‹ Fragments des œuvres d'Alexandre DumasChapitre 65 sur 100 · ANECDOTE SUR L'EMPEREUR ALEXANDRE. Ô · texte numérisé non relu

ANECDOTE SUR L'EMPEREUR ALEXANDRE. Ô

— Encore.

L'interrogateur lire sa pipe de sa bouche.

— Colonel?

— Vous n'y êtes pas.

L'interrogateur se redresse et prend une attitude respectueuse.

— Votre Excellence est donc lieutenant général ?

— Vous approchez.

L'interrogateur porte la main à sa casquette et reste fixe et immobile.

— Mais, en ce cas, Votre Altesse est donc feldmare'chal ?

— Encore un effort, monsieur le chef de bataillon.

— Sa Majesté Impériale ! s'écrie alors l'interrogateur stupéfait, en laissant tomber sa pipe qui se brise en morceaux.

— Elle-même, répond Alexandre en souriant.

— Ah! sire, s'écrie l'officier tombant à genoux, pardonnez-moi.

— Et que voulez-vous que je vous pardonne' répond l'empereur; je vous ai demandé mon chemin, vous me l'avez indiqué. Merci.

Et à ces mots l'empereur salue de la main le pauvre chef de bataillon stupéfait, et prend la route à droite, sur laquelle sa voiture ne tarde pas à le rejoindre.

530 DEl'X rtTBS k SAINT-PÉTEIISBOURG.

LE JOCR i>ï: I. AH.

Le premier jour de l'an, en vertu de la coutume qui fait que les Russes appellent l'empereur père et l'impératrice mère, l'empereur et L'impératrice reçoivent leurs enfants. Vingt-cinq mille billets sont jetés comme au hasard par les rues de Saint-Pétersbourg, et les vingt-cinq mille invités, sans distinction de rang, sont admis le même soir au palais d'hiver.

On devine, par l'entrée de notre spectacle gratis, ce que doit être le mouvement d'une foule huit fois plus considérable qui se précipite dans un palais vaste comme les Tuileries; et cependant il est remarquable, à Saint-Pétersbourg, que le respect que l'on a instinctivement pour l'empereur empêche celte invasion de dégénérer en cohue bruyante. Au lieu décrier à qui mieux mieux, chacun, comme pénétré de son infériorité, et reconnaissant de la faveur qu'on lui accorde, dit à son voisin : Pas de bruit, p.is de bruit !

Pendant qu'en envahit son palais, l'empereur est dans la salle Saint-George, où, assis près de l'impératrice et entouré des grands-ducs et des grandesduchesses , il reçoit tout le corps diplomatique. Puis, tout à coup , quand les salons sont pleins de grands seigneurs et de mougicks, de princesses et degrisettes, la porte de la salle Saint-George s'ouvre, la musique se fait entendre, l'empereur offre la main à la France, à l'Autriche ou à l'Espagne , représentées par leurs ambassadrices, et se montre à la porte. Alors chacun se presse, se retire ; le flot se sépare ^et l'empereur passe.

L'empereur avait retrouvé, si souffrant et si mélancolique qu'il fût à L'époque où nous sommes arrivé, c'est-à-dire au Ier janvier 1825, sinon toute son ancienne sérénité . du moins son ancienne énergie. 11 parcourut comme d'habitude toutes les salles, conduisant l'espèce de galop que j'ai dit, et suivi de sa cour. Je me laissai à mon tour entraîner par le flot, qui revint à son lancé vers les neuf heures, après avoir fait le tour du palais.

A dix heures . comme l'illumination de l'Ermitage était terminée, les personnes qui avaient des billets pour le spectacle particulier furent invitées à s'y rendre. Comme j'étais du nombre des privilégiés, je me dégageai à grand'peine de la foule. Douze nègres, richement costumés à l'orientale, se tenaient à la porte par laquelle on se rend au théâtre, pour contenir la foule et vérifier les invitations.

332 DEUX Ttrr.S A SA!IfT-PÉTEBSB0DR6.

J'avoue qu'en entrant dans le théâtre de l'Ermitage, ;ui bout duquel «'tait dressé, dans une longue galerie qui l'ait face à la salle, le souper de la cour, je crus entrer dans un palais de fée. Qu'on se figure une vaste salle toute tendue, plafonnée et lambris- >ée en lu lies dé cristal de la grosseur des sarbacanes en verre avec lesquelles les enfants envoient des houles de mastic aux moineaux. Tous ces tubes sonl ligures, tordus, contournés dans des foi-nus appropriées à l'endroit où ils sont posés, unis entre eux par des fils d'argent imperceptibles, et masquenl huit à dix mille lampions, dont ils reflètent et doublent la lumière, (les lampions de couleur éclairent des paysages, des jardins, des fleurs, des bosquets d'où s'élève une musique aérienne et invisible, âcs cascades et des lacs qui semblent rouler des milliers de diamants, et qui, vus à travers ce voile de lumière, prennent des Ions d'une poésie et d'un fantastique merveilleux.

Le posage seul de cette illumination coûte douze mille roubles et dure deux mois.

A onze heures la musique annonça par une fanfare l'arrivée de l'empereur. Il entra au milieu de sa famille et suivi par la cour. Aussitôt les grandsducs, les grandes-duchesses, les ambassadeurs, les ambassadrices, les officiers de la couronne et les «finies d'honneur prirent place à la table du milieu; le reste des invités, qui se composait de six cents convives à peu près appartenant tous à la première noblesse, s'assit aux deux autres tables. L'empereur

seul resta debout, circulant entre les tables, et s'adressant tour à tour à quelqu'un de ses convives , qui , selon les règles de l'étiquette . lui répondait sans se lever.

Je ne puis dire l'effet que produisit sur les autres assistants ce coup d'œil magique de cet empereur, de ces grands-ducs, de ces grandes-ducbesses , de ces seigneurs et de ces dames , les uns couverts d'or et de broderies , les autres ruisselantes de diamants, vus ainsi au milieu d'un palais de cristal; mais je sais que, quant à moi, je n'avais jamais éprouvé jusqu'alors , et je n'éprouvai jamais depuis, une pareille sensation de grandeur. J'ai \u plus tard quelques-unes de nos fêtes royales ; patriotisme à part, je dois avouer la supériorilé de celle-là.

Le banquet fini, la cour quitta l'Ermitage, et reprit le chemin de la salle Saint-George. A une heure, la musique donna le signal d'une seconde polonaise qui passa comme la première , conduite par l'empereur. C'étaient ses adieux à la fête, car aussitôt cette polonaise finie, il se relira.

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