ARTICLE DE M. PATIN
EKTRArT DU JOURNAL DES DÉBATS du 7 novembre 1867)
L'Université et, en particulier, l'École normale ont été affligées cette année par des pertes cruelles. Dès le commencement de janvier, le nom illustre de Victor Cousin a ouvert une liste funèbre, déjà bien longue, où vient encore de s'inscrire, il y a quelques jours, le 11 octobre, un nom bien justement honoré, celui de M. Yiguier, le plus ancien de ses condisciples et de ses amis, l'un des confidents préférés de ses pensées, de ses travaux, et, pendant plusieurs années, son dévoué coopérateur dans la direction d'un giand établissement d'instruction publique. A peu près du même âge, étant nés l'un et l'autre en 17!)^, ils avaient lait ensemble de fortes études au lycée Charlemagne, et lorsqu'en 1810 et 1811 se constitua l'P^cole où devait se préparer, pour le recrutement de l'Université renaissante, un nouveau corps enseignant, ils s'y trouvèrent une seconde fois réunis et de plus en plus rapprochés par la communauté de leurs souvenirs de collège, de leurs goûts studieux, de leurs nobles penchants, d'une même destinée, d'une croissante affection. Dans cette élite de jeunes gens distingués qu'avait comme convoqués l'institution nouvelle, Yiguier se fit singulièrement remarquer. La curiosité active et la culture variée de son esprit, rindéix'ndance et Tlionnêteté de son jugement, la finesse de ses vues, de rares mérites de pensée et de style qui }uometlaient un éciivain, attirèrent aussitôt sur lui l'attention et l'intérêt. En même temps les (pialités d'un cœur excellent, beaucoup de droiture, de sincérité, de candeur même, d'alîectueux dévouement, lui firent dès lors de ses pi'incipaux émules et de quelques-uns de ses maîtres autant d'amis (pii ont joui longtemps avec charme de son commerce, et (jui aujourd'lmi, ju i)iul(' de ceux (jui survivent, en regrcllcnl amèrement la douceur.
Yiguier n'a {)as trompé les ("spéranues ([u"il avait pu l'aire concevoir à l'Université ; il s'est montré pendant de longues années
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et dans des conditions fort diverses, un de ses serviteurs les plus zélés et les plus utiles. Le lycée Charlemagne et l'École normale, où il s'était l'ormé, n'ont pas tardé à le reprendi'e, et se sont lélicités de le compter, l'un parmi ses professeurs, l'autre au nombre de ses maîtres de conférences. A cette dernière qualité, il joignit en l(S3r), dans l'École normale dont Victor Cousin venait de recevoir la direction supérieure, la place, rétablie pour lui, de directeur des études. Il avait été précédemment inspecteur de l'Académie de F*aris; il devint, lorsqu'il quitta l'Pxole normale, inspecteur général de l'Université. Dans ces bautes fonctions, si importantes et si délicates, il porta, jusqu'au jour d'une retraite qui fut jugée piématurée, l'autorité de son savoir et de son goût, son esprit de discernement, de justice, de bienveillance, une sévérité discrète que tempéraient de généreux égards pour les situations et les personnes.
Quelque chose a manqué à une carrière si remplie : Yiguier n'est point devenu, on doit vivement le regretter, l'écrivain que l'on attendait. Il a été constamment détourné d'écrire par une modeste défiance de lui-même, par les scrupules d'un esprit difficile, à satisfaire, par une sorte d'inquiétude passionnée qui le portait sans cesse vers des études nouvetles, et, plus que tout cela, par une disposition trop désintéressée à mettre complaisamment au service d'autrui le trésor perpétuellement accru de ses connaissances et la clairvoyance de sa critique. Familier non-seulement avec les langues de l'antiquité, occupation de ses jeunes années, mais avec les principales langues de l'Europe moderne, l'allemand, l'anglais, l'italien, l'espagnol, les sachant en philologue, et, de plus, par les subtiles intuitions d'un coup d'œil exercé, en pénétrant les plus exquises délicatesses, pouvant sentir et juger, sans intermédiaire trompeur, toutes les œuvres, tous les écrivains qui s'y sont produits, joignant h ces avantages la liberti:' d'un goût que le commerce de tant de littératures avait affranchi du joug des conventions locales, et rendu capable de discerner le vrai et le beau sous leurs formes les plus variées, il eût pu certainement se faire une belle place auprès des historiens des lettres dont s'honore notre âge, s'il n'eût mieux aimé se réduire modestement aux jouissances contemplatives de ses lectures, de ses recherches, de ses observations.
10 • NOTICES BIOGRAPHIOLES.
Il se peut cependant, et dans ses conversations certaines confidences ont permis de le conjecturer, qiril ait été tenté par quelqu'une de ces questions de littérature comparée qu'ont proposées de temps à autre nos Académies, et qui devaient naturellement attirer un savant, un critique si bien préparé, si apte à les traiter. On est aussi autorisé à penser que les soins donnés par lui, dans ses dernières années, au texte et à la traduction qui accompa.unent le Dante illustré de Gustave Doré, l'auraient eonduit à s'occuper d'une édition savante du grand poëte florentin. De ces travaux, s'il les a en effet entrepris et commencés, rien n'a été rendu public : il ne reste de lui, on ne saurait le dire sans tristesse, que quelques pages à peine, bien propres sans doute à inspirer le regret de ce qu'il eût pu produire, mais qui sont loin toutefois d'en donner la mesure. Elles se succèdent, comme accidentellement, à de lointains intervalles.
C'est, en 18 14, une ingénieuse et élégante thèse sur la question tant débattue du g■oût^ C'est, vers 1817, dans une Revue publiée alors par M. Guizot ', un court chapitre d'esthétique dont j'ai conservé le souvenir, et que je crois pouvoir lui attribuer. On y décrit et on y juge, avec un sentiment élevé et délicat de l'art, quelques beaux tableaux de Raphaël, propriété de l'Espagne, cpi'on restaurait en ce moment à Paris. C'est, en 1840, dans un Mémoire écrit pour l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, une très-vive et très-convaincante revendication de l'originalité contestée à tort par nos critiques, sur la foi de Yollaire, à quelques belles œuvres de Corneille ^
Je dois rappeler à part, comme intéressant surtout ses sentiments, une simple et touchante notice consacrée par lui, en 18-20, à la mémoire de Larauza, en qui il venait de perdre l'ami le plus intime que lui eût donné l'École normale. EUe se lit au frontispice de ïllistoire critique du passage des Alpes par Annihar, production de grand mérite, récemment échappée de la main mou-
1. Des principes et des lois du goût appliqués à la littéralure. Paris, 1811, iii-4-°.