‹ Fragments des œuvres d'Alexandre DumasChapitre 67 sur 100 · LE M/. BÊLÉ · texte numérisé non relu

LE M/. BÊLÉ

moins de repos, au bout de huit jours ils seraient tout à fait hors de service. Comme le ciel était très-beau, quoique l'air l'ùt plus vif que je ne l'avais encore senti, je me décidai à faire mes courses en me promenant ; je m'armai de pied en cap contre les hostilités du froid ; je m'enveloppai d'une grande redingote d'astracan , je m'enfonçai un bonnet fourré sur les oreilles , je roulai autour de mon cou une cravate de cachemire, et je m'aventurai dans la rue, n'ayant de toute ma personne que le bout du nez à l'air.

D'abord tout alla à merveille; je m'étonnai même du peu d'impression (pic me causait le froid, et je riais tout bas de tous les coules que j'en avais entendu faire; j'étais, au reste, enchanté que le hasard m'eût donné cette occasion de m'acolimater. Néanmoins, comme les deux premiers écoliers chez lesquels je me rendais. M. de bobrinski et M. de Nareschkin, n'étaient point chez eux, je commençais à trouver que le hasard faisait trop bien les choses , lorsque je crus remarquer que ceux que je croisais me regardaient avec une certaine inquiétude, mais, cependant, sans me rien dire, bientôt un monsieur, plus causeur, à ce qu'il parait, que les autres, me dit en passant : Nos&l Comme je ne savais pas un mot de russe, je crus que ce n'était pas la peine de m'arrèter pour un monosyllabe, et je continuai mon chemin. Au coin de la rue des Pois, je rencontrai un ivoschik qui passait ventre à terre en conduisant son traîneau ;

mais si rapide que fût sa course, il se crut obligé de me parler à son tour, et me cria : Xoss, noss! Enfin, en arrivant sur la place de l'Amirauté , je me trouvai en face d'un mougick, qui ne me cria rien du tout, mais qui, ramassant une poignée de neige, se jeta sur moi, et avant que j'eusse pu me débarrasser de tout mon attirail, se mit à me débarbouiller la figure et à me frotter particulièrement le nez de toute sa force. Je trouvai la plaisanterie assez médiocre, surtout par le temps qu'il faisait, et tirant un de mes bras d'une de mes poches, je lui allongeai un coup de poing qui l'envoya rouler à dix pas. Malheureusement ou heureusement pour moi, deux paysans passaient en ce moment, qui, après m'avoir regardé un instant, se jetèrent sur moi, et malgré ma défense me maintinrent les bras, tandis que mon enragé mougick ramassait une autre poignée de neige, et, comme s'il ne voulait pas en avoir le démenti , se précipitait de nouveau sur moi. Cette fois, profilant de l'impossibilité où j'étais de me défendre, il se mit à recommencer ses frictions. Mais, si j'avais les bras pris, j'avais la langue libre; croyant (pie j'étais la victime de quelque méprise ou de quelque guetapens, j'appelai de toute ma force au secours, l'a officier accourut et me demanda en français à qui j'en avais.

— Comment, monsieur, m'écriai-je en faisant un dernier effort et en me débarrassant de mes trois hommes qui , de l'air le plus tranquille du

monde, se remirenl à continuer leur chemin, l'un vers la Perspective, el les deux autres du côté du quai Anglais, vous ne voyez donc pas ce que ees drôles me faisaient?

— One vous faisaient-ils donc?

— Hais ils me frottaient la figure avec de la neige. Est-ce que vous trouveriez cela une plaisanterie de bon goût, par hasard, avec le temps qu'il fait?

— Mais, monsieur, ils vous rendaient un énorme service, me répondit mon interlocuteur en me regardant comme nous disons, nous autres Français, dans le blanc des yeux.

— Comment cela?

— Sans doute, vous aviez le nez gelé.

— Miséricorde ! m'écriai-je en portant la main à la partie menacée.

— Monsieur, dit un passant en s'adressant à l'interlocuteur; M. l'officier, je vous préviens que votre nez gèle.

— Merci, monsieur, dit l'officier comme si on l'eût prévenu de la chose la plus naturelle du monde.

Et se baissant, il ramassa une poignée de neige et se rendit à lui-même le service que m'avait rendu le pauvre mougick. que j'avais si brutalement récompensé de son obligeance.

— C'est-à-dire alors , monsieur , que sans cet homme...

— Vous n'iiuiicz plus de nez , continua l'oflicier en se frottant le sien.

— Alors, monsieur, permettez...

Et je me mis à courir après mon mougick, qui, croyant que je voulais achever de l'assommer, se mit à courir de son côté, de sorte que, comme la crainte est naturellement plus agile que la reconnaissance, je ne l'eusse probablement jamais rattrapé, si quelques personnes, en le voyant fuir et en me voyant le poursuivre, ne l'eussent pris pour un voleur, et ne lui eussent barré le chemin. Lorsque j'arrivai, je le trouvai parlant avec une grande volubilité, afin de faire comprendre qu'il n'était coupable que de trop de philanthropie; dix roubles que je lui donnai expliquèrent la chose. Le mougick me baisa les mains, et un des assistants, qui parlait français, m'invita à faire désormais plus d'attention à mon nez. L'invitation était inutile, pendant tout le reste de ma course je ne le perdis pas de vue.

