‹ Fragments des œuvres d'Alexandre DumasChapitre 41 sur 100 · CHARLES IX ET HENRI DE BOURBON · texte numérisé non relu

CHARLES IX ET HENRI DE BOURBON

Le piqucur qui avait détourné le sanglier, et qui avait affirmé au roi que l'animal n'avait pas quitté l'enceinte, ne s'était pas trompe. A peine le limier fut-il mis sur la trace qu'il s'enfonça dans le taillis et que, d'un massif d'épines, il fit sortir le sanglier, qui, ainsi que le piqueur l'avait reconnu à ses voies, était un solitaire, c'est-à-dire une béte de la plus forte taille.

L'animal piqua droit devant lui et traversa la route à cinquante pas du roi, suivi seulement du

limier qui l'avait détourne. On découpla aussitôt un premier relais, et une vingtaine de chiens s'enfoncèrent à sa poursuite.

La chasse était la passion de Charles IX. A peine l'anima] eut-il traversé la route qu'il s'élança derrière lui. sonnant la vue, suivi du due d'Aleneon et de Henri, à qui un signe de .Marguerite avait indiqué qu'il ne devait point quitter Charles.

Tous les autres chasseurs suivirent le roi.

Les forêts royales étaient loin, à l'époque où se passe l'histoire que nous racontons, d'être, comme elles le sont aujourd'hui, de grands pares coupes par des allées carrossables. Alors, l'exploitation était à peu près nulle. Les rois n'avaient pas encore eu l'idée de se faire commerçants et de diviser leurs hois en coupes, en taillis et en futaies. Les arbres, semés, non point par desavants forestiers, mais par la main de Dieu, qui jetait la graine au caprice du vent, n'étaient pas disposés en quinconces, mais poussaient à leur loisir, et comme ils font encore aujourd'hui dans une forêt vierge de l'Amérique. Bref, une forêt, à cette époque, était un repaire où il y avait à foison du sanglier, du cerf, du loup et des voleurs; et une douzaine de sentiers seulement, partant d'un point, étoilaient celle de Bondy, qu'une route circulaire enveloppait comme le cercle de la roue enveloppe les jantes.

Eu poussant la comparaison plus loin, le moyeu ne représenterait pas mal l'unique carrefour situe

au centre du bois, et où les chasseurs égarés se ralliaient, pour s'élancer de là vers le point où la chasse perdue reparaissait.

Au bout d'un quart d'heure, il arriva ce qui arrivait toujours en pareil cas : c'est que des obstacles presque insurmontables s'étant opposés à la course des chasseurs, les voix des chiens s'étaient éteintes dans le lointain, et le roi lui-même était revenu au carrefour, jurant comme c'était son habitude.

— Eh bien ! d'Alençon, eh bien ! Henriot, dit-il. vous voilà calmes et tranquilles comme des religieuses qui suivent leur abbesse. Voyez-vous, ça ne s'appelle point chasser, cela. Vous, d'Alençon, vous avez l'air de sortir d'une boîte et vous êtes tellement parfumé que si vous passez entre la bête et mes chiens vous êtes capable de leur faire perdre la voie. Et vous, Henriot, où est votre ('pieu? où est votre arquebuse ? Voyons.

— Sire, dit Henri, à quoi bon une arquebuse? Je sais que Votre Majesté aime tirer l'animal quand il tient aux chiens. Quant à un épieu. je manie assez maladroitement cette arme, qui n'est point d'usage dans nos montagnes , où nous chassons l'ours avec le simple poignard.

— Henri, quand vous serez retourné dans vos Pyrénées, il faudra que vous m'envoyiez une pleine charretée d'ours, car ce doit être une belle chasse que celle qui se fait ainsi corps à corps avec un animal qui peut nous étouffer. Écoutez donc, je

164 la chasse à counnE.

crois que j'entends les chiens. Non, je me trompais.

Le roi prit son cor et sonna une fanfare. Plusieurs fanfares lui répondirent. Tout à coup un piqueur parut qui fit entendre un autre air.

— La vue ! la vue ! cria le roi.

Et il s'élança au galop, suivi de tous les chasseurs qui s'étaient ralliés à lui.

Le piqueur ne s'était pas trompé. A mesure que le roi s'avançait, on commençait d'entendre les aboiements de la meute, composée alors de plus de soixante chiens; car on avait successivement lâché tous les relais placés dans les endroits que le sanglier avait déjà parcourus. Le roi le vit passer pour la seconde fois, et profitant d'une haute futaie, il se jeta sous bois après lui, donnant du cor de toutes ses forces.

Les princes le suivirent quelque temps. Mais le roi avait un cheval si vigoureux, emporté par son ardeur il passait par des chemins tellement escarpés, par des taillis si épais, que d'abord les femmes, puis le duc de Guise et ses gentilshommes, puis les deux princes, furent forcés de l'abandonner. Tavannes tint encore quelque temps ; mais enfin il y renonça à son tour.

Tout le inonde, excepté Charles et quelques piqueurs qui, excités par une récompense promise, ne voulaient pas quitter le roi, se retrouva donc dans les environs du carrefour.

Les deux princes étaient l'un près de l'autre

dans une longue allée. A cent pas d'eux, le duc de Guise et ses gentilshommes avaient fait halte. Au carrefour se tenaient les femmes.

— Ne semblerait-il pas, en vérité, dit le duc d'Alençon à Henri en lui montrant du coin de l'œil le duc de Guise, que cet homme avec son escorte bardée de fer est le véritable roi? Pauvres princes que nous sommes, il ne nous honore pas même d'un regard.

— Pourquoi nous traiterait-il mieux que ne nous traitent nos propres parents ? répondit Henri. Eh ! mon frère! ne sommes-nous pas, vous et moi, des prisonniers à la cour de France, des otages de notre parti ?

Le duc François tressaillit à ces mots et regarda Henri comme pour provoquer une plus large explication ; mais Henri s'était plus avancé qu'il n'avait coutume de le faire, et il garda le silène;-.

— Que voulez-vous dire, Henri? demanda le duc François, visiblement contrarié que son beaufrère, en ne continuant pas, le laissât entamer ces éclaircissements.

— Je dis , mon frère , reprit Henri , que ces hommes si bien armés, qui semblent avoir reçu pour tâche de ne point nous perdre de vue, ont tout l'aspect de gardes qui prétendraient empêcher deux personnes de s'échapper.

— S'échapper, pourquoi ? comment? demanda d'Alençon en jouant admirablement la surprise et la naïveté.

166 LA CHASSE A COl'RRE.

— Vous avez là un magnifique genêt, François,

• lil Henri poursuivant sa pensée tout en ayant l'air de changer de conversation; je suis sûr qu'il ferait, sept lieues en une heure, et vingt lieues d'ici à midi. Il fait beau; cela invite, sur ma parole, à baisser la main. Voyez donc le joli chemin de traverse. Est-ce qu'il ne vous tente pas, François? Quant à moi, l'éperon me brûle.

François ne répondit rien. Seulement il rougit et pâlit successivement ; puis il tendit l'oreille comme s'il écoutait la chasse.

— La nouvelle de Pologne fait son effet, dit Henri, et mon cber beau-frère a son plan. Il voudrait bien que je me sauvasse, mais je ne me sauverai pas seul.

Il achevait à peine cette réflexion quand plusieurs nouveaux convertis , revenus à la cour depuis deux ou troismois, arrivèrent au petit galop et saluèrent les deux princes avec un sourire des plus engageants.

Le duc d'Alençon, provoqué par les ouvertures de Henri, n'avait qu'un mot à dire et un geste à faire, et il était évident que trente ou quarante cavaliers réunis en ce moment autour d'eux comme pour faire opposition à la troupe de M. de Guise, favoriseraient sa fuite ; mais il détourna la tète, et portant son cor à sa bouche, il sonna le ralliement.

Cependant les nouveaux venus, comme s'ils eussent cru que l'hésitation du duc d'Alençon venait

du voisinage et de la présence des guisards, s'étaient peu à peu glissés entre eux et les deux princes, et s'étaient échelonnés avec une habileté stratégique qui annonçait l'habitude des dispositions militaires. En effet, pour arriver au duc d'Alençon et au roi de Navarre, il eût fallu leur passer sur le corps, tandis qu'à perte de vue s'étendait devant les deux frères une route parfaitement libre.

