Y TODO MENTIRA
— Calileron de la Barca. — l':ir lin si rnrc exemple a|)iirenez à mentir. Corneille.
SOMMAIRE. — I. Première question. — L'Héraclius. — II. Le P. Tournemine, Calderon à Paris. • — III. La iiiatièrf du di'diat. — IV. Cdiiiiiioiit Corneille trouva
I rHéraclius. — V. Idée de la pièce de Caldeioii. La tiaductioii de cette comédie, par Voltaire. — VI. Enquête de Vnitaire sur cette jireiiiière (|uestioii. • — VII. Secomle question. — Le C.id, Castro, Diaiuaute, Voltaire. Erreurs de (pielques crili- ([ues. — VIII. Troisième question. — La Rodogune, Gahricl C.ilheit et Corneille. — IX. Voltaire, G. Gilbert, Christine, les quatre Rodogunes.
Il ifv a lien (If plus i;iiv (|iriin(' Iccliin' allmlivc, surtout on tait de lecture littéraire, surtout aujourd'hui (|U(' les livres s'aecuniulent et passent si vite. Il n'y arien non jtlus de si utile, .le l'ai appris depuis ma jeunesse, et je voudrais on donner doux ou trois preuves assez concluantes.
Voici d'abord, au sujet do deux ouvrages dramatitpies, l'un français, Fautro ospa|j:nol. uiio question de priorité qui intéresse deux «grands noms et un chef-d'œuvre, Calderon, Cornoille, ÏIIcmcUus, et qui dure depuis hiontùt doux sitjclos.
Puisque l'on me consoillo d'ontror dans quelques délails, ce premier point tituih a plus do deux pages : mais je suis en vérité
I. Ce mémoire a été lu à l'Acarlémie des sciences, liellcs-lettres et arts île Rouen, dans ses séances des 22 et 29 mai ISKî. ^ (Imprimé à Rouen par A. I'imuii, \XU\.)
ANECDOTES UTTÉBAIHES Slll l'IKIillK COliNKILI.K. ;53
honteux de Ir dire : ]<■ pduri'ais le tcriiiiiier en moins de deux pages, et faire eiicr à l'évidence tout lecteur vcrs(' ou non dans l'espagnol. Je n'indiquerai les dates décisives que s\d)sidiairement. Ma découverte, plus décisive encore que ces dates, consiste en moins que rien. Je la trouverais assez payée par ce rire instinctit dont on sahie im objet qu'on a cherché longtemps sans voir ([u'il (■hiil là (oui ;'i poi'ti'e. En un mot, j'ai pris la peine de lire quelque chose que tout le monde a entre les mains, sans y regarder suftisammeiil. — Il n'y aurait qu'à le monti'er. — J'y vais venir, mais p;ir le plus long : l'enquête, ]ilus étendue, sera |)eutètre plus instructive ; c'est d'usage d'ailliMU'S. Mais, pour (pu ne tiendrait rpi'à la n''p(tii>e liiiale, c'est su})ertlu, je vous eu piéviens.
Le conseil de l'Université, dans un arrêté récent, a inscrit parmi les textes espagnols à explic[uer dans un prochain concours, la pièce de Calderon, Héracl'ms. Cette désignation n'est point rigoureusement exacte. Le drame en question s'intitule dans Calderon : En celte vie loul est vérile et tout est mensonge (En esta VIDA TODo ES VERDAD Y TODo mentira), suivaut l'habitude proli\e et proverbiale des titres de l'ancien théâtre espagnol. Néanmoins on s'accommode facilement en France d'une formule abrégée pour rappeler un drame remarquable surtout par son rapport avec ÏHeraclius du grand Corneille.
Je puis sans doute me dispenser de dire, après tant d'autres, combien cet HeracUiis français est une œuvre curieuse et forte, riche de beaux vers et de situations originales. Mais toute l'originalité de cette création qui atteint le sublime, aj)partient-elle en etïet au père diMiotre théâtre? La puissante variété de ces conceptions dramatiques est une des parties essentielles de sa gloire : on sait toutefois ce qu'il doit à l'Espagne, et pour le Cid, et p(»ui' le Menteur ; imitateur déjà maître dans le premier de ses ouvrages, traducteur éminent, presque inséparabh' de son modèle, dans le second. Ne parlons pas de deux autres importations de valeur équivoque, la Suite du Menteur et le Don Sanche ; mais
3i FRAGMENTS.
dans VHéraclius, s'avise-t-il encore d'imiter rEspap:ne? Tout le monde l'a cru ; et ce serait chose remarquable, car, dans le tragique, il lui tourne le dos, depuis son glorieux Cid espagnol ; et, en suivant sa carrière triomphante d'im pas si actif, d\m air si studieux et si grave, il ne semble guère avoir envie de se retourner. Pourquoi cette source de tragique, une fois si favorable, semble-t-clle à jamais dédaignée par lui?... On signale un Héraclius espagnol : lequel, de Calderon ou de lui, est le prêteur ou l'emprunteur'? L'opinion générale des critiques suppose que l'obligé c'est Corneille, qui n'en a rien dit, quoique son devoir tel qu'il l'entendait, et ses procédés critiques sur ses propres ouvrages, l'obligeassent d'en convenir. Il a même dit indirectement tout le contraire'. Examinons. Les deux poètes étaient à peu près du même âge. L'espagnol comptait sa quarante-septième année, et Corneille sa quarante et unième, lorsque celui-ci, en 1647, publia son Hcraclius déjà fort applaudi depuis quelques mois. Calderon continua de travailler pour la scène, surtout pour les fêtes dramatiques de la cour et de l'église, jusqu'cà sa mort, en 1681 : mais il ne faut pas lui demander, non plus qu'à Lope, à Roxas, à Moreto, à Castro, ni aux autres la date })récise d'une seule de ses pièces, et la critique espagnole, la plus insouciante de toutes les critiques littéraires, s'est bien gardée de s'en enquérir. — Quand la critique se conduit ainsi après plusieurs générations d'artistes, c'est un préjugé fâcheux mais légitime contre l'art lui-même.
