cela ne me donnait pas, pour la chair tant vantée que j'avais devant les yeux , une sympathie bien dévorante. J'avais pris le bifteck sur mon assiette, et j'avais senti, à la manière triomphante dont ma fourchette s'y était plantée , qu'il possédait au moins celte qualité qui devait rendre les moutons de mademoiselle Scudéry si malheureux. Cependant j'hésitais toujours, le tournant et retournant sur ses deux
faces rissolées, lorsque mon hôte, qui me regardait sans rien comprendre à mon hésitation, me détermina par un dernier : Goûtez-moi cela , et vous m'en direz des nouvelles.
En effet, j'en coupai un morceau gros comme une olive, je l'imprégnai d'autant de beurre qu'il était capable d'en éponger, et, en écartant les lèvres, je le portai à mes dents plutôt par mauvaise honte que dans l'espoir de vaincre ma répugnance. Mon hôte, debout derrière moi, suivait tous mes mouvements avec l'impatience bienveillante d'un homme qui se fait un bonheur de la surprise que l'on va éprouver. La mienne fut grande, je l'avoue. Cependant je n'osai tout à coup manifester mon opinion, je craignais de m'etre trompé ; je recoupai silencieusement un second morceau d'un volume double à peu près du premier, je lui fis prendre la même route avec les mêmes précautions, et quand il fut avalé :
— Comment ! c'est de l'ours? dis-jc.
— De l'ours.
— Vraiment?
— Parole d'honneur.
— Eh bien! c'est excellent.
Au même instant on appela à la grande table mon digne hôte, qui, rassuré par la certitude que j'allais faire honneur à son mets favori , me laissa en tête-à-tèle avec mon bifteck. Les trois quarts avaient déjà disparu lorsqu'il revint, et, reprenant la conversation où il l'avait interrompue :
!ti LE BIFTFXK D'OURS.
— C'est, me dit-il, 411e l'animal auquel vous avez affaire était une fameuse bête.
J'approuvai d'un signe de tète.
— Pesant trois cent vingt !
— Beau poids!
Je ne perdais pas un coup de dent.
— Qu'on n'a pas eu sans peine , je vous en réponds.
— Je crois bien !
Je portai mon dernier morceau à ma bouche.
— Ce gaillard-là a mangé la moitié du chasseur qui l'a tué.
Le morceau me sortit de la bouche comme repoussé par un ressort.
— Comment osez-vous, dis-jc en me retournant de son côté, faire de pareilles plaisanteries à un homme qui dîne?...
— Je ne plaisante pas , monsieur , c'est vrai comme je vous le dis.
Je sentais mon estomac se retourner.
— C'était, continua mon hôte, un pauvre paysan du village de Foulv , nommé Guillaume Mona. L'ours, dont il ne reste plus que ce petit morceau que vous avez là sur votre assiette, venait toutes les nuits voler ses poires, car à ces bêles tout est bon. Cependant il s'adressait de préférence à un poirier chargé de crassanes. Qui est-ce qui se douter,iil qu'un animal comme ça a les goûts de l'homme, et qu'il ira choisir dans un verger justement les poires fondantes? Or, le paysan de Fouly préférait
LE BIFTECK DOURS. 125
aussi, par malheur, les crassanes à tous les autres fruits. Il crut d'abord que c'étaient des enfants qui venaient faire du dégât dans son clos ; il prit en conséquence son fusil , le chargea avec du gros sel de cuisine, et se mit à l'affût. Vers les onze heures, un rugissement retentit dans la montagne. « Tiens, dit-il, il y a un ours dans les environs. » Dix minutes après , un second rugissement se fit entendre, mais si puissant, mais si rapproché, que Guillaume pensa qu'il n'aurait pas le temps de gagner sa maison , et se jeta à plat ventre contre terre , n'ayant plus qu'une espérance, que c'était pour ses poires et non pour lui que l'ours venait. Effectivement, l'animal parut presque aussitôt au coin du verger, s'avança en droite ligne vers le poirier en question, passa à dix pas de Guillaume, monta lestement sur l'arbre, dont les branches craquaient sous le poids de son corps, et se mit à y faire une consommation telle qu'il était évident que deux visites pareilles rendraient la troisième inutile. Lorsqu'il fut rassasié, l'ours descendit lentement , comme s'il avait du regret d'en laisser, repassa près de notre chasseur, à qui le fusil chargé de sel ne pouvait pas être dans cette circonstance d'une grande utilité, et se retira tranquillement dans la montagne. Tout cela avait duré une heure à peu près, pendant laquelle le temps avait paru plus long à l'homme qu'à l'ours.