Tout à coup entre les arbres, à dix pas du roi de Navarre , apparut un autre gentilhomme que les deux princes n'avaient pas encore vu. Henri cherchait à deviner qui il était, quand ce gentilhomme, soulevant son chapeau, se fit reconnaître à Henri pour le vicomte de Turenne. un des chefs du parti protestant, que l'on croyait en Poitou.

Le vicomte hasarda même un signe qui voulait clairement dire :

— Venez-vous?

Mais Henri, après avoir bien consulté le visage impassible et l'œil terne du duc d'Alençon, tourna deux ou trois fois la tête sur son épaule comme si quelque chose le gênait dans le col de son pourpoint.

C'était une réponse négative. Le vicomte la comprit, piqua des deux et disparut dans le fourré.

Au même instant on entendit la meute se rapprocher , puis à l'extrémité de l'allée où l'on se trouvait on vit passer le sanglier, puis au même instant les chiens, puis, pareil au chasseur infernal, Charles IX, sans chapeau, le cor à la bouche,

108 LA CUASSE A COIRRE.

sonnant à se briser les poumons ; trois ou quatre piqueurs le suivaient. Tavannes avait disparu.

— Le roi! s'écria le duc d'Alençon.

Et il s'élança sur la trace.

Henri, rassuré par la présence de ses bons amis, leur fit signe de ne pas s'éloigner et s'avança vers les dames.

■ — Eb bien ! dit Marguerite en faisant quelques pas au-devant de lui.

— Eb bien! madame, dit Henri, nous ebassons le sanglier.

— Voilà tout?

— Oui , le vent a tourné depuis bier matin ; mais je crois vous avoir prédit que cela serait ainsi.

— Ces changements de vent sont mauvais pour la chasse, n'est-ce pas, monsieur? demanda Marguerite.

— Oui, dit Henri; cela bouleverse quelquefois toutes les dispositions arrêtées , et c'est un plan à refaire.

En ce moment les aboiements de la meute commencèrent à se faire entendre, se rapprochant rapidement, et une sorte de vapeur tumultueuse avertit les chasseurs de se tenir sur leurs gardes. Chacun leva la tête et tendit l'oreille.

Presque aussitôt, le sanglier débucha, et au lieu de se rejeter dans le bois, il suivit la route venant droit sur le carrefour où se trouvaient les dames, les gentilshommes qui leur faisaient la

cour et les chasseurs qui avaient perdu la chasse.

Derrière lui, et lui soufflant au poil, venaient trente ou quarante chiens des plus robustes, puis derrière les chiens, à vingt pas à peine, le roi Charles sans toquet, sans manteau, avec ses habits tout déchirés par les épines, le visage et les mains en sang.

Un ou deux piqueurs restaient seuls avec lui.

Le roi ne quittait son cor que pour exciter ses chiens, ne cessait d'exciter ses chiens que pour reprendre son cor. Le monde tout entier avait disparu à ses yeux. Si son cheval eût manqué, il eût crié comme Richard III : « Ma couronne pour un cheval ! »

Mais le cheval paraissait aussi ardent que le m, litre ; ses pieds ne louchaient pas la terre, et ses na seaux soufflaient le feu.

Le sanglier, les chiens, le roi passèrent comme une vision.

— Hallali ! hallali ! cria le roi en passant.

Et il ramena son cor à ses lèvres sanglantes.

A quelques pas de lui venaient le duc d'AIençon et deux piqueurs seulement ; les chevaux des autres avaient renoncé, ou ils s'étaient perdus.

Tout le monde partit sur la trace, car il était évident que le sanglier ne tarderait pas à tenir.

En effet, au bout de dix minutes à peine, le sanglier quitta le sentier qu'il suivait et se jeta dans le bois ; mais arrivé à une clairière, il s'accula à une roche et fit tête aux chiens.

Aux cris de Charles qui l'avait suivi, tout le monde accourut.

On en était arrivé au moment intéressant de la chasse. L'animai paraissait résolu à une défense désespérée. Les chiens, animés par une course de plus de trois heures, se ruaient sur lui avec un acharnement que redoublaient les cris du roi.

Tous les chasseurs se rangèrent en cercle : le roi un peu en avant, ayant derrière lui le ducd'AIençon armé d'une arquebuse, et Henri qui n'avait que son simple couteau de chasse.

Le duc d'Alençon détacha son arquebuse du crochet et en alluma la mèche. Henri fit jouer son couteau de chasse dans le fourreau.

Quant au duc de Guise, assez dédaigneux de tous ces exercices de vénerie, il se tenait un peu à l'écart avec tous ses gentilshommes.

Les femmes, réunies en groupe, formaient une petite troupe qui faisait le pendant à celle du duc de Guise.

Tout ce qui était chasseur demeurait les yeux fixés sur l'animal dans une attente pleine d'anxiété.

A l'écart se tenait un piqueur se roidissant pour résister aux deux molosses du roi qui, couverts de leurs jaques de maille, attendaient, en hurlant et en s'élançant de manière à faire croire à chaque instant qu'ils allaient briser leurs chaînes, le moment de coiffer le sanglier.

L'animal faisait merveilles ; attaqué à la fois par une quarantaine de chiens qui l'enveloppaient,

comme une marée hurlante , qui le recouvraient de leur tapis bigarré, qui de tous côtés essayaient d'entamer sa peau rugueuse aux poils hérissés, à chaque coup de boutoir il lançait à dix pieds de haut un chien qui retombait éventré, et qui, les entrailles traînantes, se rejetait aussitôt dans la mêlée, tandis que Charles, les cheveux roidis, les yeux enflammés, les narines ouvertes, courbé sur le cou de son cheval ruisselant, sonnait un hallali furieux.

En moins de dix minutes, vingt chiens furent hors de combat.

— Les dogues ! cria Charles, les dogues !...

A ce cri, le piqueur ouvrit les porte-mousquetons des laisses, et les deux molosses se ruèrent au milieu du carnage, renversant tout, écartant tout, se frayant avec leurs côtes de fer un chemin jusqu'à l'animal qu'ils saisirent chacun par une oreille.

Le sanglier, se sentant coiffé, lil claquer ses dents à la fois de rage et de douleur.

— Bravo, Durcdcnt ! bravo, Risquetout! cria Charles. Courage , les chiens ! un épicu ! un épieu !

— Vous ne voulez pas mon arquebuse? dit le duc d'Alençon.

— Non. cria le roi, non, on ne sent pas entrer la balle, il n'y a pas de plaisir; tandis qu'on sent entrer l'épieu. Un épieu ! un épieu !

On présenta au roi un épieu de chasse, durci au feu et armé d'une pointe de fer.

— Mon frère, prenez garde ! cria Marguerite.

— Sus! sus! sire, cria la duchesse de Ncvers. Ne le manquez pas, sire ! Un bon coup à ce parpaillot !

— Soyez tranquille, duchesse, dit Charles.

Et mettant son épieu en arrêt, il fondit sur le sanglier, qui, tenu par les deux chiens, ne put éviter le coup. Cependant, à la vue de l'épieu luisant, il lit un moin ciiient de côté, et l'arme, au lieu de pénétrer dans la poitrine, glissa sur l'épaule et alla s'émousser sur la roche contre laquelle l'animal était acculé.

— Un épieu! cria le roi. je l'ai manqué... Un ('■pieu ! un épieu !

Et se reculant, comme faisaient les chevaliers lorsqu'ils prenaient du champ, il jeta à dix pas de lui son épieu hors de service.

In piqueur s'avança pour lui en offrir un autre.

Mais au même moment, comme s'il eût prévu le sort qui l'attendait, cl qu'il eût voulu s'y soustraire, le sanglier, par un violent effort, arracha aux dents des molosses ses deux oreilles déchirées, et, les yeux sanglants, hérissé, hideux, l'haleine bruyante comme un soufflet de forge, faisant claquer ses dents l'une contre l'autre, il s'élança, la tète inclinée, vers le cheval du roi.

Charles était trop bon chasseur pour ne pas avoir prévu cette attaque; il enleva son cheval, qui se cabra ; mais il avait mal mesuré la pression : le cheval , trop serré par le mors ou peut-être

nièraè cédant à son épouvante , se renversa en arrière.

Tous les spectateurs jetèrent un cri terrible : le roi avait la cuisse engagée.

