‹ Fragments des œuvres d'Alexandre DumasChapitre 53 sur 100 · MARIE COUTET · texte numérisé non relu

MARIE COUTET

— 0 mon frère, mon pauvre frère ! disait-il, mon frère est perdu.

— Non, lui criai-jc, non, me voilà, David, et un autre avec moi ; Mathieu Balmat est-il mort?

— Non, mon brave, non, me répondit Balmat, je suis vivant, et me voilà pour t'aider à sortir. Au même instant, il se laissa glisser le long des parois de la crevasse, et tomba près de moi.

— Combien de perdus.? lui dis-je.

— Trois, puisqu'il y en a un avec toi !

— Lesquels?

— Pierre Carriez , Auguste Terre et Pierre Balmat.

— Et ces messieurs ont-ils du mal?

— Non, Dieu merci !

— Eh bien ! essayons de tirer d'ici celui que j'y ai vu tomber avec moi, et qui ne doit pas être loin.

En effet, en nous retournant, nous aperçûmes un bras qui passait seul hors de la neige; c'était celui de notre pauvre camarade. Nous le tirâmes . afin de dégager la tête qui se trouvait couverte : il n'avait point encore perdu connaissance; seulement il ne pouvait plus parler et avait la figure bleue comme un asphyxié; cependant, au bout de quelques secondes, il se remit sur ses jambes. Mon frère nous jeta une petite hache avec laquelle nous nous taillâmes des escaliers dans la glace; puis, arrivés à une certaine hauteur, nos camarades nous tendirent leurs hâtons et nous tirèrent à eux.

A peine fûmes-nous hors de la crevasse, que nous

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aperçûmes le docteur Hamel et le colonel Ander-

son. <]iii nous prirent les mains eo nous disant :

— Allons , courage ! en voilà toujours deux de sauvés; nous sauverons les autres de même.

— Les autres sont perdus, répondit Mathieu Balinat, car c'est ici que je les ai vus disparaître.

II nous conduisit nlors vers le milieu de la ere- \ asse, el nous vîmes bien qu'il n'y avait aucun espoir de les sauver: nus pauvres amis devaient avoir plus de deux cents pieds de neige par-dessus la tète. Pendant que nous fouillions avec nos bâtons, chacun raconta ce qu'il avait éprouvé. Dans la chute commune, .Mathieu Balmat seul était resté debout : c'est un gros garçon d'une force prodigieuse , de sorte qu'au moment où il sentit la neige nouvelle glisser sous lui. il enfonça sou bâton dans la vieille neige, et, s'enlevant à la force des poignets, il vil passer sous ses pieds, en moins de deux minutes, cette avalanche d'une demi-lieue qui entraînait avec le bruit du tonnerre son frère et ses amis : un instant il se crut seul sauvé, car de dix que nous ('•lions, lui seul demeura debout.

deux qui se relevèrent les premiers étaient les deux voyageurs. Balmat leur cria :

— Et les autres?

Au même moment, David Goulet se remit sur ses pieds.

— Les autres, dit-il, je les ai vus rouler dans la crevasse.

En couranl vers elle, il heurta du pied David Fol

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liguet, qui était encore tout étourdi de sa chute.

— En voilà encore un, dit-il; ainsi cinq seulement sont perdus, et parmi eux est mon frère, mon pauvre frère.

C'est à ce moment que , l'ayant entendu , je lui répondis, du fond de ma crevasse :

— Me voilà, frère, me voilà!

Cependant toutes nos recherches étaient inutiles, nous le sentions bien, et pourtant nous ne pouvions nous déterminer à abandonner nos pauvres camarades, quoiqu'il y eût déjà deux heures que nous les cherchions. A mesure (pie la journée s'avançait, le vent devenait plus glacial : nos hâtons qui nous avaient servi à sonder étaient couverts de glace, et nos souliers aussi durs que du bois.

Alors Balmat, désespéré de voir que tous nos efforts n'aboutissaient à rien . se tourna vers le docteur Hamel :

— Eh bien! monsieur, lui dit-il. voyons, maintenant, sommes-nous des lâches? Voulez-vous aller plus loin? nous sommes prêts.

Le docteur répondit en donnant l'ordre de retourner à Chamouny. Ou nt au colonel Anderson, il se tordait les bras et pleurait comme un enfant.

— J'ai fait la guerre, disait-il, j'étais à Waterloo, j'ai vu les boulets enlever des rangs entiers d'hommes; mais ces hommes étaient là pour mourir... tandis qu'ici!... (Les larmes lui coupaient la parole.) Non, ajoutait ce brave militaire, non, je ne

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m'en irai pas ayant qu'on ait du moins retrouvé leurs cadai res.

Nous l'entraînâmes de force, car la uuil s'approchait et il était temps de descendre.

En arrivant aux Grands-Mulets, nous rencontrames les autres guides qui apportaient les provisions; ils amenaient avec eux deux voyageurs qui comptaient se réunir au docteur Hamel et au colonel Anderson : nous leur racontâmes l'accident qui nous était arrivé; puis nous nous remîmes tristement en chemin [tour redescendre v< •: s le village. Nous j arrivâmes à onze heures du soir.

Les trois hommes qui avaient péri n'étaient heureusement pas mariés ; mais Carriez soutenait toute une famille par son travail.

Quant à Pierre Balmat, il avait une mère; mais la pauvre femme ne fut pas longtemps séparée de son fils; trois mois après sa mort, elle mourut.

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