G LES MUETS QUI PARI. CM
les questions que nous lui fimes, reportant les yeux immédiatement sur son maître, il nous répondit avec ce même ton doux el monotone, sans aucun changement d'intonation, quelle que fût la différence dans la pensée dont les paroles étaient l'cxpression. <'<ii nous paraissait tenir du miracle : c'était tout simplement de la mécanique. Il lisait la réponse qu'il devait nous faire tout haut sur les lèvres de son maître qui la faisait tout bas. et il la reproduisait avec la plus grande exactitude.
Au reste, malgré cette explication, la chose conservait bien encore son côté étonnant. Par quel mécanisme est-on parvenu a faire répéter à un automate des sons que son oreille n'entend pas, et par conséquent ne peut juger? Mais à l'évidence, cependant, il fallut se rendre; notre jeune muet reproduisit textuellement toutes les phrases que nous lui adressâmes en français, en anglais et en italien, mais toujours avec le même ton monotone et mélancolique, semblable à un écho vivant et rapproché; et non-seulement il nous répéta celles que nous adressâmes à lui, soit à haute voix, soit mentalement, en accompagnant cependant toujours la pensée du mouvement des lèvres, mais encore il répéta celles que, le dos tourné de son côté, nous dîmes devant une glace, dans laquelle il allait chercher sur l'image de nos lèvres l'ombre de notre parole.
Lorsque nous eûmes fini avec notre muet, on fit appeler un aveugle; il entra avec cette physionomie
ET LES AVEUGLES Ql'I LISENT. 147
ouverte et celte expression heureuse qu'on lit sur la figure de presque tous les malheureux privés de la vue : c'était, comme l'autre, un enfant de quatorze ou quinze ans; il tenait à la main un gros livre, qu'il alla poser sur une table avec la même hardiesse d'allure que s'il y voyait parfaitement; puis, arrivé là, il se tourna comme par instinct vers son maître.
— Que faut-il que je fasse? lui dit-il en souriant.
— Mon cher enfant, lui dit le maître, ce sont deux étrangers, l'un Français, l'autre Anglais, qui ont entendu parler de notre institution et qui viennent pour la voir. Voulez -vous bien leur lire quelque chose?
— Volontiers, dit l'enfant.
— Quel est le livre que vous apportez?
— Je n'en sais rien, je l'ai pris au hasard dans la bibliothèque.
— Voyez le titre.
L'aveugle ouvrit le livre, passa son doigt sur les lignes écrites sur la première page, et répondit :
— Ce sont les Confessions de saint Augustin.
— En latin ?
— Oui.
— Eh bien ! lisez-en quelque chose à ces messieurs : au hasard, où vous voudrez, peu importe.
L'enfant sauta une quarantaine de pages ; puis, cherchant avec son doigt un alinéa, il lut cinq ou six minutes en suivant du doigt les caractères, et
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cela aussi vite qu'aurait pu le faire un autre avec eux.
Je ne sais quel est le mécanisme dont on se sert pour les aveugles de Paris, je n'ai jamais vu d'institution de ce genre; mais ceux de Zurich apprennent par une méthode aussi simple que facile. Les lettres sont piquées d'un côté du papier avec une épingle, de sorte qu'elles ressortent en relief sur l'autre face. C'est en passant le doigt sur ce relief que l'aveugle lit par le toucher, et remplace un sens par un autre.
Nous écrivîmes nous-mêmes, à l'aide d'un alphabet préparé pour ces sortes d'expériences, plusieurs phrases en différentes langues, que l'aveugle lut immédiatement sans hésitation, niais en conservant à chaque langue l'accentuation allemande.