— La main, sire, rendez la main, dit Henri.

Le roi lâcha la bride de son cheval, saisit la selle de sa inain gauche, essayant de tirer de la droite son couteau de chasse; mais le couteau, pressé par le poids de son corps, ne voulut pas sortir de sa gaine.

— Le sanglier! le sanglier! cria Charles. A moi, d'Alençon ! à moi.

Cependant le cheval, rendu à lui-même, comme s'il eût compris le danger que courait son maître, tendit ses muscles et était parvenu déjà à se relever sur trois jambes, lorsqu'à l'appel de son frère Henri vit le duc François pâlir affreusement et approcher l'arquebuse de son épaule ; mais la balle, au lieu d'aller frapper le sanglier, qui n'était plus qu'à deux pas du roi, brisa le genou du cheval, qui retomba le nez contre terre.

Au même instant le sanglier déchira de son boutoir la botte de Charles.

— Oh ! murmura d'Alençon de ses lèvres blêmissantes, je crois que le duc d'Anjou est roi de France et que je suis roi de Pologne.

En effet, le sanglier labourait la cuisse de Charles, lorsque celui-ci sentit quelqu'un qui lui levait le bras, puis il vit briller une lame aiguë et tranchante qui s'enfonçait et disparaissait jusqu'à la garde au

174 LA CHASSE A COIRRE.

défaut de 1 épaule de l'animal, tandis qu'une main gantée de fer écartait la hure déjà fumante sous ses habits.

Charles, qui dans le mouvement qu'avait fait le cheval était parvenu à dégager sa jambe, se releva lourdement, et se voyant tout ruisselant de sang, devint pâle comme un cadavre.

— Sire, dit Henri, qui toujours à genoux maintenait le sanglier atteint au cœur, sire, ce n'est rien ; j'ai écarté la dent, et Votre Majesté n'est pas hlessée.

Puis il se releva, lâchant le couteau, et le sanglier tomba, rendant plus de sang encore par sa gueule que par sa plaie.

Charles, entouré de tout un monde haletant, assailli par des cris de terreur qui eussent étourdi le plus calme courage, fut un moment sur le point de tomber près de l'anima] agonisant. Mais il se remit, et se retournant vers le roi de Navarre, il lui serra la main avec un regard où brillait le premier élan de sensibilité qui eût fait battre son cœur depuis vingt-quatre ans.

— Merci, Henriot, lui dit-il.

— Mon pauvre frère! s'écria d'Alençon en s'approchant de Charles.

— Ah! c'est toi, d'Alençon, dit le roi. Eh bien, fameux tireur, qu'est donc devenue ta balle?

— Elle se sera aplatie sur le sanglier, dit le duc.

— Eh ! mon Dieu ! s'écria Henri avec une surprise admirablement jouée, voyez donc, François,

votre balle a cassé la jambe du cheval de Sa Majesté. C'est étrange !

— Hein! dit le roi. Est-ce vrai cela?

— C'est possible, dit le duc consterné ; la main me tremblait si fort!...

— Le fait est que, pour un tireur habile, vous avez fait là un singulier coup, François, dit Charles en fronçant le sourcil. Une seconde fois, merci, Hcnriot. .Messieurs, continua le roi, retournons; j'en ai assez comme cela.

Marguerite s'approcha pour féliciter Henri.

— Ah ! ma foi, oui, Margot, dit Charles, fais-lui ton compliment, et bien sincère même, car sans lui le roi de France s'appelait Henri III.

— Hélas! madame, dit le Béarnais, M. le duc d'Anjou, qui est déjà mon ennemi, va m'en vouloir bien davantage. Mais que voulez-vous? On fait ce qu'on peut; demandez à M. d'Alençon.

Et, se baissant, il retira du corps du sanglier son couteau de chasse, qu'il plongea deux ou trois fois dans la terre, afin d'en essuyer le sang.

Quatre heures venaient à peine de sonner; mais tout était déjà éveillé au Louvre, comme c'était l'habitude les jours de chasse . lorsque le duc d'Aleneon se rendit chez la reine mère, selon l'invitation qu'il en avait reçue.

La reine mère n'était point dans sa chambre à coucher ; mais elle avait ordonné qu'on fit attendre son fds, s'il y venait.

Au bout de quelques instants, elle sortit d'un cabinet secret où personne n'entrait qu'elle, et où elle se retirait pour faire ses opérations chimiques.

Soit parla porte entr'ouverte, soit attachée à ses

vêtements, entra en même temps que la reine mère l'odeur pénétrante d'un acre parfum ; et , par l'ouverture de celte porte, d'Alcncon remarqua une vapeur épaisse comme celle d'un aromate brûlé qui flottait en blanc nuage dans ce laboratoire que quittait la reine.

Le duc ne put réprimer un regard de curiosité.

— Oui, dit Catherine de Médicis, oui, j'ai brûlé quelques vieux parchemins, et ces parchemins exhalaient une si puante odeur, que j'ai jeté du genièvre sur le brasier.

D'Alençon s'inclina.

— Eh bien . dit Catherine en cachant dans les larges manches de sa robe de chambre ses mains que de légères taches d'un jaune rougeàtre diapraient çà et là, qu'avez-vous de nouveau depuis hier?

— Rien, ma mère.

— Avez-vous revu Henri?

— Oui.

— Il refuse toujours de partir?

— Absolument.

— Le fourbe !

— Que dites-vous, madame?

— Je dis qu'il part.

— Vous croyez?...

— J'en suis sûre.

— Alors, il nous échappe?

— Oui, dit Catherine.

— Et vous le laissez partir?...

— Non-seulement je le laisse partir, mais je vous dis plus, il faut qu'il parte.

— Je ne vous comprends pas, ma mère.

— Ecoutez bien ce que je vais vous dire , François. Un médecin très-habile , le même qui m'a remis le livre de chasse que vous allez lui porter, m'a affirmé que le roi de Navarre était sur le point d'être atteint d'une maladie de consomption , d'une de ces maladies qui ne pardonnent pas . et auxquelles la science ne peut apporter aucun remède ; or vous comprenez que s'il doit mourir d'un mal si cruel, il vaut mieux qu'il meure loin de nous que sous nos yeux à la cour.

— En effet, dit le duc, cela nous ferait trop de peine.

— Et surtout à voire frère Charles . dit Catherine, tandis que, si Henri meurt après l'avoir trahi, le roi regardera cette mort comme une punition du ciel.

— Vous avez raison, ma mère, dit François avec admiration, il faut qu'il parte. Mais étes-vous bien sûre qu'il partira ?

— Toutes ses mesures sont prises. Le rendez-vous est dans la forêt de Saint-Germain. Cinquante huguenots doivent lui servir d'escorte jusqu'à Fontainebleau, où cinq cents autres l'attendent.

— Et , dit d'Alençon avec une légère hésitation et une pâleur visible , ma sœur Margot part avec lui?

— Oui, répondit Catherine, c'est convenu. Mais, Henri mort , Margot revient à la cour, veuve et libre.

— Et Henri mourra, madame? Vous eu êtes certaine ?...

— Le médecin qui m'a remis le livre en question me l'a assuré du moins.

— Et ce livre, où est-il. madame?

Catherine retourna à pas lents vers le cabinet mystérieux, s'y enfonça, et reparut un instant après, le livre à la main.

— Le voici, dit-elle.

D'Alençon regarda le livre que lui présentait sa mère avec une certaine terreur.

— Qu'est-ce que ce livre, madame? demanda le duc en frissonnant.

— Je vous l'ai déjà dit, mon fds, c'est un traité pour apprendre à élever et à dresser faucons et tiercelets et les gerfauts , fait par un fort savant homme , pour le seigneur Castruccio Castracani , tyran de Lucques.

— Et que dois-je en faire?

— Mais le porter chez votre bon ami Hcnriot , qui vous l'a demandé . à ce que vous m'avez dit , lui ou quelque autre pareil, pour s'instruire dans la science de la volerie. Comme il chasse au vol aujourd'hui avec le roi , il ne manquera pas d'en lire quelques pages, afin de prouver au roi qu'il suit ses conseils en prenant des leçons. Le tout est de le remettre à lui-même.

— Oh ! je n'oserai pas, dit d'Alençon en frissonnant.