(Jr, il s'est rencontré un jésuite français, homme d'esprit et d'instruction, l'un des maîtres de Voltaire dans sa première jeunesse, puis l'un de ses adversaires courtois sur des questions de théodicée, lequel fut curieux de vérifier ce point de priorité. Il en avait déjà été disputé au Mercure de France, en 17-2i (février et mai), entre l'abbé Pellegrin et un anonyme qui avait conclu en faveur de Calderon, mais seulement par conjecture, par ce motif très-si)écieux, en effiH, qu'un tissu d'extravagances comme ce qu'on trouvait dans Calderon ne pouvait guère être soiti de l'une
i. « CcUc tragédie a cncon- plus d'elloit d'iiivciitioii que celle dv r.oiloguiie, et je » puis dire que c'est un heureux original dont il s'est fait beauconii de belles cilpies 1) sitôt qu'il a paru. « Examen d'IIéraclius.
des pièces les mieux méditées de Corneille, et, que celui-ci devait plus vraisemblablement avoir tiré un peu d'or de ce fumier, plutôt que l'inverse... Telle était la pensée : la métaphore est de Voltaire qui partagea cet avis plus tard. Mais notre jésuite allait mieux au foit, vers 4730 environ.
Le P. Tournemine, ardent admirateur de Corneille, ne procéda point comuK^ le ferait supposer ce petit dicton rappelé par VoltauT, bien capable de Tavoir mis lui-même en circulation :
CV'St notre père Tournemine •
Oui croit tout ce qu'il imagine. '
Il fit bien mieux, il écrivit en Espagne (à son confrère, le confesseur de la reine catholique, suivant ce qu'on croit), pour demander satisfaction sur ces deux points : 1° la date de VHemclius espagnol ; H" si Calderon n'était point venu en France. Nous prions les curieux de noter cette seconde question, qui a bien pu être suggérée par quelques données traditionnelles vaguement conservées en France, dans un ordre ecclésiastique et mondain tel que les jésuites.
Laissons parler le P. Tournemine lui-même ; il donna ses renseignements cà M. Jolly, littérateur estimable, auquel on doit la meilleure des éditions de Corneille, précédée d'un avertissement général, étendu et judicieux, 1738 et 1747, sans nom d'éditeur, réimprimée en 1758 in- 18. Voyez l'article Héraclius, dans cet avertissement :
(L II y a })lusieurs années, disait le savant jésuite, que j'ai cher- » ché à détruire la fliusse accusation qui rend II. Corneille » copiste de Calderon dans Icb plus beaux endroits de son Héra- » clins. J'ai écrit en Espagne à un de mes amis, et je lui ai de- » mandé deux choses : l'une, en quelle année la pièce de Ca.lde- » ron avait été représentée, et l'autre, si cet auteur n'était pas » venu en France. On ne me fit point une réponse positive sur la » première : on m'assura seulement que son édition avait été » faite après 1647; mais on me marqua liien positivement que » Calderon était venu en France, même à Paris, et qu'il y avait » fait des vers espagnols à la louange de la reine-régente Anne » d'Auti'iche. »
Au sujet ôi' Védifion faite de la pièce de Calderon après 1647, réponse vaj^uo et néiilifiente, mais qui suffit pour trancher toute la question, si elle est vraie, le scrupuleux Jolly observe eu note : « Les premières éditions sont sans doute restées en Espagne ; on » n'a pu trouver ici que des recueils, dont le dernier, en M vo- » lûmes in-4-% a été imprimé à Madrid en 1685. Dans le recueil » imprimé en 1664, cette tragédie En esta vida, etc., est la pre- » mière de la 3'^ partie. »
Jolly ne savait pas l'espagnol, et il est mal secondé de ce côté dans ses citations, surtout quand il produit quelque texte en cette langue. Il ignore ((ue la pièce en question ne peut s'appeler une tragédie ; il ignore que l'édition de Calderon, de 1085, est la première complète des comédies de cet auteur, publiée par ses amis trois ans après sa mort ; il ignore encore que l'édition d'une iy partie donnée en \'iS{)^, où l'on trouve, en tète du volume, la comédie En esta rida, est sans doute celle dont la réponse à son amiTournemine parlait si vaguement comme postérieure à'lO'i-7 ; il ignore, enfin, que cette édition de 1664 est, d'après des apparences équivalentes à l'entière certitude, la première qui ait ])aru de la pièce dont il s'agit, dix-sept ans après celle de Corneille.
