LE PARAPLUIE A DEUX FINS
notre groupe tout ruisselant et tout transi, et, comme s'il lui eût fallu autre chose que l'aspect du temps pour lui donner l'explication de notre détresse, il dit, après quelques secondes de réflexion, et toujours se parlant à lui-même :
— Ah ! foui, ché comprends, fous être mouillés, c'est l'orache.
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A quelques lieues d'Arles , s'élève
une ville plus triste, plus solitaire, encore plus morte que sa métropole. Le traducteur de Byron, l'auteur de l'Histoire de Charles-Edouard, la seule célébrité littéraire qu'Arles ait produite, m'avait fort recommandé de ne point passer dans sa ville natale sans faire une excursion à cette ancienne cour d'amour de la Provence qui donna des seigneurs à Arles, des princes à Orange, des stathouders à la Haye et des rois à Londres et à Amsterdam. En conséquence, dès que nous eûmes visité
toul ce qu'Arles offre de plus remarquable , nous partîmes pour les Baux.
La route est eu harmonie avec le lieu où elle conduit. A une demi-lieue de Maussane, au détour d'une montagne, nous commençâmes à apercevoir au sommet d'un rocher, au milieu d'un paysage nu et rougeâtre, la ville que nous venions visiter. Nous nous engageâmes dans un sentier escarpé qui monte en tournoyant, et nous avançâmes sans rien voir de ce qui annonce le voisinage d'une grande réunion d'hommes, sans entendre aucun souffle de cette respiration immense qui trahit l'existence (l'une ville: c'esl qu'en effet les hommes ont disparu . et que la pauvre ville est morte; morte d'abandon, morte d'épuisement, morte de faim, parce qu'une route d'Orgon à Arles, qui ressemblait à une veine conduisant du sang vers le cœur, s'est éloignée d'elle ou perdue elle-même quand a commencé de s'éteindre la splendeur de la Provence. Alors tout a manqué aux Baux pour vivre.
Peu à peu s'est éloignée une partie de ses habitants, las de sa solitude, pour aller se fixer à Orgon, à Tarascon, à Arles; l'autre partie, fidèle et religieuse au toit paternel , s'y est éteinte dans l'isolement; nul n'est venu remplacer les exilés ni succéder aux morts, et la cité sans habitants a fini par rester seule debout, ouverte, abandonnée, triste et tout en deuil sur la route, comme une mendiante qui pleure et demande L'aumône au hord du chemin.
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A la moitié de la montée, sentinelle avancée du tombeau , nous rencontrâmes une croix ; la destruction s'étaitétenduc sur ce symbole de h rédemption éternelle, ainsi que sur tous les objets mortels qui l'entouraient; les deux jambes du Christ étaient brisées , et il pendait par un de ses bras à un des bras de fer de la croix.
A quelques pas plus loin , au détour d'un nouvel angle , nous nous trouvâmes en face de la porte basse et cintrée de la ville ; les battants de bois ni avaient été emportés pour les brûler sans doute, et les attaches de fer arrachées par quelque bohémien. Nous suivîmes une rue; portes el fenêtres étaient ouvertes ; nous vîmes des maisons dont le portail, soutenu par des colonnes de la renaissance, était décoré d'un écusson baronial; dans les hôpitaux, il n'y avait plus ni gardiens, ni malades ;on n'entendait ni gémissements ni dernier soupir; nous vîmes un ancien château, taillé dans le roc, sans doute en mémoire de ces paroles evangeliques : « Heureux l'homme qui a bâti sa maison sur le rocher ! » Mais le roeber arrondi en tours, disposé en appartements, creusé en poterne, avait manqué par sa base, et le château monolithe était tombé tout d'une pièce, comme si la main d'un géant l'eût renversé.
La seule ebose dans un état de conservation à peu près intacte, c'était le cimetière. Près du cbâteau, sur l'esplanade qui domine toute la vallée, on a creusé dans la pierre calcaire des centaines de
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lombes de grandeurs différentes el destinées à tous les âges; il y en a pour le (ils el pour h mère, pour le vieillard <•[ pour l'enfant. Ces tombes ontelles servi? une main sacrilège en a-t-elle soulevé le couvercle et dispersé les ossements? ou bien sontelles vierges encore, el le fossoyeur, plus prodigue encore que la morl n'étail avare, lui a-t-il donné tous ces cercueils au moment où elle ne devait plus trouver de cadavres à \ coucher?