— Pourquoi? dit Catherine ; c'est un livre comme tous les livres, excepté qu'il a été si longtemps renfermé que les pages sont collées les unes aux autres. N'essayez donc pas de le lire, vous, François, car on ne peut le lire qu'en mouillant son doigt et en poussant les pages feuille à feuille, ce qui prend beaucoup de temps et donne beaucoup de peine.

— Si bien qu'il n'y a qu'un homme qui a le grand désir de s'instruire qui puisse perdre ce temps et prendre celle peine? dit d'Alençon.

— Justement, mon fils, vous comprenez?

— Oh! dit d'Alençon, voici déjà Henriot dans la cour; donnez ! madame, donnez ! Je vais profiter de son absence pour porter ce livre chez lui : à son retour il le trouvera.

— J'aimerais mieux que vous le lui donnassiez à lui-même, François ; ce serait plus sûr, dit Catherine.

— Je vous ai déjà dit que je n'oserais point, madame.

— Allez donc ; mais au moins posez-le dans un endroit bien apparent.

— Je le poserai à l'endroit le plus visible et tout ouvert... Y a-t-il inconvénient à ce qu'il soit ouvert ?

— Non.

— Donnez alors.

D'Alençon prit d'une main tremblante le livre

que, d'une main ferme, Catherine étendait vers lui.

■ — Prenez, prônez, dit Catherine, il n'y n pas de danger puisque j'y touche; d'ailleurs vous avez des gants.

Cette précaution ne suffit pas à d'Alençon qui enveloppa le livre dans sou manteau.

— Bâtez-vous, dit Catherine, bâtez-vous ; d'un moment à l'autre Henri peut remonter.

— Vous avez raison, madame, j'y vais.

Et le duc sortit tout chancelant d'émotion.

Jamais ce coin du Louvre n'avait vu apparaître un visage plus pâle que celui du duc d'Alençon ouvrant, son livre à la main, la porte de la chambre à coucher du roi de Navarre.

Et cependant, comme s'y attendait le duc , personne n'était dans cette chambre . pour interroger d'un œil curieux ou inquiet l'action qu'il allait commettre. Les premiers rayons du jour éclairaient l'appartement parfaitement vide.

A la muraille pendait toute prête celte épée que de Mouy avait conseillé à Henri d'emporter. Quelques chaînons d'une ceinture de mailles étaient épars sur le parquet; une hourse , honnêtement arrondie, et un petit poignard, étaient posés sur un meuble, et des cendres légères et flottantes encore dans la cheminée, jointes à ces autres indices, disaient clairement à d'Alençon que le roi de Navarre avait endossé une chemise de mailles, demandé de l'argent à son trésorier, et brûlé des papiers compromettants.

— Ma mère ne s'était pas trompée, dit d'Alençon, et le fourbe me trahissait.

Sans doute cette conviction donna une nouvelle force au jeune homme, car, après avoir sondé <ln regard tous les coins de la chambre, après avoir soulevé les tapisseries des portières, après qu'un grand bruit retentissant dans les cours et qu'un grand silence régnant dans l'appartement lui curent prouvé que personne ne songeait à l'espionner, il tira le livre de dessous son manteau , le posa rapidement sur la table où était la bourse, l'adossanl à un pupitre de chêne sculpté; puis, s'écartant aussitôt, il allongea le bras, et, avec une hésit.ition qui trahissait ses craintes, de sa main gantée il ouvrit le livre à l'endroit dune gravure de chasse.

Le livre ouvert. d'Alençon fit aussitôt trois pas en arrière , et, retirant son gant, il le jeta dans le brasier encore ardent qui venait de dévorer les lettres. La peau souple cria sur les charbons, se tordit et s'étala comme le cadavre d'un large reptile, puis ne laissa plus bientôt qu'un résidu noir et crispé.

D'Alençon demeura jusqu'à ce que la flamme eût entièrement dévoré le gant ; puis il roula le manteau qui avait enveloppé le livre . le jeta sous son bras, et regagna vivement sa chambre. Comme il y entrait, le cœur tout palpitant, il entendit des pas dans l'escalier tournant . et , ne doutant point que ce fût Henri qui rentrait, il referma vivement sa porte.

Puis il s'élança vers la Fenêtre; mais de [a fenêtre, on n'apercevait qu'une portion de la cour du

Louvre. Henri n'était point dans celle portion de la cour, et sa conviction s'en affermit que c'était lui qui venait de rentrer.

Le duc s'assit, ouvrit un livre et essaya de lire. C'était une histoire de France depuis Pharamond jusqu'à Henri II, et pour laquelle, quelques jours après son avènement au trône, le roi Charles avait donné privilège.

Mais l'esprit du duc n'était point là ; la lièvre de l'attente brûlait ses artères. Les battements de ses tempes retentissaient jusqu'au fond de son cerveau; comme on voit dans un rêve on dans une extase magnétique, il semblait à François qu'il voyait à travers les murailles; son regard plongeait dans la chambre de Henri, malgré le triple obstacle qui le séparait de lui.

Pour écarter l'objet terrible qu'il croyait voir avec les yeux de la pensée, le duc essaya de fixer la sienne sur autre chose que sur le livre terrible ouvert sur le pupitre de bois de chêne à l'endroit de l'image ; mais ce fut inutilement qu'il prit l'une après l'autre ses armes, l'un après l'autre ses joyaux, qu'il arpenta cent fois le même sillon du parquet . chaque détail de cette gravure, que le duc n'avail qu'entrevue cependant, lui était pesté dans l'esprit, C'était un seigneur à cheval qui, remplissant luimême l'office d'un valet (\^ fauconnerie, lançait le leurre en rappelant le faucon el en courant au

grand galop de son cheval dans les herbes d'un marécage. Si violente que fût la volonté du duc, le souvenir triomphait de sa volonlé.

Puis, ce n'était pas seulement ce livre qu'il voyait, c'était Je roi de Navarc s'approchanl de ce livre, regardant cette image, essayant de tourner les pages, et, empêché par l'obstacle qu'elles opposaient, triomphant de l'obstacle en mouillant son pouce et en forçant les feuillets à glisser.

Et à cette vue, toute fictive et toute fantastique qu'elle était, d'Alençon , chancelant , était forcé de s'appuyer d'une main à un meuble, tandis (pic de l'autre il couvrait ses yeux, comme si, les yeux couverts, il ne voyait pas encore mieux le spectacle qu'il voulait fuir.

Ce spectacle était sa propre pensée.

Tout à coup d'Alençon vil Henri qui traversait la cour; le Béarnais s'arrêta quelques instants devant des hommes qui entassaient sur deux mules des provisions de chasse qui n'étaient autres que de l'argent et des effets de voyage; puis, ces ordres donnés, il coupa diagonalement la cour, et s'achemina visiblement vers la porte d'entrée.

D'Alençon était immobile à sa place. Ce c'était donc pas Henri qui était monté par l'escalier secret, Toutes ces angoisses, qu'il éprouvait depuis un quart d'heure, il les avait donc éprouvées inutilement. Ce qu'il croyait fini , ou près de finir, était donc à recommencer.

D'Alençon ouvrit la porte de sa chambre, puis il

186 le livre nr vénerie.

alla écouler à celle du corridor. Cette fois, il n'y a\ ait pas .1 >'\ tromper, c'était bien Henri. D'Alençon reconnut son pas et jusqu'au bruit particulier de la molette de ses éperons.

La porte de l'appartement de Henri s'ouvrit et se referma.

D'Alcnçon rentra chez lui et tomba sur un fauteuil.

— Bon, se dit-il, voici ce qui se passe à cette heure : il a traversé l'antichambre, la première pièce, puis il est parvenu jusqu'à la chambre à coucher; arrive là, il aura cherché des yeux son épée. puis sa bourse, puis son poignard, puis enfin il aura trouvé le livre tout ouvert sur son dressoir. « Quel est ce livre? se sera-t-il demandé; qui m'a apporté ce livre? » Puis il se sera approché, aura vu cette gravure représentant un cavalier rappelant son faucon, puis il aura voulu lire , puis il aura essayé de tourner les feuillets.

Une sueur froide passa sur le front de François.

— Va-t-il appeler? dit-il. Est-ce un poison d'un effet soudain? Non, non, sans doute, puisque ma mère m'a dit qu'il devait mourir lentement de consomption.

Cette pensée le rassura un peu.

