ARTICLES BIOGRAPHIQUES (F.-A. WOLF
la manière de ce grand maître, c'est qu'à une érudition toujours vraie, sobre et forte, ennemie de la routine et du pédantismc, il joignait la plus haute intelligence, le sentiment le plus vif du génie de l'antiquité classique, dont il semblait animé lui-même, et dont il voulait donner la noble empreinte à la vie intellectuelle et morale des hautes écoles. Aussi trouvait-on sans cesse dans ses leçons et dans son commerce privé quelque chose de fier et de généreux qu'annonçaient aussi les avantages extérieurs de sa personne, en même temps qu'un abandon plein de bonté avec lequel il prodiguait ses moments comme les livres de sa bibliothèque aux jeunes gens assez heureux pour lui inspirer quelque intérêt. Pendant ses vingt-trois ans d'exercice à Halle, il offrit la preuve d'une activité peut-être sans exemple parmi les professeurs si laborieux de l'Allemagne, en faisant plus de cinquante cours ditïérents sur des auteurs ou sur des matières diverses, sans compta' les soins qu'il donnait au séminaire pliilologique. Par une singularité plus rare encore, il dédaigna constamment les profits qu'il pouvait s'assurer en publiant des livres à l'aide du travail de ses leçons et destinés à leur servir de texte. Une édition de la Théogonie d'Hésiode, avec des commentaires (1784), résultat de l'un de ses cours, (it seule exception à cette règle, que lui avaient imposée sa conscience littéraire et l'originalité toute vivante de sa manière d'enseigner, d'après laquelle il ne voulait donner ni traductions d'auteurs ni dictées. Il lui ariiva même de faire suspendre à la porte de son auditoire les traductions déjà publiées de l'auteur qu'il expliquait, en permettant à ses élèves d'en détacher chacun un morceau. Une entreprise qui lui fut confiée, ainsi qu'il l'avait souvent désiré, par des libraires de Halle, appela ses travaux particuliers sur Homère et lui fournit l'occasion de rendre à la critique de l'antiquité un de ces éminents services dont le temps ne peut elfacer le souvenir et auxquels il semble même ne pouvoir rien ajouter. Il ne s'agissait d'abord que de diriger une réimpression des œuvres d'Homère, d'après l'édition de Glasgow, et c'est ce que Wolf exécuta avec un soin scrupuleux qui répondit à cette première intention, en donnant, avec la plus grande exactitude typographique, le texte grec tel qu'une critique bien insuffisante l'avait laissé subsister jusqu'alors (Halle, 1784 et 1785, in-8"). Mais il conçut dès ce
lii FllAdMENTS.
moment le })rujcL de revoir à fond et de restituer ce texte, sinon dans son état primitif, ce qui était impossible, du moins avec de telles améliorations sous le rap})orl de la langue, du sens littéral et poétique, de la ponctuation et des accents, qu'il pût représenter les meilleures leçons des grands critiques d'Alexandrie. Aucun travail de ce genre n'avait ('té entrepris d'après une méthode aussi large et aussi laborieuse : ^Volf relut jusqu'à trois fois l'immense commentaire d'Eustatlie et les autres scolies, relevant de toutes parts les variantes et les gloses omises par Ernesti et ses devanciers. Il parcourut les scoliastes des divers écrivains grecs, les lexicographes et autres grammairiens anciens; il chercha la ti'ace des textes antiques d'Homère chez les prosateurs qui l'ont cité, chez les poètes, et particulièrement ceux d'Alexandrie, qui en l'imitant ont indiqué souvent de quelle manière ils lisaient ou entendaient cerfaius passages. En 1788, la publication, laite par Dansse de Villoison, du iirécieux manuscrit de Venise, lui fournit la matière d'un nouveau tiavail et le lit revenir sur tout ce qu'il avait fait jusque-là. Les scolies de ce manuscrit, qui avaient ét<' inconnues à Eustathe, remplies des traditions et des signes critiques qu'avaient laissés