&a2&iS gre&&&.

Nos lecteurs ont sans nul doute entendu parler do l'île J 11 lia . Ile éphémère qui n'eut que trois mois d'existence, il est vrai, mais qui lit autant et plus de bruit pendant son passage en ce monde que certaines îles qui existent depuis le déluge.

Un beau malin du mois de juillet 1N~>I . l'île Julia sortit du fond de la mer et apparut à sa surface. Elle avait deux lieues de tour, des montagnes, des vallées comme une île véritable ; elle avait jusqu'à une fontaine; il est vrai que c'était une fontaine d'eau bouillante.

Elle était à peine sortie des Ilots, qu'un vaisseau anglais passa ; en quelque endroit de la mer qu'ap-

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paraisse un phénomène quelconque, il passe toujours un vaisseau anglais en ce moment-là. Le capitaine, étonné de voir une île à un endroit où sa carte marine n'indiquait pas même un rocher, mit son vaisseau en panne, descendit dans une chaloupe, et aborda sur l'île. Il reconnut qu'elle était située sous le 38" degré de latitude, qu'elle avait des montagnes, des vallées, et une fontaine d'eau bouillante. 11 se fit apporter des œufs et du thé. et déjeuna près de la fontaine ; puis, lorsqu'il eut déjeune1, il saisit un drapeau aux armes d'Angleterre, le planta sur la montagne la plus élevée de l'île, et prononça ces paroles sacramentelles : «: Je prends possession de celte terre au nom de Sa Majesté Britannique. » Puis il regagna son vaisseau, remit à la voile, et reprit le chemin de l'Angleterre, où il arriva heureusement, annonçant qu'il avait découvert dans la Méditerranée une ile inconnue, qu'il avait nommée Julia, en honneur du mois de juillet, date de sa découverte, et dont il avait pris possession au nom de l'Angleterre.

Derrière le bâtiment anglais était passé un bâti* ment napolitain, lequel n'avait pas été moins étonné que le bâtiment anglais. A la vue de cette île inconnue, le capitaine, qui était un homme prudent, commença par carguer ses voiles, afin de s'en tenir à une distance respectueuse. Puis il prit sa lunette, et à l'aide de sa lunette il reconnut qu'elle était inhabitée, qu'elle avait des vallées et une montagne, et qu'au sommet de cette montagne flottait

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le pavillon anglais. Il demanda aussitôt quatre hommes de bonne volonté pour aller à la découverte. Deux Siciliens se présentèrent, descendirent dans la chaloupe, et partirent. Un quart d'heure après, ils revinrent, rapportant le drapeau anglais. Le capitaine napolitain déclara alors qu'il en prenait possession au nom du roi des Deux-Siciles, et la nomma île Saint-Ferdinand, en l'honneur de son gracieux souverain. Puis il revint à Naples, demanda une audience au roi, lui annonça qu'il avait découvert une île de dix lieues de tour, toute couverte d'orangers, de citronniers et de grenadiers, et dans laquelle se trouvaient une montagne haute comme le Vésuve, une vallée comme celle de Josaphat, et une source d'eau minérale, où l'on pouvait faire un établissement de bains plus considérable que celui d'Ischia. Il ajouta comme en passant, et sans s'appesantir sur les détails, qu'un vaisseau anglais ayant voulu lui disputer la possession de cette île, il avait coulé bas le susdit vaisseau, en preuve de quoi il rapportait son pavillon. Le ministre de la marine, qui était présent à l'audience, trouva le procédé un peu leste ; mais le roi de Naples donna raison entière au capitaine, le fit amiral, et le décora du grand cordon de Saint- Janvier.

Le lendemain, on annonçait dans les trois journaux de Naples que l'amiral Bonnacorri, duc de Saint-Ferdinand, venait de découvrir, dans la Méditerranée, une île de quinze lieues de tour, habi-

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tée par une peuplade qui ne parlait aucune langue connue, et dont le roi lui avait offert la main de sa fille. Chacun de ces journaux contenait en outre un sonnet à la gloire de l'aventureux navigateur. Le premier le comparait à Vasco de Gama, le second à Christophe Colomb, et le troisième à Amené Vespuce.

Le même jour, le ministre d'Angleterre alla demander des explications au ministre de la marine de Naples touchant les bruits injurieux pour l'honneur de la nation britannique qui commençaient à se répandre au sujet d'un vaisseau anglais que l'amiral Bonnncorri prétendait avoir coulé bas. Le ministre de la marine répondit qu'il avait entendu vaguement parler de quelque chose de pareil, mais qu'il ignorait lequel, du vaisseau napolitain ou du vaisseau anglais, avait été coulé bas. Loin de se contenter de cette explication, le ministre prétendit qu'il y avait insulte pour sa nation dans la seule supposition qu'un vaisseau anglais pût être coulé bas par un autre vaisseau quelconque, et demanda ses passe-ports. Le ministre de la marine en référa au roi de Naples, qui lui ordonna de signer à l'ambassadeur tous les passe-ports qu'il lui demanderait, et fit de son côté écrire à son ministre de Londres de quitter à l'instant même la capitale de la Grande- Bretagne.

