‹ Fragments des œuvres d'Alexandre DumasChapitre 68 sur 100 · I.'l-TN · texte numérisé non relu

I.'l-TN

eussions fait de deux alouettes; nous donnâmes le troisième à notre guide, et nous gardâmes le quatrième pour la faim à venir. Quant aux fruits, c'était commesi non-- eussions mordu dans de la glace; nous bûmes donc un coup de rhum au lieu de dessert, h nous nous trouvâmes un peu restaurés.

Il était trois heures et demie du matin; notre guide nous rappela que nous avions encore trois quarts d'heure de montée au moins, et que, si nous voulions être arrivés au haut du cône pour le lever du soleil, il n'\ avait pas de tempsà perdre.

Nous sortîmes de la casa [nglese. <>n commençait à distinguer les objets : tout autour de nous s'étendait une vaste plaine de neige, du milieu de laquelle, Bgurant un angle de quarante-cinq degrés à peu près, s'élevait le cône de l'Etna. Audessous de nous, tout était dans l'obscurité; à l'orient seulement, une légère teinte d'opale colorait le ciel sur lequel se découpaient en vigueur les montagnes de la Calabre.

A cent pas au delà de la maison anglaise , nous trouvâmes les premières vagues d'un plateau de lave, qui tranchait par sa couleur noire avec la neige du milieu de laquelle il sortait comme une île sombre. 11 nous fallut monter sur ces Ilots solides, sauter de l'un à l'autre, comme j'avais déjà fait à Chamoun) sur la merde glace, avec cette différence que des arêtes aiguës coupaient le cuir de nos SOUlierS et nous déchiraient les pieds. Ce

LETNÀ. ÔC9

trajet, qui dura un quart d'heure, fut un des plus pénibles de toute la route.

Nous arrivâmes enfin au pied du cône, qui, quoique s'élevant de treize cents pieds au-dessus du plateau où nous nous trouvions, était complètement dépouillé de neige, soit que l'inclinaison en soit trop rapide pour que la neige s'y arrête, soit que le feu intérieur qu'il recèle ne laisse pas les flocons séjourner à sa surface. C'est ce cône . éternellement mobile, qui change de forme à chaque éruption nouvelle, s'abîmant dans le vieux cratère, et se reformant avec un cratère nouveau.

Nous commençâmes à graï ir cette nouvelle montagne, toute composée d'une terre friable mêlée de pierres qui s'éboulaient sous nos pieds et roulaient derrière nous. Dans certains endroits, la pente étail si rapide, que. du bout Ar<, mains el sans nous baisser, nous touchions le talus; de plus. à mesure que nous montions , l'air se raréfiait et devenait de moins en moins respirable. Je me rappelai tout ce que m'avait raconté Balmal lors de sa première ascension au Mont-Blanc, et je commençais à éprouver juste les mêmes effets. Quoique nous fussions déjà à mille pieds à peu près au-dessus des neiges éternelles, et que nous dussions monter encore à une hauteur de huit cents pieds . la houppelande que j'avais sur les (''paulcs me devenait insupportable, et je sentais l'impossibilité de la porter plus longtemps : elle me pesait comme une de ces chapes de plomb sous lesquelles Dante vit , dans le

370 i.'mw.

sixième cercle de l'enfer, les hypocrites écrasés, Je la laissai donc tomber sur la route, n'ayant pas le courage de la traîner plus loin , et laissant à mon guide le soin de la reprendre en passant ; bientôt il en fut ainsi pour le bâton que je portais à la main et pour le chapeau que j'avais sur la tête. Cesdeui objets, que j'abandonnai successivement, roulèrent jusqu'à la base du cône, et ne s'arrêtèrent qu'à la merde lave, tant la pente est rapide. De son côté, je voyais Jadin qui se débarrassait aussi de tout ce que son costume lui paraissait offrir de superflu, et qui de cent pas en cent pas s'arrêtait pour reprendre haleine.