Ainsi dépourvu des moyens de juger, il ajoute, avec beaucoup de candeur : « 11 faut avouer que le défaut de dates rend ces preuves insuffisantes. » Et il se retranche sur d'autres preuves qu'il trouve décisives : l'une, le silence des contemporains jaloux, qui n'ont rien alli-gm'' du prf'-iendu euq)riuit fait par Corneille; l'autre, le silence de rhonorabb,' poète, dont nous pourons presque assurer (pCil n'avait rien euiprunté de l^anteur espagnol, sur cela seul iju'il ne nous en a pas avertis lui-unniie.
Ces arguments sont très-forts, nous en reparlerons; mais nous voulons entrer dans une autre voie d'évidence, dont il nous parait honteux que les critiques ne se soient pas avisés, à part toute •'■rudilion en fait de dales et d'es])agnol.
Avant (rentrer dans cette nouvelle enquête, je remanpierai volontiers celte mention, négligée par les Es])agnols, d'un voyage, de Calderon à Paris. Ce renseignement, s'il est vrai, et je n'y ajoute pas une foi entière, mérite bien d'être relevé, ne fùl-ce que comme un supplément à la triste pénurie de< plus illustres biogiapliies littéraires de l'Espagne. En adiuellaut par li\potlièse ce
voyage, nous coi rigerons le titre de reine-régente donné à Anne d'Autriche. Elle n'était plus que reine-mère à l'époque où la paix pouvait pei'uietlre à Calderon de se rendre à Paris. Ces vers, en l'honneur d'Anne d'Autriche, où les trouvait-on? Il n'iîxiste imprimé que hien peu d'ceuvres non dramatiques di,' Calderon. L'époque de la paix et du mariage de Louis XIV invitait les poètes à célébrer suitout la nièce d'Anne d'Autriche, la lille de Philippe lY, Marie-Thérèse, appelée à son tour au trône de France ; et Calderon n'y manqua point, car son théâtre contient une comédie lyrique jouée à la lermc royale de la Zarzuela, devant la cour espagnole, peu avant le départ de cette cour pour l'entrevue matrimoniale des Pyrénées. La pièce est intitulée : La PurpiAva de la Jlusa, en allusion à la haîcheur tant vantée du teint de la princesse : dans le prologue en musique (Lna) qui précède la comédie, l'ambassadeur de Louis XIV, chargé de la demande et des premières épousailles, a pari aux compliments du poète, qui l'appelle et diique de Agiroiion (le duc de Grammont). Il est encore permis de conjecturer que le correspondant du P. Tournemine a l'ail, d'après ces circonstances qui ont entre elles de l'analogie, quelque nouvelle confusion.
Enfin, si nous vou.lons absolument amener l'auteur de YHéraclius espagnol à Paris, et non pas seulement à Fontarabie, où il aurait bien pu suivre Philippe IV, sou royal collaborateur en fait de pièces de théâtre, nous supposerons facilement qu'il aura suivi dans notre capitale quelqu'un des grands seigneurs qui recherchaient beaucoup le poète favori de leur maître. Ces courtisans devaient apporter de Madrid et de Buen-Retiro une certaine curiosité de savoir ce qu'étaient, au milieu de la liarbarie française, les comédies d'un certain Pierre Corneille, car on s'en était préoccupé en Espagne, même pendant la guerre ; car, inalgié la priorité de Cuillen de Castro, on avait bien voulu y représenter une traduction telle quelle de notre Cid, et on l'avait imprimée dès 1058.
Quel était donc, apiès le divin Lope de Vega, au])rès de l'enchanteur don Pedro Calderon, ce poète Corneille dont on entendait parler avec transport à Paris et à. Saint-Germain ? Mais, pour suivre l'hypothèse, si l'on Aenait leur dire que cet homme-là prétendait susciter la tragédie dans le monde moderne (il iunorait
:î8 FMGMENTS.
Shakspeare), qu'il étudiait de toutes ses forces Aristote, et tout ce ({u'il pouvait atteindre de l'antiquité pour enfanter des œuvres capables de regarder en face celles des grands classiques (une seulement par année, et non pas douze à l'espagnole) ; qu'fmfin il entendait bien sérieusement (Mre noljle, sévère, pathétique, manifester à ta scène Tàme luunaine et le génie des grandes époques des nations...; alors, en vérité, ces beaux seigneurs castillans n'y auraient rien compris, et, soyons sincères, 'don Pedro Calderonpas davantage ; je le dis pour tous ceux qui ont beaucoup lu de bonne foi Calderon, et qui, sans doute, y auront trouvé beaucoup de charme et d'amusement. Shakspeare, malgré son ignorance, vous aurait entendu ! Mais, ni l'éducation des Espagnols, ni leur génie, n'y devait point suflire de bien longtemps encore. Leurs mérites brillants et faciles, restreints dans le champ de leurs idées, sont d'un ordre différent. C'est autre chose, en effet, d'avoir à parler des maîtres, des précurseurs de l'Angleterre et de la France, tels que Shakspeare et Corneille. Voltaire, causant avec ses amis de YHéraclius de Calderon, qu'il déchiffrait et traduisait alors tant bien que mal, écrivait ce mot bien dur : « 11 fera connaître le î> génie espagnol ; en vérité, ils sont dignes d'avoir chez euxl'In- » quisition. » (Lettre à D'Alembfrt, ^28 novembre 4762.) Hélas! il prenait sans doute en ce moment l'effet pour la cause, la conséquence pour le principe. Mais aussi, on peut le dire, à quoi tient-il qu'ils aient eu l'Inquisition, et qu'ils l'aient tant gardée par privilège entre tous les peuples? — Mais tout cela nous mènerait trop loin.
