M. TENNEMANN
j’espérais bien échapper à son scepticisme, sans abandonner ni la critique, ni la psychologie, ni la morale.
« Quel est avec vous, lui dis-je, le philosophe contemporain qui défend avec le plus de succès la doctrine de Kant, et que vous en regardez comme le représentant le plus accompli? — C’est sans contredit M. Fries, de Iena. Fries a refait pour notre siècle la Critique de la raison. 11 en a gardé l’admirable méthode; et, ce qui vous plaira à vous autres Français, il en a simplifié la composition et la langue. Comme Kant, Fries est aussi un mathématicien et un physicien habile, tandis que Schelling et ses disciples ignorent entièrement les mathématiques et corrompent la physique. Mais ce qu’il faut le plus estimer dans Fries, c’est le moraliste. Il propage dans la jeunesse le goût de la vertu que détruit la Philosophie de la nature. Je vous conseille d’aller à léna voir M. Fries et de passer quelque temps auprès de lui. »
Avant de nous séparer, M. Tenncmann me fit cadeau de la seconde édition de son Manuel de l'Histoire de la Philosophie qui venait de paraître'. Je lus cet ouvrage pendant le reste de la journée jusqu’à Cassel. C'est le livre d’un véritable maître. Analyses et jugements, tout y est à sa place, et dans la mesure convenable. C’est le tableau le plus complet et le plus méthodique
1. En 1816. — M. Tennemann étant mort en 1819, M. Wendt, alors professeur de philosophie à Gœttingen, a donné une troisième et une quatrième édition de ce manuel en 1820 et en 1825, et même une cinquième très améliorée en 1829. J’ai cru devoir traduire en français cet excellent ouvrage, avec l’aide de mon ami, M. Viguier.
SOUVENIRS D’ALLEMAGNE
de tous les systèmes philosophiques depuis les Grecs jusqu’à nous. Mais tant d’efforts nhouliraient-ils au scepticisme? Voilà ce que je n’admettrai jamais. Ou l’esprit humain est en délire et ce monde une maison de tous, ou, comme l’esprit humain le croit, 11 y a en dehors de nous quelque chose qui existe réellement, ! qui a ses attributs et ses lois, et que notre esprit, cette autre réalité également certaine, étudie et lâche de comprendre. L'énigme de l’univers doit avoir son moL 1 C’est ce mot que cherche la philosophie. Elle le cherche parce qu’il est, et il est puisqu’elle le cherche. 11 y a une nature des choses, cette nature nous fût-elle ( encore inconnue. Le dogmatisme est la vérité en phi-'" losophie, et le scepticisme est faux ; ou il n’y a ni faux ni vrai, il n’y a ni bien ni mal, il n’ÿ a rien, pas meme d’apparence, car l’apparence sans réalité qu’elle manifeste est tout aussi inexplicable que la réalité elle-même; le doute est une maladie sans rerilède, et la philosophie un tourment sans fin et sans but! '
Cassel est la capitale de la Hesse-Élcctorale dont Marburg est l’université. C’est une jolie ville divisée en deux parties, la vieille ville et la nouvelle, avec plusieurs belles rues et plusieurs belles places. Je reste ici un jour entier pour voir le Musée qui est assez riche, et pour aller faire une promenade à ta célèbre maison de plaisance appelée Willelmshœhe, ainsi nommée parce qu’elle a été bâtie sur une hauteur par l’électeur Guillaume. Elle se compose du château proprement dit, la résidence d’été du prince, et de deux autres châteaux situés au
WILLEMSHŒHE.
milieu de jardins immenses, l’un appelé le Château du Lion (Lowenburg); l’autre, le château de Charles (Karlsburg), sur la montagne de ce nom qui est celui d’un électeur de Hesse.