«Cependant, l'homme était un brave... et il avait dit tout bas, en voyant l'ours s'en aller :
126 le bifteck n'ouns.
' C'est bon, va-t'en; mais ça ne se passera pas comme ça; nous nous reverrons.
« Le lendemain, un de ses voisins, qui le vint visiter, le trouva occupé à scier en lingots les dents d'une fourche.
« — Qu'est-ce que tu fais donc là? lui dit-il.
« — Je m'amuse, répondit Guillaume.
ti Le voisin prit les morceaux de fer, les tourna et les retourna dans sa main en homme qui s'y connaît, et, après avoir réfléchi un instant :
« — Tiens, Guillaume, dit-il, si tu veux être franc, tu avoueras que ces petits chiffons de fer sont destinés à percer une peau plus dure que celle d'un chamois.
•t — Peut-être, répondit Guillaume.
« — Tu sais que je suis bon enfant, reprit François. (C'était le nom du voisin.) Eh bien! si tu veux, à nous deux l'ours; deux hommes valent mieux qu'un.
« — C'est selon, dit Guillaume.
« Et il continua de scier son troisième lingot.
« — Tiens, continua François, je te laisserai la peau à toi tout seul, et nous ne partagerons que la prime ' et la chair.
« — J'aime mieux tout, dit Guillaume.
» — Mais tu ne peux pas m'empéeherde chercher la trace de l'ours dans la montagne, cl, si je la trouve, de me mettre à l'affût sur son passage.
1 Le gouvernement accorde une prime de quatre-vingts francs par chaque ours tue.
(i — Tu es libre.
« Et Guillaume, qui avait achevé de scier ses trois lingots, se mit, en sifflant, à mesurer une charge de poudre double de celle que l'on met ordinairement dans une carabine.
« — 11 paraît que tu prendras ton fusil de munition? dit François.
« — Un peu ! trois lingots de fer sont plus sûrs qu'une balle de plomb.
« — Cela gâte la peau.
« — Cela tue plus roide.
« — Et quand comptes-tu faire ta chasse?
k — Je te dirai cela demain.
« — Une dernière fois, tu ne veux pas?
» — Non.
« — Je te préviens que je vais chercher la trace.
« — Bien du plaisir.
« — A nous deux, dis?
« — Chacun pour soi.
« — Adieu, Guillaume!
« — Bonne chance , voisin !
« Etlcvoisin.cn s'en allant, vit Guillaume mettre sa double charge de poudre dans son fusil de munition, y glisser ses trois lingots et poser l'arme dans un coin de sa boutique. Le soir, en repassant devant la maison, il aperçut, sur le banc qui était près de la porte, Guillaume assis et fumant tranquillement sa pipe. Il vint à lui de nouveau.
« — Tiens, lui dit-il, je n'ai pas de rancune. J'ai trouvé la trace de notre bète ; ainsi je n'ai plus
128 LE BIFTECK I) Oins.
besoin de toi. Cependant, je viens te proposer encore une fois de faire à nous deux.
ii — Chacun pour soi, dit Guillaume.
« C'est le voisin qui m'a raconte cela avant-hier, continua mou hôte, et il me disait :
« — Concevez-vous, capitaine, car je suis capitaine dans la milice, concevez-vous ce pauvre Guillaume? Je le vois encore sur son banc, devant sa maison, les bras croisés, fumant sa pipe, comme je vous vois. Et quand je pense enfin ! !...
— Après? dis-je, intéressé vivement par ce récit, qui réveillait toutes mes sympathies de chasseur.
— Après, continua mon hôte, le voisin ne peut rien dire de ce que fit Guillaume dans la soirée.
h A dix heures et demie, sa femme le vit prendre son fusil, rouler un sac de toile grise sous son bras et sortir. Elle n'osa lui demander où il allait; car Guillaume n'était pas homme à rendre des comptes à une femme.
i François, de son côté, avait véritablement trouvé la trace de l'ours ; il l'avait suivie jusqu'au moment où elle s'enfonçait dans le verger de Guillaume et, n'ayant pas le droit de se mettre à L'affût sur les terres de son voisin, il se plaça entre la forêt de sapins qui esta mi-côte de la montagne et le jardin de Guillaume.