sur la jilupart des vers de VIliade les Aristarque, les Zénodote, les Aristophane (de Byzance), et d'autres éditeurs célèbres de l'antiquité, offrirent à Wolf une multitude d'émendations nouvelles et la contirmation d un grand nombre de ses conjectures {voij. l'art. Homère). L'édition d'Alter (1780-171)0 et 1701.), d'après les manuscrits de Tienne, ajouta encore à ses travaux et à ses ressources. De là, portant ses regards sur l'histoire tout entière des poëmes homérif|ues et particulièrement sur leur origine, après s'être convaincu par taut de témoignages des variations continuelles qu'ils ont sul/ie? à travers les siècles ))ai' rinlidélilt' des souvenirs et des coi)ies, par le désordre de l'ensiMnble et le manque de divisions précises, par l'audace des interpolateurs, l'ignorance ou les subtilités des interprètes, il trouva la raison de celte instabilité des textes dans la manière dont ces poésies avaient été composées et répandues, puis enfin rédigées en lonie, en Grèce et à .-Vlexandrie. Ce fut la matière d'un célèbre traité qu'il publia, en 1705, sous le litre de Proh'ijcDKCtiii ad IhniicruDi, Halle, in-8'\ 1^'' partie. Abandonnant avec hardiesse l'ornière des critiques accou-
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lûmes à envisager sous le même aspect et à juger d'après le même esprit Homère et les poètes épiques des siècles civilisés, Wolf se demanda si Tauleur ou les auteurs de Ylliade et de Y Odyssée avaient su écrire ou s'ils avaient pu faire usage de l'écriture. Des preuves sans nombre le convainquirent de la fausseté de cette hypothèse et en particulier le silence absolu des deux poèmes sur un art que la Poésie, fille de Mémoire, était alors destinée à suppléer. Quelle était donc la condition d'Homère ou des heureux génies représentés par ce nom, qu'aucune circonstance historique n'accompagne? Celle de chantres publics (àot^î() dépositaires des traditions religieuses, politiques, guerrières des nations grecques à peine sorties de l'enfance : profession révérée à cette époque et que l'art d'écrire des livres en prose, pratiqué seulement trois siècles plus tard, vers les premières olympiades, devait faire dégénérer et enfin dis})araitre ', mais qui se trouve avec des caractères analogues chez toutes les nations demi-civilisées, dont le génie et la langue oifrcnt quelque originalité. Ainsi se répandaient de contrée en contrée les plus beaux chants consacrés à la gloire des héros, et de nouveaux épisodes venaient s'y rattacher sans cesse, de manière à former ces immenses cycles épiques que l'antiquité elle-même ne put conserver sous leurs formes natives. La gloire des homérides entre les diverses familles ou écoles de rhapsodes fut sans doute de choisir, de conserver et de perfectionner les deux plus belles parties de cet héritage poétique, quelque distance qu'on soit obligé d'ailleurs d'établir entre ces deux parties comme monuments de la culture intellectuelle, politique, industrielle et religieuse des peuples à des époques ou plus probablement encore dans des contrées différentes. Examinant ensuite la forme et le dessin de Ylliade et de Y Odyssée, Wolf ne craignit point, malgré tout l'art qu'y ont pu introduire les éditeurs anciens, de leur contester cette unité savante qu'une raison plus moderne a im-
i. Les contemporains de l'aulcui', qni ont été témoins de ses amicales relations avec Paul-Louis Courier (à ce point que bon nombre d'écrits du célèbre Vigneron ont été imprimés au moyen d'une presse portative que s'était procurée M. Auguste Viguier son frère), ne manqueront pas de rapprocher ce passage de la préface mise par Courier en tète de ses « fragments d'une traduction nouvelle d'Hérodote», 18-23. (.Voie des éditeurs.)
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l-tC) • FilAC.MENTS.