Revenons. Si quelqu'un pri'tendait qu'il soit probable que Calderon entendît le français assez bien pour suivre une représentation ou seulement une lecture d'i/cr«c//')(.s, nous ne partagerions nullement cet avis; mais ne pouvant tout dire, nous n'incidenlerons point sur notre manière d'envisager les habitudes lettrées de ce temps.
Corneille, au contraire, savait l'espagnol; ii l'avait bien prouvé : n'est-ce donc pas lui qui a lu son conlenq)orain? la conséquence n'est nullement nécessaire; de même que, si Calderon savait peu lé français, il ne s'ensuit pas (ju'il ne put être informé d'une donnée dramatique par un instant de conversation à la mode; qu'il ne pût profiter d'une marque faite au plus bel endroit du
livre français par quelque connaisseur illustre, ou même auguste, charmé de signaler et d'épeler, d'une langue à l'autre, le passage applaudi d'enthousiasme au théâtre de Paris.
Voyons donc quels sont les points do rencontre et de contact entre les deux Héraclius. Il y a, entre les deux ouvrages, trois éléments communs, savoir :
Une situation dramatique ;
Une phrase textuellement traduite de l'un à l'autre ; Des noms propres de personnages.
1. La situation est celle-ci : Un tyran meurtrier du prince dont il a usurpé le trône, se trouve, vingt ans après, en présence de deux jeunes gens qu'un fidèle serviteur de la dynastie (c'est une femme dans Corneille), a changés l'un pour l'autre en nourrice : l'un est le propre fils du tyran, l'autre celui de son prédécesseur; et, dans son incertitude, voulant reconnaître l'un et immoler l'autre, il les trouve tous deux ambitieux d'appartenir à sa victime plutôt qu'à lui.
Observons que cette situation, fort belle et savamment complexe, forme le sommet, le point de perspective de la pièce française : ce n'est, au contraire, qu'une échappée disposée dans la pièce espagnole, vers le début d'un rêve comme ceux des Mille et une nuits, qu'il nous faut dès à présent rappeler en deux mots. Un magicien, prenant la situation en cet état, fait intervenir par prestige toute une comédie d'illusion dans la comédie réelle; et l'on voit, ainsi agir, à leur insu, selon leurs instincts véritables, plutôt selon le caprice de Fauteur, les personnages de son imbroglio. De là le litre : Tout est vérité et tout est mensonge ; combinaison fantasque et puérile, manquée dans l'exécution, même au point de vue de l'art espagnol. C'est, nous n'hésitons pas à le dire, une des médiocres pièces de Calderon, une variante, une dégénération tardive de l'un de ses drames les plus agréables : La vie est un songe. Nous ne pouvons, toutefois, supposer, de la part des Espagnols, un jugement aussi sévère que le nôtre envers la pièce en question, car nous la voyons figurer la pre-
in KHACMENTS.
iiiière d;ins le voluinc piiblir sous les yeuxdeCaldLMOii lui-inème, en 10 04.
Les lecteurs français i)eiivent consulter, sur cet Héfaclius es[)agnol, la traduction très-réduite, très-évasive à Tégard des difficultés du texte, que Voltaire a pris la peine d'en donner à coups de dictionnaiie. C'en est assez et plus qu'il ne faut pour se faire une idée du fond de ce drame. Des contre-sens graves, sans compter de nombreuses lacunes, que j'ai eu la patience d'y véritler, ne laissent aucun regret, quand on voit dans le texte sur quoi ])ortent CCS petits uiallicurs, sui' quelles coiujilicalious incroyables, soit de jeux de mots, soit même d'action'.
il. En second lieu, donnons la plortsc textuelle souvent citée. Le tyran, repoussé également par les deux jeunes princes, s'écrie :
(Corneille, lin de l'acte 4) :
0 niallieureux Pliocas ! ô fortuné Maurice ! Tu recouvres deux lils pour mourir après toi, Et je n'en puis trouver pour régner après moi.
(Calderon, tin de la 1" journée) :
Ali, veuturoso Mauricio !
Ail, infeliz Focas!^ Quien viù Que, para reinar, no quiera Ser liijo de mi vaior l'no, y que quiej'an de) luyo Serlo, para morir, dos?
« 0 beureux Maurice! ô infortuné Phocas! se ])eul-il que, pcnir
\. Ordiiiain'iiieiit, 11' Irrteur Iramais ignore, (iiuiiul il lit la traduction d'nn drame espagnol, que le traducteur lui a rendu le service de retranchera cliaiiue instant des pointes et des entortillages ridicules. C'est bien fait de retrancher, mais il faudrait avertir; la critique ou la curiosité du lecteur serait mieux édifiée. — A propos de ces infidélités, on ne conçoit pas pourcjuoi les éditeurs de Voltaire, depuis ceux de Kehl, se sont tous permis d'enlever à son commentaire sur {'■orneille l'//e/-ac/iH.s- espagnol et le Jules-César anglais, dont le premier du moins convenait là très-bien, pour les rejeter dans sou Théâtre. Je conviens que \e Jules-César de Sliakspeare n'est assassiné par le commentateur que comme une malencontreuse victime au Jules-César de M. de Voltaire, sous prétexte de commenter CInna; mais, en France, les éditeurs obéissent trop aux libraires. Le motif du déplacement n'aura été que de leinpiir un volume et d'en dégarnir deux autres, jugés trop épais.