« Comme la nuit était assez claire, il vit sortir celui-ci par sa porte de derrière. Guillaume s'avança jusqu'au pied d'un rocher grisâtre qui avait roulé de la montagne jusqu'au milieu de son clos, et qui
LE BIFTECK D OUKS. 129
se trouvait à vingt pas tout au plus du poirier, s'y arrêta, regarda autour de lui si personne ne l'épiait, déroula son sac . entra dedans , ne laissant sortir par l'ouverture que sa tête et ses deux bras, et, s'appuyant contre le roc, se confondit bientôt tellement avec la pierre par la couleur de son sac et l'immobilité de sa personne, que le voisin, qui savait qu'il était là, ne pouvait pas même le distinguer. Un quart d'heure se passa ainsi dans l'attente de l'ours. Enfin un rugissement prolongé l'annonça. Cinq minutes après, François l'aperçut.
ii Mais, soit par ruse, soit qu'il eût éventé le second ebasseur, il ne suivait pas sa route habituelle ; il avait au contraire décrit un circuit, et au lieu d'arriver à la gauche de Guillaume, comme il avait fait la veille, cette fois il passait à sa droite, hors de la portée de l'arme de François, mais à dix pas tout au plus du bout du fusil de Guillaume.
« Guillaume ne bougea pas. On aurait pu croire qu'il ne voyait pas même la bête sauvage qu'il était venu guetter, et qui semblait le braver en passant si près de lui. L'ours, qui avait le vent mauvais, parut, de son côté, ignorer la présence d'un ennemi, et continua lestement son chemin vers l'arbre. Mais au moment où , se dressant sur ses pattes de derrière, il embrassa le tronc de ses pattes de devant, présentant à découvert sa poitrine que ses épaisses épaules ne protégeaient plus , un sillon rapide de lumière brilla tout à coup contre le rocher, et la vallée entière retentit du coup de fusil chargé à
130 LE BIFTECK D OlI\S.
double charge et du rugissement que poussa ranimai mortellement blesse.
«i II n'y eut peut-être pas une seule personne dans tout le village qui n'entendit le coup de fusil de Guillaume et le rugissement de l'ours.
«L'ours s'enfuit, repassant, sans l'apercevoir, à dix pas de Guillaume, qui avait rentré ses bras et sa tète dans son sac, et qui se confondait de nouveau avec le rocher.
« Le voisin regardait cette scène , appuyé sur ses genoux et sur sa main gauche, serrant sa carabine de la main droite, pâle et retenant son haleine. Pourtant c'est un crâne chasseur. Lh bien ! il m'a avoué que, dans ce moment-là, il aurait autant aimé être dans son lit qu'à l'affût.
h Ce fut bien pis quand il vit l'ours blessé, après avoir fait un circuit, chercher à reprendre sa trace de la veille, qui le conduisait droit à lui. 11 fit un signe de croix (car ils sont pieux, nos chasseurs), recommanda son âme à Dieu , et s'assura que sa carabine était armée. L'ours n'était plus qu'à cinquante pas de lui, rugissant de douleur, s'arrèlant pour se rouler et se mordre le flanc à l'endroit de sa blessure, puis reprenant sa course.
« Il approchait toujours. Il n'était plus qu'à trente pas. Deux secondes encore, et il venait se heurter contre le canon de la carabine du voisin, lorsqu'il s'arrêta tout à coup, aspira bruyamment le vent qui venait du côté du village, poussa i\n rugissement terrible, et rentra dans le verger.
« — Prends garde à toi, Guillaume, prends garde! s'écria François en s'élançant à la poursuite de l'ours et oubliant tout pour ne penser qu'à son ami.
« Car il vit bien que, si Guillaume n'avait pas eu le temps de reebarger son fusil , il était perdu ; l'ours l'avait éventé.
« Il n'avait pas fait dix pas qu'il entendit un cri. Celui-là, c'était un cri humain, un cri de terreur et d'agonie tout à la fois ; un cri dans lequel celui qui le poussait avait rassemblé toutes les forces de sa poitrine, toutes ses prières à Dieu, toutes ses demandes de secours aux bommes :
« — A moi! ! !...
« Puis rien , pas même une plainte ne succéda au cri de Guillaume.
« François ne courait pas, il volait ; la ponte du terrain précipitait sa course. Au fur et à mesure qu'il approchait, il distinguait plus clairement la monstrueuse bêle qui se mouvait dans l'ombre, foulant aux pieds le corps de Guillaume et le déchirant par lambeaux.