posée au poëiiio épique, mais quWrislote, laule de véritables modèles, a si vaguement détei'minée dans ses préceptes sur ce genre de composition. Ces importantes discussions sont suivies d'une recheiT'he historique sur les destinées de ces poëmes aux diverses époques de Lycurgue, de Solon, de Platon, d'Alexandre, où il est si peu à présumer qu'ils formassent un corps semblable à celui qu'ils offrent aujourd'hui, et entin aux (''poques de Zénodote, d'Aristophane et d'Arislarque, où une critique habile, mais souvent téméraire et systématique, s'en empara pour corriger les détails et ordonner l'ensemble. Telle est la matière de ces admirables, Pro%o)*^('??e5 dont le style, aussi plein, aussi fort, aussi original que la doctrmc^ révélait non-seulement le plus habile latiniste de son temps, mais encore un grand écrivain. La sensation que ce livre produisit dans le monde littéraire fut vive et diverse. Sans avoir recherché le paradoxe, l'auteur en subit tous les honneurs ou plutôt les inconvénients. Il fut de toutes parts attaqué ou défendu, injurié ou célébré, et souvent sans avoir été bien compris. Quelques lignes d'Is. Casaubon et de l'illustre Bentley étaient les seules autorités respectables qui eussent précédé sa doctrine, et l'on ne manqua pas, comme il l'avait pressenti, d'associer son jugement sur Homère aux impertinentes propositions hasardées par l'abbé d'Aubignac, comparant VIliade à un pot-pourri du Pont-Neuf. Bien loin pourtant de déprécier la poésie homérique, Wolf, en l'affranchissant des conditions arbitraires (^t individuelles d'un livre moderne, indiquait aux esprits sr-rieux la source plus large et plus féconde des grandes poésies nationales dans le génie des peuples à cet âge où les imaginations, naïves et hardies comme le langage, ne savent que revêtir d'harmonieux mensonges l'histoire, la religion, la nature et l'humanité tout entières. En un mot, il faisait disparaître en partie le prodige de VIliade et de V Odyssée, sans rien ôler à i'admiiatioii qui leur est due. Mais les superstitions littéraires d'un grand nomhre de savants, en Allemagne et à l'étranger, se soulevèrent en faveur de \:\ personne et des écrits du divin poète : des académies provoquèrent le combat par des récompenses; les feuilles périodi([ues fiuiMil partagées; la Gazette de Leipzig se déclara en laveur de W'olf (17U0, n" 33), tandis que Ileyne, à Gœttingue, accueillait avec un mécontentement équivoque des
Al'.TiCLKS lllOiiliAI'lllljri'N d.-A. WOLFi. l'4t
idées (loiil il {iriHcudit plus lard avoir ru les })remi('rs souprons, ("1 don! il lit ensuite son prolit dans les derniers Excutsus de son (klilion de VlUade, t. YIIl. Ses prétentions à la priorité sur Wolf et les plaintes qu'il exprima d'avoir été dérobé par ce dernier, dès l'époque où il le comptait parmi ses élèves, donnèrent lieu à celui-ci de publier des Lettres à Hei/ne, en allemand, dont les trois |)remières surtout passent pour des modèles de polé-
mi(pi(' savante et de line ironie Mais depuis lonj^lemps TAHe-
magne savante s'accorde à reconnaître pour légitime le scepticisme éclairé de Wolf : des critiques pliilosoplieset des pbilologues s'en sont babilement servis, et les Prolégomènes subsistent comme un rare modèle, qu'on a quelquefois appelé le torse, à cause de la beauté de l'ouvrage et de sa forme incomplète. En effet, par un ca])rice assez bizarre, l'auteur, qui a survécu trente ans à la publication de ce livre, ne l'a jamais achevé. Sa premièie partie devait amener Tliistoire des poèmes d'Homère jusqu'à la première édition imprimée de Démétrius Chalcondyle, et elle s'arrête avant l'époque de Longin et de Porphyre; la seconde partie devait donner les règles et la méthode d'api'ès lesquelles il préparait sa nouvelle édition d'Homère. Cette édition parut en IHOi, Leipzig, 4 vol. in-H" ; peut-être l'immense succès qu'elle obtint ainsi que les travaux qu'elle avait exigés le. dispensèrent ils de songer à rendre compte de ses motifs. Dès