Cependant le gouvernement britannique poursuivait la prise de possession de l'île Julia avec son activité ordinaire. C'était le relais qu'il cherchait

l'île julia. 347

depuis si longtemps sur la route de Gibraltar à Malte. Un vieux lieutenant de frégate, qui avait eu la jambe emportée a Aboukir, et qui depuis ce temps sollicitait une récompense quelconque auprès des lords de l'amirauté, fut nommé gouverneur de l'île Julia, et reçut l'ordre de s'embarquer immédiatement pour se rendre dans son gouvernement. Le digne marin vendit une petite terre qu'il tenait de ses ancêtres, acheta tous les objets de première nécessité pour une colonisation, monta sur la frégate le Dard, avec sa femme et ses deux fdles, doubla la pointe de la Bretagne, traversa le golfe de Gascogne, franchit le détroit de Gibraltar, entra dans la Méditerranée, longea les cotes d'Afrique, relâcha à Pentellerie, arriva sous le 38e degré de latitude, regarda autour de lui, et ne vit pas plus d'île Julia (pie sur sa main. L'île Julia était disparue de la veille, et je n'ai pas entendu dire que jamais, au grand jamais, personne en ait entendu parler depuis.

Les deux puissances belligérantes, qui avaient fait des armements considérables, continuèrent à se montrer les dents pendant dix-huit mois; pui-> leur grimace dégénéra en un sourire rechigné ; enfin, un beau matin, elles s'embrassèrent, et tout fut dit.

I/SBTNA,

Le lendemain de notre arrivée à Calane , nous devions tenter une ascension sur l'Etna. Je dis tenter, car c'est surtout à l'occasion des projets que les voyageurs font à l'endroit de celte montagne, qu'on peut appliquer le proverbe : L'homme propose, et Dieu dispose. Rien de plus commun que les curieux partis de Calane pour gravir le Gliibcllo , comme on appelle l'Etna en Sicile; rien de plus rare que les privilégiés arrivés jusqu'à son cratère. C'est que, pendant neuf ou dix mois de l'année , la montagne est véritablement inaccessible : jusqu'au 15 juin , il est Irop tôt; passé le 1er octobre, il est trop tard.

Nous étions sous ce rapport dans les conditions

voulues, car nous étions arrivés à C.alanc le 'i septembre; de plus, imite la journée avait été magnifique; aucune vapeur , aucun brouillard, ne voilaient l'Etna. De toutes les rues qui y conduisaient, nous l'avions vu, la veille, calme et majestueux. La légère fumée qui s'échappait du cratère suivait la direction du venl , flottant comme une banderole; enfin, le soleil, que nous avions vu se coucher du liant de la coupole des Bénédictins, avait glissé dans un ciel sans nuages, et disparu derrière le village d'Aderno, promettant pour le lendemain une journée non moins belle que celle qui venait de s'écouler.

Aussi, à cinq heures du matin, notre guide nous éveilla-t-il en nous annonçant un temps fait exprès pour nous. Nous courûmes aussitôt à nos fenêtres qui donnaient sur l'Etna, et nous vîmes le géant baignant sa tète colossale dans les blondes vapeurs du matin. On distinguait parfaitement les trois régions qu'il faut franchir pour arriver au sommet. la région cultivée, la région des bois, la région déserte. Contre l'ordinaire, son cône était entièrement dépouillé de neige.

Ce n'est que vers les quatre heures ordinairement que l'on part; mais nous voulions nous arrêter quelques heures à Nieolosi , et visiter le Monte Rosso. un i\c ces cent volcans secondaires dont se hérisse la croupe de l'Etna. D'ailleurs il y avait, m'avait-on dit, à Nieolosi, un certain M. Gcmcllaro,

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savant modeste et aimable qui demeurait là depuis soixante ans, et qui se ferait un plaisir de répondre à toutes mes questions. J'avais demande une lettre pour lui; on m'avait répondu que c'était chose inutile, son obligeante hospitalité s'étendant à tout voyageur qui entreprenait l'ascension , toujours pénible et souvent dangereuse , que nous allions tenter.

A cinq heures donc , après nous être munis d'une bouteille du meilleur rhum que nous pûmes trouver, nous enfourchâmes nos mules, et nous partîmes pour iNicolosi, où nous devions compléter nos provisions. Nous étions chacun dans notre costume ordinaire, auquel, malgré les recommandations de notre hôte, nous n'avions rien ajouté, ne pouvant croire qu'après avoir joui dans la plaine d'une température à cuire un œuf, nous trouverions dix degrés de froid sur la montagne.