« François était à quatre pas d'eux, et l'ours était si acharné à sa proie . qu'il n'avait pas paru l'apercevoir. Il n'osait tirer, de peur de tuer Guillaume, s'il n'était pas mort; car il tremblait tellement qu'il n'était plus sûr de son coup. Il ramassa une pierre et la jeta à l'ours.
« L'animai se retourna furieux contre son nouvel ennemi ; ils étaient si près l'un de l'autre, que l'ours se dressa sur ses pattes de derrière pour l'étouffer ;
132 LE MFTLCK DODRS.
François le scnlit bourrer avec son poitrail le canon de sa carabine. Machinalement il appuya le doigt sur la gâchette, le coup partit.
« L'ours tomba à la renverse, la balle lui avait trayersé la poitrine et brisé la colonne vertébrale.
m François le laissa se traîner en hurlant sur ses pattes de devant et courut à Guillaume. Ce n'était plus un homme, ce n'était plus même un cadavre. C'étaient des os et de la chair meurtrie, la tête avait été dévorée presque entièrement !.
«Alors, comme il vit, au mouvementdcs lumières qui passaient derrière les croisées, que plusieurs habitants du village étaient réveillés, il appela à plusieurs reprises, désignant l'endroit où il était. Quelques paysans accoururent avec des armes, car ils avaient entendu les cris et les coups de feu. Bientôt tout le village fut rassemblé dans le verger de Guillaume.
« Sa femme vint avec les autres. Ce fut une scène horrible. Tous ceux qui étaient là pleuraient comme des enfants.
« On fit pour elle, dans toute la vallée du Rhône, une quète qui rapporta sept cents francs. François
1 J'affirme que je ne fais poinl ici < 1 < * l'horreur à plaisir et que je n'exagère rien : il n'y a pas un Valaisan qui ignore la catastrophe que je viens de raconter, <•( lorsque nous rcmontftmes la vallée du Rhône pour gagner la mute du Sùnplon, on nous raconta partout, avec peu de différence dans les détails, cette terrible et récente aventure.
lui abandonna sa prime, fit vendre à son profil la peau et la chair de l'ours. Enfin chacun s'empressa de l'aider et de la secourir. Tous les aubergistes ont même consenti à ouvrir une liste de souscription, et si monsieur veut y mettre son nom... — Je crois bien ! donnez vite.
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Les environs de Francfort sont curieux ; il y a surtout la petite principauté de Hombourgqui mérite d'être vue, non pas précisément pour elle-même,
mais à cause de sa colonie française.
Qu'on se figure tout un village protestant exile de France lors de la révocation de l'édit de Nantes, c'est-à-dire vers 1686 , à peu près, qui a emporté du pays natal les habitudes , la langue et presque le costume du siècle où il vivait, pour qui la terre a vainement tourné depuis ce temps-là, qui ne sait
136 LA PRINCIPAUTE DB DOMB0URG.
rien que par tradition, <|iii croit qu'on dragonne toujours les protestants, el qui nous parle de Cavalier et de H. «le Baville comme s'ils étaient morts hier; tout cela dans un langage qui n'esl plus le notre, avec des tournuresde phrases qu'on ne trouve plus que dans Molière; si bien que. moins l'esprit, on croirait, quand on entend parler ces habitants, lire une lettre de madame de Sè\ igné ou de Uussy- Rabutin.
En arrivant dans la capitale, dont la colonie française est éloignée d'une lieue à peu près, je vis deux soldatsqui se promenaient bras dessus bras dessous. Comme je ne reconnaissais pas leur uniforme . je demandai à l'aubergiste à que! corps ils appartenaient.
— C'est notre infanterie, me répondit-il.
— Ah ! c'est votre infanterie.
— Oui, monsieur. Hier, j'aurais même pu vous montrer notre cavalerie; mais notre cavalerie, il est mort celte nuit.
— Comment, votre cavalerie. // est morl ?
— Sans doute, il est mort. C'était un hussard. Nous devons trois hommes à la Confédération, deux fantassins et un cavalier. Les deux fantassins, les voici; quant au cavalier, il est mort. Mais demain il y en aura un autre.
Le prince de Hombourg, qui a droit de \ ie el de morl dans ses États, est commandant en second de la forteresse de Luxembourg, ce qui fait que, malgré son litre de souverain, le commandant en pre-