"1. Faute trentendre la locution Quien vio, ou a souvent omis de ponctuer ce second vers, Voltaire entre autres, et tous ses éditeurs, qui souvent d'ailleurs le corrigent sans avertir de sa faute.
ANECDOTES LITTEI'.AIIIHS Slll PIERHE COIINEILI.E. il
» i-égner, pas un ne veuille ètie le lils de mes mérites, et que » deux veuillent l'èlic des tiens, pour mouiir! »
3. Enfin, (h's noiiis propres. Remarquez-les bien, je vous prie ; ce ne sont que des noms en l'air de comédie, Alberto, Octavio, etc., ce sont, des deux parts, des noms historiques : Maurice, l'empereur de Constantinople, qui a péi'i ; Phocas qui fut réellement sou meurtrier et son successeur; enfin, Héraclius, successeur de Pliocas, mais qui n'est nullement tiis de Fun ni de l'autre dans l'histoire. Il ne fut, comme Phocas lui-même, qu'un de ces commandants de province ([ui, de temps en temps, marcliaient sur la capitale, cA se ^lisaient empereuis le sabre à la main.
Si peu qu'il y ait là d'érudition historique, il y en a encore bien assez pour que l'un des deux auteurs doive nécessairement avoir donné un coup d'œil à l'histoire, et que l'aulrc ait accepté tout fait ce choix de trois empereurs d'Orient successifs, dont le troisième se refuse à la doum'-e du drame. Une coïncidence fortuite à cet égard est évidemment ce qu'il y a de plus impossible. Mais qui donc a consulté les annales du L!as-Enq)ire? Y aurait-il, par hasard, dans quehjue livre poudreux, une circonstance capable de suggérer au génie en travail les hardies hypothèses du drame, et de les faire porter précisément sur ces trois empereurs du VI' et du vir siècle, auquels personne n'eut songé sans cela? Celui qui aura fait cette recherche et cette rencontre sera de toute nécessité le premier venu. Mais lequel est-ce?
C'est ce que nous j)Ourrions ignorei' à jamais, malgré de fortes présomptions morales', si Corneille avait fait connue son ingénieux contemporain, s'il avait jeté au monde toutes ses pièces de théâtre, sans un seul mot de glose, de motifs, de renseignements. Or, entre les cent huit comedias famosas bien compactes qui nous restent de Calderon, avec ses quatre-vingt-quinze drames sacramentels, il n'existe pas une ligne de critique adiessée au lecteur. Loin de revoir ces publications, il les livrait, pour la l)luj)art, à l'aventure, à tout venant. Autant en faisait \o pIienLv Lope pour son millier de cnmedias ; aulaiil, li('las! le grand Shakspeare-. Calderon se borne à mettre quaranie-huil seule-
I. Ou a maintes fois remarqué, dans V Héraclius espagnol, la mention peu historique des boulets, des canons et de la poudre.
'2. Une fois seulement en sa vie, le ilirin [.npe, dans une séam-c acailéiiiiqui' à Ma-
il FRAGMENTS.
ment de ses comédies sous la sauvegarde d'une publication régulière. Mais puisque Corneille, plus heureusement placé, soit dans sa contrée, soit dans son époque, a su traiter autrement sa raison, son art et son public, puisqu'il a voulu rendre compte de ce qu'il faisait, il faut au moins le lire : c'est la morale de ce débat, nous aurions pu la réserver pour la fin. Eh bien, c'est ce que n'ont point fait, pour la question qui nous occupe, les éditeurs commentateurs et les critiques de Corneille, même les plus illustres. Ils auraient rencontré l'évidence ; mais l'histoire de ce pauvre expéditionnaire qui ne lit point ce qu'il copie, est celle de bien des gens plus importants que lui dans le monde. C'est un Voltaire qui nous en fournira la preuve signalée, non pas une preuve, mais trois, également importantes pour rintelligence de Corneille et pour sa gloire, et qui n'importeraient pas moins à son honneur personnel. Ces distractions d'hommes supérieurs (s'il y a bien distraction de la part de Voltaire, c'est ce que nous verrons) n'attendent bien souvent, pour être corrigées, que l'avertissemenl d'un vulgaire bon sens; mais le monde littéraire surtout, est plein d'échos fidèles qui se propagent de génération en génération.
Quels sont donc enfin ces documents fournis par Corneille, et que personne n'a lus? Ils sont dans les mains de tout le monde, dans ses éditions les plus banales. C'est, ou VE.ramcn d'IIéraclim, on la Préface de cette pièce. L'un suffit du reste comme l'autre à qui veut lire ; mais la Pr('n\ce, par sa destination jire-
drid, parla, vfrs lOO'iî, de son tliéàlre colossal, en vers spirituols dont Vollairi' a traduit qLicl([iies-uiis (mi jolis vers aussi; ce l'iil pour s'cxûculer de bonne <j;ràc<! .sur rextravai;anco et la frivolité île ses pièces,
Forque conio las paga el vulgo, es justo Hablarle en necio para darle gusto;
« car, jmisque le iitlfiiiire les paie, il est juste de lui /lire des inepties pour l'amuser. » Mais il mystifia la postérité, on ajoutant que, sm- tout son théâtre, il exceptait six pièces régulières et conformes aux modèles de la poétique. Ces six tragédies ou comédies régulières, on est encore à les trouver, Lope ayant négligé d'en donner les titres.
