SIR LV
SUITE Dl MENTEUR
COMME IMITATION d'uNE COMÉDIE DE I,OPE DE VEC.A
Amai' sin sahcr à quien, « Aimer sans savoir qui on aime, » est une des meilleures et des plus agréables comédies de Lope de Vega. Un volume de ses œuvres dramatiques qu'il devait publier lui-même, et qui contient cette pièce, le véritable XXIP, fut donné en 1G35, quelques mois après sa mort, par son gendre, à Madrid (in-4.°). Mais
ce n'est probablement pas cette édition de 1G35 qui servit au travail de Corneille. Le même volume apocryplie qui lui avait donné comme étant de Lope la pièce d'Alarcon et qui est de Saragosse, 4030, contient aussi, sans fausse attribution d'auteur cette fois, la comédie, Amar sin saber â quien. C'est la septième du volume. Celh' d'Alarcon est la cinquième. Cette circonstance nous olfre une raison de plus de conjecturer que Corneille n'avait eu ni le temps ni les moyens de se faire une bibliothèque espagnoble bien considérable. En ce genre son fonds pouvait bien se réduire à un très-petit nondjre de volumes.
On ignore les dates premières des diverses compositions rassemblées dans l'impression de 1635 dont nous venons de parler; mais dans Antfir sin saber â quien nous avons remarqué deux points de repère: une mention familière de Cervantes et du don Quichotte, conune antithèse de la mode des romanceros; et une mention de Lope lui-même, nommé en passant dans le dialogue, où est citée une sentence de ses livres. Il y a d'ailleurs dans l'ensemble assez de vigueur et de fraîcheur pour marquer une période comprise dans les meilleures années du poète, vingt ans au moins et peut-être plus de trente avant l'édition de 1630, (jui doit être la première.
Rien absolument dans cette comédie n'a le moindre rapporl à la conception dramatique traitée, un peu plus tard, comme nous sommes porté à le croire, dans le Menteur du poëte Alarcon; et Corneille, alors même qu'il regardait les deux comédies comme l'reuvre de Lope, n'a pu leur attribuer la moindre connexion de motif et de sujet. Ici le rôle principal est celui d'un jeune gentilhomme, modèle de générosité. Incarcéré, poursuivi sur de fausses apparences, il s'abstient de révéler le véritable auteur d'un meurtre commis dans un duel, dont il n'a été que le témoin involontaire. Plus tard, il veut renoncer par la fuite aux espérances d'un amour partagé, dès qu'il a découvert que sa dame est recherchée parle noble ami dont le zèli' la l'ait sortir de prison. Ces deux situations forment une sorte de iiuiian diamali([ue, soutenu par une inspiration toujours distinguée, (pii n'exclut nullement l'aisance, la grâce, et même la gaieté. Il n'y a point là de place pour un caractère vicieux à corriger, ou à continuer par une suite (|uelcnu(pie. L'idée d'associer la dissimulation généreuse du prisonnier, don.luaude Aguilar, aux fantaisies mensongères du jeune Garcia serait trop fausse pour avuir pu se présenter d'elIe-nuMue à resi)rit de Corneille; il faid croira qu'elle lui fut suggéi'éc \mv un faux calcul de succès; pcut-êlrc ne fit-il que suivre le conseil de Jodelct, qui ionait Cliton, et des autres acteurs de la troupe, désireux tous de donner une sitilf aux rcccllfs lucra-
LK MEXTElIt. . lin»
tivps (lu Menteur. Tout ce qu'il était possiblo de faire dans ce dessein, d'après ce titre une l'ois imposé, c'était (Tairubler le héros du nom de Dorante, de ramener le babillard (llilou, et l'insignifiant Pliiliste, eu faisant de celui-ci l'ami mai<naninH> (|ui se sacrifie, à son tour, au dénoùment. Les expédients inventés i)our cond)ler par des récits rétrospectifs un intervalle de quelques années entre les deux actions dramatiques suffiraient seuls à expli(|iier le mauvais accueil fait à la seconde : ils présentent une transition doublement choquante, en contre-sens avec ce qui suit et avec ce qui précède : avec le nouveau Dorante, si accomj)li désoiniais, et avec l'aïu-ien, en qui ces lécits fi'oissent et déshonorent un sujet d'agréables souvenirs. Le poète, aux deux jiremiers actes, se prévaut de ces souvenirs jiour rappeler épisodiquement son succès des deux aiun'^es précédentes, et le raconter en vers spirituels, qui méritent d'être lus connue une intéressante curiosité littéraire. Du reste, on ne sait que penser de ce Dorante qui, comme on nous le rapporte en un style léger et indifférent, s'est transformé de|)uis la chute du rideau en un vil fripon, cpii a délaissé sa fiancée, volé la dot, causé la mort de son père, pris le deuil à Rome, qu'une dernière aventure nous fait retrouver en prison à Lyon, j)Our y déployer toute la noblesse du personnage inventé par Lope de Vega. Nous ne pouvons concevoir comment une aussi énorme incohérence morale échappe à la censure, très-distraite il est vrai, de Voltaire, quand nous le voyons d'autre part relever avec admiration, en homme du métier, les attachantes données dramaticjues dont il aurait voulu voir soi'tir un chef-d'œuvre, et pour lesquelles il rend, presque à son insu, un vif hommage au poêle espagnol, dont il ne connaissait d'ailleurs que le nom.