Je m'assis au milieu de tel étrange cimetière; mes [lieds pendaient dans une tombe, et je restai J<> yeux livés sur celle Aille extraordinaire, habitable et qui n'esl poinl habitée, morte el conservant les apparences de ta vie, pareille enfin à un trépassé revêtu de ses habits, dcboul et fardé. Alors il me vint une de ces tristesses profondes et infinies, plus mélancoliques que celles qui ont des larmes, plus éloquentes que celles qui ont des paroles, plus déchirantes que celles qui ont des sanglots.
J'en lus tiré par le son d'une cloche; je nie levai comme un homme qui ouvre lis yeux, demandant l'explication d'un songe qui continuerait après le réveil ; mais mon guide ne put me la donner, et il me Fallut en aller chercher l'éclaircissement à sa source. Je m'acheminai vers l'église, la porte en étail ouverte comme toutes les autres portes; je montai une dizaine de marches qui conduisent à \w\ péristyle; j'entrai après avoir vainement tenté de tremper mes doigts dans le bénitier séché; et
comme si toutes les poésies de la mort avaient dû m'inonder en un seul jour, le spectacle le plus triste (juc l'on puisse voir s'offrit à mes yeux.
Au pied de l'autel, dans une bière découverte, le front ceint d'une couronne blanche, les mains croisées sur la poitrine, était couchée une petite fille de neuf à dix ans. Aux deux côtés du cercueil, se tenaient à genoux les deux sœurs de la morte ; dans un coin pleurait la mère, et le frère tintait lui-même la cloche pour appeler l'esprit de Dieu a celte cérémonie funèbre où manquait le prêtre. Une dizaine de mendiants, représentant toute la population des Baux, étaient dispersés dans le reste de l'église.
11 n'y eut pas de messe pour le salut de l'âme de cette pauvre enfant, il n'y eut que des prières à voix basse , des soupirs et des sanglots ; puis quatre pauvres, qui avaient mis leurs plus beaux habits pour cette solennité funèbre , portèrent le cercueil à bras, et, suivis du reste du cortège, s'acheminèrent vers la ville haute, entrèrent dans l'hôpital, et. s'approchant d'une tombe creusée, posèrent la bière à côté. La mère embrassa encore une fois sa ûlle , les deux sœurs en firent autant; puis le frère, qui était le dernier , recouvrit le visage de la morte. Un homme prit alors derrière une pierre, un marteau, des clous et une planche; il fixa le couvercle du cercueil qu'on descendit dans la fosse; la terre roula dessus avec ce bruit dont l'écho profond est dans l'éternité. Lorsque la dernière pelletée de terre
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eut recouvert le cercueil, les jeunes Biles s'approchèrent et jetèrent sur la tombe des bouquets de fleurs blanches qu'elles avaient cueillis aux environs; je n'avais pas de bouquet . je jetai ma bourse; un des mendiants la ramassa et la remit à la mère, qui De me remercia point . mais qui pleura plus fort.
Je sortis de l'hôpital; devant la façade, qui date de la renaissance, et dont l'entablement croule. malgré les neuf colonnes qui le soutiennent, s'étend une plate-forme de laquelle on embrasse un immense paysage ; au sud . la mer bleue tachetée de voiles blanches; au levant, la plaine où Marins battit les Ambro-Teutons, dominée par le mont de la Victoire , où il éleva les trophées ramassés sur le champ de bataille; au nord et à l'occident, l'hôpital et la ville.
C'était, comme on le voit, un vaste et beau paysage, au milieu duquel se dressait un grand souvenir ; le génie guerrier de Rome avait eu là une de ses plus belles fêtes. Deux cent mille Barbares couchés dans cette vallée lui avaient fait une hécatombe, et leurs cadavres laissés sans sépulture, lavés par la pluie, brûlés par le soleil, se décomposèrent lentement sur cette terre qui dut à la corruption de leurs fétides lambeaux son nom antique de Campi putridi , et son nom moderne de Pour- Hères. Bientôt la nature répara tous ces désastres; là où il avait été si largement engraissé, le sol porta de plus puissantes herbes, de plus riches épis, et
lorsque la moisson fut faite, sur ce champ funéraire qui avait été le cimetière d'un peuple , il ne resta plus que d'immenses ossements blanchis , dont les paysans faisaient de pâles clôtures pour leurs vignes.