Je ne sais rien de plus beau, de plus original, de plus accidenté, de plus fertile et de plus sauvage à la fois que le chemin qui conduit de Catane à Nicolosi , et qui traverse tour à tour des mers de sable, des oasis d'orangers, des fleuves de lave, des tapis de moissons et des murailles de basalte. Trois ou quatre villages sont sur la route, pauvres, chétifs , souffreteux, peuplés de mendiants, comme tous les villages siciliens; avec tout cela , ils ont des noms sonores et poétiques, qui résonnent comme des noms heureux : ils s'appellent Gravina , Santa- Lucia , Massanunziata ; ils sont élevés sur la lave,

5S9 l'etna.

bâtis avec (le la lave recouverte de lave; ils sortent (ont entiers des entrailles de la montagne, où ils rentreront \m jour. Ils éclosent à la surface du volcan, comme de pauvres fleurs flétries avant de

naître, et qu'un vent d'orage doit emporter.

Entre Massanunziala et le mont Miaoi , à droite de la route, est la fosse de la Colombe. D'où vient ce doux nom à une excavation noire, ténébreuse, profonde de deux cents pieds, large de cent cinquante? Notre guide ne put nous le dire.

Nous arrivâmes à Nicolosi, espèce de petit bourg bâti sur les confins du monde habitable. Deux ou trois milles avant Nicolosi, on commence à entrer dans une région désolée, et cependant, un demimille au-dessus de Nicolosi. on voit encore de belles plantations et un coteau couvert de vignes. Quelque feu intérieur remplace-t-il partiellement la chaleur du soleil , qui déjà à cette hauteur commence à se tempérer? C'est encore là un de ces mystères dont le guide ignare et le voyageur savant ne peuvent dire le mot.

Nous descendîmes dans un de ces bouges que la Sicile seule a l'audace de baptiser du nom d'auberge, et comme il était encore de bonne heure, nous envoyâmes, pendant qu'on préparait notre déjeuner, nos cartes à M. Gemellaro , en lui demandant la permission de lui faire notre visite. M. Gemellaro nous fil répondre qu'il allait se mettre à table, et que, si nous voulions partager sa collation, nous serions les bienvenus. Quel que

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fût, à l'aspect du déjeuner qui nous attendait, notre désir d'accepter une offre si gracieuse, nous eûmes ]a discrétion de la refuser, cl nous poussâmes la sobriété jusqu'à nous contenter du repas de l'auberge. C'était une action méritoire et digne d'être mise en parallèle avec les jeûnes les plus rudes des pères du désert.

Ce maigre déjeuner terminé , nous ordonnâmes à notre guide de se mettre en quête d'une paire de poulets ou d'une demi-douzaine de pigeons quelconques, de leur tordre le cou, de les plumer et de les rôtir. Celaient nos provisions de bouche pour le déjeuner du lendemain. Cette précaution prise, nous nous acheminâmes vers la maison de M. Gemellaro , la plus imposante de tout le village. Le domestique était prévenu, et nous introduisit dans le cabinet de travail où son maître nous a! tendait. En apercevant M. Gemcllaro, je jetai un cri de surprise mêlée de joie: c'était le même qui, à Aci-Reale, m'avait si obligeamment indiqué le chemin de la grottede Polyphèmc.

— Ah! c'est nous, nous dit-il en nous apercevant; je me doutais que j'allais revoir d'anciennes connaissances. Tout voyageur qui met le pied en Sicile m'appartient de droit; il faut qu'il passe par ici, et je le happe au passage. Avez-vous trouvé votre grotte ?

- — Parfaitement, monsieur, grâce à votre obligeance, que nous venons de nouveau mettre à l'épreuve.

— A vos ordres, messieurs, répondit M. Gemd-

laro en nous luisant sigae de nous asseoir ; et j'oserai dire que, si vous voulez des renseignements Mille pays, vous ne pouvez pas vous adresser mieux qu'à moi.

En effet, M. Gemellaro habitai! depuis soixante ans le village de Nicolosi , où il était ne, et l'occupation de toute si vie avait été d'observer le volean qu'il avait sans cesse devant les yeux. Depuis soixante ans. la montagne n'avait pas fait un mouvement, que M. Gemellaro ne se lût mis aussitôt à l'étudier; le cratère n'avait pas changé pendant vingt-quatre heures de forme, que M. Gemellaro ne l'eût dessiné sous son nouvel aspect ; enfin la fumée ne s'était pas épaissie ou volatilisée une seule Fois, que M. Gemellaro n'eût tiré de son assombrisscmeiit ou de sa ténuité des augures que le résultat n'avait jamais manqué de confirmer. Bref, M. Gemellaro est l'Empédocle moderne ; seulement, plus sage que l'ancien , j'espère qu'on l'enterrera avec ses deux pantoufles. Aussi M. Gemellaro connait-il son Etna sur le bout du doigt. Depuis trois mille ans, la montagne n'a pas jeté une gorgée de lave, que M. Gemellaro n'en ait un échantillon.

