‹ Fragments des œuvres d'Alexandre DumasChapitre 93 sur 100 · LÀ PRISES EM ISIPASOÎ · texte numérisé non relu

LÀ PRISES EM ISIPASOÎ

Tout était prêt pour la pèche, hommes et chaloupes nous attendaient. En un tour de main, nous fûmes habillés à notre tour ; noire costume n'était guère plus élégant que celui de nos matelots ; c'était, pour moi, un grand chapeau de paille, une veste de marin en toile à voile , et un pantalon large. Quant à Jadin, il n'avait pas voulu renoncer au costume qu'il avait adopté pour tout le voyage; il avait la casquette de drap , la veste de panne taillée à l'anglaise, le pantalon demi-collant et les guêtres.

Nous trouvâmes dans la chaloupe Vincenzo, Fi-

lippu. Antonio, Sieni et Giovanni. A peine y lûmesnous descendus, que les quatre premiers prirent les rames : Giovanni se mit à l'avant avec son harpon, Pietro monta sur son perchoir, et nous allâmes, après dix minutes de marche, nous ranger au pied d'une de ces harqucs à l'ancre qui portaient au bout de leur mât un homme en guise de girouette. Pendant le trajet, je remarquai qu'au harpon de Giovanni était attachée une corde de la grosseur du pouce, qui venait s'enrouler dans un tonneau seié par le milieu , qu'elle remplissait presque entièrement. Je demandai quelle longueur pouvait avoir cette corde, on me répondit qu'elle avait cent vingt brasses.

Tout autour de nous se passait une scène fort animée : c'étaient des cris et des gestes inintelligibles pour nous, des barques qui volaient sur l'eau comme des hirondelles , puis, de temps en temps, faisaient une halte pendant laquelle on tirait à bord un énorme poisson muni d'une magnifique épée. Nous seuls étions immobiles et silencieux ; mais bientôt notre tour arriva.

L'homme qui était au haut du mât de la barque à l'ancre poussa un cri d'appel, et en même temps montra de la main un point de la mer qui était, à ce qu'il parait, dans nos parages à nous. Pietro répondit en criant :

— Partez !

Aussitôt nos rameurs se levèrent pour avoir plus de force, et nous bondîmes plutôt que nous ne glis-

sâmes sur la mer, décrivant, avec une vitesse dont on n'a point d'idée, les courbes, les zigzags et les angles les plus abrupts et les plus fantastiques, tandis que nos matelots, pour s'animer les uns les autres, criaient à tue-tête :

— Tutti do! tutti do!

Pendant ce temps, Pietro et l'homme de la barque à l'ancre se démenaient comme deux possédés, se répondant l'un à l'autre comme des télégraphes, indiquant à Giovanni, qui se tenait roide, immobile, les yeux fixes et son harpon à la main, dans la pose du Romulus des Sabincs, l'endroit où était le pesce spado que nous poursuivions. Enfin, les muscles de Giovanni se roidircnl. il leva le bras; le harpon, qu'il lança de toutes ses forces, disparut dans la mer-, la barque s'arrêta à l'instant même dans une immobilité et un silence complets. Mais bientôt le manche du harpon reparut. Soit que le poisson eût été trop profondément enfoncé dans l'eau, soit que Giovanni se fût trop pressé, il avait manqué son coup. Nous revînmes tout penauds prendre notre place auprès de la grande barque.

Une demi-heure après . les mêmes cris et les mêmes gestes recommencèrent, et nous fûmes emportés de nouveau dans un labyrinthe de tours et de détours; chacun y mettait une ardeur d'autant plus grande qu'ils avaient tous une revanche à prendre et une réhabilitation à poursuivre. Aussi, cette fois, Giovanni fit-il deux fois le geste de lancer le harpon, et deux fois se retint-il; à la troisième, le