mièro, par sa date plus rapprochée du premier succès à la scène, est plus frappante encore, plus empreinte de cet indice irrécusable que nous cherchons. Malheureusement, ces deux documents, réunis dans toutes les éditions soignées, ont été choisis arbitrairement à l'exclusion l'un d<^ l'autre dans les éditions vulgaires. Moins heureux que Racine, dont le bagage accessoire à son théâtre est plus simple. Corneille a été pitoyablement dilapidé, dispersé dans cette partie précieuse de son bagage apologétique, et cela un peu par sa propre faute : c'est qu'aussi le trajet de Racine avait été bien moins long, moins laborieux, à travers des terres inconnues ; ses travaux d'inventeur sont moindres de beaucoup ; sa perfection native, puis son mariage et sa retraite dévote, le dispensèrent de regarder davantage à son tlié'àlre une fois produit; tandis que Corneille, écarté de la scène à quarante-six ans par un premier revers (Pertharitc), après avoir rimé par pénitence les quatre parties de Vlinilalion, Corneille à cinquante-un ans revient au monde et embrasse de nouveau sa gloire. Avant d'entrer dans une seconde époque de sa carrière dramatique, il travaille deux ans (de 1658 à 1660) à ses trois inappréciables Discours de l'Art dramatique, de la Tragédie et des Unités, et à ses Examens sur chacune de ses pièces antérieures'. Dès lors il bannit' de toutes ses éditions générales, à conqMer de 1660 à I66i, tous les renseignements préliminaires, dédicaces, préfaces, épîtres explicatives et renvois textuels, qu'il paraît croire suffisamment remplacés ou résumés par ses Examens. En ceci il avait bien ses vues; elles sont assez curieuses h rechercher. Nous le pourrions faire, mais nous avons quelque chose de plus pressé en ce moment : qu'il nous suffise d'avoir rappelé pourquoi ses éditions, d'après le hasard de leur origine,
1. a J'avais promis à qunlqucs porsonnos dévotos de joindre à cette traduetion celle » du Combat spirituel, mais je les supplie de trouver bon que je retire ma parole ; » puisque j'ai été prévenu dans ce dessein par une des plus belles plumes de la Cour, » il est juste de lui en laisser toute la gloire... En attemlant que Dieu m'inspire « quelque autre dessein, je me contenterai de m'appliquer à une reveiië de mes pièces )i de théâtre pour les réduire en un corps, et vous les faire voir en un état un peu » plus supportable. J'y adjoùterai quelques réflexions sur chaque poëme, tirées de )) l'Art poëlique, plus courtes ou plus étendues, selon que les matières s'en offriront ; » et j'espère que ce présent renouvelé ne vous sera point désagréable, ni tout-à-fait » inutile à ceux qui se voudront exercer en cette sorte de poésie. » Préf. de l'Imit. de J.-C, mine en vers français... 1658.
forment tant de Ihmilles diverses. Les meilleures, qui ptnil-ètre ont tout recueilli, ont le grave tort de ne point marquer les dates et les eirconstanees de ces documents, qui, dans leur succession, se heurtent, se détruisent quelquefois, souvent aussi se répètent beaucoup. Ces dates peuvent être en partie difficiles à retrouver : mais cette recherche aurait convenu à la belle édition Lefèvre, dirigée avec un soin véritable par M. Parrelle.
Toujours est-il qu'en prenant au hasard des éditions quelconques, vous ne pouvez manquer d'avoir, soit la préface, soit l'examen d'HcracIins, et c'en est assez de l'une ou de l'autre |ioiir résoudre le problème irrévocablement, et en même temps [lour vous rendre compte de la manière dont Corneille trouvait quelquefois une tragédie. La peine n'est pas grande, et sera récompensée : voyons comment il s'y prenait.
C'est à l'histoire, comme on sait, qu'il voulait autant que possible, être redevable de ses sujets, sauf à se l'acconnuodcr selon ses vues, avec infiniiucnl de serupulf ci intiuiincnl de liardiesse respectueuse.
Or, il lisait en ce temps-là (Préface et Examen) les nombreux in-folio latins du cardinal Baronius, Annales ecclesiastici, qui ne fatiguaient pas beaucoup, je pense, l'attention du capellan mayor Calderon de la Barca. Arrivé à l'an 00:2, treizième du pontificat de Grégoire le Grand, dix-septième du règne de l'empprcur Mauricr. il voit ce mallu'uivux prince égorgé par Phocas, après avoir assisté au massacre de quatre de ses fils; plus loin, sa veuve et ses filles immolées également, ainsi que son fils aîné qui s'était trouvé absent lois du première massacre; mais eette dernière iiKirl tilt révoquée en doute par i'atVei licii des peuples, et le bi uil (le l'existence du })rince in(|uit''la plus d'une fois le tyran. Nous ne louehons pas encore le fondement, le pivot de l'Héraclius ; mais le voici, il Ta IrouM' !
