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L’UNIVERSITE

tifent (les élèves un traitement éventuel, en général, d’un louis par semestre pour chaque élève. Chaque cours s’appelle un collège ( ein Collegiutn) : donner un cours, c’est lire un collège (lesen ein Collegiutn). Chaque collège se compose de trois leçons par semaine, et tout professeur lit plusieurs collèges, deux pour le moins; mais chaque leçon est d’une heure seulement. En supposant donc qu’un professeur ait de la célébrité et qu’il ait une centaine d’élèves à chacun de ses cours, chacun d’eux lui rapporte deux cents louis par an ; ce qui fait quatre cents louis pour deux cours. Quelquefois même un professeur lit trois collèges. Ici, par exemple, M. Bouterweck donne trois cours, l’un sur les prolégomènes de la philosophie, l’autre sur le droit naturel et politique, l’autre enfin sur l’esthétique. M. Schulze, le célèbre auteur à’ Aenesidemus , en donne tout autant. Tous les deux attirent beaucoup de monde. M. Heeren en attire bien davantage et gagne beaucoup d’argent, indépendamment de son traitement fixe. Cette organisation a deux grands avantages ; 1° le professeur, sans intrigue et par son seul talent, se fait une position honorable; 2° les élèves, payant les leçons qu’ils reçoivent, en profitent d’autant mieux, y mettent plus de zèle et y attachent plus d’importance.

Les cours des diverses facultés forment de l’université de Gœttingen une espèce d’encyclopédie en action, un immense foyer de lumière et de vie scientifique.

Ce mouvement se soutient et se propage à l’aide de trois institutions qui se retrouvent à peu près dans

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chaque université d’Allemagne: une académie, un joui*nal, une bibliothèque.

L’Àcadémie de Gœttingen est connue en Europe; elle a publié de nombreux volumes de Mémoires, et c’est sous ses auspices qu’ont été entreprises les deux grandes histoires de la littérature et de la philosophie moderne, par M. Bulhe et par M. Boulervveck. Le journal de Gœttingen (gelerlhe Anseige) se distingue par l’impartialité cl la solidité des articles : son opinion fait autorité en Allemagne. La bibliothèque est trop récente pour être aussi riche que plusieurs bibliothèques de l’Europe, mais elle ne contient que des ouvrages d’élile. J’ai été frappé de l’ordre admirable qui préside à la répartition et à la distribution des livres. Chaque science a une salle particulière; dans cette salle, les diverses parties de la science ont leur place distincte, marquée par des cloisons habilement pratiquées. Chaque livre a son rang, et si méthodiquement assigné que, sans connaître le numéro d’un livre, tout homme instruit peut le trouver presque immédiatement. Cependant, pour plus de commodité, chaque ouvrage a son numéro et môme deux; car il y a deux catalogues et par ordre de noms et par ordre de matières. En général, tout est arrangé pour les besoins des professeurs et des élèves. Non-seulement les élèves y entrent tous les jours, mais sur un billet de leur professeur ils peuvent emporter un volume. La bibliothèque de Gœttingen est surtout riche en histoire. Le bibliothécaire actuel, M. Reuss, et son prédécesseur, Heyne, ont

M. HEEREN

extrêmement négligé la philosophie. Mais il est bien temps (le passer des choses aux hommes.

Gœttingen a perdu plusieurs des professeurs qui l’avaient rendue si célèbre, mais elle compte encore en tout genre dés hommes du plus grand mérite : en théologie, MM. Planck, Stæudlin , le vieux Eichorn; en jurisprudence, M. Hugo et le jeune Eichorn ; dans les sciences, MM. Gauss et Blumenback ; dans les lettres, l’historien Heeren, le philologue et archéologue Welker, Boutcrweek, également célèbre comme homme de goût et comme philosophe, et l'ingénieux auteur d 'Aenesidemus, et beaucoup d’autres que je ne cite point, parce que je les ai à peine entrevus.

Je n’ai rien à dire de MM. Gauss et Blumenback, avec lesquels je n’avais aucune communauté d’études. M. Planck , un des meilleurs historiens de l’Église , de qui j’attendais tant, était gravement incommodé, et un patriotisme mal entendu se mit entre M. Welker et moi. Que voulez-vous ! l’amitié aussi a son heure , et celle de la nôtre n’était pas venue; elle est venue depuis, et, je l’espère, pour ne plus finir. Mais à cette époque l’irritation politique contre la France était mal apaisée : Welker me montra une froideur que j’acceptai , et nous échangeâmes à peine quelques paroles. Ce fut M. Heeren qui voulut bien se charger de me servir de cicérone à Gœttingen.