Nous étions au tiers de la montée à peu près , nous avions mis près d'une demi-heure pour monter quatre cents pieds ; l'orient s'éclaircissait de plus en plus ; la crainte de ne pas arriver au haut du cône à temps pour voir le lever du soleil nous rendit tout notre courage, et nous repartîmes d'un nouvel élan , sans nous arrêter à regarder l'horizon immense qui, à chaque pas, s'élargissait encore sous nos pieds; mais plus nous avancions, plus les difficultés s'augmentaient ; à chaque pas la pente devenait plus rapide , la terre plus friable , et l'air plus rare. Bientôt, à notre droite, nous commençâmes à entendre des mugissements souterrains qui attirèrent notre attention ; notre guide marcha devant nous et nous conduisit à une fissure de laquelle sortait à grand bruit, et poussée par un courant d'air intérieur, une fumée épaisse et soufrée. Eu

nous approchant des bords de cette gerçure, nous voyions , à une profondeur que nous ne pouvions mesurer, un fond incandescent rouge et liquide; et, quand nous frappions du pied, la terre résonnait au loin comme un tambour. Heureusement l'air était parfaitement calme, car, si le vent eût poussé cette fumée de notre côté, elle nous eût asphyxiés , tant elle portait avec elle une effroyable odeur de soufre.

Après une halte de quelques minutes au bord de celte fournaise, nous nous remîmes en rouie, montant de biais, pour plus de facilité; je commençais à avoir des tintements dans la tête, comme si le sang allait me sortir par les oreilles; et l'air, qui devenait de moins en moins respirable, me faisait haleter comme si la respiration allait me manquer tout à fait. Je voulus me coucher pour me reposer un peu , mais la terre exhalait une telle odeur de soufre, qu'il fallut y renoncer. J'eus l'idée alors de mettre ma cravate sur ma bouche, et de respirer à travers le tissu; cela me soulagea.

Cependant, petit à petit, nous étions arrivés aux trois quarts de la montée, et nous voyions à quelques centaines de pieds seulement au-dessus île noire télé le sommet de la montagne. Nous limes un dernier effort, et moitié debout, moitié à quatre pattes, nous nous remîmes à gravir ce court espace, n'osant pas regarder au-dessous de nous, de peur (pie la tète ne nous tournât, tant la pente était rapide. Enfin Jadin , qui était de quelques pas plus

l'etna.

avancé que moi, jeta un cri de triomphe : il était arrivé el se trouvai I en Face du cratère; quelques secondes après . j'étais près <l<' lui. Nous nous trouvions littéralement entre deux abîmes.

Une fois arrivés là, el n'ayant plus besoin de faire de mouvements violents . nous commençâmes à respirer avec pins de facilité ; d'ailleurs le spectacle que iiniis avions sous les yeux était tellement saisissant, qu'il dissipa noire malaise, si grand qu'il fût.

Xiiiis nous trouvions en face du cratère, e'est-àdire d'un immense puits de huit milles île tour et de neuf cents pieds <le profondeur; les parois de cette excavation étaient depuis le haut jusqu'en bas recouvertes «!<■ matières scorifiées, de soufre et d'alun; au fond, autant qu'on pouvait le voir de la distance où nous nous trouvions, il 3 avait une matière quelconque en ébullition . et de cet abîme montait une fumée ténue el tortueuse, pareille à un serpent gigantesque qui se tiendrait debout sur la queue. Les bords du cratère étaient découpes irrégulièrement et plus ou moins élevés. Nous étions sur un des points les plus hauts.

Notre guide nous laissa un instant tout à ce spectacle, en nous retenant de temps en temps cependant par notre veste quand nous nous approchions trop pris du bord, car la pierre est si friable qu'elle pourrait manquer sous les pieds et qu'on recommencerait la plaisanterie d'Empédocle; puis il nous invita à nous éloigner d'une vingtaine

LETNA. 373

de pieds du cratère, pour éviter tout accident, et à regarder autour de nous.

L'orient, qui de la teinte opale que nous avions remarquée en sortant de la casa Inglese était passé à un rose tendre, était maintenant tout inondé des flammes du soleil, dont on commençait à apercevoir le disque au-dessus des montagnes de la Calabre. Sur les flancs de ces montagnes d'un bleu foncé cl uniforme, se détachaient, comme de petits points blancs, les villages et les villes. Le détroit de Messine semblait une simple rivière, tandis qu'à droite et à gauebe on voyait la mer comme un miroir immense. A gauche, ce miroir était tacheté de plusieurs points noirs : ces points noirs étaient les îles de l'archipel Lipariote. De temps en temps une de ces îles brillait comme un phare intermittent; c'était Slromboli, qui jetait des flammes. .V l'occident, tout était dans l'obscurité encore. L'ombre de l'Etna se projetait sur toute la Sicile.