Parmi les circonstances du meurtre des jeunes princes, Corneille est fra[)j)f' de celle-ci : la nourrice du dernier de ces ])riuces encore à la mainelle, s'avise, pai' lui raie (li'voueiiie!!t (la chose n'est pas si inqjrobable ({u'on Ta dit), de soustraire a\i\ bourreaux le nourrisson imi)érial, en leur présentant son pro|u-.^ enfant. Mais, dit Baronius (/-'re/'are rfe Corneille), .Maurice, (jui était pn''si.nt, reconnut à leirips cette fraude et se résignant de-
ANECDOTES IJTTÉIIAII'.ES SIU l'IElîl'.H CUUNEILLE. 15
vaiil Dieu à toute retendue de son luiillicui', il ne voulut point la laisser consommer; il n'-elama son V(''ritable enfant pour le livrer à la mort'. Tout finit là dans Tliistoire. Mais le porte, qui irvc en lisant, ([ue i)ense-t-il !... Si la substitution de cette nourrice avait eu son eftet ! si le prince avait été réservé par cette fennue pour l'heure de la justice ! Il y aurait là de la tragédie ! Mais il lui faut donner le temps de grandii" : v\'>\ dommage que l'usurpateur Phocas n'ait régné que liiiit ans encore. S'il ne lient (pTà cela, nous le ferons régner un(^ douzaine d'années de }dus, et nous en demanderons pardon au ])ublic français, et nous l'obtiendrons si nous réussissons au tln'àliv-, comme dans le tenq)s du CId, quand nous avons jugé à propos d'installer le roi de Castille dans l'alcazar de Séville, au xr siècle, maigri' l'iiistoire et toutes les autorités espagnoles.
Mais ce n'est pas tout. Cette nouiric(\ c'est une femme foiMe ([u'il faut garder pour notre cons})iration. Il faut que nous la relevions en dignit(''; c'est convenable. « Son action, dit Corneille (Préface et Exam.), est assez généreuse pour ini'iitcr une personne plus illustre à la [)ro(luire. )^ .le ferai (Préf. : j'ai fait) de cette nourrice « une gouvernante ». Elle s'appellera Léontine, c'est un nom que nous retrouvons dans Baronius, aux alentours de cette histoire ; quant au vrai nom impérial de ce fds de Maurice réservé au trône, nous ne })Ouvons pas l'inventer, ce sera Hcraclhis, car il vaut mieux su[)poser à l'IIéraclius de l'histoire, qui venait d'Afrique, une telle naissance, que de changer la succession authentique des empereurs de tlonstantinople.
I. Jusliis rs, Dijinine, ri jiishnii judiciiini Iuudi, disait Maurice d'après le psaliuislc pendant l'exécution. « Interea vero cuin iiiitrix suhlraxisset uniim e nece, et pro eo filiuin o/ferrel, id Mauritius tieii vetnil, infantemquc suum prodidit, qui visus est e vulneiibus lac dare cum sanguine. Tandem \ero Mauritius ipse occisus est, cuin se casu superioreni in omniluis demonstrasset. » Bar., /rjc. cit.
"1 « Je ue me mettrai pas en peine de justifier cette licence que j'ai prise, l'évéh nement l'a assez justifiée; et les exemples des anciens, que j'ai rapportés sur Rodoi> gunc, semblent l'autoriser suffisamment : mais, à parler sans fard, je ne voudrois .) pas conseiller à personne de la tirer en exemple. C'est beaucoup hasarder, et l'on » n'est pas toujours heureux et, dans un dessein de cette nature, ce qu'un bon succès » fait passer pour une ingénieuse hardiesse, un mauvais le ftiit prendre pour une té- )) mérité ridicule, n (Préface.*
« Je ne sçay si on voudra me pardonner d'avoir fait une pièce d'invention sous des 0 noms véritables; mais je ne crois pas i[u'Aristote le défende, et j'en trouve assez )) d'exemples chez les anciens. « (Examen.)
L'action n'est pas encore suffisamment implexe, mais les vues lointaines et mystérieuses dont cette liouvernante est capable peuvent la com})liquer beaucoup. Puisqu'elle a paru à Pliocas empressée de livrer le petit Héraclius, elle aura obtenu sa confiance, et le tyran lui aura donné à élever Martian, son propre fils. Je sais bien qu'il n'avait qu'une fille, mariée à Crispus, dont je }»uis faire un confident (Eœam.); mais attribuons-lui ce fils, et voilà les li('ritiers des deux empereurs confiés aux mêmes mains ! Et fjui empèclie Léontine, lorsque Pliocas revient de ses longues campa^ines, de lui rendre pour prince impérial, non pas son nouveau pupille, mais l'ancien, mais le fils de Maurice, tout en gardant chez elle, comme le sien, le fils de Phocas, Martian, qu'elle appelle Léonce, du nom de cet enfant secrètement sacrifié par elle à la place d'IIéraclius?
Dès lors, notre intrigue est nouée, et, malgré b's quiproquo de personnes qui exigeront un certain eflbrt d'attention, nous obtiendrons un puissant et curieux intérêt. Cette femme, en possession de deux si grands secrets, calme, patiente, intrépide, armera contre le tyran l'héritier supposé auquel elle aura tout révélé, caractère héroïque et contenu, ainsi que le fils de Phocas lui-même, qu'elle élève dans la haine de son père, en lui cachant sa naissan( e. L'amitié généreuse des deux jeunes gens peut aussi offrir un beau et noble spectacle.