Deux minutes se passèrent ainsi, siècle d'agonie usé seconde par seconde, et chacune de ces secondes fournissant tout ce que l'imagination invente de terreurs insensées, un monde de visions.

D'Alcnçon n'y put pas tenir davantage; il se leva.

traversa son antichambre qui commençait à se remplir de gentilshommes.

— Salut, messieurs! dit- il; je descends chez le roi.

Et, pour tromper sa dévorante inquiétude, pour préparer un alibi peut-être, d'Alençon descendit effectivement chez son frère. Pourquoi descendaitil? Il l'ignorait... Qu'avait-il à lui dire'... Rien! Ce n'était point Charles qu'il cherchait, c'ctail Henri qu'il fuyait.

Les gardes laissèrent entrer le duc sans mettre aucun empêchement à sou passage : les jours de chasse, il n'y avait ni étiquette ni consigne.

François traversa successivement l'antichambre, le salon et la chambre à coucher suis rencontrer personne; enfin il songea que Charles était sans doute dans son cabinet des armes . et poussa la porte qui donnait de la chambre à coucher dans le cabinet.

Charles était assis devant une table, dans un grand fauteuil sculpté à dossier aigu ; il tournait le dos à la porte par laquelle était entré François.

Il paraissait plongé dans une occupation qui le dominait.

Le duc s'approcha sur la pointe du pied ; Charles lisait.

— Mais, s'écria tout à coup le roi, voilà un livre admirable. J'en avais bien entendu parler , mais je n'avais pas cru qu'il existât en Fiance.

D'Alençon tendit l'oreille et fit un pas encore.

— Maudites feuilles! dit le roi, en portant son pouee à ses lèvres, el en pesant sur le livre pour séparer la page qu'il avail lue de celle qu'il voulait lire • on dirait qu'on en a collé les feuillets pour dérober aux regards des hommes les merveilles qu'il renferme.

D'Alençon lit un bond en avant.

Ce livre, sur lequel Charles était courbé . c'était celui que d'Alençon avail déposé chez Henri. Dn cri sourd lui échappa.

— Ah ! c'est vous d'Alençon? dit Charles ; so] ez le bienvenu, et venez \oir le plus beau livre de vénerie qui soit jamais sorti de la plume d'un homme.

Le premier mouvement de d'Alençon fut d'arracher le livre des mains de son frère; mais une pensée infernale le cloua à sa place . un sourire effrayant effleura ses lèvres blêmes : il passa la main sur ses yeux comme un homme ébloui.

Puis, revenant peu à peu à lui. mais sans faire un pas en avant ni en arrière :

— Sire, demanda d'Alençon, comment donc ce livre se trouve-t-il entre les mains de Votre Majesté?

— Rien de plus simple. Tout à l'heure . je suis

monté chez Ilenriot p ■ voir >'il était prêt ; il

n'était déjà plus chez lui ; sans doute il courait les chenils et les écuries; mai- . ;'i sa plaie, j'ai trouvé ce trésor que j'ai descendu ici pour le lire tout à mon aise.

Et le roi porta encore une fois son pouce à ses

lèvres, et une fois encore fit tourner la page rebelle.

— Sire, balbutia d'AIençon dont les cheveux se hérissèrent, et qui se sentit saisir par tout le corps d'une angoisse terrible, sire, je venais vous dire...

— Laissez-moi achever ce chapitre, François, dit Charles, et ensuite vous me direz tout ce que vous voudrez. Voilà cinquante page que je lis , c'est-à-dire que je dévore.

— Il a goûté vingt-cinq fois le poison , pensa François. Mon frère est mort !

Alors il pensa qu'il y avait un Dieu au ciel qui n'était peut-être point le hasard.

François essuya de sa main tremblante la froide rosée qui dégon liait sur son Iront, et attendit silencieux , comme le lui avait ordonné son frère que le chapitre fût achevé.

JC~A, CJÏ^SSK ulTT T"OJT~

Charles lisait toujours. Dans sa curiosité, il dévorait les pages, et chaque page, nous l'avons dit, soit à cause de l'humidité à laquelle elles avaient été longtemps exposées, soit pour tout autre motif, adhérait à la page suivante.

D'Alençon considérait d'un œil hagard ce terrihle spectacle dont il entrevoyait seul le dénoùment.

Lorsque le roi eut terminé le chapitre, il demanda son capitaine des gardes. D'Alençon tira de son pourpoint un sifflet d'argent pendu à une chaîne d'or et siffla. M. de Nanccy parut. Charles alla à lui et lui donna ses ordres à voix hasse.

Pendant ce temps, son grand lévrier Actéon avait saisi une proie qu'il roulait par la chamhre et déchirait à helles dents avec mille honds folâtres.

Charles se retourna el poussa un juron terrible. Cette proie que >-Yt;iit faite Actéon, c'était ce précieux livre <lo vénerie, <lont il n'existai! que trois exemplaires au momie.

Le châtiment fut égal à la faute : Charles saisi! un fouet, la lanière sifflante enveloppa l'animal d'un triple nœud. Actéon jeta un cri et disparut sous une table couverte d'un immense tapis qui lui servait de retraite.

Charles ramassa le livre et vit avec joie qu'il n'y manquait qu'un feuillet, el encore ce feuillet n'était-il pas une page de texte, mais une gravure.

Il l'enferma avec soin dans une armoire. D'Alençon le regardait faire avec inquiétude. Il eût voulu fort que ce livre, maintenant qu'il avait rempli sa terrible mission, sortit des mains de Charles.

Six heures sonnèrent.

C'était l'heure à laquelle le roi devait descendre dans la cour, qui était encombrée de chevaux richement caparaçonnés, d'hommes et de femmes richement vêtus. Les veneurs tenaient sur leurs poings leurs faucons chaperonnés; quelques piqueurs avaient des cors en écharpe au cas où le roi. fatigué de la chasse au vol, comme cela lui arrivait quelquefois, voudrait courre un daim ou un chevreuil.

Le roi descendit, et en descendant, ferma la porte de son cahinet des armes. D'Aleneon suivait chacun de ses mouvements d'un ardent regard et lui vit mettre la clef dans sa poche.

En descendant l'escalier, il s'arrêta, porta la main à son front :

— Je ne sais ce que j'ai, dit Charles ; mais je me trouve faible.

Les jambes du duc d'Alençon tremblaient non moins que celles du roi.

— En effet, balbutia le duc, il me semble que le temps est à l'orage.

— A l'orage au mois de mars! dit Charles, vous êtes fou ! Non, j'ai des vertiges, ma peau est sèche; je suis fatigué, voilà tout.

Mais en mettant le pied dans la cour, l'air frais du matin, les cris des chasseurs, les saluts bruyants de cent personnes assemblées, produisirent sur Charles leur effet ordinaire.

Il respira plus libre et joyeux.

Son premier regard avait été pour chercher Henri. Henri était près de Marguerite. Ces deux excellents époux semblaient ne se pouvoir quitter.

En apercevant Charles, Henri fît bondir son cheval, et, en trois courbettes de l'animal, fut près de son beau-frère.

— Ah ! ah! dit Charles, vous êtes monté en coureur de daim, Henriot. Vous savez cependant bien que c'est une chasse au vol que nous faisons aujourd'hui.

Puis, sans attendre la réponse :

— Partons, messieurs, partons, continua le roi le sourcil froncé, et avec une intonation de voix pres-

que menaçante. 11 faut que nous soyons en chasse à neuf heures.

Catherine regardait toul cela par une fenêtre du Louvre. Tu rideau soulevé donnait passage à M tête pâle et voilée, tandis que le corps vêtu de noir disparaissait dans la pénombre.

Sur l'ordre de Charles, toute cette foule dorée, brodée, parfumée, le roi en tête, s'allongea pour passer à travers les guichets du Louvre, et roula comme une avalanche sur la route de Saint-Germain, au milieu des cris du peuple qui saluait le jeune roi, soucieux et pensif, sur son cheval plus hlanc que la neige.

— Que vous a-t-il dit? demanda Marguerite à Henri.

— Il m'a félicité sur la finesse de mon cheval.

— Voilà tout?

— Voilà tout.

— Il sait quelque chose, alors?

— J'en ai peur.

— Soyons prudents.