Le mot Etna est, à ce que prétendent le- savants, un mot phénicien qui veut dire mont de la fournaise. Le phénicien était, on le voit, une langue dans le genre de celle que parlait Covielle au bourgeois gentilhomme, et qui exprimait tant de choses en si peu de mots. Plusieurs poètes de l'an-

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tiquilé prétendent que ce fut le lieu où se réfugièrent Dcucalion et Pyrrha pendant le déluge universel. A ce titre, M. Gcmellaro , qui est né à TSTicolosi , peut certes réclamer l'honneur de descendre en droite ligne d'une des premières pierres qu'ils jetèrent derrière eux. Cela laisserait hien loin, comme on voit, les Montmorency, les Rohan et les Noailles.

Homère parle de l'Etna, mais sans le désigner comme un volcan. Pindare l'appelle une des colonnes du ciel. Thucydide mentionne trois grandes explosions , depuis l'époque de l'arrivée des colonies helléniques jusqu'à celle où il vivait. Enfin, il y eut deux éruptions à l'époque des Denys; puis elles se succédèrent si rapidement, qu'on ne compta désormais que les plus violentes '.

Depuis l'éruption de 1781 . l'Etna a hien eu quelques petites velléités de bouleverser encore la Sicile ; mais , comme ces caprices n'ont pas eu de suites sérieuses , il est permis de penser que ce qu'il en a fait, c'est uniquement par respect pour lui-même, et pour conserver sa position de volcan.

De toutes ces éruptions, une des plus terribles

1 Les principales éruptions de l'Etna eurent lieu l'an (H>2 de Rome, et pendant l'ère chrétienne dans les années 22'i. 420. 812. Il(i.>. 1285, 1529, 1333, 1408, 1444, 14*6, 14*7 , 1536, 1603, 1607, 1610, 1(»14, lGIi), 1654, 1669, I682j

1688, 1G8!>, 1702. 1766 et 1781.

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fut celle de 1000. Comme l'éruption de 1009 partit du Monte-Rosso, et (jue le Monlc-Rosso n'est qu'à un demi-mille à gauche de IS'icolosi , nous nous mimes en route, Jadin et moi. pour visiter le cratère, après avoir promis à M. Gcmcllaro de revenir diner chez lui.

Il faut avant tout savoir que l'Etna se regarde comme trop au-dessus des volcans ordinaires pour procéder à leur façon ; le Vésuve, Stromboli, lllécla même, versent la lave du haut de leur cratère, comme le vin déborde d'un verre trop plein; l'Etna ne se donne pas tant de peine. Son cratère n'est qu'une espèce de cratère d'apparat, qui se contente de jouer au bilboquet avec des rocs incandescents gros comme des maisons ordinaires, et qu'on suit dans leur ascension aérienne, comme on pourrait suivre une bombe qui sortirait d'un mortier; mais, pendant ce temps, le fort de l'éruption se passe réellement ailleurs. En elîet, quand l'Etna est en travail, il lui pousse alors tout bonnement sur le dos, à un endroit ou à un autre, une espèce de furoncle de la grosseur de Montmartre ; puis le furoncle crève, et il en sort un fleuve de lave qui suit sa pente, descend, brûle ou renverse tout ce qu'il rencontre devant lui, et finit par aller s'éteindre dans la mer. Cette façon de procéder est cause que l'Etna est couvert d'une quantité de petits cratères qui ont la forme d'immenses meules de foin; chacun de ces volcans secondaires a sa date et son nom particulier, et tous ont fait, dans leur

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temps, plus ou moins de bruit et plus ou moins de ravage.

Le Monlc-Rosso est, comme nous l'avons dit, au premier rang de celle aristocratie secondaire; ce serait, dans tout autre voisinage que celui des Andes, des Cordilièrcs ou des Alpes, une fort jolie petite montagne de neuf cents pieds d'élévation , c'est-à-dire trois lois haute comme les tours de Notre-Dame. Le volcan doit son nom à la couleur des scories terreuses dont il est formé; on y monte par une pente assez facile, et, au bout d'une demiheure d'ascension à peu près, on se trouve au bord de son cratère.

C'est une espèce de puits sépare dans le fond comme une salière, et qui s'offre maintenant aux regards avec un air de bonhomie et de tranquillité parfaite. Quoiqu'il n'y ail pas de chemin pratiqué, on y descendrait, à la rigueur, avec des cordes; sa profondeur peut être de deux cents pieds, et sa circonférence de cinq ou six cents.