Tout le monde connaît les ouvrages de M. Heeren. Son édition des Eclogœ de Stobée commença sa réputation, qu’il accrut successivement par ses excellents manuels

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d’hisloire ancienne et moderne, et par son grand ouvrage sur l 'Histoire du Commerce dans l'antiquité. C'est un érudit, homme de goût et d’esprit, et qui a le talent, assez rare en Allemagne , de savoir faire un livre. Il a épousé la fdle de Heyne. C’est un homme d’environ quarante-cinq ans, de taille ordinaire, assez agréable de sa personne, d’une politesse parfaite et parlant fort bien le français. 11 me reçut avec beaucoup de bonté. Après les premiers compliments, je lui demandai son opinion sur quatre points, Homère, Rome, les races et les langues.

Les poèmes (l’Homère ont -ils été primitivement écrits, ou n’ont-ils été conservés que parla tradition? Sont-ils l’œuvre d’un seul auteur, ou étaient-ce des chants très divers et de mains différentes qu’on a réunis dans des temps postérieurs? M. Hcercn me répondit qu’il pensait avec Wolf que les poèmes d’Homère n’avaient pas été originairement écrits, que l'écriture, telle qu’elle était en usage alors, n’aurait pu y suffire. Si Wolf a prétendu que l 'Iliade n’est pas d’un seul auteur, Heyne, après avoir longtemps hésité, a, dans un dernier excursus, adopté l’opinion contraire, qui attribue l’ Iliade et l' Odyssée à un seul homme, et les regarde comme des poèmes composés tout d’abord en totalité , à cause de l’espèce d’unité qui s’y montre. M. neeren est de cet avis; seulement il pense que plusieurs épisodes ont été ajoutés plus tard, comme la description des vaisseaux, et il n’affirme point que les derniers chants de l'Iliade et de l’Odyssée appartiennent à Homère, ni les deux poèmes au même auteur.

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Les rois de Home ont -ils jamais existé? S’ils ont existé, ont-ils fait ce qu’on leur attribue, et y a-t-il dans l’histoire romaine quelque chose d’authentique avant la guerre contre les Gaulois? El je parlai à M. Heercn des mémoires de Larcher sur ces grands sujets, mémoires qui venaient de paraître dans le dernier volume publié par l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres. « Je les connais, me répondit-il; nous avons en Allemagne agité toutes ces questions. M. Nieburh a composé sur l’histojre romaine un ouvrage dans lequel il cherche à démontrer que l’histoire primitive de Rome est un tissu de fables. Cet ouvrage est rempli de vues ingénieuses; mais il est reconnu aujourd’hui que M. Nieburh a poussé les choses trop loin. Je ne crois point comme lui que l’histoire des rois de Rome soit tirée d’épopées nationales; mais il y avait alors en Italie de vieilles traditions et des chants populaires qui ont pu passer dans l’histoire. Les prêtres , dépositaires et conservateurs officiels des événements publics, ont très bien pu y mêler des fables. Ensuite, les premiers historiens de Rome étaient des Grecs au service des familles patriciennes; ces Grecs ne se faisaient point scrupule d’arranger les faits pour flatter la vanité de ces familles. On ne peut douter qu’il n’y ait eu à Rome beaucoup d’écrivains, Grecs d’origine, avant Polybe. Plutarque, dans la Vie de Romulus et dcNuma, s’appuie sans cesse sur des écrivains grecs. » Là-dessus M. Ileeren me dit qu’il s'occupait d’un travail sur les sources de Plutarque et de Justin ou Trogue Pompée. On dit tou-

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jours : Plutarque a dit, Justin a dit; mais souvent ils n’ont pas dit, ils n’ont fait que répéter. Il importe donc de rechercher quels sont ceux qui ont dit et d’apprécier leur autorité. Je lui demandai sur quelle autorité il fonde ce qu’il admet des commencements de Rome; il me répondit: Sur les Annales pontificii, cilés souvent par Cicéron. Or ces annales parlent d’un Servius, d’un Numa, etc., et il ne parait pas douteux à M. Heeren que ces personnages n’aient réellement existé.