Henri éclaira son visage d'un de ces fins sourires qui lui étaient habituels, et qui voulaient dire, pour Marguerite surtout : « Soyez tranquille. »

Quant à Catherine, à peine tout ce cortège avaitil quitté la cour du Louvre qu'elle avait laissé retomber son rideau.

— Cette fois, murmura-t-ellc avec son sourire florentin, je crois qu'il en tient, ce cher Henriot.

Puis, pour s'assurer du fait, après avoir attendu

un quart d'heure pour donner le temps à toute la chasse de sortir de Paris, elle quitta son appartement, suivit le corridor, monta le petit escalier tournant, et, à l'aide de sa double clef, ouvrit l'appartement du roi de Navarre.

Mais ce fut inutilement que par tout cet appartement elle chercha le livre. Ce fut inutilement que son regard ardent passa des tables aux dressoirs, des dressoirs aux rayons, des rayons aux armoires; nulle part elle n'aperçut ce qu'elle cherchait.

— Il l'aura enfermé dans quelque armoire , ditelle, et s'il ne l'a pas lu encore, il le lira.

Et elle descendit presque certaine, cette fois, que son projet avait réussi.

Cependant le roi poursuivait sa route vers Saint- Germain, où il arriva après une heure et demie de course rapide; on ne monta même pas au vieux château qui s'élevait sombre et majestueux au milieu des maisons éparses sur la montagne. On traversa le pont de bois situé à cette époque en face de l'arbre qu'aujourd'hui encore on appelle le chêne de Sully. Puis on fit signe de se mettre en mouvement aux barques pavoisées qui suivaient la chasse, pour donner la facilité au roi et aux gens de sa suite de traverser la rivière.

A l'instant même toute cette joyeuse jeunesse , animée d'intérêts si divers, se mit en marche, le roi en tète, sur cette magnifique prairie qui pend du sommet boisé de Saint-Germain, et qui prit soudain l'aspect d'une grande tapisserie à personnages

diaprés de mille couleurs, et dont la rivière (ruinante sur sa rive simulait la frange argentée.

En avant du roi, toujours sur son cheval blanc et tenant son faucon favori au poing, marchaient les valets de vénerie vêtus de justaucorps verts et chaussés de grosses bottes, qui, maintenant de la voix une demi-douzaine de chiens griffons, battaient les roseaux qui garnissaient la rivière.

En ce moment le soleil, cache jusque-là derrière les nuages, sortit tout à coup du sombre océan où il s'était plongé. Un rayon éclaira de sa lumière tout cet or, tous ces joyaux, tous ces yeux ardents, et de toute cette lumière il fit un torrent de feu.

Alors, et comme s'il n'eût attendu que ce moment pour qu'un beau soleil éclairât sa défaite , un héron s'éleva du sein des roseaux en poussant un cri prolongé et plaintif.

— Haw! haw! cria Charles en déehaperonnant son faucon et en le lançant après le fugitif.

— Haw! haw! crièrent toutes les voix pour encourager l'oiseau.

Le faucon, un instant ébloui par la lumière, tourna sur lui-même, décrivant un cercle sans avancer ni reculer; puis, tout à coup il aperçut le héron et prit son vol sur lui à tire-d'aile.

Cependant le héron qui s'était , en oiseau prudent, levé à plus de cent pas des valets de vénerie , avail . pendant que le roi déchaperonnait son faucon, et que celui-ci s'était habitué à la lumière, gagné de l'espace ou plutôt de la hauteur. Il en résulta

que, lorsque son ennemi l'aperçut, il était déjà à plus de cinq cents pieds , et qu'ayant trouvé dans les zones élevées l'air nécessaire à ses puissantes ailes, il montait rapidement.

— Haw! haw! Bec-de-Fer, cria Charles encourageant son faucon, prouve-nous que tu es de race. Haw ! haw !

Comme s'il eût entendu cet encouragement . le noble animal partit, semblable à une flèche , parcourant une ligne diagonale qui devait aboutir à la ligne verticale qu'adoptait le héron, lequel montait toujours comme s'il eût voulu disparaître dans l'éther.

— Ah! double couard, cria Charles, comme si le fugitif eût pu l'entendre, en mettant son cheval au galop et en suivant la chasse autant qu'il était en lui, la tète renversée en arrière , pour ne pas perdre un instant de vue les deux oiseaux. Ah! double couard, tu fuis. Mais Bec-dc-Fer est de race; attends ! attends ! Haw ! Bec-dc-Fer ; haw !

En effet, la lutte était curieuse; les deux oiseaux se rapprochaient l'un de l'autre, ou plutôt le faucon se rapprochait du héron. La seule question était de savoir lequel dans cette première attaque conserverait le dessus.

La peur eut de meilleures ailes que le courage. Le faucon, emporté par son vol, passa sous le ventre du héron qu'il eût dû dominer. Le héron profita de sa supériorité, et lui allongea un cou de son long bec,

Le faucon, frappé comme d'un coup de poignard, fit trois tours sur lui-même, tout étourdi, et un instant on dut croire qu'il allait redescendre. Mais comme no guerrier blessé qui se relève plus terrible, il jeta une espèce de cri aigu et menaçant et reprit son vol sur le héron.

Le héron avait profité de son avantage, et changeant la direction de son vol, il avait fait un coude vers la forêt, essayant cette fois de gagner de l'espace et d'échapper par la distance au lieu d'échapper par la hauteur.

Mais le faucon était, un animal de noble race qui avait un coup d'aile de gerfaut. 11 répéta la même manœuvre, piqua diagonalemcnt sur le héron, qui jeta deux ou trois cris de détresse et essaya de monter perpendiculairement comme il l'avait fait une première fois. Au bout de dix secondes de cette double lutte, les deux oiseaux semblèrent sur le point de disparaître dans les nuages. Le héron n'était pas plus gros qu'une alouette, et le faucon semblait un point noir qui à chaque instant devenait plus imperceptible.

Charles ni la cour ne suivaient plus les deux oiseaux que du regard. Chacun était demeuré à sa place, les yeux fixés sur le fugitif et le poursuivant.

— ttravo! bravo! Bec-dc-Fer ! cria tout à coup Charles. Voyez, voyez, messieurs, il a le dessus ! llaw ! haw !

— Ma foi, j'avoue que je ne les vois plus ni l'un ni l'autre, dit Henri.

— Ni moi non plus, dit Marguerite.

— Oui, mais si tu ne les vois plus , Henriot . tu peux les entendre encore, dit Charles, le héron, du moins. Entends-tu? entends-tu? il demande grâce !

En effet, deux ou trois cris plaintifs , et qu'une oreille exercée pouvait seule saisir , descendirent du ciel sur la terre.

— Regarde ! regarde ! cria Charles, et tu vas les voir descendre plus vite qu'ils ne sont montés.

En effet, comme le roi prononçait ces mots , les deux oiseaux commencèrent à reparaître. C'étaient deux points noirs seulement, mais à la différence de grosseur de ces deux points, il était facile de voir cependant que le faucon avait le dessus.

— Voyez ! voyez ! cria Charles , Bec-de-Fer le tient.

En effet, le héron, dominé par l'oiseau de proie, n'essayait même plus de se défendre. 11 descendait rapidement, incessamment frappé par le faucon et ne répondant que par ses cris. Tout à coup il replia ses ailes et se laissa tomber comme une pierre ; mais son adversaire en fit autant, et lorsque le fugitif voulut reprendre son vol, un dernier coup de bec l'étourdit; il continua sa chute en tournoyant sur lui-même, et au moment où il touchait la terre, le faucon s'abattit sur lui, poussant un cri de victoire qui couvrit le cri de défaite du vaincu.

■ — Au faucon ! au faucon ! cria Charles.

Et il lança son cheval au galop dans la direction de l'endroit où les deux oiseaux s'étaient abattus.

Mais Iniit à coup il arrêta court sa monture, jeta mi cri lui-même, lâcha la bride et s'accrocha d'une main à la crinière de son cheval, taudis que de son autre main il saisit son estomac comme s'il eût voulu déchirer ses entrailles.

A ce cri tous les courtisans accoururent.

— Ce n'est rien, ce n'est rien, dit Charles le visage enflammé et l'œil hagard; mais il m'a semblé qu'on me passait un fer rouge à travers l'estomac. Allons, allons, ce n'est rien.

Et Charles remit son cheval au galop.