C'est de celte bouche aujourd'hui muette cl froide que sortit, en 1609, une telle pluie de pierres et de cendres, «pie littéralement, pendant trois mois, le soleil en fut obscurci, et que le vent la porta jusqu'à Malle. La violence de l'éjaculalion était telle, qu'un rocher de cinquante pieds de longueur fut lancé à mille pas du cratère d'où il était sorti, et s'enfonça en retombant à vingt-cinq pieds de profondeur. Enfin , la lave parut à son tour, monta en bouillonnant jusqu'à l'orifice, déborda

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sur la pente méridionale, et. laissant Nieolosi à si droite et Boriello à sa gauche, commença de s'écouler, non pas comme un torrent, mais comme uo

fleuve de feu . couvrit de ses vagues ardentes les villages deCampo-Rotondo, de San-Pietro, de Gigganeo, et alla se jeter dans le port de Catane, en j poussanl devant elle une partie de la ville. Là commença une lutte horrible entre l'eau et le feu : la mer repoussée d'abord céda la place, et recula d'un quart de lieue, découvrant à l'œil humain ses profondeurs. Des vaisseaux furent brûlés dans le port, de gros poissons morts vinrent Qotter à la surface de l'eau ; puis, comme furieuse de sa défaite . la mer à son tour revint attaquer la lave. La lutte dura quinze jours ; enfin, la lave vaincue s'arrêta, et de l'état fusible commença de passer à l'état compacte. Pendant quinze autres jours, la mer bouillonna encore, occupée à refroidir ce nouveau rivage qu'elle était forcée d'accepter; puis, peu à peu. le bouillonnement s'effaça. Mais la campagne tout entière était dévastée, trois villages étaient anéantis, Catane était aux trois quarts détruite, et le port à moitié comblé.

Du haut du Monte -Rosso ou plutôt des Mnnti- Iiossi (car la montagne se partage en deux sommets comme le Vésuve), on voit cette traînée de lave, longue de cinq lieues, large parfois de trois, et que près de deux siècles n'ont recouverte encore que de deux pouces de terre. Du point où j'étais, à ma droite et à ma gauche, devant et (1er-

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rière moi, dans l'horizon que mon oeil pouvait embrasser, je comptai en outre vingt-six montagnes, toutes produites par des éruptions volcaniques, et pareilles de forme et de hauteur à celle sur laquelle j'étais monte.

11 était quatre heures du soir ; nous devions dîner à quatre heures et demie chez notre excellent hùte, M. Gemellaro; nous reprimes donc le chemin de sa maison avec d'autant plus de hâte que le déjeuner du matin nous avait admirablement prédisposés à un second repas. Nous trouvâmes la table toute dressée; nous avions admirablement saisi ce moment si rapide et si rare où l'on n'attend pas, et où cependant l'on n'a pas fait attendre.

M. Gemellaro était un de ces savants comme je les aime, savants expérimentateurs qui détestent toute théorie et ne parlent (pic de ce qu'ils ont vu. Pendant tout le dîner. la conversation roula sur la montagne de notre hôte; je; dis la montagne de notre hôte, car M. Gemellaro est bien convaincu que l'Etna est à lui, et il serait fort étonné si un jour Sa Majesté le roi des Deux-Siciles lui en réclamait quelque chose.

Après l'Etna, ce que M. Gemellaro trouvait de plus grand et de plus beau, c'était Napoléon, cet autre volcan éteint, qui, pendant une éruption de quatorze ans, a causé tant de tremblements de trônes et de chutes d'empires. Son rêve était de posséder une collection complète des gravures qui

avaient été faites sur lui; je le désespérai en lui disant qu'il faudrait eu charger quatre vaisseaux, et qu'elles ne tiendraient pas dans le cratère des Monli-Rossi.

Après !<• diner, M. Gemellaro s'informa des précautions que nous avions prises pour monter sur l'Etna : nous lui répondîmes que les précautions se bornaient à l'achat d'une bouteille de rhum et à la cuisson de deux ou dois poulets. M. Gemellaro jeta alors les yeux sur nos costumes, et. voyant Jadin avec sa veste de panne et moi avec ma veste de toile, nous demanda en frissonnant si nous n'avions ni redingotes, ni manteaux. Nous lui répondîmes que nous ne possédions absolument pour le moment que ce que nous avions sur le corps.

— Voilà bien les Français, murmura M. Gemellaro en se levant; ce n'est pas un Allemand ou un Anglais qui s'embarquerait ainsi. Attendez, attendez.

Et il alla nous chercher deux grosses capotes à capuchon, pareilles à nos capotes militaires, qu'il nous remit en nous assurant que nous n'aurions pas plus tôt fait deux lieues au delà de Nicolosi, que nous rendrions hommage à sa prévoyance.

La causerie se prolongea jusqu'à neuf heures du soir; notre guide vint alors frapper à la porte avec nos mulets. Nous lui demandâmes s'il était parvenu à se procurer quelques comestibles : il nous répondit en nous montrant quatre de ces malheureux poulets comme il n'en existe qu'en Italie, et qui, à

l'etna. ÔG1

eux quatre, ne valaient pas un bon pigeon de pied. En outre, il avait acheté deux bouteilles de vin, du pain, du raisin et des poires; avec cela il \ avait de quoi faire le tour du monde.