Pendant trois quarts d'heure, le spectacle ne lil que gagner en magnificence. J'ai vu le soleil se lever sur le Itiglii et sur le Faulhorn, ces deux Titans de la Suisse : rien n'est comparable à ce qu'on voit du haut de l'Etna. La Calabre, depuis le Pizzo jusqu'au cap délie Armi, le détroit depuis Seylla jusqu'à Reggio, la mer de Tyrrhènc et la mer d'Ionie; à gauebe, les îles Eoliennes, qui semblent à portée de la main ; à droite, Malle, qui flotte à l'horizon comme un léger brouillard ; autour de soi, la Sicile tout entière, vue à vol d'oi-

374 l'etna.

seau, avec son rivage dentelé de caps, de promontoires, de ports, de criques et de rades, ses quinze villes, ses trois cents villages, ses montagnes, qui semblent des collines, ses vallées, qu'on croirait des sillons de charrues, ses fleuves, qui paraissent des Gis d'argent, comme pendant l'automne il en descend du ciel sur l'herbe îles prairies; enfin, le cratère immense, mugissant, plein de flamme et de fumée; sur sa tète le ciel, sous ses pieds l'enfer : un tel spectacle nous lit tout oublier, fatigue, danger, souffrance. J'admirais entièrement, sans restriction, de bonne foi, avec les yeux du corps et les yeux de l'âme. Jam;iis je n'avais vu Dieu de si pics, et par conséquent si grand.

Nous restâmes une heure ainsi, dominant tout le vieux monde d'Homère, de Virgile. d'Ovide et de ïhéocritc. sans qu'il vint à Jadin ni à moi l'idée de toucher un crayon, tant il nous semblait que ce tableau entrait profondément dans notre cœur et devait y rester gravé sans le secours de l'écriture ou du dessin. Puis nous jetâmes un dernier coup d'œil sur cet horizon de trois cents lieues qu'on n'embrasse qu'une fois dans sa vie, et nous commençâmes à redescendre.

A part le danger de rouler du liant en bas du cône, la difficulté de la descente ne peut se comparer à celle de la montée, lui dix minutes, nous fûmes sur l'île de lave, et un quart d'heure après, à la casa Inglcsc.

Le froid, toujours piquant, avait cessé d'être pé-

nible ; nous entrâmes dans la maison anglaise pour nous rajuster tant soit peu, car, ainsi que nous l'avons dit, notre toilette avait subi, pendant l'ascension, une foule de modifications.

La maison anglaise, que l'ingratitude des voyageurs finira par réduire à l'état de la casa dcllu Neve, est encore un don précieux, quoique indirect, de la philanthropie scientifique de notre excellent hôte, M. Gemcllaro. Il avait vingt ans à peine, qu'il avait déjà calculé de quel inappréciable avantage serait, pour les voyageurs qui montent sur l'Etna afin d'y faire des expériences météorologigues, une maison dans laquelle ils pussent se reposer des fatigues de la montée et se soustraire au froid éternel qui rend celte région inhabitable. En conséquence, il s'était adressé dix fois à ses concitoyens, soit de vive voix, soit par écrit, afin d'obtenir d'eux à cet effet une souscription volontaire ; mais toutes ses tentatives avaient été sans succès.

Vers cette époque, M. Gemcllaro fit un petit héritage ; alors il n'eut plus recours à personne, et éleva par ses propres moyens une maison qu'il ouvrit gratis aux voyageurs. Cette maison était située, d'après son propre calcul, confirmé par celui de son frère, à 9,219 pieds au-dessus du niveau de la mer. Un voyageur reconnaissant écrivit au-dessus de la porte ces mots latins :

CASA ILEC QUANTULA l.TNAM PEiaUSTRANTIBUS GRATISSIMA.