Cette expérience finie, on lui apporta v\n solfège noté de la même manière, et il chanta plusieurs chants d'église et quelques airs nationaux. Enfin nous recommençâmes par un air la même expérience que nous avions faite pour une phrase, et il déchiffra à la première vue, solfiant à l'aide de ses doigts, toujours aussi juste qu'aurait pu le faire un musicien de seconde force, d'après la musique qu'il aurait vuepour la première fois. Le temps avait passé ^ i t «* au milieu de ces études si nouvelles pour nous, et notre estomac seul avait compté les heures; il sonna celle du diner, et nous primes congé de nos muets et de nos aveugles.
1A MOBT DE COMGNY.
L'hôtel qu'habitait l'amiral de Colignv était situe rue de Béthisy. C'était une grande maison s élevant au fond d'une cour avec deux ailes en retour sur la rue. Un mur ouvert par une grande porte et par deux petites grilles donnait entrée dans cette cour.
Lorsque les trois guisards atteignirent l'extrémité de la rue Béthisy qui fait suite à la rue des Fossés-Saint-Gcrmain-l'Auxerrois, ils virent l'hôtel entouré de Suisses , de soldats et de bourgeois en armes; tous tenaient à la main droite ou des épées,
ou des piques, ou des arquebuses, et quelques-uns, à la main gauche, des flambeaux qui répandaient sur cette scène un jour funèbre et vacillant, lequel, suivanl le mouvement imprimé, s'épandait sur le pavé, montait le long des murailles ou flaraboyail sur cette nier vivante où chaque arme jetait son éclair. Tout autour de l'hôtel cl dans les rues Tireehappe, Etienne et Berlin Poirée, l'œuvre terrible s'accomplissait. De longs cris se faisaient entendre , la mousqueterie pétillait, et de temps en temps quelque malheureux, à moitiénu, pâle, ensanglanté, passait, bondissait comme un daim poursuivi , dans un cercle de lumière funèbre où semblait s'agiter un inonde de démons.
En un instant, Coconnas, Maurevel et la Hurière, signalés de loin par leurs croix blanches et accueillis par les cris de bienvenue, furent au plus épais de cette foule haletante et pressée comme une meute. Sans doute ils n'eussent pas pu passer; mais quelques-uns reconnurent Maurevel et lui firent faire place. Coconnas et la llurière se glissèrent à sa suite; tous trois parvinrent donc à se glisser dans la cour.
Au centre de cette cour, dont les trois portes étaient enfoncées, un homme autour duquel les assassins laissaient un vide respectueux se tenait debout, appuyé sur une rapière nue. et les yeux fixés sur un balcon élevé de quinze pieds à peu près et s'étendant devant la fenêtre principale de l'hôtel. Cet homme frappait du pied avec impatience , et
de temps en temps se retournait pour interroger ceux qui se trouvaient les plus proches de lui.
— Rien encore, murmura-t-il. Personne... Il aura été prévenu, il aura fui. Qu'en pensez-vous, du Gasl ?
— Impossible, monseigneur.
— Pourquoi pas? Ne m'avez-VGUS pas dit qu'un instant avant que nous n'arrivassions, un homme sans chapeau, l'épéc nue à la main, cl courant comme s'il était poursuivi, était venu frapper à la porte et qu'on lui avait ouvert?
— Oui , monseigneur; mais presque aussitôt M. de Besme est arrivé, les portes ont été ciil'uncécs, l'hôtel cerné. L'homme est bien entré, mais à coup sûr il n'a pu sortir.
— Eh! mais, dit Coconnas à la Eurière, esl ce que je me trompe? N'est-ce pas M. de Guise que je vois là?
— Lui-même, mon gentilhomme. Oui, c'est le grand Henri de Guise en personne, qui attend sans doute que l'amiral sorte pour lui en faire autant que l'amiral en a fait à son père. Chacun son tour, mon gentilhomme, et Dieu merci ! c'est aujourd'hui le nôtre.
— Holà! Besme! holà! cria le due de sa voix puissante, n'est-ce donc point encore fini7
Et de la pointe de son épée . impatiente comme lui, il faisait jaillir des étincelles du pavé.