Un autre jour, dans un autre moment, peutêtre je serais descendu de mon rocher dans cette
plaine Mais à cette heure j'avais une pensée
différente. Ce n'était point de la mort d'une armée et de la tombe d'un peuple que mon esprit était occupé , je ne voyais que la mort d'une mendiante et la tombe d'un enfant, si bien qu'il me prit envie, non pas d'aller chercher de la poésie et de l'histoire sur le vaste champ de bataille, mais du recueillement et de la religion dans la petite église. Je la trouvai vide et silencieuse, je me plaçai dans le coin le plus obscur, et, ra'appuyant contre une colonne, je tombai dans une de ces rêveries saintes qui, lorsque les paroles manquent aux lèvres, deviennent la prière du cœur.
J'ignore la durée du temps que je restai ainsi , pris de ce vertige religieux auquel je suis tellement accessible , (pie dans la chartreuse de Grenoble et chez les capucins de Syracuse il m'arriva de quitter précipitamment ces hauteurs saintes, pour me dérober à l'entraînement qui me poussait à me précipiter dans le cloître. Le temps de ma rêverie dut se prolonger : car je ne me réveillai de cette espèce d'extase que lorsque mon guide vint me dire que la nuit tombait, et qu'il fallait retourner à Arles.
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Au moment de quitter l'église, j'eus l'idée d'en emporter quelque chose. Il en est ainsi de toutes les émotions profondes que nous éprouvons ; au moment où elles nous possèdent et nous étreignent. nous comprenons que le seul moyen d'arriver au but est de les raviver par l'aspect d'un objet qui nous les rappelle, tant notre pauvre cœur est impuissant à conserver seul un souvenir. Mais en même temps je songeai que ce vol religieux fait à une église, tout pur qu'il paraîtrait aux yeux de Dieu qui savait dans quelle intention intime et chrétienne je le commettais, n'en était pas moins un vol fait dans la maison du Seigneur, et par conséquent un sacrilège.
II me vint une pensée qui conciliait mon envie avec mes remords , c'était de laisser à la place de la chose prise une valeur quadruple, dont profiterait le premier pauvre qui viendrait prier. Je portai alors une main sur un petit saint de bois tout vermoulu; mais en fouillant de l'autre main ma poche et la trouvant vide, je me souvins que j'avais donné ma bourse à la mère de la petite mendiante que j'avais vu ensevelir. J'allais replacer mon saint sur l'autel; l'aspect de mon guide me tira de ma perplexité : je lui demandai s'il avail de l'argent sur lui, il me remit dix francs, c'était tout ce qu'il possédait; je les déposai à la place de la statuette, et quelque peu rassuré par cel échange, je l'emportai avec moins de crainte.
Maintenant dois-jc passer du récit à la confes-
sion? Dois-je, au risque d'éveiller sur les lèvres de quelques-uns de mes lecteurs le sourire dédaigneux de la philosophie voltairienne , raconter à tous ce que je ne devrais dire qu'à un prêtre? Oui. car quelques esprits poétiques et religieux me comprendront. D'ailleurs . toute autopsie est curieuse, surtout celle que l'on fait sur un corps vivant.
J'ai dit que , grâce aux dix francs laisses à sa place, j'avais emporté la statue du saint avec moins de crainte ; cependant cette espèce d'achat était loin de me rassurer : soit que la suite d'objets simples, mais profondément tristes, déroulés depuis le matin sous mes yeux, eût exalté mon esprit, et que mon esprit se fût affaibli sous l'influence de cette exaltation même; soit que l'approche de la nuit dans ces lieux déserts et désolés augmentât encore l'émotion inqualifiable que j'éprouvais, je descendis avec mon guide la route qui conduit à Maussane . où j'arrivai sans avoir proféré une parole.
La voilure nous attendait. Pendant que Boyer attelait le cheval, j'aperçus mon fusil que j'avais laissé le matin dans la cheminée, et craignant un accident dont l'idée ne me serait pas venue dans toute autre circonstance, je ne voulus pas l'emporter chargé, de peur que les cahots du cabriolet ne le fissent partir. J'allai dans le jardin pour le tirer en l'air, mais au moment où j'épaulais, l'idée me vint pour la première fois de ma vie, à moi chasseur depuis mon enfance, que les canons pouvaient crever et m'emporter une main: je ris de cette
AZS LES ■AUX.
idée, je rapprochai de nouveau la culaasfl de mon ('•paulc. et j'appuyai le doigt but la gâchette; mais le coup ne partit pas . le ehien n'était pas armé, je crus voir dans cette circonstance un avertissement du ciel.