harpon s'enfonça en sifflant; la barque s'arrêta, ri presque aussitôt nous vîmes se dérouler rapidement la corde qui était dans le tonneau; cette fois, l'espadon était frappé et emportait le harpon du côté du Phare, en s'enfonçant rapidement dans l'eau. Nous nous mimes sur sa trace, toujours indiquée par la direction de la corde ; Pietro et Giovanni avaient sauté dans la barque et avaient saisi deux autres rames qui avaient été rangées de côté ; tous s'animaient les uns les autres avec le fameux tutti do. Et cependant, la corde, en continuant de se dérouler, nous prouvait que l'espadon gagnait sur nous ; bientôt elle arriva à sa fin, mais elle était arrêtée au fond du tonneau ; le tonneau fut jeté à la mer, et s'éloigna rapidement, surnageant comme une boule. Nous nous mimes aussitôt à la poursuite du tonneau, qui bientôt, par ses mouvements bizarres et saccadés, annonça que l'espadon était à l'agonie. Nous profitâmes de ce moment pour le rejoindre. De temps en temps de violentes secousses le faisaient plonger, mais presque aussitôt il revenait sur l'eau. Peu à peu les secousses devinrent plus rares, de simples frémissements leur succédèrent, puis ces frémissements mêmes s'éteignirent. Nous attendîmes encore quelques minutes avant de toucher à la corde. Enfin Giovanni la prit et la tira à lui par petites secousses, comme fait un pécheur à la ligne qui vient de prendre un poisson trop fort pour son hameçon et pour son crin. L'espadon ne répondit par aucun mouvement, il était mort.

Nous nageâmes jusqu'à ce que nous fussions à pic au-dessus de lui. Il était au fond de la mer, et la mer, nous en pouvions juger par ce qu'il restait de corde en dehors, devait avoir, h l'endroit où nous nous trouvions, cinq cents pieds de profondeur. Trois de nos matelots commencèrent à tirer la corde doucement, sans secousses, tandis qu'un quatrième la roulait au fur et à mesure dans le tonneau pour qu'elle se trouvât toute prête au besoin. Quant à moi et Jadin, nous faisions, avec le reste de l'équipage, contre-poids à la barque, qui eût chaviré si nous étions restés tous du même côté.

L'opération dura une bonne demi-heure; puis Pietro me fit signe d'aller prendre sa place, et vint s'asseoir à la mienne. Je me penchai sur le bord de la barque, et je commençai à voir, à trente ou quarante pieds sous l'eau, des espèces d'éclairs. Cela arrivait toutes les fois que l'espadon, qui remontait à nous, roulait sur lui-même, et nous montrait son ventre argenté. Il fut bientôt assez proche pour que nous pussions distinguer sa forme. Il nous paraissait monstrueux ; enfin il arriva à la surface de l'eau. Deux de nos matelots le saisirent, l'un par le pic, l'autre par la queue, et le déposèrent au fond de la barque. Il avait de longueur, le pic compris, près de dix pieds de France.

Le harpon lui avait traversé tout le corps, de sorte qu'on dénoua la corde, et au lieu de le retirer par le manche, on le retira par le fer, et il passa

tout entier au travers de la double blessure. Cette opération terminée, et le harpon lâVé essayé, hissé, Giovanni prit une petite scie et scia Cépée

de l'espadon au ras du nez; puis il scia de nouveau cette épée SÎX pouces plus loin, et me présenta le morceau; il en lit autant pour Jadin ; et aussitôt, lui et ses compagnons scièrent le reste en autant de parties qu'ils étaient de rameurs, et se les distribuèrent. J'ignorais encore dans quel but. était faite cette distribution, quand je vis chacun porter vhement son morceau à sa bouche, et sucer avec délices l'espèce de moelle qui en formait le centre. J'avoue que ce régal me parut médiocre ; en conséquence, j'offris le mien à Giovanni, qui fit beaucoup de façons pour le prendre, et qui enfin le prit et l'avala. Quant à Jadin, en sa qualité d'expérimentateur, il voulut savoir par lui-même ce qu'il en était; il porta donc le morceau à sa bouche, aspira le contenu, roula un instant les yeux, fit une grimace, jeta le morceau à la mer, et se retourna vers moi en me demandant un verre de muscat de Lipari, qu'il vida tout d'un trait.

