M. FR. SCHLEGEL
un pauvre philosophe. M. Fr. Schlegel m’a dit que les deux hommes de France qui seuls peuvent prétendre à l’esprit philosophique, sont Saint-Martin et M. de Bonald. M. de Bonald a le tort d’avoir appelé au secours de la religion la raison qui la détruit, mais il spécule de haut. Pour Saint-Martin, c’est un scandale qu’il n’ait pas produit plus d’effet en France '.
Voici le jugement de M. Fr. Schlegel sur les philosophes allemands contemporains : «Fries et Krug sont des « esprits médiocres. Boutenveck est superficiel. Hegel « est subtil. A Berlin, il faut voir Solger et Schleicrma- « cher. Les trois hommes les plus éminents de l'Aile- « magne sont Jacobi, Schelling et Baader. ».
Je me refusais à placer M. Baader en pareille compagnie, d’après son écrit sur l’Eucharistie. Je faisais aussi bien des objections contre la doctrine de M. Jacobi, telle au moins que je la concevais, et je défendais la théorie platonicienne de la raison. « La raison, la raison! me dit M. Fr. Schlegel; prenez garde, encore un pas, et vous voilà panthéiste. » Mais la prédiction ne m’effrayait guère ; car depuis longtemps j’étais familier avec ce jeu du parti catholique, qui, au lieu de nous persuader
1. Saint-Martin a produit en France l’effet qu’il devait produire : il a formé autour de lui une petite école qui a subsisté dans l’ombre. Nous avons toujours parlé du célèbro théosophe avec un respect sincère. Voyez Philosophie de Locke, Ire leç. , Classification des écoles au Win® siècle, p. 9 : « Il est juste de reconnaître que jamais le mysticisme n’a eu en France un interprète plus profond, plus éloqueut et qui ait exercé plus d'influence que Saint-Martin. Ses ouvrages, célèbres dans toute l'Europe, ont fait école parmi nous. »
SOUVENIRS D’ALLEMAGNE
je christianisme en nous y faisant voir, avec tous les grands docteurs de l’Église, le triomphe de la raison, prétend, suivant un artifice inventé par Pascal et tout récemment rajeuni par l’abbé de Lamennais, nous mener à la foi par la route du scepticisme, en nous enseignant l’impuissance de la raison, en s’efforçant même de l’établir par le raisonnement, ce qui vraiment n’est pas un paralogisme d’un médiocre ridicule
M. Frédérik Schlegel se propose de publier un jour ses idées, mais il attend : il se trouve encore trop jeune pour cela, quoiqu’il ait au moins cinquante ans. D’ailleurs est-il parfaitement convaincu, bien arrêté et catholique de tous points; ou n’y a-t-il pas encore eu lui du vieil homme, et sans hypocrisie ne se joue-t-il pas un peu de son esprit et de son instruction au service de sa cause nouvelle, comme il faisait autrefois pour une cause différente? C’est ce que je n’ai ni la prétention de décider ni même le désir de rechercher. On peut avoir très sincèrement changé d’opinion et n’avoir pas changé de nature. Sans me séduire, j’avoue que M. F. Schlegel m’a beaucoup plu. Je n’ai pu voir en lui le Méphistophélès dont on avait voulu me faire peur , et j’échappai fort aisément aux pièges qu’il ne songeait pas à me tendre 2.
J’allais donc quitter Francfort pour faire le tour de
1. U n’est pas besoin de marquer la différence que nous mettons entre le parti catholique et la religion catholique : l’un est à nos yeux le plus grand danger de l’autre.
2. M. Fr. Schlegel a fait à Vienne des leçons sur la Philosophie de l’histoire, et d'autres sur la Philosophie de la vie, publiées en 1828, et qui ne contiennent rien de fort original . Il est mort à Dresde en 1829.