Nous enfourchâmes nos montures, et nous qous mîmes en route par une nuit qui nous parut, au sortir d'une chambre bien éclairée, d'une effroyable obscurité; mais peu à peu nous commençâmes à distinguer le paysage, grâce à la lueur des myriades d'étoiles qui parsemaient le ciel. Il nous parut d'abord . à la façon dont nos mulets enfonçaient sous nous, ipie nous traversions des sables. Bientôt nous entrâmes dans la seconde région, ou région des forêts, si toutefois les quelques arbres éparpillés, malingres et lorlus, <pii couvrent le sol, méritent le nom de forêt. Nousy marchâmes deux heures à peu près, suivant de confiance le chemin où nous engageait noire guide, ou plutôt dos mulets, chemin qui, au reste, à en juger par les descentes et les montées éternelles, nous paraissait effroyablement accidenté. Déjà, depuis une heure. nous avions reconnu la justesse des prévisions de M. Gemellaro, relativement au froid, et nous avions endossé nos houppelandes à capuchon, lorsque nous arrivâmes à une espèce de masure sans toit, où nos mulets s'arrêtèrent d'eux-mêmes. Nous étions à la casa del Jiosco ou dclla Xcre, c'est-à-dire du bois ou de la Neige, noms qu'elle mérite successivement l'été et l'hiver. C'était, nous dit le guide, notre lieu de balte. Surson invitation,

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nous mimes pied à terre et nous entrâmes. Nous (■lions à moitié chemin de la casa [nglese; seulement . comme disent nos paysans, nous avions mangé notre pain blanc le premier.

I.,i casa délia Neve (''lait comme un préiode à la déflation qui nous attendait plus haut. Sans toit, sans contrevents et sans portes, elle n'offrait d'autre abri que ses quatre murs. Heureusement notre guide s'était muni d'une petite1 hache : il nous apporta une brassée de bois; nous fîmes jouer immédiatement le briquet phosphorique , et nous allumâmes un grand feu. On comprendra <pi'il fut le bienvenu, lorsqu'on saura qu'un petit thermomètre de poche que nous portions avec nous était déjà descendu de 18 degrés depuis Catane.

Une fois notre feu allumé, notre guide nous invita à dormir, et nous abandonna à nous-mêmes pour prendre soin de nos mulets. Nous essayâmes de suivre son conseil, mais nous étions é\ cillés comme des souris, et il nous fui impossible de fermer l'œil. Nous suppléâmes au sommeil par quelques verres de rhum , et par force plaisanteries sur ceux de nos amis parisiens qui, à cette heure, prenaient tranquillement leur thé sans se douter le moins du monde que nous (''(ions à courir la prétantaine dans les forêts de l'Etna. Cela dura jusqu'à minuit et demi; à minuit et demi, notre guide nous invita à remonter sur nos mulets.

rendant notre halle, le ciel s'était enrichi d'un

croissant qui , quelle qu'en fût la ténuité, suffisait

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cependant pour jeter un peu de lumière. Nous continuâmes à marcher un quart d'heure encore à peu près au milieu d'arbres qui devenaient plus rares de vingt pas en vingt pas, et qui finirent enfin par disparaître tout à fait. Nous venions d'entrer dans la troisième région de l'Etna, et nous sentions, au pas de nos mulets, quand ils passaient sur des laves, quand ils traversaient des cendres, ou quand ils foulaient une espèce de mousse, seule végétation qui monte jusque-là. Quant aux yeux, ils nous étaient d'une médiocre utilité, le sol uous apparaissant plus ou moins coloré, voilà tout, mais sans que nous pussions, au milieu de l'obscurité , distinguer aucun détail.

Cependant, à mesure que nous montions, le froid devenait plus intense, et. malgré nos houppelandes, nous étions glacés. Ce changement de température avait suspendu la conversation, et chacun de nous, concentré en lui-même comme pour y conserver sa chaleur, s'avançait silencieusement. Je marchais le premier, et . si je ne pouvais voir le terrain sur lequel nous avancions, je distinguais parfaitement à notre droite des escarpements gigantesques et des pies immenses, qui se dressaient comme des géants , '•! dont les silhouettes noires se dessinaient sur l'azur foncé du ciel. Plus nous avancions, plus ces apparitions prenaient des aspects étranges et fantastiques; on comprenait bien que la nature n'avait point fait ces montagnes ainsi, et que c'était une longue lutte qui les avait

dépouillées. Nous étions sur le champ de bataille des Titans; nous gravissions Pélion entassé but Ossa.

Tout cela était terrible, sombre . majestueux ; je voyais el je sentais parfaitement la poésie de ce ooeturne voyage, el cependant j'avais tellement froid que je n'avais pas le courage d'échanger un mol avec Jadin pour lui demander si toutes ces ■visions n'étaient point le résultat de l'engourdissement que j'éprouvais, et si je ne faisais pas un songe. De temps en temps des bruits étranges, inconnus, qui ne ressemblaient à aucun des bruits que l'on entend habituellement, s'éveillaient dans les entrailles de la terre, qui semblait alors gémir et se plaindre comme un être animé. Ces bruits avaient quelque chose d'inattendu , de lugubre et de solennel qui faisait frissonner. Souvent, à ces bruits , nos mulets s'arrêtaient tout court, approchaient leurs naseaux ouverts et fumants du sol, puis relevaient, la tête en hennissant tristement, comme s'ils voulaient faire entendre qu'ils comprenaient cette grande voix de la solitude, mais que ce n'était point de leur propre mouvement qu'ils venaient troubler ses mystères.

