A LIEGE
Le lendemain nous nous confiâmes de nouveau , non pas à un cocher ivre et à deux chevaux bien repus, mais à un mécanicien, à deux rails et à une trentaine de sacs de charbon , moyennant lesquels nous Cimes en quatre ou cinq heures les dixhuit lieues qui séparent Liège de Bruxelles. Quand je dis les dix-huit lieues, je me trompe; nous n'en finies guère que dix-sept , attendu que le chemin de fer s'arrête à je ne sais combien de mvriamètres de Liège. Là , nous tombâmes au milieu d'une armée d'omnibus , dont les cochers se précipitèrent
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bot nous. Après avoir été une dizaine de minutes tiraillé en tous sens, je restai la propriété de l'un d'eux qui m'enfourna dans sa machine ; je criais comme un dératé après mes malles, mes paquets et mes livres, et je voulais sauter à toute forer à Ikis
(lu fourgon : malheureusement j'étais juste le quatorzième; de sorte que sans s'inquiéter aucunement de mes réclamations, l'homme du marchepied ferma la porte, poussa un ressort, cria au cocher : « Complet ! « Et nous partîmes au galop pour la patrie de Grélry. Après avoir roulé ainsi trois quarts d'heure à peu près , pendant la dernière partie desquels il s'était arrêté pour donner la liberté à quatre ou cinq de mes compagnons, l'omnibus fit une nouvelle pause, l'homme du marchepied rouvrit la portière, et s'adressant à moi :
— C'est ici votre hôtel , me dit-il.
— Ah! Et comment s'appelle mon hôtel?
— L'hôtel d'Albion.
— Et mes paquets?
— Ils viendront dans un instant.
— iMais comment les reconnaitra-t-on ?
— Vos noms sont dessus?
— Oui.
— Eli bien! soyez tranquille.
Je descendis de l'omnibus qui reparti! au galop, et je me trouvai , la canne à la main , devant l'hôtel d'Albion.
J'attendis un instant pour voir si quelqu'un ne
L HOTEL DALMON A LIEGE. 389
viendrait pas au-devant de moi; mais voyant que la porte restait fermée, je pris le parti de me présenter moi-même. J'entrai donc, et je demandai à souper et une chambre.
L'hôtesse dormait dans un coin de la cuisine; elle releva la tète et me regarda d'un air si parfaitement élonné, que je crus que j'avais pris une porte pour une autre , et que j'étais entré chez quelque honnête bourgeoise, où je n'avais nullement droit de faire une pareille demande. Mais en jetant les yeux autour de moi, je reconnus, à la façon dont étaient disposés la batterie de cuisine et les fourneaux , que je n'avais rien à me reprocher.
— Monsieur désire quelque chose? me demanda l'hôtesse.
— Mais sans doute, je désire quelque chose.
— Alors, si monsieur veut dire ce qu'il désire? Je crus que je ne m'y étais pas pris assez
poliment, et que la compatriote de Mathieu Laensherg voulait me donner une leçon de courtoisie.
— D'abord , répondis-je, je désire savoir des nouvelles de votre santé.
— Monsieur est bien bon , et la sienne?
— La mienne n'est pas mauvaise, seulement j'ai grand'faim.
— Monsieur est Belge? reprit l'hôtesse sans avoir l'air de comprendre l'allusion adroite par laquelle je revenais à mon affaire.
— Pardon, je suis Français.
590 i.'iiôtf.i, d'ai.rion a iji-ge.
— Ah! mille excuses! c'esl que nous n'aimons pas beaucoup loger les Flamands, nous autres
Wallons. Mais si monsieur est Français, c'esl autre chose : il n'a qu'à parler.
— Eh bien ! je désirerais souper, parole d'honneur !
— Oh! il esl bien tard pour souper.
— Raison de plus , ce me semble.
A la place de monsieur, continua la bonne femme d'un air détaché, je ne souperais pas.
— Pourquoi cela, s'il vous plaît?
— Monsieur déjeunerait mieux demain malin.
— Je compte très-bien déjeuner demain matin. même en soupant ce soir; voyons, qu'y a-t-il dans
irde-manger?
— Ah ! dit l'hôtesse sans bouger de sa place, si monsieur était venu avant-hier ' (l'était avant-hier qu'il était bien garni, le garde-manger! C'était jour de marché avant-hier; de sorte que nous avions des poules, des canards, drs perdrix,
— Écoutez , dis-jc en l'interrompant , je ne vous demande pas un souper à trois services. Si vous n'avez pas de poulets, pas de canards... (je m'arrêtais entre chaque volatile que je nommais)... pas de perdrix... Non? pas de perdrix? (L'hôtesse secoua la tète.) Eh bien ! si vous n'avez ni poulets , ni canards , ni perdrix . \ 011s avez bien un morceau de bœuf OU un nioneaii de veau froid ; hein?
— Oh ! monsieur, si c'avait été hier, me répou-
l'hôtel d'albion a liège. 391
dit l'hôtesse; oh! oui , il y avait un fier morceau de bœuf et un joli morceau de veau ! parce qu'hier, voyez-vous, c'était jour de boucherie.
— Eh bien ! mais , de ces deux morceaux-là , il ne vous reste pas de quoi en faire un?
— Absolument rien ; un Flamand a mange le reste, il n'y a pas plus de deux heures. Vous n'êtes pas Flamand, vous?
— Mais non , je vous ai déjà dit que j'étais Français.
— Ah! c'est vrai! C'est que nous ne pouvons pas les souffrir, les Flamands, nous autres Wallons.
J'espérai en tirer quelque chose en disant comme elle.
— Effectivement, repris-je, c'est un triste peuple que le peuple flamand ; cependant il a cela de bon , que dans ses auberges, à quelque heure qu'on y arrive , on trouve toujours quelque chose à manger.
— Eh bien! mais , est-ce que vous croyez qu'on meurt de faim chez nous?
— On ne meurt jamais de faim . répondis-je en faisant, pour économiser le dialogue qui commençait à traîner un peu en longueur, une demande de ma réponse; on ne meurt jamais de faim quand on a du beurre et des œufs.
— Oh ! ici . dit l'hôtesse , c'est le pays du bon beurre, le pays wallon !
— A la bonne heure !
392 l'hôtel, d'albion a liège.
— Malheureusemenl on a l'habitude ici de ne le baltre qu'une fois par semaine.
— Et quel jour?
— Le vendredi.
— Nous sommes?
— Le mercredi.
— Ainsi vous n'avez plus que du beurre fort?
— Nous n'en avons plus du tout ! Ah ! bien oui ! jamais nous ne gardons de beurre fort. Notre beurre frais est trop bon pour qu'il en reste !
— Alors , que voulez-vous ! donnez-moi des œufs : je m'en contenterai !
— Ce malin , j'en avais quatre douzaines.
— Je n'ai pas besoin de tout cela; faites-m'en cuire cinq ou six à la coque.
— Il faut vous dire que nous autres gens du pays wallon , nous faisons des élèves.
— Des élèves en chirurgie?
— Oh ! je vois bien que vous n'êtes pas Flamand ! vous êtes farceur. Tant mieux, parce que nous autres Wallons, voyez-vous, nous ne pouvons pas...
— Bon, bon! c'est dit : vous ne pouvez pas souffrir les Flamands, n'est-ce pas? Vous avez raison ; revenons à nos œufs.
— Eh bien! les œufs, je les ai donnés à cou- \er.
— Comment ! il ne vous en reste pas un seul ?
— Ah ! si fait ; je crois qu'il me reste un œuf de dinde.