D'AIençon pâlit.

— Qu'y a-t-il donc encore de nouveau ? demanda Henri à Marguerite.

— Je n'en sais rien, répondit celle-ci ; mais avezvous vu mon frère? il était pourpre.

— Ce n'est cependant pas son habitude , dit Henri.

Les courtisans s'entre-regarderent étonnés . et suivirent le roi.

On arriva à l'endroit où les deux oiseaux s'étaient abattus. Le faucon rongeait déjà la cervelle du héron.

En arrivant, Charles sauta à bas de son cheval pour voir le combat de plus près.

Mais en touchant la terre, il fut obligé de se retenir ;i la selle, la terre tournait sous lui. Il éprouva une violente envie de vomir.

— Mon frère ! mon frère ! s'écria Marguerite , qu'avez-vous ?

— J'ai, dit Charles , j'ai ce que dut avoir Porcie quand elle eut avalé ses charbons ardents ; j'ai que je brûle, et qu'il me semble que mon haleine est de flamme.

En même temps , Charles poussa son souffle au dehors, et parut étonné de ne pas voir sortir du feu de ses lèvres.

Cependant, on avait repris et rechaperonné le faucon, et tout le monde s'était rassemblé autour de Charles.

— Eh bien, ch bien, que veut dire cela? ce n'est rien , ou si c'est quelque chose, c'est le soleil qui me casse la tète et me crève les yeux. Allons! allons! en chasse, messieurs. Voici toute une compagnie de halbrans. Lâchez tout , lâchez tout. Nous allons nous amuser.

On déchaperonna en effet et on lâcha à l'instant même cinq ou six faucons qui s'élancèrent dans la direction du gibier, tandis que toute la chasse regagnait les bords delà rivière.

— Eh bien , que dites-vous, madame? demanda Henri à Marguerite.

— Que le moment est bon , dit Marguerite , et que si le roi ne se retourne pas, nous pouvons d'ici gagner la forêt facilement.

Henri appela le valet de vénerie qui portait le héron, et tandis que L'avalanche bruyante et dorée roulait le long du talus qui fait aujourd'hui la terrasse, il resta seul en arrière comme s'il examinait le cadavre du vaincu.

En ce moment, et comme pour lui venir en aide, un faisan se leva.

Henri lâcha son faucon ; il avait, pour s'écarter de la chasse générale , le prétexte d'une chasse particulière.

a©tté@iki,

Charles , resté seul , s'étonna de n'avoir pas encore vu paraître l'un ou l'autre de ses deux fidèles : ses deux fidèles étaient sa nourrice Madeleine et son lévrier Actéon.

— La nourrice sera allée chanter ses psaumes chez quelque huguenot de sa connaissance, se dit-il, et Actéon me houdc encore du coup de fouet que je lui ai donné ce matin.

En effet , Charles prit une bougie et passa chez la bonne femme. La bonne femme n'était pas chez elle. Une porte de l'appartement de Madeleine don-

nait , on se le rappelle , dans le cabinet des armes. Il s'approcha de cette porte.

M;iis, dans le trajet, une de ces crises <|u'il avait déjà éprouvées, et qui semblaient s'abattre sur lui tout à coup, le reprit. Le roi souffrait comme si l'on eût fouillé ses entrailles avec un fer rouge; une soif inextinguible le dévorait; il vit une tasse de lait sur une table, l'avala d'un trait, et se sentit un peu calmé.

Alors il reprit la bougie qu'il avait posée sur un meuble . et entra dans le cabinet.

A son grand étonnement. Acléon ne vint pas au-devant de lui. L'avait-on enfermé? En ce cas , il sentirait que son maître est revenu de la chasse, et hurlerait.

Charles appela , siffla ; rien ne parut.

Il fit quatre pas en avant . et comme la lumière de la bougie parvenait jusqu'à l'angle du cabinet, il aperçut , dans cet angle, une masse inerte, étendue sur le carreau.

— Holà ! Actéon , holà ! dit Charles.

Et il siffla de nouveau .

Le chien ne bougea point.

Charles courut à lui et le toucha : le pauvre animal était roide et froid. De sa gueule, contractée par la douleur, quelques gouttes de fiel étaient tombées mêlées à une bave écumeuse et sanglante. Le chien avait trouvé dans le cabinet une barrette de son maître, et il avait voulu mourir en appuyant sa tête sur cet objet qui lui représentait un ami.

A ce spectacle, qui lui fit oublier ses propres douleurs et lui rendit toute son énergie, la colère bouillonna dans les veines de Charles ; il voulut crier ; mais, enchaînés qu'ils sont dans leurs grandeurs , les rois ne sont pas libres de ce premier mouvement que tout homme fait tourner au profil de sa passion ou de sa défense. Charles réfléchit qu'il y avait peut-être là quelque trahison et se tut.

Alors il s'agenouilla devant son chien et examina le cadavre d'un œil expert. L'œil était vitreux . la langue rouge et criblée de pustules; c'était une étrange maladie, et qui fit frissonner Charles.

Le roi remit ses gants qu'il avait ôtés el passés à sa ceinture, souleva la lèvre livide du chien pour examiner les dents, et aperçut dans les interstices quelques fragments blanchâtres accrochés aux pointes des crocs aigus.

Il détacha ces fragments et reconnut que c'était du papier.

Près de ce papier l'enflure était plus violente, les gencives étaient tuméfiées et la peau rongée comme par du vitriol.

Charles regarda attentivement autour de lui. Sur le tapis gisaient deux ou trois parcelles de papier semblable à celui qu'il avait déjà reconnu dans la gueule du chien : l'une de ces parcelles plus large que les autres offrait des traces d'un dessin sur bois.

Les cheveux de Charles se hérissèrent sur sa tête : il reconnut un fragment de cette image re-

présentant un seigneur chassant au vol, et qu'Acteon avait arrachée de son livre de chasse.

— Ali ! dit-il en pâlissant, le livre était empoisonné.

Puis tout à coup rappelant ses souvenirs :

— Malheur! s'écria-t-il, j'ai touché chaque page de mon doigt, el à chaque page j'ai porté mon doigta ma bouche pour le mouiller. Ces évanouissements, ces douleurs, ces vomissements!... Je suis mort !

Charles demeura an instant immobile sous le poids de cette effroyable idée. Puis se relevant avec un rugissement sourd, il s'élança vers la porte de son cabinet.

— Maître René ! cria-t-il . maître René! qu'on coure au pont Saint-Michel, et qu'on m'amène le Florentin; dans dix minutes il faut qu'il soit ici. Que l'un de vous monte à cheval et prenne un cheval de main pour être plus tôt de retour. Quant à maître Ambroise Paré, s'il vient, vous le ferez attendre.

Un garde partit tout courant pour obéir à l'ordre reçu.

— Oh ! murmura Charles, quand je devrais faire donner la torture à tout le monde, je saurai qui a donné ce livre à Henriot.

Et la sueur au front, les mains crispées, la poitrine haletante, Charles demeura les yeux fixés sur le cadavre de son chien.

Dix minutes après, le Florentin heurta timide-

ment, et non sans inquiétude, à la porte du roi. II est de certaines consciences pour lesquelles le ciel n'est jamais pur.

— Entrez, dit Charles.

Le parfumeur parut. Charles marcha à lui, l'air impérieux et la lèvre crispée.

— Votre Majesté m'a fait demander, dit René tout tremblant.

— Oui. Vous êtes habile chimiste, n'est-ce pas?

— Sire...

— Et vous savez tout ce que savent les plus doctes médecins ?

— Votre Majesté exagère.

— ]\on, ma mère me l'a dit. D'ailleurs, j'ai confiance en vous, et j'ai mieux aimé vous consulter, vous, que tout autre. Tenez, continua-t-il en démasquant le cadavre du chien, regardez, je vous prie, ce que cet animal a entre les dents, et ditesmoi de quoi il est mort.

Pendant que René, la bougie à la main, se baissait jusqu'à terre autant pour dissimuler son émotion que pour obéir au roi, Charles debout, les yeux fixés sur cet homme, attendait avec une impatience facile à comprendre la parole qui devait être sa sentence de mort ou son gage de salut.

René tira une espèce de scalpel de sa poche, l'ouvrit, et de la pointe, détacha de la gueule du lévrier les parcelles de papier adhérentes à ses gencives; il regarda longtemps et avec attention le fiel et le sang que distillait chaque plaie.

