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A quinze ans, son caractère s'était déjà dessiné, et pouvait donner à ceux qui l'approchaient une idée de ce qu'il serait plus tard. Comme nous l'avons dit, son aspect était grave et même sévère; il était lent à former des relations familières , et laissait difficilement aussi prendre aucune familiarité ; mais, lorsqu'il en arrivait à cette double concession, c'était une preuve de son amitié, et son amitié était sûre. Toutefois, même pour ses amis, il était discret sur toutes ses actions, et désirait qu'on ne sût ce qu'il avait dessein de faire que lorsque la chose était faite : il en résulte qu'il paraissait en toute occasion chercher un but contraire à celui auquel il tendait; ce qui rendait ses réponses toujours brèves et souvent obscures.
Voilà quel était Côme lorsqu'il apprit la nouvelle de l'assassinat d'Alexandre et la fuite de Lorenzino ; cette fuite ne lui laissait aucun concurrent au principal, aussi eut-il rapidement pris son parti. Il rassembla les quelques amis sur lesquels il pouvait compter, monta à cheval, et partit de sa campagne qu'il habitait pour se rendre à Florence. Côme fut récompensé de sa confiance par l'accueil qu'on lui lit; il entra dans la ville au milieu des acclamations de joie de tous les habitants ; les souvenirs de son père marchaient autour de lui, et le peuple, parmi lequel était mêlée une foule de soldais qui avaient servi sous Jean des bandes noires, l'accompagna jusqu'au palais Salviati joyeux et
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pleurant, criant à la fois : Vive Jean et vive Corne, vive le père et vive le fils !
Le surlendemain. Came fut nommé chef et gouverneur de la république, à quatre condition* : de rendre indifféremment la justice aux riches comme aux pauvres: de ne jamais consentir à relever de l'autorité de Charles-Quint; de venger la mort du duc Alexandre ; de bien traiter le seigneur Jules et la signora Giulia, ses enfants naturels. Côme accepta cette espèce de charte avec, humilité, et le peuple accepta Côme aver enthousiasme. Mais il arriva pour le nouveau grand-duc ce qui arrive pour tous les hommes de génie qu'une révolution porte au pouvoir : sur le premier degré du trône, ils reçoivent des lois; sur le dernier, ils en imposent.
La position était difficile, surtout pour un jeune homme de dix-huit ans; il fallait lutter à la fois contre les ennemis du dedans et du dehors. Il fallait substituer un gouvernement ferme, un pouvoir unitaire et une volonté durahlc, à ces gouvernements flasques ou tyranniques. à tous ces pouvoirs opposés l'un à l'autre, et par conséquent destructifs l'un de l'autre et à toutes ces volontés qui, tantôt parties d'en haut, tantôt parties d'en has, faisaient un /lux et un reflux éternel d'aristocratie et de démocratie, sur lequel il était impossible de rien fonder de solide et de durahlc. Et cependant, avec tout cela, il fallait encore ménageries libertés de ce peuple, afin que ni nobles, ni citoyens, ni
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artisans ne sentissent le maître; il fallait enfin gouverner ce cheval, encore indocile à la tyrannie, avec une main de fer dans an gant de soie.
Côinc était de tout point l'homme qu'il fallait pour mener à bout une telle œuvre. Dissimule comme Louis XI, passionné comme Henri VIII. brave comme François Ier, persévérant comme Charles-Quint, magnifique comme Léon X, il avait tous les vices qui font la vie privée sombre, et toutes les vertus qui font la vie publique éclatante. Aussi sa famille fut-elle malheureuse et son peuple heureux.
Il avait eu de Léonore de Tolède sa femme, sans compter un jeune prince mort à un an, cinq fils et quatre filles; ces fils étaient François, qui régna après lui; Ferdinand, qui régna après François; don Pierre. Jean etGarcias. Les quatre filles étaient Marie, Lucrèce, Isabelle et Virginie.
Disons rapidement comment la mort se mit dans cette magnifique lignée, où elle entra, comme dans la famille primitive, par un fratricide.
Jean et Garcias chassaient dans les maremmes. Jean, qui n'avait que dix-neuf ans, était déjà cardinal; Garcias n'était encore rien que le favori de sa mère. Le reste de la cour était à Pise, où Cômc. qui avait institué un mois auparavant l'ordre de Saint-Ftienne, était venu pour se faire reconnaître grand maître.
Les deux frères, qui depuis longtemps gardaient l'un pour l'autre une certaine inimitié, Garcias
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contre Jean, parce que Jean était le bien-aiiné tic vdii père, Jean contre Gardas, parce «pic Garcia* était le bien-aimé de sa mère, se prirent de dispute à propos d'un chevreuil que chacun des deux prétendait avoir tué. Au milieu de la discussion, Garcias lira son eouteau de chasse et en porta un coup à son frère. Jean, blessé à la cuisse, tomba en appelant du secours. Les yens de la suite des deux princes accoururent; ils trouvèrent Jean tout seul et baigné dans son sang, le transportèrent à Livourne, et firent prévenir le grand-duc de l'accident qui venait d'arriver. Côme accourut à Livourne. pansa lui-même son fds ; car le grandduc, un des hommes les plus savants de son époque, avait toutes les connaissances médicales que l'on pouvait avoir au xvi' siècle. Mais, malgré ces soins empressés. Jean expira dans les bras de son père, le ^(i novembre 1jG2, cinq jours après celui où il avait été blessé.
Côme revint à Pisc. A voir ce masque de bronze dont il avait l'habitude de couvrir son visage, on eût dit que rien ne s'était passe. Gareias avait précédé Côme à Pisc et s'était réfugié dans l'appartement de sa mère où elle le tenait caché. Cependant, au bout de quelques jours, voyant que Côme ne parlait pas plus de son fds mort que s'il n'eût jamais existé, elle encouragea le meurtrier à aller se jeter aux genoux de son père et à lui demander pardon. Mais comme le jeune homme tremblait de tous ses membres à la seule Idée de
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se trouver en face de son juge, pour le rassurer sa mère l'accompagna.
Le grand-duc était assis, tout pensif, dans un des appartements les plus recules de son palais. Le fils et la mère parurent sur le seuil : Corne se leva à leur vue. Aussitôt Garcias courut à son père, se jeta à ses pieds, embrassant ses genoux et lui demandant pardon. La mère resta sur la porte, tendant les bras à son mari. Côme avait la main enfoncée dans son pourpoint; il en tira un poignard qu'il avait l'habitude de porter sur sa poitrine, et en frappa don Garcias en disant :
— Je ne veux pas de Caïn dans ma famille
La pauvre mère avait vu briller la lame et elle s'était élancée vers Côme; mais, à moitié du chemin, elle reçut dans ses bras son fils, qui. blessé à mort, s'était relevé en chancelant et en criant :
— Ma mère ! ma mère !
Le même jour. (> décembre 1562, don Garcias expira. Et à compter de ce moment, Eléonorc de Tolède se coucha près de son fds, ferma les yeux et ne voulut plus les rouvrir. Huit jours après Hic expira elle-même, les uns disent de douleur, les autres de faim.
Les trois cadavres rentrèrent nuitamment et sans pompe dans la ville de Florence, et l'on dit que les deux fds et la mère avaient été emportés tous trois par le mauvais air des maremmes.
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