Je ne pouvais me lasser de regarder notre prise. Nous étions assurément tombés sur un des plus beaux espadons qui se pussent voir. Nous regagnâmes la grande barque avec notre prise, nous la finies passer d'un bord à l'autre, puis nous nous apprêtâmes à une nouvelle pêche. Après deux coups de harpon manques, nous primes un second pesce spado, mais plus petit que le premier.

Quant aux détails de la capture, ils furent exactement les mêmes que ceux que nous avons donnés, à une seule exception près : c'est que, le harpon ayant frappé dans une portion plus vitale et plus rapprochée du cœur, l'agonie de notre seconde victime fut moins longue que celle de la première, et qu'au bout de soixante et dix ou quatre-vingts brasses de corde, le poisson était mort.

II était onze heures moins un quart, j'avais donné rendez-vous à onze heures au capitaine ; il était donc temps de rentrer en ville. Nos matelots me demandèrent ce qu'ils devaient faire des deux poissons. Nous leur répondîmes qu'ils n'avaient qu'à nous en garder un morceau pour notre dîner, que nous reviendrions faire à bord sur les trois heures, après quoi, sauf le bon plaisir du vent, nous remettrions à la voile pour continuer notre voyage. Quant au reste du poisson, ils n'avaient qu'à le vendre, le saler ou en faire cadeau à leurs amis et connaissances. Cet abandon généreux de nos droits nous valut un redoublement d'égards, de joie et de bonne volonté qui, joint au plaisir que nous avions pris, nous dédommagea complètement des quatre piastres de première mise de fonds que nous avions données.

LU PtyJOTS ifcMA©ïyJL[l«=

J'avais quitte Paris pour visiter avec soin le midi de la France avant de m'embarquer à Marseille et, de voguer vers l'Italie et la Sicile.

Jadin, avec cette continuelle obsession qui fait le fond de son caractère, ne cessait de me tourmenter au sujet de ce voyage. Il voulait étudier tous les monuments que Rome a jadis multipliés sur le sol de la Gaule narbonnaise. Dans un rayon de quelques lieues , nous avions à contempler l'arc de triompbe et le théâtre antique d'Orange; à Nîmes, les Arènes, la Tour-Magne et la Maison Carrée que Mansard voulait enfermer dans une boite d'or ; à

4G6 LE PUITS Miiucn.Rix.

Carpeotras, à Cavaillon, à Vaison, à Api. à S;iint- Rcmv . de nombreux vestiges de eette grande architecture, dont le secret semble perdu avec notre système de constructions adjugées au rabais; à Arles, les richesses d'une cité impériale entassées avec amour; enfin, sur les bords du Gardon, ce triple pont-aqueduc , jeté entre deux montagnes, dans un vallon désert, et que la brûlante imagination de Jean-Jacques Rousseau n'avait pu atteindre dans ses rêves.

Je partageais l'impatience de Jadin , et de plus je tenais à étudier dans le midi de la France les mœurs populaires, îa physionomie des habitants, les légendes locales, les \ i«-i ll<s traditions; je me proposais surtout de recueillir les différentes scènes de ces drames sanglants qui se rattachent aux réactions de 1814 et de 18H>, qui constituent une espèce de terreur blanche, et qui ont pour titre : à Marseille, le massacre cl la noyade des mameluks; à Avignon, le meurtre du maréchal Brune et les actes de férocité de Pointu; à Nîmes, les proscriptions, les assassinats et les orgies de Trestaillons , ainsi nommé parce qu'il coupait ses victimesen trois morceaux (lies taillouns).

Nous choisîmes donc Avignon pour notre quartier général ; et , de la ville des papes . nous commençâmes nos excursions et nos explorations dans les contrées environnantes, tantôt en \oiiurc, quelquefois à cheval, souvent & pied avec le fusil du • hasseur sur l'épaule; mais le gibier soulfril peu de

Page 1