l'année 171*:^, malgré les soins qu'il consacrait à Homère et à ses leçons, ^Vol^a vaJt donné une édition de la Hariingue de Démosthène contre Leptine (Halle, in-8"), précédée d'une dédicace remarquable à Reiz et d'un discours préliminaire et suivie de notes relatives aux diverses leçons, ainsi qu'à l'interprétation du texte, en y joignant une réimpression du discours d'Aristide sur le même sujet, donné pour la première fois par Morelli, à Venise. Depuis les plus hautes considérations sur l'éloquence grecque jusqu'aux moindres nuances de la diction et aux détails des mœurs et des localités, ce commentaire répond à tous les besoins de la critique avec une telle supériorité que l'on ne saurait trouver aucun travail du même genre exécuté avec autant de perfection. La simplicité et la pureté de style des grandes époques antiques, si bien caractérisées dans les plus beaux passages des prolégomènes de ce dernier ouvrage, avec une latinité digue du sujet, devinrent pour
Wolf les principaux moyens d'apprécier kl légitimité des ouvrages attribués aux classiques du premier ordre. C'est par là qu'il lut conduit à révoquer en doute rautheuticité de plusieurs discours attribués généralement à Cicéron, renouvelant ainsi un procès littéraire qui avait divisé, un demi-siècle auparavant, les savants de l'Angleterre et de l'xVIlemagne et qui semblait abandonné, sinon jugé. On peut consulter sur cette première époque du débat les articles Middleton, Tunst.\ll, J. Matth. Gesner et en particulier Mark l and. Wolf releva la discussion en publiant le texte de Quatre discours prétendus de Cicéron : Post reditum in senatu, Ad Quirites post reditum, Pro domo sud ad pontifices, De ]iaruspicu)ii resjwnsis, avec les observations de Markland contraires à rautheuticité de ces discours, les réponses de Gesner et ses propres répliques, Berlin, 1801. Il eût pu s'épargner la peine de traduire en latin le commentaire anglais de Markland, s'il eût su que ce travail avait été déjà lait en Angleterre. Cette publication, dédiée à notre célèbre Larcher, fut bientôt suivie d'une autre attaque inouïe jusqu'alors contre la foi des écoles cicéroniennes : le Pro Marcello, cette oraison pompeuse, étudiée depuis si longtemps connue un modèle de diction et d'éloquence, fut traitée d'apocryphe et dénoncée par l'illustre critique, sur un ton auquel on peut reprocher trop d'audace et une sorte de tyrannie envers l'opinion commune. Dans un commentaire détaillé sur cette harangue, il prétendit prouver que Cicéron n'avait ni pu ni dû s'exprimer avec autant d'étendue, dans un tel esprit et dans un tel langage; que les expressions, les phrases et les constructions sont souvent à \mnr latines; que la composition tout c'nlière est jdafe et ridicule, enfin plus di(jne du bavard empereur Claude que de Cicéron. l)'inq)Osants suffrages, entre autres ceux de Al.M. Schûtz et Beck, vinrent appuyer en faveur de ce paradoxe l'autorité de Wolf; néanmoins de nombreux contradicteurs s'élevèrent; enlin de zélés imitateurs ne rnaïKiiièrent point ([ui voulurent |)()rter la serpe sur d'autres branches de la lill(''rature aniienm; et particulièrement sur d'autres écrits de Cicéron. Des esprits prudents ])rirent l'alarme et annoncèrent lUi bouleversement général dans l'empire du goût et de la ciiticjue, si l'exemple des maîtres continuait à encourager les entreprises d'un téméraire scepticisme, susceptible de se
AliTlCf.ES lilOGRAPHIOUES (F.-A. WOI>F). U9