Quant à la classification des races et des langues, il me dit que l’on n’avait pas assez de faits pour résoudre cette grande question, qui peut-être ne sera jamais bien résolue. M. Blumenback, dans son ouvrage sur la variété des races humaines, compte cinq races, et il se fonde sur les cinq couleurs qui distinguent les races actuelles; mais ces cinq couleurs sont-elles essentiellement différentes ou ne sonl-ce pas seulement des nuances? Ensuite ces couleurs, fixes aujourd'hui, l’étaientclles primitivement, ou ne le sont-elles pas devenues par l’action bien puissante du temps? M. Heeren rejette l’hypothèse des cinq races de M. Blumenback, blanche, noire, rouge, jaune, cuivrée; et, après avoir parcouru avec moi les diverses hypothèses de trois races, de deux, et enfin d’une seule, il finit par avouer que nous n’avons pas une idée assez exacte des diverses couleurs des races humaines, et qu’il faudrait envoyer en Asie et en Afrique des dessinateurs, et surtout des coloristes, qui peindraient au lieu de décrire; car les langues sont défectueuses parce qu’elles généralisent trop et

M. HEEREN

effacent souvent les nuances et les diversités naturelles.

Où placez-vous le berceau du genre humain, et n’y a-t-il qu’un seul berceau à noire race? — Cette question rentre en partie dans la précédente. 11 parait bien que l’homme a paru d’abord en Asie; mais est-ce sur le Tilibèt ou sur le Caucase, sur les bords du Gange ou de l’Euphrate? Je n’en sais rien. — Et l’Amérique? — Peuplée par l’Asie.

o On a voulu, me dit-il, se servir des langues, au lieu des couleurs, pour résoudre le problème de la diversité des races. Mais qui peut savoir précisément le nombre des langues primitives? Adelung, dans le Mithridates , soutient l’opinion d’une seule langue. La doctrine de cet ouvrage, qui vient d’ètre achevé par un professeur de Berlin , M. Valer, souffre beaucoup de difficultés. On prend une centaine de mots dans la langue d’un peuple barbare; on y aperçoit des rapports avec les mots d’une langue connue, et on en conclut l’identité des deux langues. Mais il faudrait savoir si les mots que l’on examine sont radicaux, et surtout il faudrait tenir compte de bien des différences qu’on néglige. Personne ne nie que les langues n'aient des rapports entre elles, mais on conteste leur identité radicale. »

Je n’insistai pas davantage, craignant de mettre à une trop longue épreuve l’obligeance du savant professeur. Je le revis plusieurs fois , et il eut la bonté de me présenter à plusieurs personnes que je désirais connaître. 11 me conduisit chez M. Fiorillo , qui a écrit

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une histoire estimée des arts en Allemagne; mais le pauvre homme se meurt, et je n’en ai pu tirer que l’éloge de M. Quatremère de Quincy. Il me conduisit aussi chez le célèbre jurisconsulte Hugo. C’est un homme de beaucoup d’esprit, mais qui déteste la métaphysique et ne cherche que l’historique des choses , sans s’apercevoir qu’ainsi le fond même de l’histoire échappe. S’il n’y a pas de philosophie du droit, s’il n’y a pas de principes fixes, l’histoire des législations n’est plus qu’une vaine fantasmagorie : il n’y a ni progrès ni déclin ; il n’y a pas de marche régulière, et l’histoire des sociétés humaines n’est qu’un jeu capricieux et inintelligible. Rien n’est vrai , rien n’est faux; rien n’est bien, rien n’est mal, et tout se résout en faits incertains et fugitifs, que l’érudition a bien tort en vérité de disputer à l’oubli , puisque la raison n’en peut rien faire. La maison de M. Hugo est comme consacrée à l’histoire romaine ; elle est divisée dans les différentes périodes de cette histoire. Dans une chambre telle période , avec tous les ouvrages qui s’y rapportent, de près ou de loin; car M. Hugo est particulièrement versé dans ce qu’on appelle l’histoire littéraire du droit; une autre chambre contient une autre période. Je n’étais pas assez romaniste pour être tenté de parcourir tonte la maison.

Peu satisfait du droit, je me rejetai sur la théologie avant d’arriver à la philosophie. M. Planck étant malade, je ne pus voir que M. Stæudlin et M. Eichorn.

