HEIDELBERG. M. HEGEL
l’Allemagne, quand une rencontre inattendue vint changer mes desseins.
M. Schlosser, venant d’être nommé professeur d’histoire et bibliothécaire ù l’université d’Heidelberg, m’engagea à faire avec lui une excursion jusqu’à cette ville, et j’acceptai celle offre comme on accepte une partie de campagne, comme à Paris tout étranger va visiter Versailles ou Fontainebleau.
Celte petite course me fit grand plaisir. Je vis en passant Darmstadt, qui est une charmante ville avec de magnifiques jardins. Pour Heidelberg, il n’y a pas un livre de voyage sur le Khin qui ne célèbre avec raison sa situation sur les bords du Neckar, les ruines pittoresques de son vieux château, la beauté des environs, la variété des points de vue tour à tour les plus riants ou les plus sauvages. Mais, dans une ville d’université, il fallait bien voir aussi quelques professeurs. M. Schlosser m’introduisit chez son ami M. Daub, le théologien philosophe dont il m’avait fait un si grand éloge. M. Daiib est un homme d’une physionomie mâle et sérieuse. Le peu qu'il me dit avait l’accent de la conviction et de la force ; mais il me fut impossible d’engager avec lui une conversation régulière, car il entend à peine le français; et il me déclara, avec une modestie admirable, que si j’étais curieux de philosophie, ce n’était pas à lui qu’il fallait m’adresser, mais au professeur de philosophie de l’université d’Heidelberg, M. Hegel. Je me souvins que ce nom m’avait été prononcé entre plusieurs autres par M. Schlegel avec un éloge assez médiocre, et
7R SOUVENIRS D’ALLEMAGNE
j’hésitais si je ferais visite à celui qui le portait. J’étais pressé de retourner à F rancfort et n’avais pas destiné plus de deux ou trois jours à cette promenade. Cependant, par scrupule de conscience, je me décidai à aller voir M. Hegel quelques heures avant le départ de la voiture. Mais ce jour-là la voiture partit sans moi; le lendemain, elle partit sans moi encore, et le surlendemain je 11e quittai Heidelberg qu’avec la ferme résolution d’y revenir et d’y séjourner quelque temps avant de rentrer en France.
Que s’était-il donc passé? J’avais trouvé sans le chercher l’homme qui me convenait. Dès les premiers mots, j’avais plu à M. Hegel , et il m’avait plu ; nous avions pris confiance l’un dans l’autre , et j’avais reconnu en lui un de ces hommes éminents auxquels il faut s’attacher, non pour les suivre, mais pour les étudier et les comprendre, quand on a le bonheur de les trouver sur sa roule.
Il n’est pas très facile d’expliquer cette sympathie si prompte et si forte qui m’attira vers le professeur de philosophie de l’université d’Heidelberg. M. Hegel n’avait point encore la renommée qui pouvait exercer quelque prestige sur l’imagination d’un jeune homme : il ne passait alors que pour un élève distingué de M. Schelling. Ce n’étaient pas non plus sa brillante élocution et le charme de sa parole qui avaient pu me séduire ; il s’est toujours exprimé avec peine en alle- . mand, et il parlait très mal le français. Voici comment je me rends compte du goût que je ressentis d’abord