Mais les doiuiées qui, entre les mains exercées de Lope, avaient produit sinon une reuvre modèle, du moins un original et charmant ouvi'age, étaient très-difficiles à remanier. Cela est vrai surtout de la double situation sentimentale, fort effacée dans Corneille, que le titre espagnol indicpu' : ces amoui's réciproques conçus de part et d'autre avant qu'on se soif vu seulement, et sans être justifiés pai" des circonstances qui éveillent la symitathie ainsi que la curiosité du spectateur. C'est d'un côté la jeune fille induite à secourir le prisonnier par les instances d'un frère qui a sur le cœur tout ce qu'il doit h ce noble in- ' connu; de l'autre, ce jeune homme recevant d'abord des secours anonymes, avec un romanesque billet de femme, destiné seulement à les faire accepter, puis les messages d'une suivante vive et adroite, puis un portiait, puis une visite voilée, où la mystérieuse mantille finit par s'entr'ouvrir avec fout l'enchantement d'une exquise galanterie. La
(]iiï(''ronco dos nnnnres ot dos tons no peut pas so mosuror dans ton! ce (jni ost Icntô pour corrospoudre on français à cotio ôlôiianlf» i;radation, particalièromont lorsquo Mélisso viont so montrer à Doraido sons nno coiffo de servante, comme sœur de sa sonlirelte, et qu'il la fait passer à son tour pour une petite lingère, de ses anciennes amies.
Il y a bien aussi dans l'original un valet bouffon qui a beaucoup de sympathie pour l'argent donné, qui fait sa cour à la soubrette avec une gaieté burlesque, et qui commente le mystère de la dame en mauvaise part, la supposant laide et vieille ; mais en ce genre tout dépend de la mesure et du goût des plaisanteries, et par malheur le Jodclet (ou Clilon) de Corneille dégrade la scène et abaisse les rôles principaux par des plaisanteries souvent grossières, qu'on n'a point à reprocher au gracioso Limon.
Il était encore inévitable que la fatale loi des unités vînt apporter chez nous bien des entraves au vrai développement du drame. L'action commence très-vivement dans l'original par le duel presque sans paroles de deux gentilhommes de Tolède, dont l'un tombe mort, et l'autre, pour s'enfuir, monte sur la mule de don .luan do Aguilar, (pii en est descendu pour venir les séparer. Don Juan, trouvé pi'ès du mort, se voit arrêté avec son valet par les hommes de police. Rien de plus naturel que de supposer quelques journées d'intervalle pour les allées et venues de la suivante, et pour les avances successives de la jeune Castillane, qui aime et se fait aimer sin saber a quien. 11 faut aussi admettre quelque intervalle pour les beaux engagements d'amitié qui se forment entre le prisonnier et ses deux protecteurs, savoir don Fernand, frère de la belle Leonarda, et don Luis de Ribera, l'illustre prétendant, peu agréé; il en faut enfin pour les démarches officieuses de ce dernier, qui obtient un ordre de libération. Vers la fin, il n'était pas indiflerent à l'intérêt théâtral de supposer notre héios déjà parti de Tolède pour faire place aux pi-étentions plus anciennes de son ami ; il convenait d'amener la jeune fille déses|)érée à s'en expliquer franchement, non pas en présence de tous les personnages, réunis en une scène dernière, comme chez Corneille, mais en tète-à-tôte av(>c don Luis, lequel, vivement piqué d'honneur à son tour, se hâte de courir après son ami fugitif. Il le rejoint en poste, à moitié chemin entre Tolède et Madrid, et de là, comme il faut le ramener à sa dame avec toute l'autorité sévère d'un noble Castillan (hinl il a pu mettre en doute la grandeur d'âme (un Ribera y Guzman!), don Luis, on possession de la grâce officielle, se prévaut de son rôle poni- lui enjoindre^ de le suivre, de retourner à sa prison à Tolède. Ces détails si attachants ne sont pas inutiles â connaître pour o\pli{ju(^i', sinon pour justifier, reffet