MARIE COL'TET
tcau. Arrivés là, nous avions à notre gauche la grande crevasse, qui a au moins soixante pieds de large et cent vingt pieds de long ; à notre droite, la côte du Mont-Banc s'élcvanl en talus rapide à la hauteur de mille pieds encore au-dessus de nos tètes; sous nos pas, douze ou quinze pouces de neige nouvelle et fraîche, tombée pendant la nuit, et dans laquelle nous enfoncions jusqu'au genou. Nous venions d'entrer dans lèvent, qui menaçait d'être toujours plus violent au fur et à mesure que nous mon' ferions; noire marche, sur une seule ligne, s'opérail ainsi : Auguste Terre marchait le premier, Pierre Carriez le second, et Pierre Balmal le troisième ; puis venaient après eux Mathieu Balmat, Julien Dcvoissou et moi ; à six pas de distance à peu près, nous étions suivis par David Cou te t et par David Folliguet ; puis après eux s'avançaient, les derniers, afin qu'ils profitassent du chemin que nous leur tracions, le colonel Anderson et le docteur Hamel '. La précaution prise pour nous sauver fui probablement celle qui nous perdit; en marchant sur
1 Cet ordre de marche n'avait point été inspiré par la circonstance, mais est habituel ;ni\ guides ; il es! adopté pour préserver le plus possible les voyageurs du danger. De cette manière, on conçoit que si la crevasse cachée s'ouvre sous la roule, que si une couche de glace trop faible se brise sous les pieds, ['accidenl arrivera plutôt à l'un des onze guides qui. précèdent les voyageurs qu'à ceux-ci, qui, venant à leur suite, ne marchent plus que sur un terrain éprouvé.
L'ss MARIE CODTET.
une seule ligne, nous tranchions, comme avec une charrue, celle neige molle et nouvelle, qui n'avait point encore d'appui : dès lors, le talus étant
trop rapide pour la retenir eu équilibre, elle dut glisser.
En effet, nous entendîmes tout à coup comme le bruissement sourd d'un torrent caché : au nicmn instant, depuis le liant de la côte jusqu'à l'endroit où nos pas avaient creusé une ornière de dix ou douze pouces de profondeur, la neige lit un mouvement; aussitôt, je vis quatre des cinq hommes qui me précédaient renverses les pieds en l'air; l'un d'eux seul me parut rester debout , puis je sentis que lis jambes me manquaient à moi-même, et je tombai en cria ni de (unie ma force: L'avalanche ! l'avalanche ! nous sommes ions perdus!...
Je me sentis entraîné avec une (elle rapidité que, roulant comme un boulet, je dois avoir parcouru l'espace de quatre cents pieds dans l'intervalle d'une minute. Enfin je senlis que le terrain manquait sous moi cl que ma chute devenait perpendiculaire; je me rappelle que je dis encore : Mon Dieu, ayez pitié de moi! et que je nie trouvai au même instant au fond de la ci r\ as>e. couché sur un lit de neige, où. sans le reconnaître, j'entendis presque aussitôt se précipiter un autre de nos compagnons.
Je restai un instant étourdi de la chute, puis j'entendis au-dessus de nia tète une voix qui se lamentait : je reconnus celle de David Coulet.