LE LEVER DU SOLEIL
transmettre, il y a des tableaux que le pinceau ne peut pas rendre, il faut en appeler à ceux qui les ont vus, et se contenter de dire qu'il n'y a pas au monde de spectacle plus magnifique que le lever du soleil sur ce panorama dont on es! le centre . et du milieu duquel, en tournant sur son talon , on embrasse d'un seul coup d'œil trois chaînes de montagnes, quatorze lacs, dix-sepl villes, quarante \illages, et soixante el dix glaciers , parsemés sur cent lieues de circonférence.
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J'avais quitté la république helvétique pour entrer sur le territoire de la petite principauté de Lichtenstein.
Malgré mon ardent désir de gagner le lac de Constance, force me fut de m'arreter à Wadutz. Depuis notre dépari, il pleuvait à verse, et le cheval et le conducteur refusaient obstinément de faire un pas de plus, sous prétexte, la bete, qu'elle enfonçait dans la boue jusqu'au genou, et l'homme qu'il était mouillé jusqu'aux os. Il ne fallut rien moins, je l'avoue, que cette considération philanthropique pour me déterminer à entrer dans la misérable auberge dont
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le bouchon avail arrêté net mon équipage. A peine avais-je mis le pied dans l'allée étroite <iui conduisait à la cuisine, laquelle était en même temps l.i salle commune aux voyageurs, que je fus aigrement pris à la gorge par une odeur de choucroute, qui venait m'annoncer d'avance, comme les cartes mises à la porte de certains restaurants, le menu de mon dîner. Or je dirai de la choucroute ce que certain abbé disait des limandes, que, >'il n'y avail sur la terre que la choucroute et moi, le monde Unirait bientôt.
Je commençai donc à passer en revue tout mon répei toire tudesque, et à l'appliquer à la carte d'une auberge de village; la précaution n'était point inutile: car dès que je fus assis à la table commune, dont deux voiluriers. premiers occupants, voulurent bien me céder un bout, on m'apporta nue assiette creuse, remplie de choucroute. Heureusement j'étais préparé à cette mauvaise plaisanterie, ci jerepoussai le plat qui fumait comme un Vésuve, avec un nultt <jul si franchement prononcé qu'on dut me prendre pour un Saxon de pure race; or les Saxons, pour la pureté *\yi langage . -ont à l'Allemagne ce que les Tourangeaux sont à la France.
Un Allemand croit toujours avoir mal entendu lorsqu'on lui dit qu'on n'aime pas la choucroute ; et lorsque c'est dans sa propre langue que l'on méprise ce mets national, on comprendra que son élonnement, pour me servir d'une expression familière à sa langue. se dresse en montagne.
LA CHOl'Cr.OUTE. 415
Il y eut donc un instant de silence, de stupéfaction, pareil à celui qui aurait suivi un abominable blasphème, et pendant lequel l'hôtesse me parut occupée laborieusement à remettre sur pied ses idées bouleversées; le résultat de ses réflexions fut une phrase prononcée d'une voix si altérée, que les paroles en restèrent parfaitement inintelligibles pour moi, mais à laquelle la physionomie qui accompagnaitees paroles prétait évidemment i e sens: « Mais, si vous n'aimez pas la choucroute, qu'est-ce que vous aimez donc? i
— Ailes, (lies ausgenommen, répondis-je ; ce qui veut dire pour ceux qui ne sont pas de ma forée en philologie : « Tout, excepté cela, n
11 parait que le dégoût avait produit sur moi le même effet que l'indignation sur Juvénal; seulement, au lieu de m'inspirer le vers, il m'avait donné l'accent : je m'en aperçus à la manière soumise avec laquelle l'hôtesse enleva la malheureuse choucroute. Je restai doue dans l'attente du second service, m'amusant, pour tuer le temps, à faire des boulettes à l'aide de mon pain et à déguster avec des grimaces de singe une espèce de piquette qui, parce qu'elle avait un abominable goût de pierre à fusil, et qu'elle demeurait dans une bouteille à long goulot, avait la fatuité de se présenter comme du vin du Rhin.
— Eh bien? lui dis-je.
— Eh bien ! lit-elle.
— Ce souper !