M. Stæudlin était alors prorecteur de l’université et accablé d’une multitude d’affaires. C’est un théologien

M. STÆ0DLIN. M. EICHORN.

de l’école de Kant', plus occupé de la morale que du dogme. Il est pelit; sa lête est à moitié chauve, ses yeux très vifs et son parler ferme et décidé. Il est connu par son Histoire du Scepticisme , principalement dans son rapport avec la morale et la religion , deux volumes, Leipzig, 1794. Il travaille à une seconde édition de sa Morale philosophique et biblique. 11 m’a paru d’assez mauvaise humeur contre les recherches exégétiques sur l’âge et l’authenticité des divers évangiles du Nouveau Testament, et il m’a parlé du testament primitif comme d’une hypothèse insoutenable. Moraliste avant tout, il a en horreur tout ce qui sent le panthéisme , M. Schelling et ses adhérents. Il ne peut pas comprendre comment M. Daub, d’Heidelberg, peut s’arranger d’un système qui, en détruisant toute liberté, détruit foute morale et par conséquent toute vraie religion. M. Stæudlin est un homme de sens et d’un caractère sévère. Son confrère, M. Eichorn, est beaucoup plus indulgent.

C’est un homme assez gros, d’une bonne figure ronde, d’un esprit serein et enjoué. Je n’ai pu me défendre d’un sourire et d’une profonde révérence en entrant dans son cabinet, ce sanctuaire de la compilation. Il m’a montré tous ses ouvrages : c’est une bibliothèque entière. Mais M. Eichorn n’est pas seulement un compilateur; c’est un critique remarquable, dont le nom restera attaché à l’histoire de l’exégèse en Allemagne. Sans aimer la métaphysique, il a l’esprit philosophique et

i. Né à Stuttgart en 1701, professeur de théologie à Gœttingen depuis 1790, mort en 1820.

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libéral, et il m’a demandé en souriant ce que c’est que l’orthodoxie. «On a beau faire , me dit-il , il est impossible de rester toujours au même point : on change pour avancer; et, par exemple, on en sait beaucoup plus aujourd’hui sur Jésus qu’on n’en savait il y a trois cents ans. 11 y a un milieu à tenir en toutes choses, et je rejette autant les hypothèses de Paulus* que je gémis de la conversion d’Ainmon. » M. Ammon est un éloquent prédicateur protestant, qui passait alors pour incliner au catholicisme. Mais, en voyant moi-môme M. Ammon à Dresde, je me suis convaincu qu’il n’est point passé au catholicisme, mais qu’il le comprend et le respecte. Il désire et espère une réunion de toutes les communions; il est prêt à faire toute sorte de concessions au catholicisme , mais il ne l’a pas embrassé , comme on le disait alors. J’ai prié M. Eicliorn de m’orienter un peu au milieu des théologiens de l’Allemagne. Voici les renseignements qu’il m’a donnés.

Pour lui, Eichorn, il n’a point de système; il prend le Nouveau Testament et l’Ancien pour ce qu’ils sont, et tâche de montrer leur accord avec la raison. Il admet deux principes de toute connaissance, l’Écriture sainte et la raison, et il ne croit pas qu’on doive sacrifier l’une â l’autre. Planck n’est point un exégète : c’est un historien dont les opinions sont celles des théologiens français du xvne siècle. Le travail de Stæudlin est de mettre la morale chrétienne en harmonie avec celle de

1. Professeur de théologie et de langues orientales à Heidelberg, célèbre rationaliste, né en Wurtemberg en 1761.

M. SCHüLZF,.

Kaut. Voilà pour les théologiens de Gœltingen. A Giessen, Kuinœl est un pur commentateur. A Berlin, Néander est mystique, de Wette à moitié mystique, à moitié kantien, et Sclileiermacher partisan plus ou moins déclaré de Schclling. A Dresde, Ammon, d’abord kantien, puis chrétien, puis catholique. A Halle, Wcgscheidcr est rationaliste. A Leipzig, Beck et Rosen Millier sont des érudits. A léna, Schott est un disciple de Griesbach, dont la critique est toute matérielle. Quand un manuscrit, ou quand un Père, surtout Origène, donne telle leçon, Griesbach l’admet aveuglément. Mais l’autorilé des Pères n’est pas par elle-même décisive, car ils citaient souvent de mémoire. A Heidelberg, vous trouverez les deux extrêmes du rationalisme dans Paulus, et du mysticisme panthéistique dans Daub. — « Monsieur, il y a partout un retour vers le christianisme. »

Le bon Eichorn, déjà bien vieux, a entrepris et poursuit une histoire universelle. Quand je allé lui faire mes adieux, il me lit un grand éloge de M. Silvestre de Sacy et me chargea de ses compliments pour cet illustre orientaliste. « Venez les lui faire vous-même, lui dis-je; ne ferez-vous donc pas un voyage en France? — Monsieur, je ne peux plus faire qu’un voyage, là-haut», en montrant le ciel.