Je fis jouer la bascule <le mon fusil, je lirai mes <\cux cartouches du canon, je les mis dans ma eaarnassière, el je rentrai dans la cuisine.
.le trouvai Boyer qui avait fini son opération. Le cheval et le cabriole! attendaient à la porte. Au moment de monter en voiture, mes craintes superstitieuses reprirent ; je pensai au chemin horde de précipices que nous devions suivre ; ne voulant pas courir la chance de celte nouvelle punition, je fis signe au cahriolet de me précéder, et je marchai derrière.
Boyer, qui ne comprenait rien à cette manie. s'arrêtait de temps en temps pour me presser de monter; je répondis constamment par un refus, et pourtant j'étais accablé de Lassitude . plutôt à cause de mes émotions que des suites du voyage, lassitude plus morale que physique.
.Nous nous trompâmes de route à Saint-Martin ou à Fonvielle. je ne sais; de sorte qu'au lieu de revenir par le grand Barbegal . nous [trimes par le Castclet. Nous nous engageâmes dans une espèce de petite forêt, où, après un quart de lieue de marche, je me trouvai en face des ruines de l'abbaye de Montmajour. Vu de nuit, ce monument était magnifique; la clarté de la lune me permettait d'en
admirer tous les détails; j'allais m'engager sous les voûtes, cette pensée m'arrêta sur le seuil : unepierre pouvait se détacher. Mes craintes de la journée entière revenaient m'assaillir.
Arrivé à Arles, je m'enfermai dans ma chambre, je posai la statuette sur ma commode, et je m'agenouillai pour prier, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Le lendemain, Boyer emporta mon saint à Avignon, afin de le joindre à d'autres objets qui devaient partir directement pour Paris; car en le conservant dans mon bagage , j'aurais craint de ne pouvoir pas continuer mes excursions.
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PIERFÎE-PAUL RUBENS.
J'avoue hautement ma prédilection pour Rubens; je l'aime comme j'aime Shakspeare, parce que je lui trouve les mêmes qualités qu'au grand poëte. Même trivialité et même élévation, même réalité et même poésie, même rudesse et même charme. Voyez comme les hommes se plient à tous les caprices de la plume de l'un et du pinceau de l'autre, sans jamais cesser d'être des hommes; et comme diifércnts. et souvent même opposés d'expression, ils partent du même point : la vérité ! Vovez comme ils sont touffus tous les deux , ces
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chênes magnifiques; comme ils poussent sans greffe, loin de l'émondeur, sous la clialcur du soleil el sous l'œil de Dieu ! Comme ils portent les boutons, les fleurs, les fruits de leur caprice ; et quelle étrange et inépuisable famille de rois, de princes, de héros, de vierges, d'anges et de démons ils cachent dans leurs feuilles ! Tout cela est magnifique à confondre la pensée, et splcndide à faire baisser la vue, quand on pense que l'homme peut créer tant de choses après Dieu !
Ce fut une belle époque que celle de l'archiduc Albert el de l'infante Isabelle ! On peut la comparer, pour l'art flamand, à celle de Jules II pour l'art italien. C'étaient de riches existences que celles de Rubcns el «le Van Dvck ! filles rivalisèrent avec la vie qui fit durer Michel-Ange pendant tout un siècle, et qui dévora Raphaël en moins de Irentesept ans. Voyez-les faire chacun sa roule d'artiste, à travers les princes et les souverains qu'ils immortalisent du moment où ils consentent à être protégés par eux! Comme les rois savaient alors être grands par les autres quand ils ne l'étaient point par eux-mêmes ! et comme depuis ce temps ils ont oublié le secret de Charles l"r. de Philippe III et de Louis XIV!
Rubens nail à Cologne à la lîu du siècle dont le commencement avait, vu Raphaël cl Michel-Ange. sou père, Jean Rubens, avait exerce de hautes fonctions dans la magistrature à Anvers, qu'il avait du quitterai! milieu des troubles religieux qui dé-
solaient les Pays-Bas. Jean Rubens meurt, sa veuve revient à Anvers, et Pierre-Paul se fait remarquer par de brillantes études littéraires et scientifiques. Mais son goût l'emporte vers la peinture; il entre, à Anvers, dans l'école de Van Or!, qu'il quitte bientôt pour celle d'Otto Venius ; puis, lorsqu'il sent que ses maîtres n'ont plus rien à lui apprendre, il part pour l'Italie.