Cependant, il nous faut des rôles de femmes; il faut bien que ces princes soient amoureux. Baronius nous dit que Phocas a massacré les trois filles avec leur mère Constantine, aussi bien que les cinq fils et le père'. Mais il est bien simple de ne supposer qu'une princesse au lieu de trois, et d'admettre, qu'au lieu de de l'immoler, Phocas, en profond politique, a recueilli soigneusement à sa cour cette jeune Pulchérie, pour la faire é[)0us<'r un jour à celui (|u'il j)i'end pour son (ils, alin de légitimer le plus possible sa dynastie. Corneille ne pouvait oul)lier ces con.seils de la raison d'Klat. La veuve de Mauiice, Constantine {sic dans Ba-
1. Cela faisait iiu-iiif, aux environs de Constaiilinople, luio n'-miinn de dix tombeaux sur lesquels on écrivit une assez touchante épilaiilie en vers, conscnéc par les historiens et dans l'Anthologie grecque. L'impératrice, mère de ces huit enfants, y iiarle de; leur Ciininiun Hialhcnr. I.e leiups muis niani|ue jiniir celte digression.
ronius et dans Corneille), n'aura pas été égorgée non plus; elle aura vécu quelques années encore dans la retraite, afin de voir grandir sa fille, de lui transmettre la fierté de sa race et de laisser un écrit fort utile pour le dénouement. La jeune Pulchérie, digne fille de Corneille, brave le tyran; elle estime le prince qu'on veut lui faire épouser, sans savoir qu'il est son frère, mais elle aime l'ami de ce dernier, le vrai fils de Pliocas, celui qui passe pour le fils de Léontine. De son côté, le prince héritier de Maurice devra, au dénouement, faire impératrice une fille de Léontine, confidente du grand secret de sa mère, et moins forte dans son silence. Il faut l'appeler Eudoxie, puisque, d'après Oaronius, ce fut le nom de l'impératrice femme d'IIéraclius. Quelque indiscrétion d'Eudoxie éveillera la rage du tyran, mais Léontine, qui le voit impatient de verser le sang d'un tils de Maurice, est en mesure de lui dire que c'est l'un des deux princes, et que l'autre est son fils à lui-même :
Devine si tu poux, et clioisis si tu l'oses !
Le reste est le résultat de ces mêmes données puissamment méditées et retournées sur elles-mêmes. Mais il n'y a pas jusqu'au sénateur Exupère, que certains traits du texte historique n'aient pu suggérer comme le type de ces conspirateurs de palais, qui attendent le moment d'étouffer le despote, tout en paraissant le servir aveuglément. Dans l'histoire, ces fragments, ternes comme un minerai, sont comme ceux qui ont donné Léontine ; il faut voir s'y ajouter la sagacité créatrice de l'homme de génie.
Ainsi procède le poëte avec l'histoire : il ramasse le caillou qui se trouve à ses pieds, le frappe, et en fait jaillir la flamme et la lumière qu'il ne contient point réellement. Ainsi, nous fûmes assez heureux, il y a longtemps, durant quelques journées de voisinage passager auprès de notre bon et illustre Casimir Dela- Vigne, pour voir s'illuminer soudainement, en présence de quelques livres, certaines conceptions dramatiques de cette belle imagination.
Donc, quant à l'Héraclius, depuis l'invention semi-liistorique du personnage de Léontine, ce premier germe de la tragédie, jus-
iS l'HA(;.MKNTS.
qu'au nioindic détail, jusqu'à cet eniant dont la plaie d(''goutla de lait au lieu de sang', Corneille a tout trouvé par les seules voies qui pussent amener une pensée à de telles combinaisons. Et vous cherchez encore, après deux cents ans, l'auteur de cette trame dont il vous fait compter avec lui tous les progrès, en remontant jusqu'au premier bout de fil ! Vous n'avez besoin, pour en juger, ni de liri- (laideron, ni même de compulser l)aronius : quant à moi, je n'ai été chercher cet auteur que pour me donner le |)laisir de voir de plus près éclore la pensée vivante du grand poëte sur le sol inerte où il lallait pourtant de toute nécessité qu'elle se formât. Calderon eùt-il été aussi sérieux qu'il est frivole dans cette pièce, eùt-il été en Espagne un autre Corneille pour cette conscience dramatique qui voulait absolument relever de l'histoire, de près ou de loin, je demande s'il eût été possible, sur un million de chances, que cet autre Corneille rencontrât, parmi les dix nulle i)ages des Annales de Baronius, précisément les mêmes lignes, pour les tordre et les l'aire concorder en un même nœud, sous les mêmes latitudes. Autant vaudrait dire que cent kaléidoscopes, tournés au hasard, peuvent donner à la fois les mêmes combinaisons, ou bien encore que les caprices d'une main d'enfant rencontreront sur le papier les primipaux traits d'uu dessin de Michel-Ange.
Après avoir di'uiontn'' qu'il est iii'e('s>aire (pie railleur de la combinaison |triiicipale de cette i)ièce soit Corneille, on j)0uiTait démontrer par rabsurde, comme en géométrie, qu'il est imposxililc (pic r(; soit Calderon. Tout se réduirait à voir (pie l'Espagnol impose à son rêve féeri(pie, avec ses noms d'empereurs grecs, qui n'v ont (pie faire ou (pii y ré'pugnenl, (piehpies-uns de ces linéaments (piasi-historifpu'S, (praueuiie diaiK r imaginable ne i)0uvail faire eoncoiiiir daii^ la ((iinhiiiaisoii ([ui l'a S(''(luit, soit