CONGLUSTUN. PASSIONS A OBSERVER POUR CONNAITRE LE (JOIT
11 s'agit donc uniquement de trouver les lois du beau et du goût dans celles des passions; ce n'est que dans leurs diversités infinies que nous trouverons la raison de toutes les variétés du goût, des beautés de l'art en général et de tous les genres littéraires en particulier
L'activité de l'àme (que nous appellerions curiosité, si le sens de ce mot n'était pas trop borné) cesse bientôt de se contenter d'un objet auquel nos lacultés sont habituées par un trop long usage. L'amusement le plus agréable sera bi(mtôt un ennui, un supplice pour l'enfant qui se verra réduit à k' reprendre sans cesse. La plus légère, la plus frivole, ou même la plus pénible diversion à cette triste uniformité, sera dès lors un heau']Q\\ pour lui. Une autre manière de faire une fatigue d'un divertissement, c'est de multiplier et de faire succéder trop rapideraentrun à l'autre des objets dont chacun suffirait pour occuper l'attention pendant quelque temps : l'activité, sans cesse excitée et sans cesse trompée dans ses efforts, se lasse, se rebute, et elle invoque l'unité comme elle invoquait d'abord la variété. En d'autres termes, elle ne pourra trouver h^ beau que dans la variété jointe à l'unité.
Il est encore une propriété de l'activité de notre Ame, que son extrême simplicité m'a empêché de faire observer la ])remière, c'est que pour satisfaire cette curiosité ardente et dédaigneuse, il faut des objets assez intéressants par eux-mêmes pour la satisfaire. Toutes choses étonnent également l'enfant qui vient de naître ; mais bientôt il Ruit du choix dans les jouets qu'on lui présente, connue dans les sujets de nos tragédies.
Résumons. Nous avons considéré les passions seulement comme actives; observant les conditions de cette activité, ou les besoins de l'âme qui en résultent, nous avons déduit les trois règles les plus importantes et les plus capitales du goût, savoir : V intérêt, l- unité, la variété.
1. On appelle un homme de. goût, celui qui sent cl qui juge à la fois d'une ccrlainc manière. Il n'eu est pas moins nécessaire de distinguer le goût dans le cœur et dans Tespril : les conséquences nous le feront voir.
nu PRINCIPE ET DE L'ESPRIT DES LOIS DU GOUT. 21
Nature DU mauvais goût, — Si l'on demande maintenant comment j'expliquerais lemcuivaisgoùt, d'après ees principes, et comment je pourrais le découvrir aune époque aussi reculée de celle des artistes et des littérateurs de profession, je commencerai par convenir que nous n'eu saurions trouver d'exemple, quand c'est la nature même qui, si je puis parler ainsi, sent pour nous et à notre insu. Tant que nous n'altérons point nos passions naturelles par des passions factices et par des Huisses idées, le goût doit rester pur '
La première condition de V intérêt, c'est la nouveauté, dans les objets qui doivent l'exciter. De Là les plaisirs de la surprise. Mais, si dans les arts comme dans la nature la nouveauté dégénère en bizarrerie, la surprise en une froide stupeur ; si elles font éprouver à l'âme une secousse pénibl(\ le beau ne s'y retrouve plus: comme dans les extravagances d'un homme en délire, comparées aux nobles imaginations de Virgile et du Tasse. Nécessité de la mesure
La sijmetr'ie et les contrastes sont encore des espèces de beau qui résultent de la combinaison de l'unité avec la variété. Cette combinaison est évidente de soi-même dans la symétrie ; dans les contrastes, il suffitde quelque attention pour l'apercevoir. N'est-il pas vrai que le sentiment particulier qu'excite en nous un conti'aste vient uniquement de ce que l'un des deux objets rappelle l'autre et le faitressortir, de ce qu'on les lie, de ce qu'on les aperçoit en même temps? Tout sentiment d'opposition est une unité, comme la feuille de papier dont les deux surfaces opposées sont confondues pour nous dans le même objet
D'autres fois l'orgueilleuse jouissance de l'amour de soi est l'elfet d'une crainte imaginaire, jointe au sentiment d'une sécurité réelle. C'est une des causes du plaisir que nous éprouvons à considérer le lion, et de la beauté que nous trouvons à cet animal, lorsque nous en sommes séparés par une barrière solide. Exposez son cadavre en public, il n'est point de femme ou d'enfant qui ne soit tenté de toucher sa terrible ci'inière. De là certains eflets de la peinture, de la sculpture et de presque tous les beaux-arts
1. C'est une honte pour le cœur et Ti-sprit de l'houiuie, qu'il snit souvent nécessaire de qualilier le goût par les épitliètes de bon et de mauvais,
Dans la poésie, c'est toujours la passion qui parle en son propre nom, et qui s'adresse directement au cœur et à l'imagination. L'éloquence, au contraire, ne parle qu'au nom de la raison, et s'adresse secrètement à la passion dont elle attend tous ses triomphes. Il doit résulter de cette diverse destination une grande différence entre les lois du goût dans ces deux arts. Le goût dans l'éloquence, relativementaux formes du discours, se borne presque à des ménagements dans la disposition des moyens et des laits, c'est l'art d'agrandir et d'atténuer selon l'espèce d'affection que l'on veut produire; et le talent de l'orateur est tout entier dans le sentiment des nuances les plus délicates de la passion, non pas tant afin de les représenter, qu'afin de les produire sans paraître en avoir l'intention. Ce n'est pas qu'il ne soit quelquefois entraîné lui-même par les mouvements qu'il a déjà excités dans l'àme de ses auditeurs; mais, comme l'éloquence s'occupe toujours d'intérêts présents et de choses réelles, la raison doit toujours se faire sentir au milieu des élans les plus impétueux du pathétique : alors ce sera sans doute les mêmes sentiments que la poésie pouvait exprimer, mais l'expression en sera différente.