prêter aisément aux caprices et aux prétentions de la médiocrité. Quelques-uns eurent recours au sarcasme, et à l'imitation d'un painplilet qui avait été publié en Aiip,Ieterrc contre Markland , il })arnt à IJerlin une dissertation ironique, où Ton prétendait prouver (pie la diairihc contr*' Cic('ron, attril)U(''e i:én(''ralement à M, \\()\ï, ne méritait |)oint de lui être imputi'e et, n'i'tait nullement son ouvrage. Enfin il se i'orma une opinion moyenne assez propre à tempérer les esprits trop remuants : selon cette doctrine, des interpolations et d'autres altératations nombreuses peuvent sans doute être souvent soupçonnées dans les textes antiques si longtemps livrés, avant l'invention de la presse, cà l'arbitraire des interprèles, au bel espiit des rhéteurs et à riiinorance des copistes ; mais, depuis que les progrès de l'instruction et du l)on sens ont l'ait rejeter quelques misérables compilations décorées de grands noms anticpies, à la faveur des derniers Ages de la décadence où d'un frauduleux trafic de manuscrits au xv' siècle, il ne reste plus pour condamner ainsi des ouvrages entiers ni assez de données historiques ou grammaticales, ni des raisons de goût qui soient péremptoires (1). Néanmoins à ce dernier égard, quoiqu'on puisse trouver les conclusions de Wolf généralement trop absolues, nous osons dire qu'il l'anl lui savoir gré d'avoir voidu retrancher de l'éloquence romaine ou d'y avoir blâmé du moins cette redondance et cette contention de style dont les maîtres mêmes ne furent point assez exempts. Après tout, il ne faut pas trop s'étonner qu'après avoir donné de si fortes et de si heureuses impulsions à la science par un salutaire scepticisme, il ait été entraîné trop loin dans son propre mouvement, et pour en donner un autre exemple, on lui a entendu dire, un an avant sa mort, qu'il préparait sur tel passage d'Homère, dont il ne voulait pas encore donner l'indication, un travail dans lequel il démontrerait non-seulement que ce passage n'est point de l'époque d'Homère, mais encore qu'il n'est pas même grec. Voici l'indication des principaux écrits auxquels donna lieu le paradoxe de Wolf sur Cicéron : M. T. Cic. Orationem pro Marcello voQa'aç
i. Voyez en faveur do cette doctrine, ainsi que sur renscmblc de la dispute provoquée par Wolf et sur ses antécédents, les excellentes observations préliminaires qui précèdent cliaqiie partie des Œuvres de Cicéron dans la traduction de M. Jos.- Vict. Leclerc, t. XI, p. 01, et t. XXI, p. 4.";0 (1™ édition, in-8").
150 riiAd.MENTS.
m^ïicionp... Uhcrare cnnalusest Oliiiis Woniiins, Copenhajiiie, l(SOi, in-<S", réCnlulian reinarqualilc, siirloul pour les détails pliilologiqiies, écrite avec beaucoup de mesure et d'éléiiance ; — Benj. Weiskc, Commentarms in oral. M. T. Cic. pro Marc, avec un Appendlx de oral, quœ vulgo fertur M. T. Cir.pro Ligario, Leipzig-, i805 et 1819. Weiske admet contre Wolf la légitimité du discours poui- Marcellus, et il conteste celle du discours pour Ligarius — L'attachement de WoH'pour sa patrie et
pour l'école qu'il avait formée à Halle lui avait lait refuser les offres les plus avantageuses venues, en 1700, de Leyde ; en 1798, de Copenhague, où on l'appelait à la direction de toutes les hautes écoles, et enfin, en 1805, de Munich. Lorsqu'en 1800 le bras de Napoléon s'appesantit sur la Prusse, la ville de Halle fut occupée militairement et son université dispersée. Ce fut pour Wolf une époque désastreuse et dont les suites furent aussi funestes à ses tiavaux qu'à son bonlieur personnel. 11 s'enfuit à Berlin, laissant derrière lui une bibliothèque précieuse et d'immenses matériaux manuscrits, (jui furent saccagés. A son retour, l'absence de ses pa])iers et de ses livres les |)lus pri'cieux parmi ceux qui lui avaient été enlevés lui fit soupronner qu'ils n'étaient pas tombés entre les mains de l'ennemi et n'avaient seryi à rien moins qu'à faire des cartouches. Il ne pensait pas, disait-il quelquefois, que les soldats se fussent avisés d'un discernement critique aussi habile. Nous ignorons quel est, parmi ses com[)alriot('s, le savant au(piel se j'apportcnt ces vagues imputations, et nous n'oserions, sur un fait aussi (l(''nu('' de preuves, hasarder aucune conjecture. Quoi qu'il en soit, depuis cette époque, AVolf sembla renoncer aux grandes entreprises litt(''i'aii'es qu'il avait pu former. Son projet de publier le texte de Platon, qui l'occupait depuis longtemps, subsista (juelques années encore et fut, à son grand dé- ))laisir, contrarié par les publications du célèbre Heindorf, l'un de ses élèves les plus habiles, contre lequel il laissa éclater un mécontentement poussé ))ai'f()is jusqu'à l'injustice. A lîerlin, il se vil (pit'l(|ue temps jtiivi' de toute ressource et dans une situation d'autant plus pénible (pie son humeur généreu'se lui r(Uidait nécessaire une ccrlaine abondance. Une faiblesse que ses enn(miis lui reprochèrent avec trop de malignité peut-être, ce fut d'avoir