El la maison fut appelée dès lors/» Gratissima,

.Mais, en bâtissant lu (Irulissiniu , M. Gemellaro

a'avail lait que ce que ses moyens individuels lui permettaient de taire, c'est-à-dire qu'il avait offert un abri au savaut. Ce n'était point assez pour lui :

il voulut donner des moyens d'étude à la science en meublant la maison de tous les instruments nécessaires aux observations météorologiques, que les

voyageurs de toutes les parties du inonde venaient journellement y faire. C'était l'époque où les Anglais occupaient la Sicile. M. Gemellaro s'adressa à lord Forbes, général des années britanniques.

Lord Forbes adopta non-seulement le projet de M. Gemellaro, mais il résolut même de lui donner un plus grand développement. H ouvrit une souscription, en tête de laquelle il s'inscrivit pour soixante et onze mille francs. La souscription ainsi patronisée atteignit bientôt le chiffre nécessaire, et lord Forbes, près de la petite maison de 31. Gemellaro. qui depuis sept ans était, comme nous l'avons dit, appelée la Gratissima, fit élever un bâtiment composé de trois chambres, de deux cabinets, et d'une écurie pour seize chevaux, ('/est cette maison, qui était un palais en comparaison de sa ebétive voisine, qui fut appelée du nom de ses fondateurs,

CASA INGLESE, OU <:\s\ DEGLI INGLESI.

Pendant tout le temps qu'on bâtit celle maison nouvelle, M. Gemellaro, qui, grâce aux ouvriers,

j/etnA. 577

pouvait faire venir tous les jours de Nieolosi les choses qui lui étaient nécessaires, demeura dans l'ancienne, occupé à faire des observations thermométriques trois fois par jour. D'après ces observalions, la température moyenne, dans le mois de juillet, fut le matin de -j- 5,57; à midi, -f- 7 ; le soir,-]- 5 ; moyenne, -j-4,9 ; cl dans le mois d'août, le matin,-f-2,7 ; à midi, -j- 8,2 ; et le soir, -{-5,1 ; moyenne, -j- 4,7; la plus grande chaleur monta jusqu'à -j- 12,4; le plus grand froid descendit jusqu'à — 0.9. Ces expériences, comme nous l'avons dit, étaient faites à U.21!) pieds au-dessus du niveau de la mer.

Aujourd'hui, la Gralissima est en ruine, et la maison anglaise, dégradée chaque jour par les voyageurs qui y passent, menace de ne leur offrir bientôt d'autre abri que. ses quatre murs.

Après une nouvelle halte d'un quart d'heure, pendant laquelle nous expédiâmes notre poulet <•( le reste du pain, nous sortîmes de nouveau de la maison anglaise, et nous nous trouvâmes sur le plateau qu'on appelle, par antiphrase sans doute, la plaine du Froment. 11 était entièrement couvert de neige, quoique nous fussions au temps le plus chaud de l'année. Une trace, visiblement battue, indiquait le chemin suivi par les voyageurs. Nous nous écartâmes pour aller visiter à gauche la vallée de! Bue. A chaque pas que nous faisions sur celte neige vierge, nous enfoncions de six pouces à peu près.

378 i.'etna.

Je n'ai jamais rien vu do plus triste et de plus désolé que ce gigantesque précipice, avec ses cascades de lave noire, figées au milieu de leur cours sur ce sol incandescent. Pas un arbre, pas une herbe, pas une mousse, pas un être animé. Absence totale de bruit, de mouvement et d'existence.

Aux trois régions dans lesquelles on divise l'Etna, on pourrait certes en ajouter une quatrième plus terrible que toutes les autres, la région du feu .

Au fond de la vallée de] Bue, on voit, à trois ou quatre mille pieds au-dessous de soi, deux volcans éteints qui ouvrent leurs gueules jumelles. On dirait deux taupinières. Ce sont deux montagnes de quinze cents pieds chacune.

Il fallut toutes les instances de notre guide pour nous arrachera ce spectacle. Rien ne pouvait nous faire souvenir que nous avions une trentaine de milles à faire pour retourner à Catane. D'ailleurs Calane était là sous nos pieds; nous n'avions qu'à étendre la main, nous y touebions presque. Comment croire à ces dix lieues dont nous parlait notre guide?

Aous remontâmes sur nos mulets, et nous partîmes. Quatre heures après, nous étions de retour cbez M. GemeUaro. Nous l'avions quitté avec un sentiment d'amitié, nous le retrouvions avec un sentiment de reconnaissance.

Page 1