‹ Fragments et souvenirsChapitre 14 sur 117 · M. HEGEL · texte numérisé non relu

M. HEGEL

pour lui. A Francfort, le seul esprit supérieur que j’eusse rencontré était Schlegel, cl Schlegel était mystique et illibéral ; au fond , il détestait la révolution française et la France, tandis que moi j’adorais la révolution, la liberté et la philosophie. Mon jeune spiritualisme avait même de la peine à ne pas êlre injuste envers le mysticisme. M. Hegel aimait la France, il aimait la révolution de 1789, et, pour me servir d’une expression de l’empereur Napoléon, que M. Hegel me rappelait souvent, lui aussi il était Bleu. Il était à la fois très libéral et très monarchique, et ces deux sentiments sont aussi au plus haut degré et dans mon cœur et dans ma raison. Il connaissait parfaitement l’histoire de la révolution française, qui m’était familière, et nous en parlions perpétuellement. J’étais charmé de trouver dans un homme de son âge et de son mérite mes sentiments les plus intimes; et lui, déjà vieux, semblait comme réchauffer son âme au feu de la mienne. Et puis M. Hegel était un esprit d’une liberté sans bornes. Il soumettait à ses spéculations toutes choses, les religions aussi bien que les gouvernements, les arts, les lettres, les sciences; et il plaçait au-dessus de tout la philosophie. Il me laissa voir pour ainsi dire le fantôme d’idées grandes et vastes ; il me présenta, dans le langage un peu scholastique qui lui était propre, une masse de propositions générales plus hardies et plus étranges les unes que les autres, et qui firent sur moi l’effet des ténèbres visibles du Danle. Tout ne m’y était pas entièrement inintelligible, et ce que j’en saisissais me donnait un ardent

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désir d’en connaître davantage. 11 y avait du moins entre M. Hegel et moi quelque chose de commun, une foi commune dans la philosophie, une commune conviction qu’il y a ou qu’il peut y avoir pour l’esprit humain une science vraiment digne de ce nom qui n’atteint pas seulement l’apparence, mais la réalité des choses , qui n’exprime pas seulement les rêves mobiles de l’imagination humaine, mais les caractères intrinsèques des êtres. M. Hegel était dogmatique; et, sans que je pusse encore me bien orienter dans son dogmatisme, il m’attirait par là. De sou côté, il me savait gré des efforts que je faisais pour l’entendre et de mon goût pour les grandes spéculations. Ainsi se forma notre amitié, et cette liaison à la fois de cœur et d’esprit qui ne s’est jamais démentie, alors même qu’avec le temps la différence de nos vues en métaphysique se déclara de plus en plus, et que la politique demeura notre seul et dernier lien.

Au bout de quelques jours, je restai persuadé que, pour ne pas être à ma portée, le professeur de philosophie de l’université d’Heidelberg n’en était pas moins un esprit du premier ordre, eu possession d’une grande doctrine, digne d’être sérieusement étudiée. Je reconnus en même temps l’impossibilité de parcourir utilement l’Allemagne entière en quelques mois, quand on est exposé à rencontrer dans la moindre université des hommes aussi remarquables. Je fis donc deux parts de l’Allemagne, le nord et le midi, et je résolus de consacrer au nord ce premier voyage et de remettre le midi

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