r('li;uiili(' le l'cuillcl d'une di'diciee ;iu nii de lVu>>e. en jiri'seil-
AIITICI.KS lïlOliliAPIlIQUES (F.-A. WOLF). 151
tant au maréchal Bernadotlc la belle ('dition in-folio des poëmes d'Homère, qu'il avait commencé de publier peu après l'in-octavo et qui ne fut point achevée. Ce qui est certain, c'est qu'il resta tidèle à son prince comiue à sa conscience littéraire, refusant les propositions qui lui étaient faites de toutes })arts, soit par les universités et les gouvernements étrangers, soit par les libraires avides de ses productions, autant que lui-même en était économe. Le roi de Prusse, éloigné de sa capitale, fit savoir à Wolf l'intention où il était de ne rien épargner pour le conserver à sa patrie. Bientôt d'honorables emplois avec le titre de conseiller d'État lui permirent d'exercer une utile influence sur les établissements d'instruction publique. En 1808, il contribua puissamment à la détermination qui fut prise de fonder une nouvelle universit/' à Berlin, et l'organisation en fut faite d'après ses conseils. Il v juit rang comme professeur : l'enseignement oral était pour lui un besoin même de santé, qui le d('lassait du travail d'écrire. Néanmoins les droits qu'il avait acquis à l'indépendance et au repos le firent autoriser à ne donner qu'autant de leçons qu'il voudrait. L'université de Berlin, qui, après la paix générale, devint l'une des plus florissantes de rAllemagne, eut d'abord à se développer dans des circonstances difficiles. AVolf, en y reprenant avec joie les fonctions de professeur, ne retrouva point cette affluence et ce zèle studieux dont il s'était vu entouré à Halle ; mais, quelques années plus tard, il vit ses leçons fréquentées par un grand nombre de personnages distingués confondus avec la foule des étudiants. Pendant tout ce temps, il ne donna que des morceaux détachés, d'une importance secondaire, quoique la plupart portent l'empreinte de tout son talent. Ce fut d'abord dans le Muséum der AlteMhiimswissenschaften, ouvrage périodique qu'il entreprit en société avec le savant Buttmann, mais que la rigueur des temps ne permit pas de continuer ; ensuite dans les Litlerarische Analekten, autre journal littéraire qu'il publia avec l'assistance de MM. Hermann, Boissonade, Matthiœ, Schneider, Jacobs, etc. Ce précieux journal fut trop tôt interromjni par l'établissement d'une censure à laquelle l'illustre éditeur ne voulut point se soumettre. Dans un écrit très-remarquable, DarsteUumj dcr Altcrthumswissenscltaft, il donna le tableau des études sur l'antiquité tel qu'il désirait de le voir réaliser dans les
écoles, entrant dans les considérations morales les plus élevées sur ce sujet qu'il affectionnait particulièrement. Aussi, en d'autres temps, cette partie de ses leçons qui se rapportait à la science et à l'esprit des méthodes était-elle suivie avec le plus vif intérêt. Des fragments de traductions en vers d'Horace et d'Aristophane furent aussi le fruit de ses loisirs forcés, et ces essais isolés ont encore paru approcher de la perfection. La comédie des Nuées, une partie de celle des Acharnions et la première épître d'Horace, reproduites en vers harmonieux et fidèles, semblables à ceux du texte, avec des observations aussi profondes que spirituelles, sont au nombre des productions les plus singulières du talent de AYolf, qui, en général, fliisait peu de cas des traductions et avait renoncé dans sa jeunesse à de vastes entreprises en ce genre. — Des altérations devenues plus fréquentes dans sa santé