Le Lowenburg est comme consacré à la chevalerie et au moyen âge. Les amateurs des temps passés peuvent venir ici en pèlerinage : ils en trouveront des images frappantes, rassemblées avec un grand luxe d’érudition. D’abord une salle d’armures anciennes de toute sorte , entre autres l'armure complète du fameux général suédois, le maréchal de Ilorn, un canon à main qu’assuréinent nulle main moderne ne pourrait tirer, les premiers fusils qui furent portés, des» pistolets avec des garnitures énormes, des épées plus longues que les plus longs sabres de nos cuirassiers, de lourdes masses avec leurs pointes de fer, des fléaux eu fer, des chemises de fer, etc. Après avoir parcouru cette salle, on demeure convaincu que, pour être bon chevalier, il fallait encore plus de force physique que de force morale, et que Bayard se trompait bien lorsqu’en voyant des fusils et des canons, il s’écriait : Adieu la valeur! Tout au contraire , la vraie valeur appartient aux héros modernes qui s’élancent sur une brèche ou sur une batterie de canons, sans boucliers, souvent sans cuirasses et sans casques, comme Condé à Rocroi et Napoléon à Arcole. La chapelle est une imitation gothique, sans naïveté et sans grandeur. Divers tableaux de l’ancienne école allemande, et de vieux bas-reliefs d’un art fort médiocre. Ce qu’il y a de mieux est une assez
SOUVENIRS D’ALLEMAGNE
noble statue d’un duc de Hesse couché sur un tombeau ; mais cette statue est évidemment une imitation , et le * duc a les traits , la pose, tout le caractère du Gladiateur mourant. Bien entendu, la bibliothèque n’est composée que de livres de chevalerie. Voici des tapisseries dont les têtes et les mains sont peintes. Dans celte autre salle, il y a des verres de toute dimension ; les plus vieux , qu’on devait se passer de main en main , tiendraient trois litres d’aujourd’hui. Non loin de là, une fosse profonde figure la prison d’autrefois. De l’esplanade on aperçoit un lieu entouré de barrières : c’est l’antique tournoi. Auprès, un balcon d’où les belles dames d’alors applaudissaient et couronnaient les chevaliers vainqueurs.
Le Karlsburg, qui est bâti sur une montagne, s’élève d’étage en étage à une hauteur extraordinaire, et se termine en un dôme surmonté d’une statue gigantesque de l’Hercule Farnèse. J’ai eu la folie de monter jusque dans la massue d’Hercule d’où, par une ouverture, on touche le pied du colosse, on domine tout le pays, et on découvre le Brocken et les principales branches du Harz. L’esplanade qui précède le dôme est à treize cents douze pieds au-dessus de Cassel , et l’Hercule a trente-deux pieds de haut.
Dans les jardins , ce qui me frappe le plus sont les bassins , les jets d’eau , les cascades. Un aqueduc, pratiqué à travers des rochers taillés en manière de ruines, conduit toute l’eau de Willelmshœhe sur un rocher, d’où elle se précipite et forme une cascade qui sur-
WILLEMSHCEHE.
passe incomparablement toutes celles que j’ai vues. Cette eau se rassemble en tombant dans un immense bassin où il y a une fontaine, ou du moins un jet d’eau entouré de douze autres jets qui se mêlent et se confondent avec le grand , et soulèvent une masse d’eau énorme, si haute et si ample, qu’elle s’élève à cent quatre-vingt-douze pieds au-dessus du château. Parmi les curiosités gigantesques de ces jardins, on me montre l 'Enfer et le Pont du Diable. L'Enfer était superbe autrefois; mais il a beaucoup perdu sous les Français : ce n’est plus qu’une grotte profonde et sombre, àux deux côtés de laquelle étaient deux statues ; l’une est abattue, et je ne puis dire ce qu’elle représentait; l’autre est saint Michel terrassant un dragon. Pour avoir une idée du fameux Pont du Diable , il faudrait le voir quand les eaux vont, quand une partie des eaux du Karlsburg se presse avec fracas sous ce pont fragile suspendu entre deux roches escarpées, et roule sur un lit de pierres disposées de façon à produire des effets et des accidents plus ou moins terribles. Mais, quand je vis ce pont, son appareil de terreur lui manquait.
En résumé, sous le rapport de l’art, il n’y a rien de vraiment beau ni dans les châteaux ni dans les jardins de Willelmshœhe; mais l’ensemble est imposant et d’un assez grand effet.
En sortant le lendemain de Cassel, sur une hauteur voisine, nous rencontrons une croix, surmontée d’une roue, et sur celle roue est étendu le corps d’un malheureux qui a été rompu , puis décapité. Les pieds
94 SOUVENIRS D’ALLEMAGNE
pendent d'un côté; de l’autre est incliné le Ironc avec les deux épaules nues et le cou coupé ; une des épaules affaissée présente ses chairs à moitié pourries. La tête est plantée au milieu de la roue avec un gros clou. Tête forte, assez belle figure : les yeux semblent animés, et les lèvres sont entr’ouvertes. Cette espèce d’échafaud est en face de Wiilclmshœhe. On a cru faire merveille de laisser là ce cadavre en spectacle à lous les passants. Mais savez-vous ce qu’a produit cette sinistre exposition? On a volé les souliers du mort. Pour aller détacher ces souliers, il a fallu monter au haut de cette croix qui .a près de cinquante pieds. Après cela, prodiguez donc les supplices et les affreux spectacles : au lieu de faire peur, on ne fait le plus souvent que familiariser avec l'atroce.
