ANECDOTE SUR L'EMPEREUR ALEXANDRE
Pendant un voyage dans la Petite-Russie, l'empereur, en arrivant dans une bourgade, et tandis qu'on changeait de chevaux, eut le désir de se délasser de la fatigue de la voiture en faisant une ou deux verstes à pied ; il invita donc les postillons à ne pas trop se presser, afin de lui laisser le temps de marcher quelque peu en avant. Aussitôt, seul, vêtu d'une redingote militaire, sans aucune marque de distinction , il traverse la ville et arrive à l'extrémité où la route se divise en deux chemins également frayés; ignorant lequel des deux il doit prendre, Alexandre s'approche d'un homme, vêtu comme lui d'une capote, et fumant sa pipe sur le seuil de la dernière maison :
— Mon ami, lui demande l'empereur, laquelle de ces deux roules dois-je prendre pour aller à***?
L'homme à la pipe le toise des pieds à la tète, et, étonné qu'un simple voyageur ose parler avec celte familiarité à un homme de son importance, en Russie surtout où la distinction des grades établit une si grande distance entre les supérieurs et les subor-
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donnés, il laisse dédaigneusement tomber, entre ilenx bouffées de fumée, le mot •
— A droite.
— Pardon, monsieur, dit l'empereur en portant la main à son chapeau ; encore une question , s'il vous plaît.
— Laquelle?
— Permettez-moi de vous demander quel est votre grade dans l'armée?
— Devinez.
— Monsieur est peut-être lieutenant?
— .Montez.
— Capitaine?
— Plus baut.
— Major/
— Allez toujours.
— Chef de bataillon?
— Enfin, ee n'est pas sans peine.
L'empereur s'incline.
— Et maintenant à mon tour, dit l'homme à la pipe, persuadé qu'il s'adresse à un inférieur, qui étes-vous vous-même, s'il vous plaît?
— Devinez! répond l'empereur.
— Lieutenant?
— Montez.
— Capitaine?
— Plus haut.
— Major?
— Allez toujours.
— Chef de bataillon?