‹ Fragments et souvenirsChapitre 11 sur 117 · M. FR. SCHLEGEL · texte numérisé non relu

M. FR. SCHLEGEL

voisine et demande sa fille; on lui dit qu’elle est malade ; on le conduit à sa chambre; il reconnaît celte chambre qu’il a vue en rêve; il reconnaît les meubles, etc. Ah ! ma fille est perdue ! En effet, deux heures après elle était morte. — Dieu voulait que je la visse encore une fois !

M. Frédérik Schlegcl est, ainsi que son frère Auguste Guillaume, un des plus grands critiques de l’Allemagne. Comme son frère aussi , et avant lui , il a étudié les langues orientales et publié un ouvrage très estimé sur la Langue et la sagesse des Indiens. 11 a louché à tout et il a traversé tout. Il a commencé par être un des partisans les plus ardents de M. Schelling, et il a composé à cette époque de sa vie des romans panthéistes d’une moralité très équivoque. Dans la suite il a abandonné la philosophie pour la religion, et il est devenu chrétien orthodoxe. C’est alors qu’il a converti sa femme, de juive qu’elle était, au protestantisme. Puis, étant lui-même devenu catholique, il l’a une seconde fois convertie au catholicisme, et, aujourd’hui, ils convertissent tous deux à qui mieux mieux. M. Schlegel est conseiller de la légation autrichienne auprès de la diète germanique , et il passe pour un des favoris de M. Gentz, favori lui-mème de M. de Metternich. Les protestants et beaucoup de philosophes attribuent tant de changements à des calculs intéressés, comme si l’homme, pour changer, avait besoin d’être poussé par l’intérêt, comme si la mobilité n’était pas dans sa nature, et même n’entrait pas jusqu’à un certain point dans ses perfections ! Mais je laisse là les bavardages

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des partis; je prends M. Fr. Schlegel en lui-même et vais raconter ce qu’il m’a dit.

C’est un homme d’une figure belle et régulière, mais l’embonpoint commence à le gagner. Ses manières sont extrêmement simples. Il me reçut assez bien et m’invita à venir le soir avec lui faire une promenade autour de la ville. Il parle français à merveille, et s’exprime avec une clarté parfaite. Voici le résumé de notre conversation :

« Prenez garde à la route dans laquelle vous allez entrer : c’est celle du panthéisme. Avec Kant, comme vous l’entrevoyez déjà, Fichteest inévitable; mais avec Fichle il faut bien savoir que Schelling est inévitable aussi : la raison ne peut conduire qu’au panthéisme.

« On pouvait croire d’abord que Jacobi ne tomberait point dans le panthéisme, lui qui voulait substituer l’empire du sentiment à celui de la raison. Mais quand il a expliqué nettement ce qu’il entendait par le sentiment du divin , il s’est trouvé que ce sentiment des choses divines appartient à la raison , et que l’adversaire de Kant en est le disciple. Voilà donc Jacobi lui-mème rationaliste, et, s’il était conséquent, il devrait être panthéiste, c’est-à-dire athée.

« La vérité est qu’il y a un sens particulier des choses divines, un organe intérieur, une révélation immédiate des laits religieux. L’empirisme est le seul système raisonnable; mais ce n’est pas l’empirisme de Locke et de Condillac; il y a un empirisme supérieur; il y a des visions de conscience extraordinaires qui

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donnent cette foi légitime et infaillible que ne peut donner la raison.

« C’est ce sens qu'il faut dégager, ce sont ces visions qu’il faut éclaircir.

« Bacon a très bien vu cela, et jusqu'ici personne n’a compris Bacon. Bacon indique souvent deux genres de recherches entièrement distinctes, les faits ordinaires pour lesquels il a tracé de si belles méthodes, et les faits religieux qu’il n’a point développés, mais qu’il reconnaît comme une partie riche et neuve de la science humaine. »

En entendant parler ainsi M. Frédérik Schlegel à Francfort, je me souvins que l’hiver précédent à Paris, dans la rue Royale, son frère Auguste Guillaume m’avait tenu exactement le même langage. Il m’avait dit : « Nul argument ne prouve Dieu. Kant a rendu un service immense en délivrant pour jamais la philosophie de tontes ces vaines argumentations pour ou contre l’existence de Dieu ; mais la raison pratique ne donne pas plus Dieu que la raison spéculative, parce que c’est encore là de la raison. La foi seule peut mener à Dieu. Hemsterhuis et Jacobi l’ont bien vu, mais la foi de Jacobi est équivoque et l’on ne sait trop ce qu’il veut dire. L’âme humaine est une sphère dont un côté est tourné vers le monde extérieur, et l’autre côté nous révèle Dieu et l’autre vie. Il ne faut pas confondre Bacon avec ses disciples. 11 leur est très supérieur, et il en est très différent. Une étude profonde de Bacon donnerait des résultats nouveaux et inattendus. »

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Nous voilà donc, selon MM. Schlegel, ramenés à Bacon et à un empirisme d’un nouveau genre. En effet, Bacon ne repousse pas absolument l’étude de certains faits , ordinairement attribués à la superstition et à l’extravagance, et on peut trouver à cet égard dans le livre De l'utilité et de l'avancement de la science des phrases dignes d’étre remarquées et recueillies, par exemple celles-ci : « La divination a son fondement naturel dans la puissance de l’âme qui en se repliant sur elle-même pressent l’avenir : ces pressentiments ont lieu surtout

dans le rêve, dans l’exlase, à l’approche de la mort

Il se peut que les choses divines elles-mêmes influent directement sur nous et réveillent l’entendement endormi *... » Voilà, certes, des passages qui étonneraient bien certains disciples de Bacon. Mais il y a loin de ces passages isolés et peu nombreux à une théorie philosophique; et nulle part on ne trouve dans Bacon la moindre tendance au mysticisme; l’imputer à Bacon, c’est chercher soi-même le paradoxe et gâter l’histoire de la philosophie, comme la philosophie ellemême, par une vue partielle et incomplète de la vérité.

M. F. Schlegel n’estiine point l’école écossaise; il pense qu’il faut philosopher ou ne pas philosopher, comme si philosopher avec sobriété et dans les limites des facultés humaines n’était pas philosopher encore, et de la plus sage manière ! A ce compte, Socrate serait

1. Voyez noire Esquisse d’une histoire générale de la philosophie, leç. ii«.

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