Les deux philosophes de Gœltingen sont MM. Schulze * et Bouterwcck. Ernest Schulze, l’auteur A'Aenesidemus ', est un grand et bel homme; noble figure, regard

I. Sur M. Schulze, voyez 1 e Manuel de l’histoire de la Philosophie, t. II, p. 327-330. VAenesidemus est de 1792. Depuis, M. Schulze a

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pénétrant, politesse sans recherche; c’est à tous égards un homme très-distingué. « Il y a, m’a-t-il dit, en Allemagne, trois systèmes qui se combattent : le vieux kantisme, le panthéisme de Schelling, la doctrine du sentiment de Jacobi, que mon collègue Bouterweek a adoptée en partie, et ma philosophie, qui consiste à détruire toutes les autres. » Il est surtout en querelle ouverte avec le système de M. Schelling. Je ne sais si c’est lui ou un autre professeur de Gœltingen qui m’a raconté queM.Schulze, pour se moquer du panthéisme et du mysticisme, s’amusa un jour à bâtir un système dans l’esprit à la mode et le publia dans un journal. C’était un vrai non-sens. La Bavière en fut éprise ; on ordonna de l’enseigner dans toutes les écoles. Il fallut que M. Schulze, ne voulant pas pousser trop loin la mystification, leur dît que ce système était une extravagance; maison ne l’écouta pas, et on l’enseigna malgré lui. Celte anecdote m’a tout l’air d’un conte imaginé par Messieurs de Gœttingen pour décrier l’influence de M. Schelling en Bavière. J’aurais eu grand plaisir à causer de l’histoire de la philosophie allemande avec M. Schulze, qui parait un excellent esprit, malgré son scepticisme; mais il parle peu français, et avec tant de peine que je me fis scrupule d’abuser de sa complaisance.

publié divers écrits bien moins sceptiques et même d’un dogmatisme tempéré, une Encyclopédie des Sciences philosophiques, en 1814, une Anthropologie psychique, en 1816, et dans cette même année 1817 une Morale philosophique. — Son dernier ouvrage est intitulé : De la Connaissance humaine ; il a paru l’année même de sa mort, en 1832. M. Schulze était né en Thuringe en 1761.

M. BOUTERWECK.

Tout au contraire, on ne peut s’exprimer avec plus de facilité, de finesse et de grâce que M. Bouterweck 1 : environ cinquante-cinq ans, taille moyenne, figure délicate; mais il est presque sourd, et il y voit à peine. 11 a une connaissance parfaite de toutes les langues et de toutes les littératures3 de l’Europe, et c’est un des écrivains les plus élégants de l’Allemagne. D’abord kantien modéré, il a fini par allier Kant et Jacobi, les modifiant et les perfectionnant l’un par l’autre. Il est le professeur le plus disert de Goettingen ; ses leçons sur l’esthctique sont particulièrement suivies; mais la faiblesse de sa santé et la fatigue de l’enseignement lui imposent , après ses leçons, des ménagements infinis, et, à mon regret, je dus presque renoncer à toute discussion avec lui. Je pus à peine lui arracher quelques mots où respirait une véritable antipathie pour la philosophie de M. Schelling. Il était profondément affligé et inquiet de l’état de la philosophie en Allemagne, a Elle est, me dit-il, dans un état de crise dont il est impossible de prévoir l’issue. Dans cette obscurité de l’avenir, ce qui reste à faire à tout homme de bien est de s’opposer fortement à la philosophie de la nature. L’université de Goettingen lui ferme tout accès dans ses écoles. Mon collègue Schulze et moi, par des raisons différentes, nous nous sommes unis con-

1. Sur M. Bouterweck, Voyez le Manuel, t. II, pages 310-313. — Né en 1766, mort en 1828.

2. M. Bouterweck a donné une Histoire de la Poésie et de l'Éloquence en Europe, depuis la fin du xin« siècle, 1801-1807, 6 vol. On a traduit en français la partie de ce grand ouvrage qui concerne la littérature espagnole, 2 vol., 1812.

