LE MENTEUR
retrouver, car il est indispensable en espagnol, et il y a plus de vraisemblance dans cet oubli que dans celui du nom de laïuille. Le seigneur de Herrera à Salamanque va donc s'appeler don Diego, après avoir été nommé ci-devant don Pedro; la variante s'expliquera en Espagne par l'adoption d'un nouveau prénom à titre d'héritage testamentaire; en France, Armédon changé en Pyrandre s'expliquera comme un nom de terre
Les doux scènes dont nous venons de parler sont disposées par Alarcon dans un ordre tout différent, qu'il serait trop long d'exposer. L'entrée d'Alcippe au moment où on vient de le tuer, est motivée autrement par Corneille, et d'une manière un peu froide. Après tout ce qui s'est passé, cet Alcippe n'a pas besoin de témoigner tant d'empressement et d'amitié à Dorante. La nouvelle qu'il apporte, c'est que son père est arrivé de Tours, condition absolue de son mariage, comme dans l'espagnol l'obtention d'une commanderie par don Juan de Sosa.
Mais ici, en s'écartant de l'original, notre comédie dégénère rapidement. Nous n'insisterons pas dans la seconde moitié de cet acte sur l'intervention de cette soubrette Sabine qui ne parle que de se faire payer, sans qu'on en comprenne l'utilité. L'équivalent de cette tigure est dans le texte un valet de Lucrèce qui tient moins de place et qui sert à l'action. Il serait superflu de poursuivre ces petits emprunts partiels, où le modèle rendu presque méconnaissable est pourtant toujours rappelé plus ou moins indirectement.
Encore un beau moment de grande imitation dans le cinquième acte, au commencement, et c'est tout ce que nous aurons à comparer. C'est assez, en effet, de cette succession de passages brillants déduits d'un même caractère, pour avoir maintenu la comédie de Corneille au rang qu'elle occupe sur notre théâtre, malgré l'effort d'indulgence qu'exigent, surtout vers la lin, sa composition et son ensemble dramatique.
Le père du Menteur demande quelques renseignements sur sa nouvelle famille de province à l'un des amis d'université de son lîls. Ces à Philiste qu'il s'adresse, rôle très-indifférent, tandis qu' Alcippe (comme Juan de Sosa dans le texte) pourrait également lui répondre. Ce que notre auteur met du sien dans ce dialogue, c'est, dans les réponses de Philiste, une malice ironique qui devient gratuitement assez désobli.
géante et discourtoise envers ce père trop crédule. Cela est d'ailleurs
tourné d'une manière très-leste et très-piquante
L'auteur espai^nol ménage cet éclaircissement d'une t'aron plus digne, et beaucoup plus frappante par la situation : il amène d'un côté de la scène, au cloître de la Madeleine, don Beltran causant avec Juan de Sosa, tandis que de l'autre côté Garcia achève sur Tristan l'essai de ses inventions. Désabusé enfin, le père reste à la même place, lançant des regards courroucés à son fils qui s'approche, et qui subit pour la seconde fois une éloquente réprimande sur l'infamie de ses mensonges.
Corneille, on le sait, a attendu jusqu'ici pour taire élever la voix à son iratus Chrêmes, et dans cette belle interpellation : Êtes-cous gentilliomme? il préfère imiter d'abord la grave leçon de la deuxième
journée dont nous avons parlé (XII) et qu'il a omise en son lieu
Mais l'interpellation énergique transposée dans Corneille est marquée d'un ton plus irrité, au lieu du ton plutôt grave et triste qu'elle prend dans rad.nonestalion prudente d'où elle est reprise
Il resterait à comparer les deux dénoûments. Garcia ne ment plus dans le dénoiiment espagnol, mais il est fourvoyé jus(iu'au bout par sa j)remière méprise, d'une manière qui nous send)le amusante, dramatique et fort habilement combinée.
Dans la pièce française, Dorante est tiré de son erreur par un propos fortuit, quand Clarice dit devant lui à son aniie : Lucrèce, écoute un mot. Dès lors il fait soudain changement de front. Viw une précaution trop visiblement artificielle de l'auteur, Dorante s est avisé à part lui que Lucrèce vaut bien Clarice, et pour ne pas rester humilié des mépris de celte dernière, il se met à soutenir assez bassement (ju'il a joué la comédie à son égard, et que la vi-aie Lucrèce a toujours eu son amour. Ce nouveau genre de mensonge n'a rien de l'inspiration comiiiue des précédents : c'est une ressource d'amour-propre qui n'est point confondue comme il le faudrait, et (pii profite à son hypocrisie. Tout se termine, nous sommes forcés de le dire, dans une indin'érence générale du spectateur pour les |)ers()nnages, surtout pour le |)rincipal, et la conclusion [)arun double mariage s'accomplit sommaireuuMil, à demi dissimulée derrière la coulisse.
Corneille s'applaudit, un peu complaisanuneni, dans son Examen, d'avoir évité, par la conversion soudaine des sentiments de Doianle,
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ce ({iril y aurait eu do ti'op dur dans un mariage tragiquement imposé sous la menace d'être tué par son père. Dans la roideur des formes l'rançaises, la chose en elîet aurait pu prendre ce tour désagréable; mais la conclusion espagnole qui donne Lucrèce à Garcia ne laissa aucune impression bien fâcheuse, et présente au contraire un tableau original et supérieurement ordonné. Huit personnes au moins y sont amenées sur la scène sans aucune confusion, parce que le poëte espagnol peut faire converser séparément des groupes différents. Corneille n'osait faire usage de cette faculté sur son théâtre, et c'est probablement là le genre d'aparté ({u'il n'aimait pas, et qu'il aurait voulu éviter.