Cependant nous montions toujours, el de minute en minute le froid devenait plus intense ; à peine si j'avais la force de porter ma gourde de rhum à ma bouche. D'ailleurs , cette opération était suivie d'une opération plus difficile encore, qui consistait à la reboucher; mes mains étaient tellement gla-

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cées, qu'elles n'avaient plus la perception des objets qu'elles touchaient, et mes pieds étaient tellement, alourdis, qu'il me semblait porter une enclume au bout de charpie jambe. Enfin, sentant que je m'engourdissais de plus en plus, je fi-> un efforl sur moi-même, j'arrêtai mon mulet, et je mis pied à terre. Pendant celle é\olulioii . je vis passer Jadin sur sa monture. Je lui demandai s'il ne voulait pas en faire autant que moi ; mais, sans me répondre, il secoua la tète en signe de refus et continua son chemin. D'abord il me fut impossible de marcher; il me semblait que je posais mes pieds nus sur des milliers d'épingles. J'eus alors l'idée de m'aider de mon mulet , et je l'empoignai par la queue ; mais il appréciait trop l'avantage qu'il avait d'être débarrassé de son cavalier, pour ne pas tenter de conserver son indépendance. A peine eut-il senti le contact de nies mains, qu'il rua des deux jambes de derrière; un de ses pieds m'atteignit, et me lança à dix pieds en arrière. Mon guide accourut et me releva.

Je n'avais rien de cassé; de plus la commotion avait quelque peu rétabli la circulation du sang ; je n'éprouvais presque pas de douleur, quoique , par ma chute, il me fût clairement prouvé que le coup avait été violent. Je me mis donc à marcher, et me sentis mieux. Au bout de cent pas, je trouvai Jadin arrêté; il m'attendait. Le mulet , qui l'avait rejoint sans moi ni le guide, lui avait indiqué qu'il venait de m'arriver un accident quelconque.

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Je le rassurai, et nous continuâmes aotre route, lui et le guide à mulet, moi à pied. 11 était deux

heures du matin.

Nous marchâmes trois quarts d'heure encore à peu près dans dr> chemins roides et raboteux, puis nous nous trouvâmes sur une pente doucement inclinée, où nous traversions de temps en temps de grandes flaques de neige dans lesquelles j'enfonçais jusqu'à mi-jambe et qui finirent par devenir continues. Enfin celte sombre voûte du ciel commença à pâlir, un faihlc crépuscule éclaira le terrain sur lequel nous marchions, amenant un air plus glacé encore que celui que nous avions respiré jusque-là. A celte lueur terne et douteuse , nous aperçûmes devant nous quelque chose comme une maison; nous nous en approchâmes , Jadin au trot de son mulet, ctmoi en courant démon mieux. Le guide poussa une porte, et nous nous trouvâmes dans la casa Inglese, bâtie au pied du cène pour le plus grand soulagement des voyageurs.

Mon premier cri fut pour demander du feu , mais c'était là un de ces souhaits instinctifs qu'il est plus facile de former que de voir s'accomplir; les dernières limites de la forêt sont à deux grandes lieues de la maison , et dans les environs , entièrement envahis par les laves , par les cendres ou par la neige, il ne pousse pas une herbe, pas une plante. Le guide alluma une lampe qu'il trouva dans un coin, ferma la porte aussi hermétiquement que possihlc, et nous dit de nous réchauffer de

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notre mieux en nous enveloppant dans nos houppelandes et en mangeant un morceau , tandis qu'il conduirait ses mulets dans l'écurie.

Comme, à tout prendre, ce qu'il y avait de mieux à faire était de sortir de l'état de torpeur où nous nous trouvions, nous nous mimes à battre la semelle de notre mieux, Jadin et moi. Enfermé dans la maison, le thermomètre marquait G degrés audessous de zéro : c'était une différence de 41 degrés avec la température deCatane.

Notre guide rentra, rapportant une poignée de paille et des hranches sèches , (pie nous devions sans doute à la munificence de quelque Anglais , notre prédécesseur, lui effet, il est arrivé quelquefois que ces dignes insulaires, toujours parfaitement renseignés à l'égard des précautions qu'ils doivent prendre, louent un mulet de plus, et, en traversant la forêt, le chargent de bois. Si peu anglomane que je sois, c'est un conseil que je donnerai à ceux qui voudraient faire le même voyage. Un mulet coûte une piastre, et je sais que j'aurais donné de grand cœur dix louis pour un fagot.

L'aspect de ce feu, de si courte durée qu'il dût cire, nous rendit notre courage. Nous nous en approchâmes comme si nous voulions le dévorer, étendant nos pieds jusqu'au milieu de la flamme ; alors, un peu dégourdis, nous procédâmes au déjeuner.

Tout était gelé, pain, poulets, vin et fruits; il n'y avait que notre rhum qui était resté intact.

Nous dévorâmes deux de nos poulets comme nous

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