Jeune, beau, les cheveux blonds flottants., sa moustache fauve relevée, l'épéc au côté, le (entre en tète, il arrive à la cour du due de Mantoue qui lui donne le tilrc de gentilhomme dont il n'avail que faire, et le choisit pour aller porter à Philippe III d'Espagne des présents, parmi lesquels l'ambassadeur glisse sa palette et ses pinceaux. Arrivé à un certain degré, le génie est bon à tout. Rubens remplit sa mission en diplomate consommé, retourne en Italie dont il parcourt les principales villes, étudiant les maîtres qu'il admire sans les imiter, et accrochant une toile partout où ils ont laissé un vide. Au milieu de son pèlerinage, il apprend que sa mère est malade, et quitte tout pour la revoir, mais il arrive trop tard.
Reçu en Belgique par l'archiduc Albert et l'infante Isabelle qui ne veulent plus le laisser partir, il achète alors une maison à Anvers, et épouse Isabelle Brant.
L'acquisition de sa maison faite, il désire se construire un atelier à sa guise ; pour cela il change la distribution de l'immeuble, et jette les fonda-
444 SOUVENIRS DÀHVEBS.
tions entre mmi jardin et celui de la société du Serment des Arquebusiers. Soit préoccupation d'artiste, soit que le plan conçu par le peintre ne put subir aucun changement, ces fondations empiétèrent tant
soit peu sur la propriété des voisins; les arquebusiers se plaignirent du peintre, le peintre ne tint nul compte des plaintes des arquebusiers. Un procès s'entama, qui se présentait si carrément, qu'il promettait d'avoir longue et chère vie, busqué le bourgmestre Rockock, chef du Serinent et ami de Aubens, s'interposa entre les parties belligérantes. Il fut convenu alors que les arquebusiers abandonneraient le terrain en litige à Rubens. et que Rubens ferait don aux arquebusiers, pour leur chapelle qui était dans la cathédrale d'Anvers, d'un tableau avec volets peints de sa main, lequel tableau représenterait un passage quelconque de la \ie de saint Christophe, qui, je ne sais pourquoi, était, depuis l'invention de la poudre, le patron des arquebusiers.
Rubens, qui non-seulement était un grand peintre, mais encore, comme dit son épilaphe, un homme prodigieusement versé dans la science de l'histoire ancienne, ne trouvant probablement pas dans la vie de saint Christophe, *i intéressante qu'elle fût, un sujet qui allât à ses idées du moment, s'appuya tout bonnement alors sur l'étymologie du mot grec Christophoros, qui signifie porter le Christ, et crut remplir largement les conditions de son marché en exécutant un tableau dont le
sujet était une descente de croix, et dont tous les personnages, soutenant le Christ, étaient par conséquent autant de Christophorcs. Le volet de gauche, toujours dans la préoccupation de cette idée, représentait la vierge Marie rendant visite à sainte Elisabeth; et le volet de droite, le prêtre Siméon tenant Jésus dans ses bras, lorsque sa mère et saint Joseph viennent le présenter au temple. Le tableau fini, le peintre l'envoya à la compagnie des arquebusiers, espérant que son ingénieuse idée satisferait entièrement à leurs exigences : son erreur était grande. Les arquebusiers, qui ne savaient pas le grec, n'apercevant leur patron ni sur la toile du fond, ni sur les volets, demandèrent à grands cris le saint Christophe absent, refusèrent le tableau comme un tableau de hasard qu'on voulait leur faire passer pour neuf, et le renvoyèrent chez le peintre en assignant de nouveau celui-ci à huitaine, en restitution du terrain qui formait l'objet en litige. La chose était d'autant plus désagréable pour Rubcns. qu'en outre qu'il voyait mépriser un de ses meilleurs tableaux, l'atelier était construit, ouvert à heau jour, et des plus agréables qu'il y ait jamais eu par son ampleur et par sa disposition.
Le jour qui suivit la reprise des hostilités, le bon bourgmestre qui avait déjà rempli le rôle d'intermédiaire entre les parties belligérantes vint trouver Rubens dans l'espoir d'arranger une seconde fois l'affaire ; mais celle fois c'était plus difficile, les