Nous croyons donc devoir terminer celte étude par l'exposé de la deiMiière scène d'Alarcon, pour compléter un peu l'idée du modèle iUKpu'i Coriu'ille l'enonçait malgré lui, après l'avoir si attentivement poursuivi, habilement imité, surpassé même (pielquefois parla poésie du style. Le mérite de lillusion et de la mise en scène devait rester à une comédie [dus formée, plus savante, et moins gênée dans ses allures, telle qu'était alors la comédie espagnole par rapport à la nôtre
L'intérêt qui s'attache à la pièce d'Alarcon et à un poëte de cet ordre dont le nom est presque dépourvu de tout renseignement biographique, nous porte à relever ici deux passages assez remarquables de cette comédie.
Le premier a été déjà signalé par un éditeur : c'est un éloge du roi Philippe III mêlé aux remontrances adressées par don Beltran à son lils • « Songez que vous vivez sous les yeux d'un roi si pieux et si accompli que vos travers ne peuvent trouver en lui de faiblesses qui servent à les excuser. » Cette phrase donnerait à la pièce une date antérieure à la mort de Philippe III, qui arriva en mars 1621.
L'autre passage appartient à la première scène. C'esi un trait d'amère censure qui semble coïncider avec des manifestations assez vives de l'opinion publifpu^, survenues vers la fin de ce règne, et dont il est question dans le roman de Gil Rlas, d'une manière qui ressemble fort à de l'histoire. C'est le moment de la chute du long ministère du duc de Lerme, faiblement continué par son fils le duc d'Uzède. Le Letrado, pour consoler don Beltran au sujet de son fils, lui dit qu'on peut tout espérer du séjour de la cour, d'une si grande école d'honneur, pour l'amendement du jeune homme, o; Ah! je suis presque tenté de rire à voir comme vous entende^ la cour. Vraiment, il ne trouverait là per-
sonne pour lui enseigner à mentir! Saehez bien (|u';i la cour, si fort que soit eu ce irenre don Garcia, il trouvera des gens qui lui rendront chaque jour mille points en fait de mensonges. Quand on voit ici tel homme occupant un poste élevé, mentir en des affaires où il y va pour ses dupes de leur fortune et de leur honneur, combien un tel méfait n'est-il pas plus grave de la part de celui qui est offert à tout le royaume pour miroir et pour modèle... Mais quittons ce sujet... je me laisse aller à de médisants propos, etc.^ »
Dans une de ses notes sur le Menteur (acte II, scène v), Voltaire mentionne comme étant une imitation de la comédie de Corneille, la pièce de Goldoni intitulée // Bwjkirdo'^. Ce rapprochement n'est évi-
1. A l'occasioii de nos impartiales analyses, nous devons ajouter un mot sur une histoire de la littérature dramatique des Espagnols, écrite en allemand, ouvrage trèsutile et très-bien fait d'ailleurs, mais où sont prononcées contre le Menteur et le Cid de Corneille des censures fort injustes, d'un esprit exclusif, et qui supposent une étude trop incomplète. Voyez Geschichte der dramatischen Literatur und Kunst in Spanien, von Ad. Friedr. von Schack, tome II, p. 430 et p. 625.
Le tome III du même ouvrage, que nous regrettons d'avoir lu trop tard, présente, au détriment de Corneille, d'autres injustices qui, ajoutées aux précédentes, feraient croire, tant elles marquent d'inattention et d'arbitraire, à une aveugle prévention, indigne d'un tel critique. L'une de ces erreurs (p. 373) consiste à sui)poser que le Cid est une imitation combinée ou compilation des deux modèles fournis concurremment à Corneille par Castro et par Diamantc, erreur d'autant plus étrange qu'elle Bst avancée à titre de rectification d'un jugement tout contraire exprimé au tome II. En se rétractant ainsi, sur la foi d'un certain sentiment de l'originalité espagnole, singulièrement déçu cette fois, M. de Schack oublie de réfuter la preuve péremptoire, la preuve chronologique, qu'il avait si justement invoquée lui-même. Il se laisse priMidre au piège d'un petit article inséré jjar Voltaire au tome II de la Gazelle lillérriire de l'abbé Ai'naud et, montrant très-peu de confiance envers la criticjne de Voltaire, il se donne pour convaincu par celle de l'abbé Arnaud, qui n'est autre que Voltaire lui-même dans l'article en (juestion. Mais, pour en Unir avec Diamante, nous avons nous-même à rectifier la supposition (pie nous avons faite au tome III, ]). -38, que sa pièce n'avait été imprimée qu'une fois au XVU" siècle, en 1(308-1059. Il faut joindre à cette édition celle ([ui est comprise dans ses deux volumes de Comédies. Madrid, 1670 et 1674.
L'autre j)rocédé, non moins arbitraire, regarde Vlléraclius. Pour maint(;nir en possession de la priorité l'espagnol Calderon, (jui a traité le même sujet dans son drame intitulé : En esta vida lodo es verdad ij todo mentira, M. de Schack (j). 177) antidate de vingt-sept ans la première publication de cette pièce, et la fait remonter à l'an 1637. Il est V!ai «(u'il se rétracte encore sur cette nouvelle erreur, et dans le ■même volume, p. 28'J ; mais l'absence de toute date en sa faveur ne lui suffit pas pour renoncer à riuqiulatiou de plagiat contre Corneille, et c'est ce dont nous aurons à j)arler au ]>rocliain volume.
2. Le Menteur, le Hâbleur, représenté à Mantouc au printemps de 1750.