— Sire, dit-il en tremblant, voilà de bien tristes symptômes.

Charles sentit mi frisson glacé courir dans ses veines et pénétrer jusqu'à son cœur.

— Oui, dit-il, ce chien a été empoisonné, n'estce pas ?

— J'en ai peur. sire.

— Et avec quel genre de poison?

— Avec un poison minéral, à ce que je suppose.

— Pourriez-vous acquérir la certitude qu'il a été empoisonné?

— Oui. sans doute, en l'ouvrant et en examinant L'estomac.

— Ouvrez-le, je veux ne conserver aucun doute.

— Il faudrait appeler quelqu'un pour m'aider.

— Je vous aiderai, moi, dit Charles.

— Vous! sire.

— Oui, moi. Et s'il est empoisonné, quels symptômes trouverons-nous?

— Des rougeurs et des herborisations dans l'estomac.

— Allons, dit Charles, à l'œuvre.

René, d'un coup de scalpel, ouvrit la poitrine du lévrier et l'écarta avec force, tandis que Charles, un genou en terre, éclairait d'une main crispée et tremblante.

— Voyez, sire, dit René, voyez, voici des traces évidentes. Ces rougeurs sont celles (pie je vous ai prédites; quant à ces veines sanguinolentes qui semblent les racines d'une plante, c'est ce que je

désignais sous le nom d'herborisations. Je trouve ici tout ce que je cherchais.

— Ainsi le chien est empoisonné ?

— Oui, sire.

— Avec un poison minéral?

— Selon toute probabilité.

— Et qu'éprouverait un homme qui , par mégarde, aurait avalé de ce même poison?

- Une grande douleur de tète, des brûlures intérieures comme s'il eût avalé des charbons ardents, des douleurs d'entrailles, des vomissements.

— Et aurait-il soif? demanda Charles.

— Une soif inextinguible.

— C'est bien cela, c'est bien cela, murmura le roi.

— Sire, je cherche en vain le but de toutes ces demandes.

— A quoi bon le chercher? Vous n'avez pas besoin de le savoir; répondez à nos questions, voilà tout.

— Que Votre Majesté m'interroge.

— Quel est le contre-poison à administrer à un homme qui aurait avalé la même substance que mon chien?

René réfléchit un instant.

— Il y a plusieurs poisons minéraux, dit-il ; je voudrais bien avant de répondre savoir duquel il s'agit. Votre 3Iajesté a-t-cllc quelque idée de la façon dont son chien a été empoisonné?

— Oui, dit Charles ; il a mangé une feuille d'un livre.

— Une feuille d'un livre?

— Oui.

— Et Votre Majesté a-t-ellc ce livre?

— Le voilà, dit Charles en prenant le manuscrit de chasse sur le rayon où il l'avait placé et en le montrant à René.

René lit un mouvement de surprise qui n'échappa point au roi.

— Il a mangé une feuille de ce livre? balbutia René.

— Celle-ci.

Et Charles montra la feuille déchirée.

— Permettez-vous que j'en déchire une autre, sire?

— Faites.

René déchira une feuille, l'approcha de la hougie ; le papier prit feu, et une forte odeur alliacée se répandit dans le cabinet.

— Il a été empoisonné avec une mixture d'arsenic, dit-il.

— Vous en êtes sûr?

— Comme si je l'avais préparée moi-même.

— Et le contre-poison?...

René secoua la tête.

— Comment, dit Charles d'une voix rauque, vous ne connaissez pas de remède ?

— Le meilleur et le plus efficace sont des blancs d'œufs battus dans du lait ; mais...

— Mais... quoi?

— 3Iais il faudrait qu'il fût administré aussitôt, sans cela...

— Sans cela?...

— Sire, c'est un poison terrible, reprit encore une fois René.

— 11 ne tue pas tout de suite cependant, dit Charles.

— Non, mais il tue sûrement, peu importe le temps qu'on mette à mourir, et quelquefois même c'est un calcul.

Charles s'appuya sur la table de marbre.

— Maintenant, dit-il en posant la main sur l'épaule de René, vous connaissez ce livre7

— 3Ioi ! sire, dit René en pâlissant.

— Oui, vous; en l'apercevant vous vous êtes trahi.

— Sire, je vous jure...

— René, dit Charles, écoulez bien ceci. Vous avez empoisonné la reine de Navarre avec des gants; vous avez empoisonné le prince de Porcian avec la fumée d'une lampe ; vous avez essayé d'empoisonner M. de Coudé avec une pomme de senteur. René, je vous ferai enlever la chair lambeau par lambeau avec une tenaille rougie, si vous ne me dites pas à qui appartient ce livre.

Le Florentin vit qu'il n'y avait pas à plaisanter avec la colère de Charles IX , et résolut de payer d'audace.

— Et si je dis la vérité, sire, qui me garantira

que je ne semi pas puni plus cniellement encore que si je me tais?

— Moi.

— Me donnerez-vous voire parole royale?

— Foi de gentilhomme, vous aurez la vie sauve, dit le roi.

En ce c;is. ce livre m'appartient, dit-il.

— A vous ' lit Charles en se reculant et en regardant l'empoisonneur d'un œil égaré.

— Oui, à moi.

— Et comment est il sorti de vos mains?

— C'est Sa Majesté la reine mère qui l'a pris chez moi.

— La reine mère ! s'écria Charles.

— Oui.

— Mais dans quel bu! ?

— Dans le bol . je crois, de le faire porter an roi de Navarre, qui avait demandé au duc d'Alençon un livre de ce genre pour étudier la chasse au vol.

— Oh! s'écria Charles; c'esl cela. Je tiens tout. Ce livre, en effet . était chez llenriot. Il y a une destinée, et je la subis.

En ce moment Charles fut pris d'une toux sèche et violente, à laquelle succéda une nouvelle douleur d'entrailles. Il poussa deux ou trois cris étouffés et se renversa sur sa chaise.

— Qu'avez-vous, sire? demanda René d'une voix épouvantée.

— Rien . dit Charles; seulement .j'ai soif, donnez-moi à boire,

René emplit un verre d'eau et le présenta d'une main tremblante à Charles , qui l'avala d'un seul trait.

— Maintenant, dit Charles , prenant une plume et la trempant dans l'encre, écrivez sur ce livre...

— Que faut-il que j'écrive?

— Ce que je vais vous dicter :

» Ce manuel de chasse au vol a été donné par moi à la reine mère, Catherine de Médicis. » René prit la plume et écrivit.

— Et maintenant signez.

Le Florentin signa.

— Vous m'avez promis la vie sauve, dit le parfumeur.

— Et de mon côté, je vous tiendrai parole.

— Mais, dit René, du côté de la reine mère ?

— Oh ! de ce côté , dit Charles, cela ne me regarde plus ; si on vous attaque, défendez-vous.

— Sire, puis-je quitter la France quand je croirai ma vie menacée?

— Je vous répondrai à cela dans quinze jours. Mais en attendant...

Charles posa , en fronçant le sourcil , son doigt sur ses lèvres livides.

— Oh ! soyez tranquille, sire.

Et, trop heureux d'en être quitte à si bon marché, le Florentin s'inclina et sortit.

Derrière lui, la nourrice apparut à la porte de sa chambre.

— Qu'y a-t-il donc , mon Chariot? dit-elle.

— Nourrice, il y a que j'ai marche dans la rosée, et que cela m'a l'ail mal.

— En effet, tu es bien pâle, mon Chariot.

— C'est que je suis bien faillie. Donne-moi le bras, nourrice, pour aller jusqu'à mon lit.

La nourrice s'avança vivement. Charles s'appuya sur elle et gagna sa chambre.

— Maintenant, dit Charles, je me mettrai au lit tout seul.

— Et si maître Ambroisc Paré vient?

— Tu lui diras que je vais mieux et que je n'ai plus besoin de lui.

■ — Mais, en attendant, que prendras-tu?

— Oh ! une médecine bien simple , dit Charles, des blancs d'oeufs battus dans du lait. A propos , nourrice, continua-t-il, ce pauvre Actéon est mort. Il faudra, demain matin, le faire enterrer dans un coin du jardin du Louvre. C'était un de mes meilleurs amis... Je lui ferai faire un tombeau, si j'en ai le temps...

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