A Münden commence le Hanovre et les uniformes anglais. Quelques heures après on est à Gœltingen.
, i \ ni,....
l)ii jours à Gœttingen. — Les étudiants. L’Université”. Là Bibliothèque. — M. Heeren. — M. Staüdlin. — M. Eicbom. — M. Schulee. — M. Booterweek. — Mme de R.
25 août — 5 septembre.
Gœtlingen était un village avant que l’Université y fût établie, au commencement du siècle dernier : c’est encore aujourd’hui une fort petite ville. Les maisons nouj.
GtETTINGEN. LES ÉTUDIANTS.
velles s’élèvent au milieu des bicoques anciennes : aucun monument remarquable; tout autour une campagne nue sous un ciel bas et grisâtre : la ville entière est un grand cabinet d'étude.
L’étudiant est comme le citoyen de Gœllingen; le reste des habitants n’y semblent qu’une population d’esclaves. Il est donc naturel qu’un être aussi important soit quelque peu enclin à l’insolence, De plus, il faut savoir que l’aristocratie allemande préfère Gœllingen à toutes les autres universités, comme étant moins occupée de spéculations philosophiques et politiques que de belle littérature et d’histoire. Il faut songer aussi aux nombreux privilèges attribués aux étudiants dans toutes les universités allemandes. Il est reconnu que les étudiants composent un ordre à part, qui a le pas sur la bourgeoisie et qui n’est pas soumis à la police générale, excepté dans des cas très rares. Un étudiant qui entre violemment dans une maison, qui frappe un bourgeois, ou qui se bat en duel avec un autre étudiant et tue son adversaire, n’est pas justiciable de la justice commune. L’Université a sa police, son sénat ( senatus academicus ) qui juge les étudiants et les punit, les emprisonne, et sans les chasser les invite paternellement à s’en aller ailleurs ( consilium abeundi), ou bien les chasse sans retour et avec éclat, ce qui s’appelle reléguer ( relegare ). Ces jugements sont imprimés et affichés à la porte de l’uuiyersilé , et on peut vpir par le nombre de ces afliches quelle est la licence de çes jeunes gens. Notre conseil académique en France a bien quelques traits de ressem-
SOUVENIRS D’ALLEMAGNE
blance avec le scnatus acaclemicvs allemand ; mais il en diffère beaucoup aussi, car il ne connaît que des délits purement universitaires que la police et la justice communes n’atteigpent point: il commence où finit le droit commun, et finit où le droit commun commence. En Allemagne le senalus academicus a un droit exceptionnel qui suspend le droit commun. Les étudiants forment entre eux différentes nations qui rappellent l’université de Paris au moyen âge. Ces vieilles distinctions subsistent ici dans toute leur force, marquées jusque dans l’habillement. Il est impossible de confondre les étudiants avec les bourgeois. Leur costume est toujours bizarre; voici maintenant quelques variétés de celte bizarrerie. Ne mettez pas de cravate; laissez tomber vos cheveux en désordre sur votre cou et sur vos épaules; endossez une petite redingote de molleton blanc; passez dans vos jambes un pantalon de velours gris d’un pied de large avec deux rangs de baguettes sur les côtés; faites en sorte que ce pantalon énorme soit garni dès le mollet d’un cuir qui tombe sur de petites bottes mises par dessous ; n’oubliez pas la toque semblable à celle de nos palefreniers, quand ils sont à l’écurie , et vous serez habillé, je crois, à la teulone. Ainsi est habillé un étudiant qui est sous mes yeux; si je savais dessiner, j’en ferais la meilleure caricature. Mais j'oubliais le signe caractéristique de l’étudiant, son vrai symbole, la pipe plus ou moins longue, plus ou moins grosse; un étudiant qui se respecte, surtout s’il est Teuton, ne peut porter une pipe de moins de deux pieds de longueur. 11