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tre celle philosophie, qui nepcul donner à l’ânie qu'une exaltation vide de toute vraie religion et de toute moralité. Voyez Schleiei mâcher, qui prétend que vouloir conserver sa personnalité dans l’autre vie est un égoïsme condamnable, et qu’on doit se contenter de se perdre dans l’infini. Schleierinacher est un homme exalté comme tout spinoziste doit l’être; car se croire l’attribut d’un autre être est contraire à la conscience et à la raison , et on ne peut se soutenir dans cette illusion qu’en s’exaltant continuellement. Aussi Spinoza, le plus froid des hommes, trouve-t-il de l’enthousiasme en parlant de l’amour de Dieu. Il faut que le moi soit un êlrc pour être libre : la liberté suppose l’existence ; tout être qui n’existe pas par lui-même ne peut être libre, scs mouvements ne dérivant pas de lui-même , mais de ce par quoi il existe. Une raison sévère détruit la philosophie de Schelling ; mais, d’un autre côté, il ne faut pas se fier trop à la raison; le sentiment est un meilleur guide : c’est en dernière analyse le juge suprême. Toutes les grandes vérités nous sont connues immédiatement par persuasion intime, tandis que les catégories de Kant ne conduisent qu’à des paralogismes. I.a plus grande contradiction où un philosophe puisse jamais tomber est de prétendre, comme Kant, établir en morale ce qu’il détruit en métaphysique. Moi aussi j’ai d’abord élé kantien ardent; mais, avec l’àge, j’ai quitté ce système, tout en respectant Kant, dont j’ai fait l’éloge funèbre. Le philosophe que je préfère à tous les autres est Jacobi, et l’homme le plus dangereux de l’Allemagne

M. BOUTERWECK.

est Schclling. Scs écoliers ont corrompu toutes les parties des sciences : Oken, l'histoire naturelle; Goerres et Creutzer, l'histoire des religions et de l’humanité; Daub, la théologie; et voilà llegel qui fait de la scolastique avec la poésie du maître. »

En nous séparant, M. Bouterweck me donna un petit volume, fort agréablement imprimé, contre la coutume allemande : Idées pour une métaphysique du Beau, en quatre traités , Leipzig, 1807, ainsi que son Manuel des Sciences philosophiques , Gœltingen, 1813, qui est, je crois, son dernier ouvrage et qui contient son dernier mot. Je les garde comme un précieux souvenir d’un des hommes les plus instruits et les plus aimables que j’aie rencontrés en Allemagne.

En somme, l’universitéde Gœltingen était en 1817aussi florissante qu’elle l’avait jamais été. Elle maintenait son caractère particulier, qui est de préférer les éludes positives à la spéculation, l’histoire et la littérature à la philosophie, et en philosophie le bon sens à l’enthousiasme et la médiocrité raisonnable aux innovations hasardeuses du génie. Il faut de tout dans le monde, et l’université de Gœttingen est en Allemagne une opposition utile à celle d’Iéna, jusqu’ici le foyer des grandes spéculations philosophiques. C’est d’une chaire d’Iéna qu’est partie la voix qui a appris à l’Allemagne qu’il y avait à Kœnigsberg un homme de génie. C’est Reinhold qui, par son enseignement lucide et ingénieux, a fait la fortune du système de Kant. C’est à Iéna que Fichte a professé et écrit. C’est là encore que M. Schclling a débuté,

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el qu’il a formé MM. Hegel, Oken, et ses disciples les plus célèbres. D’un autre côté, on est aussi libéral à léna qu’on est, jusqu’à un certain point, aristocrate à Gœttingen. J’ajoute que c’est par Gœltingen que l’Allemagne influe sur l’Angleterre, beaucoup de jeunes Anglais venant étudier à cette université à moitié allemande, à moitié britannique.

Depuis 1817 il s’est fait bien des changements à l’université de Gœltingen. Welkcr a quitté le service de Hanovre pour celui de Prusse, et Gœttingen pour Bonn ; mais il a trouvé un digne successeur dans un savant disciple du séminaire philologique de Berlin, Ollfried Millier, célèbre, jeune encore , par son beau travail sur les Doriens. Fiorillo est mort. Eichorn a fait son dernier voyage. Bouterweck l’a suivi, et Schulze a suivi Bouterweek.

Si donc je retourne jamais à Gœltingen , je retrouverai à peine quelques personnes qui se souviendront encore de ce jeune Français qui vint, en 1817, leur proposer des questions de philosophie. Je ne la retrouverai pas non plus à Gœltingen cette aimable et spirituelle Mme de H., la fdle de Schloetzer, que la nature fit belle, que son père fit savante, et qui, dans les situations les plus diverses, garda ce que Dieu lui avait donné, une Ame excellente, dévouée à tout ce qui était grand et beau. Née, je ne sais trop comment, dans la maison poudreuse de l’historien et publiciste Schloetzer , élevée au milieu des livres, on lui apprit le grec, le latin, l’histoire et la philosophie comme à un écolier de

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