En ce moment on entendit comme des cris dans l'hôtel, puis des coups de feu, puis un grand mou-
vemcnt de pieds et un bruit d'armes heurtées auquel succéda un nouveau silence.
Le duc fit un mouvement pour se précipiter dans la maison.
— Monseigneur, monseigneur. lui dit duGasten se rapprochant de lui et en l'arrêtant, votre dignité vous commande de demeurer et d'attendre.
— Tu as raison, du Gast; merci! j'attendrai. 3Iais en vérité je meurs d'impatience et d'inquiétude. Ah ! s'il m'échappait !
Tout à coup le bruit des pas se rapprocha... les vitres du premier étage s'illumînèrenl de reflets pareils à ceux d'un incendie. La fenêtre sur laquelle le duc avait tant de fois levé les yeux s'ouvril ou plutôt vola en éclats, et un homme au visage pâle et au col blanc tout souillé de sang apparut sur le balcon.
— Besme! cria le due. Enfin c'est toi. Eh bien ! eh bien !
— Foilà ! foilà ! répondit froidement l'Allemand, qui se baissant se releva presque aussitôt en paraissant soulever un poids considérable.
— 3Iais les autres, demanda impatiemment le duc, les autres où sont-ils?
— Les autres, ils achèfent les autres.
— Et toi! toi, qu'as-tu l'ait?
— Moi, fous allez foir! régulez-vous un heu. Le duc fit un pas en arrière.
En ce moment on put distinguer l'objet que Besme attirait à lui d'un si puissant effort. C'était,
le cadavre d'un vieillard. Il le souleva au-dessus du balcon, le balança un instant dans le vide et le jeta aux pieds de son maître.
Le bruit sourd de la chute, les flots de sang qui jaillirent du corps et diaprèrent au loin le pavé , frappèrent d'épouvante jusqu'au duc lui-même ; mais ce sentiment dura peu, et la curiosité fit que chacun s'avança de quelques pas , et que la lueur d'un flambeau vint trembler sur la victime.
On distingua alors une barbe blanche, un visage vénérable, et des mains roidies par la mort.
— L'amiral ! s'écrièrent ensemble vingt voix qui ensemble se turent aussitôt.
— Oui, l'amiral. C'est bien lui, dit le duc en se rapprochant du cadavre pour le contempler avec une joie silencieuse.
— L'amiral ! l'amiral ! répétèrent à demi-voix tous les témoins de celle terrible scène, se serrant les uns contre les autres, et se rapprochant timidement de ce grand vieillard abattu.
— Ah ! te voilà donc, Gaspard! dit le duc de Guise triomphant. Tu as fait assassiner mon père, je le venge.
Et il osa poser le pied sur la poitrine du héros protestant. Mais aussitôt les yeux du mourant s'ouvrirent avec effort, sa main sanglante et mutilée se crispa une dernière fois, et l'amiral, sans sortir de son immobilité, dit au sacrilège d'une voix sépulcrale :
— Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur
tn poitrine le pied d'un assassin. Je n'ai pas taé ton père. Sois maudit!
Le duc. pâle et tremblant malgré lui, sentit un frisson de glace courir par tout son corps ; il passa la main sur son front comme pour en chasser la vision lugubre ; puis, quand il la laissa retomber , quand il osa reporter la vue sur l'amiral, ses yeux s'étaient refermés, sa main était redevenue inerte, et un sang noir épanché de sa bouche sur sa barbe blanche avait succédé aux terribles paroles que cette bouche venait de prononcer.
Le duc releva son épée avec un geste de résolution désespérée.
— Eh pien ! monsir, lui dit Bcsme, êtes-fous gontent?
— Oui, mon brave, oui. répliqua Henri, car tu as vengé...
— Le dugue Franzois, n'est-ce pas?
— La religion, reprit Henri d'une voix sourde. Et maintenant, continua-t-il en se retournant vers les Suisses, les soldats et les bourgeois qui encombraient la cour et la rue , à l'œuvre , mes amis, à l'œuvre !