Ces principes s'appliquent au genre délibératit comme au démonstratif et au judiciaire; ils s'applif[iient éiialcmeut au style philosophique toutes les fois qu'il peut se dire éloquent. Ils pourraient donner matière à une discussion intéressante sur les rapports de la poésie et de la prose ; enfin ils me paraissent devoir servir de fondement au système des règles oratoires : c'est donc encore la passion qui seule est le principe du goût et de toutes ses lois
Le genre humain, considéré dans son ensemble, ne peut rester longtemps stationnaire, non phis que les peuples. Du moment où il est parvenu à un certain degré de civilisation, ainsi ((u"il est arrivé dans l'Europe moderne, il lui devient impossible de revenir en arrière. 11 faut donc qu'il avance, et par conséquent qu'il soit soumis à un progrès continuel de besoins, d'idées et de passions'.
1. En (iisanl propres de passion, ic n'eiitcnds pas (■tablir que dans une société civilisée, chaque siècli' ai)portc une passion nouvelle, je veux dire seulement que chaque siècle combine et niodifie diversement les passions et les caractères dans le rapport des besoins et des idées nouvelles. 11 y a quelqui! chose de très-vrai dans celte singulière proposition d'un grand critiqu-, que l'on aurait besoin tous les cinquante ans d'un nouveau Misant lirope.
1)1 l'Ill.NCil'E ET DE L'ESl'lUT DES LOIS DU GOLT. -iiî
Sans bien connaître encore les avantages et les inconvénients réels de ce progrès, nous sommes assurés qu'il existe ; à ne considérer que l'organisation toute moderne des grands étals, l'influence du c;)minerce, de l'industrie, ces deux grands principes de la civilisation, si peu développés che/ les anciens, et si ;ivancés parmi no\is, celle du commerce des idées si agrandi chez les modernes, on ne peut doutei^ que la société ne tende sans cesse vers la plus grande régularité des relations sociales, et le plus grand développement des sciences exactes et de tous les arts qui multiplient pour l'homme les commodités de la vie.
Oi', il est évident que ce mouvement continuel, progressif et }»lus réel encore qu'apparent dans l'ensemble de la société, doit modifier sans cesse les idées, les passions, et par conséquent le goût, les langues et les beaux-arts. Cette considération, appliquée aux littératures particulières, pourra nous apprendre à ne pas nous contenter d'observer les variétés du goût, mais à en rechercher les causes, et à remonter jusqu'au principe qui rend nécessaire l'action de ces causes ; surtout à ne point condamner, approuver exclusivement certaines formes du goût, quoique nous puissions chercher dans son histoire l'époque et l'état de choses le plus favorables à ses développements et à ses jouissances. Rien de plus inepte que le rire d'un philosophe à la vue d'une pratique étrangère à sa nation, et que les plaisanteries d'un littérateur au sujet des beautés consacrées chez les autres peuples par une admiration universelle. Un véritable homme de goût n'est d'aucun siècle ni d'aucun pays, non plus qu'un philosophe; il sait reconnaître et sentir le beau sous quelque forme qu'il se présente ; ensuite, il s'eftbrce de reconnaître les causes qui ont
déterminé cette forme particulière
Malgré toutes les règles d'Aristote, il est vrai de dire que la plupart des lois particulières de la poétique sont d'institution moderne. De plus, la prétention de conserver le costume, la dignité antique trop éloignée de nos mœurs, nous a fait inventer un système de convenances plus rigoureux, sans comparaison, que celui des anciens, quelquefois purement arbitraire, souvent gênant pour le poète, souvent contraire à l'illusion et à la passion. La différence du noble et du bas était peu connue du peuple d'Athènes et de Rome ; les détails de la vie commune naïvement
exprimés ne les- faisaient point sourire, et la poésie se prêtait sans peine à les embellir de ses aL;réments les plus naturels. Mais chez les peuples modernes, la langue des cours dédaigne celle de la bourgeoisie, et celle-ci méprise à son tour celle du petit peuple; il faut que la poésie soit un langage à part; qu'elle se crée une noblesse de situations, de détails, d'attitudes, d'expressions, de tournures, qui puissent résister aux changements journaliers dans les formes et le langage des conditions, des usages, des modes, des sciences et des arts mécaniques. De là, le jargon descriptif inconnu à nos grands poètes, mais auquel la langue française, par exemple, ne se prête que trop facilement. Toutes ces circonstances, que l'on n'ose pas appeler des inconvénients quand on songe aux chefs-d'œuvre de nos poètes immortels, ont interdit à la classe lapins nombreuse du peuple la jouissance des plus beaux ouvrages de l'art. Une pareille exclusion devait nuire aux plaisirs du goût, qui sont essentiellement faits pour tous les hommes, et conviennent à la multitude. Les passions vives, les sentiments de la nature ne sont pas malheureusement ceux qui dominent dans ce public choisi auquel s'adressent nos poètes, et ils sont trop souvent tentés de consulter l'esprit de leur auditoire, plutôt que celui de ce goût universel dont nous avons trouvé toutes les lois dans la nature, dans l'humanité même qui le constitue.