SOUVENIRS D'ANVERS
esprits étaient envenimés, il avait quitté les arquebusiers furieux, et trouva le peintre de fort mauvaise humeur. Cependant, comme rien no coûtait à la bonté paternelle du bourgmestre pour les premiers, el à son amitié fraternelle pour le second, après dois ou quatre voyages faits de l'atelier do peintre à la société du Serment, il parvint à adoucir la rancune de l'un et à diminuer les exigences des autres ; de sorte qu'il annonça enfin, dans la joie de son âme, à Rubens, que tout était terminé, pourvu qu'il consentit à introduire parmi les personnages un saint Cliristopbe d'une grandeur quelconque, la taille n'y faisant rien, mais sa présence ayant été déclarée indispensable à l'unanimité. Alors Rubens ouvrit les volets, et, découvrant son tableau, démontra physiquement au bourgmestre qu'il ne lui restait pas le plus petit coin où loger le saint demandé. Le bourgmestre reconnut la vérité de ce que lui disait son ami ; mais refermant à son tour les volets que le peintre avait ouvert-, il lui montra que toute la surface extérieure était inoccupée. Rubens se rendit aussitôt, prit un crayon blanc et esquissa devant l'ambassadeur le gigantesque saint Cliristopbe qui se présente tout d'abord sur les volets fermés. Le bourgmestre alla aussitôt porter cette bonne nouvelle aux arquebusiers qui, satisfaits de la concession, acceptèrent cette fois le tableau sans demander l'explication du bibou que le peintre y avait introduit, pour faire allusion à leur ignorance.
Une anecdote non moins curieuse se rapporte encore au tableau : on dit qu'à l'époque où Rubens exécutait ce chef-d'œuvre, ses élèves ayant obtenu de son domestique, au moyen d'une honnête récompense, l'entrée de l'atelier de leur maître, un jour où il était parti pour la campagne et ne devait revenir que le soir, l'un d'eux, poussé par ses camarades, alla tomber sur le tableau et effaça le bras de la Madeleine , et la joue et le menton de la Vierge, que Rubens venait justement de finir. La consternation fut grande et chacun voulut fuir; mais le domestique sur lequel la responsabilité de l'accident devait naturellement retomber, puisque lui seul avait la clef de l'atelier, ferma la porte et déclara que personne ne sortirait que le bras de la Madeleine et la joue de la Vierge ne fussent remis dans leur état naturel : il n'y avait rien à dire à cela; c'était justice : les élèves étaient prisonniers, ils capitulèrent. On alla aux voix pour que l'élection portât sur le plus capable, et l'un d'eux fut nommé. Le jeune homme alors, tout tremblant, prit la palette et les pinceaux du maître, et au milieu des encouragements de ses camarades, il répara le dommage causé avec une telle perfection que non-seulement Rubens ne s'aperçut point de l'accident, mais encore, regardant le lendemain aveccomplaisance son ouvrage de la veille :
— Voilà, dit-il en montrant le bras de la Madeleine et la tète de la Vierge, une tète et un bras qui ne sont point ce que j'ai fait de plus mal hier.
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Le jeune homme qui avait, droit à une part du compliment que s'adressait Rubcns à lui-même était Van Dvck.
Quant à l'auteur de l'accident, c'était le jeune Dicpcnbeck qui venait de quitter la peinture sur verre pour entrer dans l'atelier de Rubcns, et dont on peut voir les premières œuvres sans quitter la cathédrale d'Anvers : les vitraux d'une des fenêtres qui représente les quatre administrateurs à genoux, ont été peints par lui et sont d'une admirable couleur.
De l'autre côté de la même église, l'Élévation de la croix fait pendant à la Descente; il est impossible de rien voir de plus osé que cette disposition diagonale, qui ne pouvait être tentée avec succès que par un peintre si capricieux et si puissant ! La tête du Christ que Rubcns. seul peut-être, a fait homme et Dieu à la fois, offre une expression de douleur majestueuse et de sublime résignation que je n'ai vue nulle part : tout le vide jet n haut est illuminé par un rayon de lumière véritablement céleste ; c'est le regard que Dieu laisse tomber du haut de sa gloire sur la victime expiatrice qu'il a soumise aux misères et aux douleurs humaines, tandis (pie le \i<lc du bas peint les ténèbres dans lesquelles la terre était plongée. Le curé de Sainte- Walburge, qui avait l'ait prix avec Rubcns pour deux mille florins de Brabant, exigea avant de (escompter au peintre qu'il remplit ce vide par une figure ou un objet quelconque. Rubcns y peignit son chien! Que tout
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cela est merveilleux d'ignorance d'une part et de dédain de l'autre !
Après avoir erre au hasard d'un chef-d'œuvre à l'autre, dans cette église remplie du souvenir de Rubens, je revins en face du maître-autel que surmonte l'Assomption de la Vierge. Ici . Rubens a compris que pour faire sentir que la mère de Dieu montait vers son fils, il fallait la montrer plus près du ciel que de la terre : alors il devait abandonner celte carnation puissante qui donne à toutes ses compositions un caractère si humain, pour ce coloris vague et poétique qui appartient à des anges escortant une ombre ; c'est ce qu'il exécuta avec le bonheur du génie. Tout le monde connaît ce tableau . avec son groupe de tètes chérubincs qui semble un énorme bouquet de roses, ses sept apôtres aux fronts graves, avec leurs draperies si richement étendues et si largement jetées : il a été fait, en seize jours, pour la somme de seize cents florins, c'est-à-dire, deux cent vingt francs par jour : c'étaient le prix ordinaire que Rubens mettait à ses compositions.
Après ces trois tableaux, il est difficile de parler des autres compositions qui ornent l'église de Notre- Dame et qui en complètent l'ensemble. Lorsqu'on entre à Rome dans la chapelle Sixtinc , on n'a d'attention que pour le Jugement dernier; et cependant les murailles sont couvertes de fresques qui, partout ailleurs, seraient longuement et minutieusement admirées. Il en est ainsi des génies de