l'engagèrent à se rendre, d'après le conseil des médecins, dans le midi de la France. Il arriva de Berlin à 3Iarseille, épuisé par la fatigue d'un voyage de trois mois, que son impatience lui avait feit encore trop hâter, et il fut aussitôt attaqué d'une fluxion de poitrine, dont il mourut le 8 avril i8:2i, à l'âge de soixantecinq ans. Il était mem])re de l'Académie des sciences de Berlin et associé étranger de l'Institut de France. Nous allons reprendre ici la série de ses ouvrages, soit pour en compléter la liste, soit pour y joindre quelques nouvelles désignations : I" Vermischte Schriflen, etc., mélanges en latin et en allemand, Halle, 180:2. La partie latine contient des discours pour des occasions solennelles et particulièrement une suite d'allocutions en quatre pages, prononcées pour la plupart aux époques des rentrées des cours, et dont chacune, suivant l'usage constamment suivi en Allemagne, offre l'éclaircissement de quelques passages d'un auteur ancien, rarement des questions plus étendues. La partie allemande présente deux morceaux très-piquants, X\m sui' la question : si Homère est iraduisible; l'autre sur les faits (jue les superstitions antiques peuvent ajouter à l'histoire du somnambulisme, etc. 2" Les Histoires d'Hérodien, en grec, texte soigneusement corrigé, Halle, 479:2. 3" Suétone, édition accompagnée de notes courtes, mais très-estimées, 1802. 4° L'Hermès de Ilarris, avec des remarques, Halle, 1788. 5" Les Variœ lertiones de M.-Ant. Muret, avec des notes (anonymes). Halle, 1791. 0' Une
ARTICLES BIOGRAPHIQUES (F. -A. WOIJ). là:;
édition du Irailé do Reiz : De jirosodicr cjrœc.œ arrenfùs IncVnmtione, Leipzig, 1701. 7° Quant, à riTomère de Wolf, nous rappellerons qu'il ne faut point conlondre son édition de l7S.>178r> avec celle de 17!)i, IVuil do ses plus i)i'écioux travaux. On y joint souvent le volume des Prolégoiiicnes. Il n'a été publié qu'un volume de la belle édition petit in-folio de Leipzig-, 180(5, laquelle devait avoir cinq volumes. 8' Demosthenis oral. ailv. Leptinem, avec les scolies et les commentaires, etc., Halle, 1790. 9" Trois ouvrages de Platon : VEutln/phrou, V Apologie et le Criton, le texte accompagné d'une ti-aduclion nouvelle, en latin, que l'auteur regardait conjme l'une de ses meilleures productions en cette langue, Berlin, 181:2, in-4". C'était le début d'une grande entreprise, qu'il eut le regret de ne pouvoir continuer. Il s'était proposé de lutter avec la langue de Térence contre les grâces et l'atticisme du philosophe grec. Ses autres travaux sur Platon sont l'édition du Banquet, 1783, et de quelques autres dialogues, sans commentaires, et une dissertation en allemand : Z^i Plato's Phœdon, Berlin, 1811, in-i". 10" Les Nuées d'Aristophane, traduites envers allemands, avec le texte, 1811, in-4° ; une partie des Acharniens du même poëte, traduite en vers, avec des remarques, 1811, in-i"; séparément quelques autres pièces du théâtre grec, le texte seul. il° La première satire d'Horace, avec une traduction en vers et des remarques, 1813, in-4". l'i" Luciani libelli quidcnii, avec des notes, Halle, J791. \à° Gesckichte der Rœmischen Litteratur (Histoire de la litté^-ature romaine), à l'usage des cours académi(|uos. Halle, 1787, in-8". 14° (Avec Ph. Buttmann) Muséum der Alterthumsivissenschaften, Berlin, 1807, deux cahiers; le môme ouvrage, continué en latin, deux cahiers, 1808-1811, ibid. 15" Litterariche Analekten, autre ouvrage périodique, rempli de morceaux très-curieux, dont nous avons désigné les principaux rédacteurs. Wolf, qui s'était chargé de la direction de l'ouvrage, y inséra plusieurs articles étendus, entre autres une Notice sur Rich. Bentley et beaucoup de fragments, écrits avec une négligence piquante, i caliiors formant 2 vol., Berlin, 1816-1819, in-8''. Plusieurs écrits biographiques ont paru en Allemagne ta l'égard de ce grand philologue; le plus important est celui de W. Corte : Vie et études de Wolf, 18r)."», 2 vol. in-8^.